UNE NOUVELLE « ÉMISSION » DU FAUX EUSÈBE / P1C3E19
P1C3E19 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 19)
N°67 / UNE NOUVELLE « ÉMISSION » DU FAUX EUSÈBE / P1C3E19
C’est l’histoire où les Écolocroques font dire au faux Eusèbe qu’ils vont faire quelque chose pour lutter contre le réchauffement climatique.
Vendredi 22 avril
13 heures
Saint Tignous sur Nivette
Sur le large écran de la vitrine, mais aussi sur celui du poste de télévision du bureau de la Lanterne devant lequel se pressent Arthur, Jeanne, Mouchoir, les trois rédacteurs habituels et Boufigue, relégué dans un coin sur une chaise, et également sur l’un des écrans du bureau du Numéro Deux que regardent Béatrace et Eusèbe, qu’a prévenus Arthur, apparaît un paysage de glaces tourmentées qui plongent dans la mer sous un ciel sombre :
Des rayons de soleil percent les nuages et viennent frapper ici ou là des pans de glacier qui fulgurent d’éclats blanc bleu jaillis de la grisaille. Cris des oiseaux de mer, rêches comme râpes sur métal. Vols sombres aux silhouettes abstraites. Reflets plombés des eaux lourdes.
Un pan de glace s’effondre dans un grondement sourd…
En fond sonore, un orgue profond…
Retrait du champ : nous sommes sur une île, non, plutôt sur un cap, de l’autre côté d’une anse, polaire à coup sûr, les pieds dans la neige. Et le froid y est hostile. Le paysage du début est celui que l’on découvre de l’autre côté de l’anse, là où plonge un large front de glaces.
Voix off d’Eusèbe Malfort :
« Concitoyens du Monde
« Nous nous trouvons près de la Nouvelle Thulé, la base centrale des Écolocroques qui nous accueillent aujourd’hui.
« Nous sommes le 22 avril et il est midi GMT, treize heures en France.
« Il y a de cela quinze ans, l’anse que vous découvrez aurait été couverte de plusieurs mètres de glace… Aujourd’hui, c’est à peine si l’hiver boréal a encore le pouvoir de la geler assez solidement pour que les chasseurs de la région puissent s’y aventurer l’hiver.
« Vous me direz qu’à Saint Tignous sur Nivette, cela vous est bien égal ! Ou à Paris d’ailleurs… Et que tout compte fait, c’est peut-être mieux comme ça. Bien sûr, c’est ennuyeux pour les chasseurs du coin, ou pour les ours blancs, mais au moins on se gèlera moins dans les rues de Paris. Et de toute façon, hein, on n’y peut rien !
Temps de silence, panoramique lent…
« Et vous serez doublement dans l’erreur… Une erreur d’ailleurs tellement commune que je défie quiconque de ne pas l’avoir commise à un moment ou à un autre. Tout comme je l’ai moi-même commise…
Un pan de glacier s’effondre au loin, la caméra zoome sur le majestueux basculement de la falaise blanche, Eusèbe se tait pour laisser gronder l’orage des glaces qui plongent lourdement dans une écume rendue encore plus épaisse par le téléobjectif et un discret effet de ralenti. Puis les gigantesques glaçons s’immobilisent dans une position stable, au ras des eaux, et dérivent lentement alors qu’un rayon de soleil les éclaire de facettes éblouissantes et ruisselantes d’eau.
Eusèbe reprend la parole :
« Double erreur donc.
« La première est d’ignorer les conséquences planétaires de ce réchauffement. Je n’en énumérerai que quelques unes, parce que je ne suis pas venu vous détailler une catastrophe annoncée que tous les scientifiques sérieux qui étudient le phénomène décrivent de la même façon :
« Nous observerons une montée du niveau de la mer. Dix mètres ? Vingt mètres ? Cinquante mètres ? Bien malin qui quantifiera la montée des eaux… Mais il ne fera pas bon vivre dans les îles ou dans les zones littorales inondables.
« Des espèces vivantes vont disparaître, et pas seulement des ours blancs : de nombreuses variétés de poissons, à commencer par les harengs, ont besoin d’eaux froides pour vivre et se reproduire, et ils constituent une importante ressource alimentaire pour l’humanité.
« D’autres espèces vont proliférer, des moustiques, par exemple, qui remonteront d’Afrique, ce réservoir d’immigrations pestilentielles, vers l’Europe et le Nord d’une manière générale. Malaria, fièvre jaune, bilharziose, typhus, peste, choléra, amibes et parasites de toutes sortes frapperont nos régions tempérées.
« Plus grave. Oui, il peut y avoir plus grave.
« D’énormes quantités de méthane peuvent se trouver libérées du jour au lendemain depuis les tourbières du permafrost sibérien, ou, encore plus soudainement, depuis les gisements mal connus d’hydrates de méthane du plateau sous-marin qui borde tous les continents. Cela peut provoquer la déstabilisation instantanée de millions de tonnes de terres côtières qui en s’effondrant amèneront de gigantesques raz-de-marée aux effets dévastateurs…
« Scénarios catastrophes, penserez-vous. Élucubrations hollywoodiennes.
« Cela s’est déjà produit. Cela peut très bien se reproduire.
« Et encore n’ai-je pas parlé des sécheresses qui désertifieront toute l’Europe, ni de tarissement définitif des nappes phréatiques, ni de…
« J’arrête là.
« Non, cette catastrophe n’a rien d’un cauchemar. C’est notre perspective. Et moi qui suis un vieil homme, même moi, il se pourrait que j’y assiste !
« Vous trouverez bientôt dans toutes les grandes villes, tous les documents nécessaires à votre information dans les bureaux que les Écolocroques vont y ouvrir.
« Le premier d’entre eux s’ouvrira près de la MJC de Saint Tignous sur Nivette.
La caméra a pivoté. Eusèbe Malfort, vêtu d’une épaisse doudoune vert clair apparaît dans le champ, devant une colline blanche où une brise légère fait voleter de légers panaches neigeux.
« La seconde erreur serait liée à l’ignorance, volontaire ou non, des causes d’une telle catastrophe programmée.
« Parce que ces causes sont connues !
« Et elles ne sont pas liées à une fatalité cosmique sans recours qui nous précipiterait à genoux dans nos chapelles favorites pour y trouver le sempiternel, ultime, et illusoire recours des hommes vaincus par l’angoisse de leur destin !
« Non, vous le savez, il n’y a là aucune fatalité : c’est nous qui sommes responsables. Nous, c’est-à-dire, notre humanité dispendieuse, gaspilleuse, dilapidatrice… Nous. Nous qui renvoyons dans l’atmosphère tout ce carbone que l’histoire de la terre a sagement stocké pendant des centaines de millions d’années et qui a fondé et développé la vie… Jusqu’à dérouler à rebours le fil de cette vie au point de l’amener à une presque rupture !
« C’est nous qui sommes responsables.
« Ce qui implique que nous disposons du remède, puisque nous connaissons la cause du mal !
« Ce remède, les Écolocroques nous proposent de l’appliquer avec toute la force et toute la rigueur que rend nécessaire l’urgence de la situation et son aspect critique.
« Cependant, certains rêvent de s’opposer à leur action !
« Ainsi, pour préserver les privilèges des lobbies qui l’ont porté au pouvoir, le Président des Etats-Unis n’a-t-il pas hésité à lancer deux sous-marins nucléaires d’attaque aux trousses de l’un des navires des Écolocroques ! Deux ! Vous vous rendez compte ? Il porte bien sûr la responsabilité des représailles qui s’en sont suivies. Ses deux sous-marins ont été coulés.
« J’insiste sur le fait que cette réaction est restée très mesurée : nous aurions pu raser Washington… Comme le savait le Président américain, qui a quitté la Maison Blanche pour se cacher dans un trou des Rocheuses.
« Attention : nous serons moins modérés si la base américaine du Groenland dite de Thulé n’a pas fini son déménagement ce soir…
Un léger décrochement dans l’image : Eusèbe disparaît et ne subsiste que le fond du paysage, puis il revient et s’y intègre instantanément, ce qui provoque un petit rire de Boufigue :
- Il y a un technicien de Thulé qui va se faire engueuler !
Eusèbe reprend :
« Mais c’est un détail, dans l’histoire qui nous préoccupe et qui est celle de notre survie à tous.
« Pour en revenir au grave problème du réchauffement dont je parlais, un premier remède sera appliqué aujourd’hui même : pour refroidir la Terre, les Écolocroques m’ont demandé de vous annoncer qu’ils vont expédier quatre fusées dans la haute atmosphère, deux depuis Thulé, et deux autres depuis les îles Chonos, au large du Chili.
« Ces fusées sont chargées de nanopoudre d’alumine qu’elles vont disperser à très haute altitude. Impalpable, la poudre va rapidement s’étaler en un voile léger qui réduira l’échauffement de la planète en réfléchissant une partie du rayonnement solaire. Ce sera une première action. Un remède d’urgence…
« Et cet été sera moins chaud…
« Les Écolocroques ont déjà proposé aux Nations Unies de prendre en charge les mesures radicales de limitation des émissions de gaz. Je ne les rappelle pas, mon journal le fera dans sa prochaine édition.
« Mais chacun de vous devrait les avoir en mémoire, car si rien n’est fait, d’autres mesures seront très vite mises en œuvre.
« Concitoyens du Monde, il y va de notre survie !
« Agissons !
Musique doucement présente, printanière, qui croît tandis que la caméra quitte le visage en gros plan d’Eusèbe pour zoomer sur un point de terre noire qui perce la couche de neige et où fleurit un bouquet de primevères jaunes…
Sur les écrans, un panneau annonce :
Dès aujourd’hui !
Dans notre bureau de Saint Tignous sur Nivette
Adhérez au Mouvement des Écolocroques
Postulez pour le Passeport de Citoyen du Monde.
Dès demain !
Ouverture des bureaux de Paris, Londres, Berlin, Rome, Madrid, Oslo, Copenhague, Stockholm, Moscou, Helsinki, Prague, New York, Bombay, Sydney.
Bientôt :
Dans de nombreuses autres villes qui vous seront signalées.
Prochaine émission ce soir à 19 heures.
Pour rediffusion, les médias doivent s’adresser à notre bureau de Saint Tignous sur Nivette.
Arthur éteint le téléviseur.
- Alors c’était ça les « fusées Alu » ? Mouchoir, appelez-moi la météo à l’Observatoire du Pic du Midi sur mon portable personnel (il lui tend l’appareil qu’il a pris dans un tiroir de son bureau). Demandez Elasque-Jean Kronobian, ingénieur météo. Et vous, Boufigue, vous pensez qu’ils ont les moyens d’ouvrir tous ces « bureaux » ?
- Je sais que depuis plusieurs mois ils ouvrent des « boutiques » de produits écolos un peu partout dans le monde. Elles vont sans aucun doute se dévoiler pour ce qu’elles sont dans les jours prochains.
- L’ingénieur météo du Pic du Midi, interrompt Mouchoir en tendant l’appareil à Arthur.
- Bonjour, Arthur Malfort à l’appareil. Vous avez vu l’émission de… Oui, bien sûr, comme tout le monde, mais je peux vous assurer sans pouvoir vous en préciser la raison, que ce n’est pas mon père qui parlait. Oui. Dangereux, mais gardez ça pour vous : je ne vous ai appelé que parce que j’ai gardé le souvenir d’un reportage que j’ai fait chez vous l’an dernier. Oui, j’ai de la chance de tomber sur vous, je le sais. Mais je ne me serais pas nommé pour un autre. Alors convenons d’une discrétion réciproque et absolue : croyez-moi, ils sont plus que dangereux. Non, je ne vous en dirai pas plus. Je veux pouvoir compter sur votre avis : quelles peuvent être les conséquences de cette dispersion de nanopoudre d’alumine dans la haute atmosphère ? Un refroidissement ? Important ? Notable, mais pas chiffrable ? Cela dépend de l’altitude et de la quantité de poudre. Un collaborateur prend des notes (il branche le haut-parleur et fait signe à Mouchoir qui a une bonne sténo). La circulation océanique va amortir le coup… Mais les manipulations brutales de l’atmosphère sont dangereuses, bien sûr… Et combien de temps va durer cet effet de réflecteur ? Plusieurs mois ? Peut-être des années… Diable. Effets imprévisibles. Comme ceux d’une éruption volcanique majeure ? Il faut que nous restions en relation. Votre portable ? Bien, je note, mais c’est toujours moi qui vous appellerai, n’essayez jamais de me joindre : officiellement, je ne suis pas là et vous me mettriez en danger. Et beaucoup d’autres personnes avec moi. Pas un mot. À personne. Ils ont entamé un recrutement public et toute conversation peut être dangereuse. Oui. C’est cela. Comme une entrée en résistance clandestine.
Le silence se fait dans le bureau après qu’Arthur a refermé son portable.
- Ça recommence, grogne le Dragon. Comme en 40.
