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DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10

P3C1E10 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 10)

  N°155 / DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10

  C’est l’histoire où Arthur se trouve dressé par Pouacre à une étrange haine.

  Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

  … Le disque éblouissant tourne devant ses yeux… Une voix en sourd, épaisse et lourde comme goudron :
- Tous… Tous ! TOUS !!! Il faut les tuer TOUS !!!

 
Et défilent alors les ombres grimaçantes : son père en tout premier, dont le regard le brûle, dont le regard taraude, avec le bruit grinçant, métal contre métal, d’un vieux rire moqueur, avec le bruit cinglant d’un ordre douloureux qui lui comble la tête ; son enfance l’aspire, le rend petit, petit, petit, au fond d’un trou profond, de plus en plus profond, d’un puits où il s’enlise, suffoque, palpite à peine, sous l’odeur de vieillard des parois qui l’étouffent… 

  TOUS !!! Ils défilent à ses yeux : Amaïa, baudruche exorbitée aux mains comme des pinces, assise sur sa poitrine et riant grassement, entourée des Chochos dansant en farandole, le ventre ballonné et le pointant du doigt ; Victor et Clémentine, qu’il reconnaît de dos, en train de barbouiller les murs de mots obscènes où son nom se retrouve, mêlé aux pires imprécations ; Rébéquée, qui dévore, avide et appliquée, immense et dérisoire, son image réduite à l’un de ces pantins que les enfants dessinent des dents de leur fourchette dans la purée épaisse des longs repas du soir où ils s’ennuient tellement ; Béatrace, au rire de lamproie, qui lui pompe les forces, qui lui vide la peau, aspire, sous sa moustache mouvante de Gorgone velue, sa chair, son sang, ses os, lui liquéfie la tête, et repue, se pourlèche la lippe de sa langue bifide ; et les autres derrière, éblouissants, féroces, avides et ricanants, tournoiement vorace, tous les autres venus pour le congratuler, mais qui le pincent, le mordent, se moquent de sa peur, de sa peur, de sa PEUR…

 
(… alors que tout au fond de son esprit en fuite, une petite flamme reste là, toute droite, le rassure, et lui dit : eh bien non, tu vois, « moi », c’est ici, et pas dans la tempête, pas dans le tourbillon de disque éblouissant qui te pousse en avant…)

  … qui le pousse, qui l’arme, le pousse à se défendre, se défendre en tuant ! En TUANT !!! Il va les tuer tous, tous ! TOUS !!!
 
Arthur s’éveille, hagard, les bras tremblants… On le baigne, on le frotte, on le masse, on le caresse doux, très doux, très doucement, les doigts doux d’une fille au sourire gentil, heureux, compatissant, qui chantonne tout bas jusqu’à ce qu’il s’endorme, loin de ce tourbillon de lumière terrible, là-haut, quand il est dans le puits…

  (… et pourquoi ce fauteuil dur où des sangles retiennent ses poignets, ses chevilles ? Pourquoi ce disque lumineux relevé au-dessus du front de Pouacre-Numéro Sept qui tapote sur un clavier devant un écran qu’il distingue à peine par la fente de ses paupières entr’ouvertes ? Pouacre qui se tourne vers lui en ricanant, et abaisse le disque brillant en face de son visage ? Pourquoi ces yeux noirs, ces trous noirs, au milieu du cercle de lumière qui tournoie, plus vite, plus vite…)

 
Une vaste étendue, une plaine peut-être ? Quelques vallons peut-être… Peut-être… C’est un monde probable…

  (… c’est un monde improbable…)

 
… où il marche dans une lumière plate. Il n’y a pas d’ombres et il marche, tout seul.

  A l’horizon, là-bas, une bâtisse. Enfin, tout près. C’est l’entrée du journal, il le voit clairement, la Lanterne du Fort, avec son haut perron, parce que dans ce temps-là, il fallait monter pour accéder à l’entrée du journal, en ce temps de noblesse passée… Alors, pourquoi tout est-il inversé ? Et le perron en creux l’attire avec la grasse avidité d’une obscure vasière… Le ciel est sombre, le ciel… enfin, le haut… On pourrait dire aussi bien le couvercle, comme on dit que le plafond est bas ou qu’on parle de hautes pressions… d’oppression… Un lent espace d’oppression le pousse vers ce perron qu’il devrait fuir, fuir au plus vite, dans la plaine où rien ne se passe, où rien n’est effrayant, alors que le perron au profond creux glissant l’aspire, l’aspire…

  C’est un grognement qui l’a fait retourner sur le Masque impassible qui s’est collé à lui par derrière sans qu’il le voie venir, une brassée d’orties sur la peau nue de son dos, comme une trahison ricanante, une morsure, plutôt, ou même, tiens ces tenailles rougies appliquées au plus gras des chairs les plus fragiles et qui tordent les entrailles grésillantes… 

  Arthur a hurlé en se cabrant dans son fauteuil, sous le regard luisant du Masque issu, surrection lente, massive, épaisse, basaltique, de ce perron invaginé en une vase épaisse… Arthur a hurlé… 

 
(… paix… paix…)

  … le Masque, son père, ou quelqu’autre des siens, il les reconnaît bien, à ce tenaillement qui le cabre, hurlant d’une impuissante rage, tordu, exorbité dans les sangles de cuir…

 
(… paix… paix…)

  … au fond, la boue, la vase, ricane avec le regard sombre de la Mère des Chochos… La boue, la vase, d’où sourd l’odeur poisseuse d’un vieux, vieux temps qui pourrit sous l’espace écrasé du couvercle du ciel… La boue, la vase, se moque lourdement du feu de la tenaille qui mord et qui déchire jusqu’au fond des tympans sous l’effet terrifiant de son propre hurlement, à nuque renversée…

  (… paix… paix…)

  Son bras qui se libère, le bâton dans sa main, le grondement de la révolte enfin debout, qui frappe, qui frappe ! QUI FRAPPE !!!

 
Il fait très doux sur cette plaine à peine vallonnée, sous le soleil paisible… Un vent frais… Ses muscles se détendent…

  La silhouette au loin d’une bâtisse familière, sombre, floue…

 
Arthur s’en approche, à peine anxieux, reconnaît le perron…

  Il s’approche un peu plus, lentement, prudemment…
 
Dans sa main, un bâton…

  Quand Arthur s’est éveillé, Pouacre était assis auprès de son lit d’hôpital, patelin, benoît et souriant, la main sur son poignet où une perfusion instille on ne sait quoi.

 
- Vous nous avez fait une faiblesse, mon cher ! Eh oui, que voulez-vous ! Les colosses les plus herculéens sont susceptibles de faiblesse… A propos d’Hercule (il a un petit rire de connivence « culturelle »), vous avez presque renouvelé le mythe, puisque vous avez vaincu les Amazones ! Mais avec quelle massue !!! 

  Arthur n’a rien répondu, encore perdu dans des brumes vagues…

 
- Très bien mon cher. Je vais vous laisser vous reposer… Toutefois, je voulais vous dire que je pense que vous nous avez mal jugés. Mais pouvons-nous vous en vouloir ? Vous avez, si je puis me permettre l’expression, été « mal élevé ». Mais je vais vous donner un gage de notre bonne volonté et de nos bonnes intentions à votre égard : de même que j’ai été épargné alors que vos « amis » d’alors ont jugé et tué les miens, de même, je vous épargne. Dent pour dent, vie pour vie, si je peux me permettre cette expression…

  Il se lève et tapote l’épaule d’Arthur :
- Vous êtes encore très faible, mon ami… Nous allons vous retaper quelque peu, mais votre constitution est robuste, et ce soir, vous pourrez supporter le voyage. Nous vous déposerons en Espagne, en quelques coups d’aile… Vous me pardonnerez de ne pas vous y accompagner, mais j’ai à faire ici. Je pense que nous vous contacterons un peu plus tard, lorsque vous aurez fait le tri dans vos idées. Je suis certain qu’alors, vous nous comprendrez mieux et que ces petits… malentendus entre nous s’effaceront… Je vous laisse, ne me raccompagnez pas !!!

 
Il sort, très content de sa plaisanterie.

  (N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)
 

LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

P3C2E9 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
N°198 / LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

 
C’est l’histoire où les de Sainte Fouillouse survivants s’agitent bizarrement et reparlent de la Méthode à 6000. Et où Amaïa envoie Arthur au lit. 

 
Mercredi 15 juin
11 heures
Bureau N°1

  (Voir un rappel de la Méthode à 6000 dans l’article consacré à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse : lien)

 
Tout ça nous mène à onze heures, et à l’arrivée de Ravot accompagné de Lepif. 

  Qui tombe en arrêt devant Nouye.
 
Lui non plus ne se fait pas à sa nudité, mais, plus jeune, il le manifeste autrement que son patron : regards détournés et période d’adaptation un peu plus longue. 

  Il ne tire pas la langue, mais c’est tout juste. 

 
Quand Amélie est là, avec son regard étonnant (« Comme-Les-Vagues-L’Hiver », disent les Goums), sa présence occulte la balayette[1] celle de toute autre et rend le fait sinon indifférent, du moins indistinct. 

  Mais là…
 
Nouye est toute seule dans sa situation devant le groupe vêtu, et forcément, ça se remarque qu’elle est très bien foutue pour une Goum, pas massive, pas trapue, pas mamelue, pas fessue, juste ce qu’il faut, quoi…

Juste, et bien !

  - Alors Lepif, on a fini de baver, le secoue Ravot, vous tournez limace, mon garçon, rentrez la langue…

  Lepif rougit, ce qui fait rire tout le monde, rougir plus fort l’inspecteur, et se poser des questions au météorologue qui vient de revenir de sa douche, en grand uniforme d’officier de la Kriegsmarine, la barbe taillée d’équerre, et qui n’y comprend rien. 

  Surtout lorsque, impassible, Nouye déclare froidement que s’il le souhaite, Lepif pourra participer à une prochaine cérémonie d’amour pour s’accoupler à elle, mais qu’il faudra attendre que les résultats des essais d’hybridation soient avérés, parce que jusqu’ici les résultats sont restés négatifs…

- Ou qu’il mette une capote, enchaîne fort sérieusement Rébéquée, faudrait pas qu’il devienne papa Boule…

  Ce qui, de nouveau, fait rire tout le monde, sauf Nouye, insensible à l’humour et qui, en bonne Goum, ne comprend pas que l’on puisse désirer s’accoupler dans un but purement ludique. 

 
Et sauf Lepif, dont la gène est totale. 

  Quant au météorologue, il nage dans une forêt de points d’interrogation, perdu dans un brouillard de force 10.

  Ravot relance son adjoint, pour le sortir de l’embarras dans lequel il l’a plongé (ce qui manifeste une belle hypocrisie de sa part, hypocrisie que Lepif lui reprochera entre quat’zieux à la première occasion, il se le promet), et l’inspecteur se reprend, avec un petit air gêné des plus délicieux :
- J’ai interrogé lundi après-midi la famille du Conseiller en matière d’économie électorale. Son épouse et sa sœur. Le commissaire avait préféré attendre un peu, par décence…
- L’annonce officielle a été faite par le juge lui-même, qui m’avait demandé de lui laisser ce soin, bien que cela relève de mes fonctions… Mais j’ai peu de goût pour ce genre de situations…
- On vous comprend volontiers, approuve Arthur.
- Donc, je n’y suis allé que lundi vers 18 heures, reprend Lepif…
- J’étais retenu au commissariat, précise Ravot, j’essayais de joindre le juge…
- … pour apprendre que Pélot était déjà passé et leur avait exposé ce qu’on a découvert. Mais Pélot a disparu. Aucune nouvelle. Et puis le juge à son tour est venu leur faire l’annonce officielle, donc. Pas content d’avoir été grillé par Pélot…
- Comment ont-ils réagi ? demande Arthur…
- Ont-elles… précise Lepif. Il y avait trois femmes. Une vieille mama effondrée, comme on peut naturellement s’y attendre, touchante, adorable, et puis une épouse et une sœur inquiètes. Le mari de la sœur était absent. Il paraît qu’il l’est souvent.
- Inquiètes ? demande encore Arthur…
- Inquiètes, confirme Lepif : la réputation, parce que Pélot leur avait décrit la scène de crime, parlé de la garçonnière et du cadavre nu du maire couvert de la peau de Luis… Et puis il s’est produit quelque chose d’autre… qui les a plongées dans le désespoir et la révolte : pendant que je les interrogeais sur les connaissances que le frère et mari pouvait entretenir à l’extérieur, est arrivé un courrier porté par l’une des deux tenancières du Tapas’Embal, le bar à tapas. Je ne sais pas ce que c’était, mais ça a eu l’air de les bouleverser, et elles m’ont proprement fichu à la porte. L’épouse m’a raccompagné, et j’entendais la sœur pousser des cris de rage « c’est pas possible ! C’est pas possible !! ». Et puis : « Je ne vois pas pourquoi je me gênerais si je peux gagner 6000 en plus ! », et la mama qui protestait en gémissant : « Oh, ma fille, oh, ma fille, pas toi, pas toi aussi, pas comme ton frère, pas comme ton père… ». Je n’en sais pas plus pour l’instant.
- Et pendant ce temps-là, reprend Ravot, moi, je recevais la visite d’un certain Le Vacher, qui m’a poursuivi jusque chez Mado. Un olibrius à face-à-main qui voulait porter plainte contre Hilarion-Jovial à qui il reproche de s’être fait tuer au lieu de le servir dans ses intérêts. Désespéré et furieux, le bonhomme : selon lui, le Conseiller en matière d’économie électorale aurait dû lui avouer qu’il était pédé, ainsi que l’auraient prouvé les constatations de la police. Or, Le Vacher avait engagé « des billes », comme il dit, dans l’hôtel Marengro qui appartenait à Hilarion-Jovial. Ce qui entraînait quelques risques pour sa propre réputation : pensez, un conseiller financier ! Personne ne voudrait croire qu’il ignorait le comportement pervers de son client ! Sa réputation se trouvait compromise… J’ai dû subir le délire de persécution de ce connard imbécile et paranoïaque…
Malgré tout j’en ai retenu quelque chose d’étonnant : il connaissait des détails confidentiels sur la mort des victimes. Ainsi que l’a dit Lepif, Pélot était passé par là, et il s’était montré très indiscret…
- Dans le même ordre d’idée, mes trois « clientes » ont été plus bouleversées par la visite de Begoña-Conception que par la mienne, remarque Lepif.
- Elles mangeaient des saucisses ? lui demande Arthur…
- Je n’en ai pas vu, mais je serais très surpris qu’elles fassent leurs courses elles-mêmes. Si elles restent à la maison, elles sont assez peu exposées… Elles se sont montrées indifférentes à la mort du frère ou de l’époux. Mais ce billet les a… Comment dire ? Electrisées. J’aurais bien aimé connaître son contenu…
- Vous ne croyez pas que vous vous attardez à des détails ? ronchonne Rébéquée en écrasant son accent de Québec…
- Pas forcément, la reprend Arthur… Je ne sais pas… C’est très en désordre tout ça et je ne parviens pas à m’y retrouver… Mais justement, un détail peut se révéler significatif…
- Et ce n’est pas tout, continue Lepif. Ce que j’ai raconté se passait avant-hier soir. En sortant de la réunion d’hier matin à la Lanterne, vers 11 heures, je suis retourné chez les de Sainte Fouillouse. Je n’ai trouvé que la mama, de plus en plus effondrée, et elle m’a raconté quelque chose d’incroyable : sa fille et sa bru sont revenues dans un curieux « état d’excitation » de l’hôtel où elles étaient allées « pour voir ». Je reprends ses termes. Elles lui ont vaguement parlé de « transmission de l’hôtel et du lotissement des 6000 », lui ont dit qu’elles attendaient des notaires parisiens, parlé de la volonté écrite d’Hilarion-Jovial, et le mari de la sœur (que je n’avais jamais vu jusqu’ici), un certain Lebièvre, m’a même glissé en confidence (mais il avait l’air d’être passablement surpris, pour ne pas dire démonté, mais plutôt agréablement m’a-t-il semblé) que « son épouse s’était montrée étrangement excitée, ce qui n’est pas dans ses habitudes », confirmant les déclarations de sa belle-mère dans un sens plus précis. J’ajoute avoir vu une boîte de petites saucisses sur la table de la cuisine. Toujours d’après le mari d’Ordegale-Junie, sa femme et celle d’Hilarion-Jovial seraient reparties, avec leurs gosses, que je n’ai jamais vus, vers 9 heures du matin, dans une grosse voiture noire, une Mercedes, avec un certain Gaston Brunières, notaire parisien, qui est venu les chercher.
- Gaston Brunières ? Ça me dit quelque chose, remarque Arthur.
- C’est l’un des deux « notaires » qui étaient présents à l’inauguration du bar à tapas, le soir de la mort de Luis. Nous avons démontré qu’il n’existait pas de notaire parisien de ce nom, rappelle Ravot. Et celui qui se faisait appeler comme cela avait disparu dans la nature.
- Mais alors…
- Je suis reparti vers 11 heures 30, poursuit Lepif, et j’ai rendu compte au commissaire…
- J’ai tout de suite lancé un avis de recherche pour la Mercedes, pour Brunières et pour les autres, poursuit Ravot. Et j’ai décidé d’aller voir moi-même de quoi il retournait, en accompagnant Lepif. La maison était vide. Plus de mama ni de mari. Personne. Les portes fermées mais pas verrouillées, pas de voisins, pas de témoins. Du coup, nous sommes allés voir ce qui se passait à l’hôtel Marengro. On y installait une nouvelle enseigne en forme de lyre. Et nous avons été reçus par Begoña-Conception elle-même qui s’est présentée comme étant la nouvelle directrice de l’établissement qui aurait été « repris » par la chaîne Tapas’Embal… Nous avons émis quelques doutes discrets et nous sommes faits proprement éjecter par une troupe de serveurs musclés et menaçants. Comme nous n’avions aucune raison de perquisitionner ni même d’investiguer dans l’immédiat, je leur ai dit que nous allions requérir tous les pouvoirs utiles auprès du juge d’instruction en charge des meurtres qui se sont déroulés dans les lieux…
- Ce qui n’a pas eu l’air de les déranger beaucoup, précise Lepif…
- A juste titre peut-être : je ne sais pas si le juge est de leur côté ou du nôtre… Je n’ai pas réussi à le joindre…
- Ils semblent bien sûrs d’eux, remarque Rébéquée…
- J’ai pu « traiter » à l’annihiline les agents les moins douteux du commissariat, et je leur ai très superficiellement exposé le problème auquel nous nous trouvons confrontés, en toute confidence, continue Ravot. J’en ai placé deux en faction chez Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et sa sœur. Jusqu’ici, personne n’est revenu. Dans vingt quatre heures je lancerai un avis de recherche. Mais je dois dire que tous les rouages administratifs semblent « gommer », comme on dit d’un moteur que patauge dans une graisse trop épaisse. Il faut que nous disposions très vite de moyens massifs de désintoxication…
- J’attends des camions de produits chimiques cet après-midi, enchaîne Rébéquée. Amélie et les autres membres de l’équipe de police scientifique, qu’elle a mis au courant après les avoir « traités » par précaution, se sont installés dans l’usine de fabrication de soupe. On a reconverti d’urgence les concentrateurs sous vide pour en faire des réacteurs chimiques, et d’après Amélie, en mélangeant d’une certaine manière du méthane (dont nous disposons en abondance), de l’ammoniaque et de l’hydrogène sulfuré qu’elle va fabriquer à partir de sulfure de fer et d’acide sulfurique, et en ajoutant quelques extraits d’algues, elle synthétisera de grandes quantités d’annihiline. En poudre, elle est très soluble et se prête à la confection d’aérosols et de solutions sublimables. La solution sera pulvérisée à partir de camions citernes dans les rues de la ville, à commencer par les abords des points sensibles où

la Nouvelle Réna est implantée, c’est-à-dire le C’est tout naturel, mais aussi le Tapas’Embal, puisqu’il fait partie de la même chaîne, et le Marengro. Et puis le centre ville, où notre ami Varochaix délire tranquillement en béarnais en vendant des tas de voitures à tout le monde, pratiquement de force, au milieu des chants régionaux. On devrait pouvoir commencer samedi ou dimanche au plus tard. A moins qu’on ne trouve un autre moyen d’ici-là.
- N’oublions pas que leur « attaque », dont nous ignorons tout, est prévue pour lundi. Et qu’il faut éviter de les inquiéter prématurément, remarque Arthur… Sans parler de ce qui va se passer aux Chonos… J’aimerais qu’on y voie un peu plus clair avant de…
  - Non, Arthur, le reprend Amaïa qui vient d’entrer dans le bureau suivie des porteurs de soupe. Non. Tu voudrais y voir plus clair, c’est vrai. Mais c’est parce que tu te trouves dans un état d’épuisement complet dont tu ne mesures pas toi-même la profondeur. Il faudrait que tu dises que « tu » voudrais que « tu » y voies plus clair et pas « qu’on » voudrait y voir plus clair. Tu es ton propre point faible. Que tu le veuilles ou non, que je le veuille ou non, tu es le plus fort, ici. Ce sont des hommes comme toi, des Goumyôs, et pas des Goums comme moi que nous combattons. Tu es donc mieux placé que nous, les Goums, pour les vaincre. Et de tous les Goumyôs, c’est toi qui es le plus habile. Ton épuisement nous dessert tous. Tu vas donc te reposer.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, elle a raison, appuie Béatrace. Tu ne t’es pas assez reposé après ta captivité… 
- Je t’ai préparé une potion de rêves. Elle te permettra de nettoyer ton esprit, mais tu dois en admettre l’idée et ne pas lutter pour rester debout contre vents et marées. Fais-moi confiance…
- Mais nous n’avons pas le temps, mon père va rentrer et il faudra décider…
- Nous déciderons avec lui, enchaîne Rébéquée.
- Mais…

Amaïa tend un petit flacon :
- Bois un bol de soupe avec nous. Tu sais que « Les morts aiment la soupe et la faim des vivants » et tu es déjà mort une fois, Arthur, lorsque le Grand Crabe t’a arraché au mauvais rêve dans lequel nos ennemis t’avaient enchaîné. Il faut donc que tu boives notre soupe de vie. Et puis tu prendras la potion de rêves et Béatrace t’emmènera dans la paix de son cœur et de son corps pour que tu dormes et que tu voies…
- Soit, admet Arthur en bougonnant… Mais quand même…

 Le geste d’Amaïa se fait insistant…

Arthur poursuit :
- Une dernière chose : Commissaire, il faut « récupérer » la mère de Finette de Sainte Fouillouse dans son petit bled des Ardennes et la faire venir ici. Discrètement…
- Ben voyons, grommelle à son tour Ravot… Et comment je fais pour organiser un enlèvement discret en Belgique ?
- Sais pas. Démerdez-vous. Moi il paraît que je dois dormir !
 



[1] Pour répondre à certaines questions oiseuses : on occulte toujours la balayette. Tout comme le durable est toujours de lapin. C’est un fait d’expérience qui ne se discute pas.

LUIS OTTOUADLA, JOURNALISTE STAGIAIRE ET AMBITIEUX / P2C1E4

P2C1E4 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°83 / Luis Ottouadla, journaliste stagiaire et ambitieux / P2C1E4

 
C’est l’histoire où nous faisons la connaissance de Luis Ottouadla, journaliste stagiaire ambitieux, qui se prépare pour l’inauguration du Tapas’Embal’. Au passage, nous regardons l’émission qui a mis fin à la carrière des Écolocroques.

  Lundi 2 mai
15 heures
Le Petit Matois Subreptice.

  Il taille ses crayons et les dispose sur son bureau. Bien alignés. Il ne supporte pas les crayons mal taillés, ni le désordre d’une manière générale. « Son » bureau, c’est celui qu’occupait Victor Bourriqué dans les locaux de ce qui était le Petit Matois Subreptice, dans l’ancien couvent des Marmoréens, et que la Mairie loue maintenant à la Lanterne du Fort. Le maire n’a rien à refuser à la Lanterne…
 
Né natif originaire de Saint Tignous sur Nivette, Luis a d’abord eu l’ambition d’en sortir. Il se trouve que la filière du journalisme lui a paru constituer le meilleur moyen de réaliser cette ambition initiale : à Saint Tignous sur Nivette, franchement, il se trouvait à l’étroit.

 
Son père, fils d’émigré espagnol, a épousé une rouquine d’origine anglaise rencontrée à la fac. Profs tous les deux, lui d’espagnol et elle d’anglais. Luis a donc toujours baigné dans un environnement trilingue qu’il a su exploiter avec habileté, au cours de ses études d’abord, et maintenant qu’il est presque journaliste, dans l’exercice de sa profession. Il a compris qu’en se faisant passer pour l’étranger qui fait l’effort de parler la langue du pays avec une maladresse calculée (Luis parle parfaitement ses trois « langues maternelles »), il s’ouvre une compassion très utile auprès de ceux qu’il interroge.

  Il devrait avoir tout lieu d’être satisfait : à vingt ans, se retrouver rédacteur stagiaire à la Lanterne, c’est plutôt pas mal. Juste à la sortie de l’école de journalisme, on a vu pire. Parce que

la Lanterne, depuis les « évènements » d’il y a deux ans, c’est devenu un sacré journal !

  Et le plus beau, c’est qu’à écouter à droite et à gauche, Luis pense avoir découvert un paquet de scoops faits de gros secrets bien juteux qu’il pourra communiquer à quelqu’un qui saura en faire quelque chose de bon pour sa carrière à lui. Parce que Luis a de l’ambition, beaucoup d’ambition.
C’est pourquoi il est insatisfait.

 

Il n’est pas seulement habile, il sait se montrer souple, et même soumis avec ses supérieurs, quitte à se rattraper lorsque l’occasion lui est donnée de prendre une quelconque autorité sur un vague subordonné. Et cela sans aucun scrupule, puisque c’est le moyen reconnu de se montrer professionnellement « motivé » : Luis a beaucoup appris de ses jobs d’étudiant en grande distribution.

  Il a su arguer de ses origines locales pour obtenir ce stage convoité et depuis un mois, il tourne entre les différents services du journal, de la compo à l’imprimerie. Il a fini par aboutir à la Rédaction, enfin, qui le laisse presque autonome dans ce qu’au journal on appelle l’annexe de la Mairie. Et cette fois, Monsieur Mouchoir, le secrétaire de rédaction, lui a confié un reportage. En ville. Important. Et les quelques recherches que Luis a pu effectuer aux archives lui ont permis de mettre le doigt sur QUELQUE CHOSE.

  Bon. Restons calme.

En deux mots, Luis va devoir assister à l’inauguration officielle du Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette. 

 
A première vue et à part les petits fours rebaptisé tapas, rien d’extraordinaire, ni même d’intéressant. Mais s’il sait y faire, il pourra interviewer le Maire, et surtout vérifier son hypothèse. Parce que dans les archives, où il a recherché tout ce qui concerne les « évènements », particulièrement importants à Saint Tignous sur Nivette, il a cru trouver des relations entre le Maire, justement, quelques uns des cinglés de la MJC, dont bien sûr les écolos, le Conseiller en matière d’économie électorale, et une fille qui a disparu aussi vite qu’elle était apparue, et qui représentait les Écolocroques, à l’époque. Et peut-être même le représentant, responsable, chef, directeur ou je ne sais quoi de Super Troc dans la région. Donc, tout ça relié à la bande des Malfort qu’il côtoie continuellement au journal (même si on les voit assez peu, à part Victor, le directeur, et Clémentine, sa secrétaire de direction qui est aussi sa femme ; mais les Malfort eux-mêmes ne sont jamais là), tout ça fait une histoire pas claire. 

  Mouchoir l’a regardé de travers quand il a – prudemment – abordé la question devant lui, et il n’a pas insisté.  Mais il a pu avoir un contact avec un certain Green Bill de Washington… S‘il a du concret, Bill sera preneur. Et cher. Luis se voit très bien en free-lance d’investigation et, niark niark, s’en frotte les mains d’avance : « Un jeune journaliste révèle le complot secret des Manipulateurs du Climat Mondial… », sur cinq colonnes à la Une de tous les journaux du monde, derrière le Washington Post… Un Pulitzer pour un journaliste stagiaire, ça ne s’est jamais vu… 

  Luis repasse sur l’écran de son ordi de bureau l’enregistrement de l’émission archi connue qui a mis fin aux activités des Écolocroques, il y a de cela deux ans :

  Il y avait eu d’abord ce bandeau :
 

EMISSION SPECIALE

BASE CENTRALE DE THULÉ

 

  Et puis dans le décor assez vague d’une salle qui avait tout l’air d’être une salle de conférences, Eusèbe Malfort, encadré de Victor et de Clémentine, tous les trois vêtus de combinaisons orange, du style de celles que portent les prisonniers américains, mais ornées sur la poitrine et dans le dos d’un grand KG, comme en portaient les « Kriegsgefangener », les prisonniers de guerre dans les camps allemands de la dernière guerre.

En quatre plans, on faisait le tour de la salle, pour voir qu’ils étaient assis au fond, du côté le plus étroit de la vaste table ovale bordée de sièges confortables qui l’occupait toute entière, face au panneau technique implanté sur le mur opposé formé d’un immense écran mural et d’une série de consoles devant l’une desquelles était penché un technicien que l’on voyait de dos.

En fait, on devinait assez facilement que la scène était filmée simultanément par quatre caméras de surveillance et que le technicien en gérait la régie, comme il l’avait vu faire au cours d’un stage à FR3 Lille.
 

« Concitoyens du Monde », avait commencé Eusèbe.

  « Depuis le début, cette crise mondiale que nous venons de traverser et qui s’est achevée par la tragédie que vous connaissez, a été provoquée, organisée, programmée, manipulée, par un groupuscule fascisant que nous avons réussi à identifier et à détruire. »

 
Eusèbe avait alors observé un silence, puis il s’était levé pour arpenter l’espace, derrière Victor et Clémentine, pâles, les traits fatigués, soulagés mais marqués par l’épreuve qu’ils venaient de vivre.

Tous les trois étaient bien loin de l’image que les précédentes émissions des Écolocroques avaient donnée d’eux. Ils étaient cette fois présentés « au naturel » si l’on peut dire.

  Eusèbe était revenu au centre du groupe, avait écarté sa chaise et s’était appuyé des deux mains à la table :
 
« Si je résume la situation en quelques mots, car notre tâche n’est pas achevée et je ne peux intervenir que brièvement, cette organisation fonctionnait selon deux niveaux.

« Le niveau « de surface », constitué autour de boutiques et de proclamations tonitruantes, donnait une image de groupement bio-intégriste. Le personnel en était le plus souvent sincère quant à ses convictions, même si celles-ci se trouvaient évidemment outrées et manipulées.

« Le niveau souterrain, totalement secret, ultra centralisé sur une famille où chacun se désignait par un Numéro, de Un à Cinq, ce dernier restant périphérique. C’était le niveau souterrain, détenteur du pouvoir militaire et des structures de décision qui tirait toutes les ficelles, à partir de cinq bases armées de missiles nucléaires et de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engin d’une puissance terrifiante.

Ils disposaient également dans leurs bases de plusieurs sous-marins U-boote datant de la dernière guerre mais en parfait état de marche. 

  « Deux questions se posent immédiatement : d’où venait cette puissance, et que voulaient-ils en faire ?

 
« D’où venait cette puissance ? 

  « En 1942, l’Oberst Kuhhirt, officier sous-marinier dans la Kriegsmarine allemande est d’une part, chargé de construire une série de bases secrètes, dont celle d’Agotchilho, et d’autre part, en 1945, de placer en lieu sûr le trésor de guerre nazi, hors de portée des Alliés.

  « Il venait de mener à bonne fin cette deuxième mission lorsque, avec mon groupe de Résistants, je capturai la garnison allemande de Saint Tignous sur Nivette où il aurait dû se trouver après avoir dirigé la fuite de l’or nazi vers des bases secrètes via l’Espagne. Il nous a alors échappé de très peu, et s’est réfugié dans la base toute proche d’Agotchilho, dont, bien sûr, nous ignorions l’existence. 

  Après la guerre, son groupe s’est d’abord consacré à assister la fuite d’anciens nazis recherchés en direction de l’Amérique du Sud, en utilisant ce réseau des bases secrètes et des sous-marins qu’elles abritaient. Puis ils se sont livrés, par le même moyen, au transport de drogues diverses en direction du monde entier, sans jamais apparaître autrement que comme transporteurs, ce qui leur évitait les risques liés au trafic lui-même. Mais c’est cela qui leur a permis d’en prendre le contrôle. Cela augmentait encore leurs ressources financières, déjà énormes.
 
« A la chute de l’Empire soviétique, il leur a été très facile de récupérer, moyennant finances, une grande quantité d’un armement moderne très lourd et très efficace,  nucléaire pour l’essentiel, dont les deux sous-marins « Typhoons » sur lesquels ils ont basé leur force de chantage.

  « D’autant qu’ils disposaient des compétences nécessaires à sa mise en œuvre, puisque bon nombre de techniciens et de scientifiques nazis étaient restés dans leurs rangs après la guerre, et qu’ils en avaient recruté d’autres par le biais d’organismes d’extrême droite divers.
 
« Enfin, bon nombre de militaires ex-soviétiques passionnés par leur métier avaient préféré suivre leurs équipements lorsque ceux-ci avaient été « cédés ». C’est par exemple ce qui s’est passé avec les équipages des Typhoons.

  « Le niveau souterrain des Numéros disposait donc de cette puissance. La question est maintenant de savoir ce qu’ils voulaient en faire.
 
« Grâce au technicien que nous avons « retourné » à notre profit dans des conditions que nous vous exposerons plus tard, et que vous voyez à la console de régie (plan rapide montrant le technicien, toujours de dos), nous avons retrouvé l’enregistrement de la dernière rencontre que nous avons eue avec ces Numéros, alors convaincus de leur victoire.

  « Voici cet enregistrement. 

 
L’écran mural s’est éclairé et montre l’image de la même salle de conférence, mais où Eusèbe, Victor et Clémentine sont placés différemment, assis de côté par rapport à l’écran mural qu’ils regardent en tournant la tête, et qui montre l’explosion de Gibraltar, la fin de l’émission où Eusèbe, secoué par le vent nucléaire, expose l’avenir selon les Écolocroques, et se trouve remplacé par les images de Victor et de Clémentine sur le Hai II, lors de leur arrivée à Thulé. 

  Ces images ont bouleversé le monde avant que les conséquences des explosions ne le transforment.
 

Face à eux, quatre hommes et une femme, vêtus de combinaisons bleues à parements dorés, regardent avec une satisfaction visible ce qui se passe sur l’écran.

  Il s’agit manifestement d’un montage simple d’images enregistrées simultanément par les quatre caméras qui couvrent la salle et qui sont traitées par les consoles devant lesquelles s’affairent cette fois quatre techniciens.
 
Gros plan sur les cinq personnages. Arrêt sur image. Eusèbe commente :

  « Vous voyez ici, au centre, le Numéro Un, qui dirige seul les destinées des Écolocroques ; à sa droite le Numéro Deux, son père, l’Oberst Kuhhirt, fondateur du système et créateur, puis responsable des bases secrètes sous-marines ; à sa gauche, le Numéro Trois, fils du Numéro Un, responsable des expéditions sous-marines et chargé de concevoir son propre successeur qui ne peut être, d’après ce que nous en avons compris, que mâle et du « sang aryen » issu de la communauté nazie expatriée après la guerre. La femme assise à la gauche de ce Numéro Trois est sa sœur, qui porte le Numéro Quatre. Elle est chargée de la communication et donc du « réseau de surface ». A ce titre, elle dirige les écoles des cadres, dont celle de Finlande, et impulse le développement du réseau commercial des boutiques « bio » transformées en centres de recrutement. Mais elle ne pourra en principe jouer aucun rôle dynastique. A l’autre extrémité, le Docteur Pouacre, scientifique de valeur, responsable de la conception du Plan final dont il sera bientôt question. Le Docteur Pouacre est aussi le mari du Numéro Quatre, et c’est à ce titre qu’il porte le Numéro Cinq.
 
Le défilement des images reprend et montre maintenant les trois uniformes orange des prisonniers. Victor redresse la tête :

  -         Mais vous n’avez pas…

 
Le Numéro Un, ironique, lui répond :

  - Mais si, nous avons ! Ces images sont authentiques… Bien sûr, mon cher Malfort, vous savez bien que c’est votre marionnette informatique qui commente, puisque vous étiez ici en notre pouvoir et non pas en promenade en Espagne, mais personne ne peut le deviner, notre morphing est parfait et adapte vos mimiques aux mots que nous plaçons dans votre bouche. Cela, c’est un ajout. Mais les explosions sont bien réelles et vont entraîner les conséquences que nous avons prévues, n’est-ce pas Numéro Cinq ?

  - Mais certainement. Notre objectif est d’abaisser la température de la Terre de six ou sept degrés en coupant le Gulf Stream et en créant un voile atmosphérique par des injections stratosphériques de nanopoudre d’aluminium. Tout cela, dès cette année, provoquera une accumulation de neige à des latitudes inhabituelles et donc, en augmentant l’albédo de la Terre, son pouvoir réfléchissant si vous préférez, enclenchera l’amorce d’une glaciation…

  - Qui ne gênera en rien notre flotte sous-marine, puisque nous avons prévu que même avec la baisse inéluctable du niveau des océans qui s’en suivra, les accès à nos bases resteront ouverts, enchaîne le Numéro Trois…

  - Stratégiquement, c’est la phase politico-militaire de notre action de conquête, reprend le Numéro Un. La phase idéologique est achevée, tout le monde est convaincu que nous avons raison de vouloir sauver la planète. Et qui n’en serait convaincu ? (rire satisfait) Votre marionnette nous a ouvert la phase politique, relayée par les bureaux-boutiques que nous avons ouverts, et la force mise en œuvre, eh bien, c’est celle qui va contraindre le monde à nous céder définitivement, celle qui va interrompre les communications de l’adversaire, désorganiser sa production et son ravitaillement, ruiner sa crédibilité. Mais ne croyez pas que notre armement nucléaire constitue seul notre force d’action militaire. Notre but n’est pas de détruire la planète mais de la conquérir.

Non, notre arme, c’est le froid. Oui, mes chers amis, le froid planétaire est l’Arme que nous utilisons. Ce que vous voyez
(il désigne l’écran), ce n’est que l’interrupteur que nous basculons pour geler les couilles du monde ! Et comme ces braves gens d’en face n’oseront pas nous détruire en sachant que nous aurons toujours de quoi riposter à leurs armes, par nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ils se laisseront geler sur place. Et quand ils s’en apercevront, il sera trop tard : nous serons les Maîtres.

 
- Le réseau de nos bureaux-boutiques est activé depuis ce midi. Il recrute à tour de bras. Bientôt, c’est nous qui constituerons le pouvoir légitime, enchaîne le Numéro Quatre de sa voix glacée. Nous disposons de vos trois marionnettes informatiques et nous pourrions donc nous passer de vous, mais il serait bon que Victor et Clémentine collaborent et incarnent ce changement…

  - C’est une offre sérieuse, appuie le Numéro Un : vous en tirerez des avantages infinis, vous dirigerez toute notre communication média…

 
Contre-champ, gros plan sur les trois journalistes. Clémentine prend la parole, la voix faible, fatiguée :

  - Ce que je ne comprends pas bien… (elle hésite) c’est ce que vous cherchez vraiment…
 
Le Numéro Un est cadré en gros plan, hilare :

  - Être les Maîtres ! C’est une ambition en soi. Imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Exercer le Pouvoir. Le Pouvoir Absolu. Je vous assure, ma chère, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Ne croyez pas aux Convictions : ce sont les emballages des Ambitions. Et des Ambitions de Pouvoir ! Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est cela qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus universel de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du Pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Bien sûr, ils s’aperçoivent assez vite que le pouvoir acquis est frustrant parce qu’il n’est jamais absolu. Ce qui les pousse à de nouvelles conquêtes. Ils pressentent qu’il existe un vrai pouvoir, certains même l’expérimentent. Les tueurs, les grands requins de la politique, des affaires ou de la finance. Ceux-là savent que  le vrai pouvoir se lit dans le regard agonisant de celui  qu’ils ont vaincu. Et ils aimeraient bien pouvoir tuer à discrétion, ouvertement, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils  poursuivent  leur quête du pouvoir. De plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Symboliquement, ou même physiquement si possible… Mais ils resteront frustrés, déçus par ces limites auxquelles ils se heurtent tôt ou tard…

 
Nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir et nous le savons et le revendiquons. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une Famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Nous échappons donc à cette limitation des règles que d’autres pourraient nous imposer. Nous sommes nos propres règles. 

  Notre secret assure l’absolu de notre pouvoir. Les dynasties du passé, qui ont tenté avec leurs faibles moyens de s’approprier le Pouvoir ont toutes échoué par la faute de leur ostentation qui les a réduites à ces clinquantes marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous. 

  Nous, nous échappons à cette ostentation par le Secret. Et nous conquerrons le Pouvoir. Nous pourrons ainsi remodeler le monde comme nous le voulons (il éclate de rire) ! Nous resterons

la Tête secrète qui dirige et qui tue ce qui lui déplait. Ce qui dépasse. Et bien sûr, en surface, nous laissons à nos Initiés, nos Cadres, l’expression publique de ce Pouvoir : les honneurs, la richesse, l’apparence de

la Décision…

  C’est d’eux que viendra le Progrès Social, c’est eux qui fonderont le Nouvel Ordre, et que l’on aimera ou que l’on haïra, peu importe, puisqu’ils pourront « disposer » de leurs adversaires, tout cela selon nos indications, bien sûr. C’est eux qui remodèleront la planète et les peuples… Grâce à eux, la Terre possèdera un air sain, il n’y aura plus de pollution, la Nature sera respectée et chérie en tout et partout. Et par tous. Sous peine de mort. Il y aura plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries s’ébattront au bord de plages où l’on pourra se baigner sans marcher dans le fioul. 

  Enfin, l’élite le pourra. Les peuples protégés de l’oisiveté néfaste où les a plongés la démagogie « congés payés », seront remis au travail. Il suffira de les convaincre qu’en « travaillant plus, il gagneront plus »… 

  L’élite pour guider, eux pour servir. La grandeur des Seigneurs sera reconnue et louée par tous et partout. 

 
Vous pourrez en être, de ces élites. Après tout, la conscience vertueuse que nous avons d’un monde propre mérite bien qu’on lui donne les moyens de s’imposer, à coups de mégatonnes au besoin, ou alors ce n’est plus une juste conscience de la réalité des choses mais une opinion banale, relative, révisable, fluctuante, et pourquoi pas, démocratiquement soumise à l’approbation des foules… 

  Mais assez de… philosophie, que diable, le monde nous appartient, soyons joyeux ! Soyez des nôtres ! Vous serez la courroie de transmission, comme on disait jadis à la CGT, entre notre Force Souterraine et son Expression Publique. 

  Expression ! J’aime le mot. Nous allons « exprimer » le monde et en recueillir le jus. Un jus propre, sain. Pour notre usage.

  Le champ s’élargit :

 
- Et moi, grince le Numéro Deux, je pourrai enfin me venger de Malfort ! J’ai déjà capturé son journal, son œuvre, j’utilise son image. Et maintenant je vais avoir sa peau…
  - Un peu de patience, mon cher père, je vous ai promis que vous pourriez le faire bouffer par vos crabes préférés, mais il faudra attendre un peu…
 
- Bien sûr, le fils d’abord, le père ensuite ! Ach ! Dès que nous tiendrons le fils ! Ce sera une grande fête !!!

  Contre-champ et gros plan sur le visage livide d’Eusèbe qui reste muet, le regard droit :

 
- Vous ne l’aurez jamais. C’est lui qui vous aura !

  Explosion de rire des cinq Numéros.
 

- Eh bien, mon cher Victor ? insiste le Numéro Un…

  La caméra cadre les trois prisonniers. Victor, livide, a tourné la tête vers Clèm qui le regarde intensément dans les yeux. C’est elle qui répond :

 
- Il ne saurait être question que nous acceptions…

  Le Numéro Un émet un rire grinçant :
 
- Vous pouvez refuser, ma chère. Vous savez ce qu’il vous en coûtera : nous nous paierons de votre refus sur votre jolie bête…

  - Attendez… le coupe Victor.

 
- C’est votre dernière chance… reprend le Numéro Un.

  - Non, Vic, finissons-en.
 
Les yeux embués de larmes, ils se regardent en silence. Tout est dit…

  - Eh bien voilà qui va réjouir nos équipages, ma chère. Mais d’abord, qui va Me réjouir !! Gardes !

 
Une porte à double battant s’ouvre près des consoles où les techniciens, hilares, se sont retournés, et quatre monuments de muscles entrent dans la salle.

  Les Numéros se lèvent, ravis de la situation, comme de joyeux lurons qui se rendent à une fête de village.
 
- Emmenez-les tous à notre appartement du bordel, nous avons un gibier de choix.

  Les gardes encadrent les prisonniers qui sont contraints de se lever.
Impassibles, Victor et Clèm ne se quittent pas des yeux. Eusèbe, tête basse, les suit, silencieux.
 
Le Numéro Un s’approche de Clèm :

  - Je suis certain que vous nous dédommagerez largement…
 

Il tend la main et lui caresse la joue…
Elle le gifle avant qu’un garde ne lui tire les bras dans le dos pour l’immobiliser.
  Le numéro Un a éclaté de rire.

 
- Très largement. Et votre ami pourra le constater de visu. Qui sait, peut-être sera-t-il du goût de certains de nos matelots ?

  La porte à double battant s’ouvre sans que ni les gardes ni les Numéros y prêtent attention. Quatre filles armées (et vêtues) se glissent dans la salle et imposent le silence aux techniciens derrière lesquels l’une d’elle se poste, menaçante.
 
C’est le bruit d’une culasse de mitraillette que l’on arme qui leur fait tourner la tête. Et l’un des gardes, qui portait la main au pistolet suspendu à sa ceinture s’effondre sous une courte rafale.

  L’une des filles, sans un mot, fait signe aux prisonniers de s’écarter…
 
L’écran mural s’éteint, mais l’émission continue.

  On en revient à l’intervention d’Eusèbe :
 
« Cela, c’était hier soir.

  « Pour fêter leur victoire programmée, les Écolocroques avaient prévu d’offrir à leurs troupes cantonnées à Thulé une grande fête pour laquelle ils avaient enlevé un bon nombre de filles un peu partout dans le monde.

 
« Ils avaient aussi décidé de « recycler » certains éléments de leur personnel féminin, des infirmières pour l’essentiel, et pour beaucoup impliquées dans leurs structures externes, en les mettant « à l’ouvrage » dans leur bordel. Dans leur jargon, il s’agissait de « renouveler le cheptel », une opération de routine.

  « Mais certaines infirmières avaient été prévenues par un membre de l’équipage du Hai II qui avait déjà contacté Vic et Clèm. Il cherchait à s’échapper. À « en sortir ». Et la révolte avait éclaté, astucieuse et silencieuse, reprenant en quelque sorte la technique que j’avais initiée en 1945 à Saint Tignous sur Nivette : les conjurées ont fait passer à quelques serveuses et cuisinières elles aussi concernées, la drogue incapacitante nécessaire à la neutralisation des hommes de la base.
 
« La drogue présentait un effet retard calculé pour que ses manifestations soient simultanées, deux heures après la début de la première administration. Les repas étaient distribués en quatre services espacés d’une demi-heure en des points différents de la base. En deux heures, tous les hommes, sauf ceux du « château » où vivaient les cadres supérieur et les Numéros, ainsi que quelques membres de la garde rapprochée, se sont trouvés neutralisés par l’effet d’un purgatif violent mêlé à l’huile de friture et de salade. La base s’est très vite transformée en cloaque dans lequel des marins ou des gardes se tordaient en se tenant les tripes. Et quelques filles armées ont pu venir à bout de la poignée pour une fois réunie des « Numéros ».

  « A partir de là, les choses sont allées très vite : l’un des techniciens présents dans la salle de conférence s’est mis à notre service, ce qui nous a permis de localiser et de détruire le sous-marin qui se trouvait dans l’océan Pacifique, près de la base des îles Chonos, puis de montrer que les Numéros, bien connus des autres bases secrètes, étaient vaincus et en notre pouvoir, et ainsi, de convaincre les garnisons, très limitées, de ces bases de se rendre ou de fuir avant destruction. Le deuxième sous-marin a été repris en mains par celui des membres de son équipage qui s’était manifesté pendant la détention à son bord de Clémentine et de Victor.

 
« Et lorsqu’ils ont compris leur défaite, les cinq Numéros se sont suicidés en croquant une ampoule de cyanure. Les voici. 

  L’écran montre les cinq cadavres alignés sur le sol de béton d’une salle voûtée, et s’approche de chacun des visages bleuis et convulsés en un lent panoramique.
 
« Aujourd’hui, nous pouvons assurer au Monde entier que la puissance militaire des Écolocroques est anéantie.

  « Aujourd’hui, de nouveau, le Monde est libre !!!! »

 
Et l’écran s’est éteint.

  C’était le samedi 23 avril…
 
C’était il y a un tout petit peu plus de deux ans.

  Et Luis se demande ce qui « cloche » dans tout cela. Bien sûr, on a déjà tout dit, tout commenté, tout analysé depuis. Tout expliqué et tout justifié…

  Mais quand même, ces nanas qui arrivent au bon moment, ces Numéros, si mal défendus, qui se suicident (et dont les corps ont disparu), ces bases où personne n’a pu entrer par la suite (Secret Défense, installations remises à l’ONU), les usines d’alimentation d’Agotchilho qui continuent de fonctionner avec une population bizarre (Luis y est allé pour voir ; il n’a pas pu approcher, mais la population de la Marée au Petit Port a vraiment une drôle de tête), les anciens de l’équipe Malfort « recyclés » étrangement, depuis Arthur Malfort qui dirige le programme d’alimentation d’urgence des Nations Unies en plus de son travail de direction officielle du journal (en pratique, c’est Victor Bourriqué le directeur), jusqu’à cette Rébéquée Taritournelle qui s’occupe maintenant des usines souterraines de

La Marée aux Ports…

Et

la Mairie qui se montre hyper discrète sur tout ça et qui semble filer doux devant les Malfort, jusqu’à leur accorder un bail de location symbolique pour les locaux où il travaille maintenant, lui, Luis. 

  Il y a aussi des personnages qui apparaissent, venus on ne sait trop d’où, comme le directeur de Super Troc qui aurait « dirigé » le journal pendant deux jours au moment où… Luis en a trouvé trace aux archives. Et cette Finette de Sainte Fouillouse qui aurait créé un bureau des Écolocroques, ici, au moment où Saint Tignous sur Nivette se trouvait dans l’œil du cyclone…

  Et Luis qui se demande, qui demande, qui voudrait demander… 

 
Tiens il se souvient très bien de Gertrude, qu’il a sautée comme presque tous les jeunes de la ville, quand il était en terminale au lycée. Suffisait de lui parler « bio » et de lui offrir un pétard pour qu’elle écarte les cuisses. Disparue. Comme ça, du jour au lendemain. Et personne n’a su lui expliquer où ni pourquoi. La grande baraque dont elle a hérité de ses parents et qui la faisait vivre (elle y louait trois appartements), continue d’être habitée par les locataires qui paient leur loyer à l’agence qui verse l’argent sur le compte de Gertrude. Depuis deux ans. Mais Gertrude ne sort plus de chez elle et n’est pas visible. A moins qu’elle n’ait disparu…

  Alors Luis, quoique insatisfait, est ravi de bientôt rencontrer Finette. Il va enfin poser des questions à quelqu’un à qui il peut en poser.

Et qui devrait pouvoir répondre.
 

L’ARRIVÉE EN OMPHALIE / P2C2E5

P2C2E5 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 5)

 
N° 106 / OMPHALIE / P2C2E5

 
C’est l’histoire où Arthur Malfort et la « Patronne », qui l’a enlevé, atterrissent en Omphalie, en plein océan Pacifique. 

  Mercredi 4 mai
8 heures (heure locale)
14 heures (heure française)

La Flèche d’Argent (voir carte)

  Ce n’est plus de la surprise, à ce point, c’est de la stupeur. Mais Arthur n’est pas homme à subir un enlèvement sans réagir.

  D’un coup, il s’est levé.

 
D’un coup, les deux grands chiens se sont dressés devant lui, sans un grognement, d’un seul mouvement fluide, l’un à droite et l’autre à gauche, les crocs sortis en un rictus féroce et silencieux.

  Leur maîtresse a claqué de la langue et ils sont revenus s’aplatir à ses pieds :
- Allons, Arthur Malfort, vous n’êtes pas en position de vous révolter… Reconnaissez simplement que vous avez de la chance : vous voyagez en ma compagnie, ce qui constitue un privilège, et vous êtes vivant… Pour l’instant…

 
Elle a un rire bref qui dévoile ses dents éclatantes. Mais son regard reste glacé tandis qu’elle reprend place dans son fauteuil et qu’elle le tourne de nouveau vers l’avant tandis que les chiens s’aplatissent au sol :
- Asseyez-vous et bouclez votre ceinture, nous décollons…

  Arthur s’est repris. Il se rassied et s’attache à son siège, comme résigné… (Attends, fillette, attends, tu ne perds rien pour attendre…)

  
 L’avion marque un point fixe et se met à trembler sous l’effort conjugué des trois moteurs portés à pleine puissance. Et puis, les freins lâchés, il s’élance sur la piste… Décollage… 

  L’appareil se stabilise et le silence se fait presque.

 
La jeune fille se tourne de nouveau vers Arthur :
- Et, s’il vous plaît, ne rêvez pas de renverser la situation : quand bien même vous dévoreriez mes toutous tout crus, ce qui me semble improbable, il faudrait me maîtriser, et je ne me laisserais pas faire, abattre la cloison blindée du poste de pilotage et convaincre les deux pilotes de se rendre là où vous le souhaitez… L’espace est réduit dans ce petit appareil, et nous devons parcourir sept cent cinquante kilomètres à basse altitude, au ras des flots, pour éviter les radars, ce qui représente une grande heure de vol… Devisons, mon cher, devisons… Nous en avons le loisir, et vous êtes, je n’en doute pas, un homme de bonne compagnie… Passons donc le temps de manière agréable…
- D’accord, je joue le jeu. Il est vrai que vous êtes charmante et qu’il est plus intéressant de voyager avec vous qu’avec un catcheur américain, mais il n’empêche que vos méthodes sont… cavalières ! Au fait, comment avez-vous procédé… ?
- Pour vous enlever ? Le plus simplement du monde : une petite électrovanne télécommandée, fixée dès Punta Arénas sur le circuit carburant principal de votre moteur et activée du sol pour réduire son alimentation lorsque votre appareil est passé à la verticale d’un point prédéterminé, à cent kilomètres de Temuco et de son aérodrome… Votre pilote n’avait pas d’autre choix que de s’y poser. Je m’y trouvais depuis une heure (rire)… Je venais moi-même de Punta Arénas d’où j’ai décollé quelque temps après que votre Cessna en soit parti. Je dois dire que vos tentatives de recherche m’ont beaucoup amusée. Tout comme votre maladresse… Vous êtes incapable d’abattre une femme de sang-froid, Arthur Malfort ! Et même fâché comme vous l’avez été par la perte de votre Chocho, vos… limites… agissent !
- Mes censures… c’est possible, c’était cependant un pari dangereux…

Elle a un rire de dérision :
- J’ai observé vos limites… Même mon harfang vous l’avez raté, à trois mètres ! Je ne risquais pas grand-chose !!!

  Arthur hausse les épaules :
- Tout le monde n’a pas une vocation de tueur… Mais, au fait, comment dois-je vous appeler ?

 
Il « meuble », parle pour parler, pour échapper à cette étrange sensation, de se trouver décalé… Le bourdonnement sourd des trois réacteurs emplit la cabine d’une vibration latente qui étourdit les sens. 

  Un espace réduit, irréel, ouaté, amorti…

 
Elle le regarde, toujours aussi froide et lointaine, comme… aiguë, au milieu de cette touffeur. La fatigue peut-être, se dit Arthur, la fatigue m’étouffe…

  Elle est assise sur le fauteuil voisin du sien, de l’autre côté du passage central de la cabine et flatte d’un doigt négligeant le poil brillant et ras du crâne de l’un de ses chiens. Arthur remarque la blancheur lumineuse de son teint, ses pommettes hautes… Cette fille est très belle… 

 
- Mon nom… Voyons… C’est une chose d’importance que le nom d’une femme… Le nom de son père ou celui de sa mère ? Pourquoi pas le nom de son époux ? (elle a une moue de dérision) Mais bien sûr, je n’ai pas d’époux… Votre question est moins anecdotique qu’il ne paraît, Arthur Malfort… Le nom désigne-t-il l’essence de celle qui le porte, sa filiation…
- Tout juste son état civil, tranche Arthur que ces digressions, ces cuistreries et ces rodomontades, agacent et qui cherche à sortir de l’espace cotonneux qui lui emprisonne l’esprit au fond d’un vide mat.

  Son interlocutrice lance un petit rire froid :
- Moi, je n’ai pas de nom. Je ne suis pas civile. Et quant à mon état, je crois qu’il vous échappe…
- Vous ne m’êtes pas d’un grand secours… Hybris peut-être ?