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LA MORT DU MAIRE / P3C1E21

P3C1E21 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 21)

  N°166 / LA MORT DE FÉLICIEN BELCOUCOU / P3C1E21

 
C’est l’histoire où le Conseiller tue le Maire au cours d’une cérémonie torride de la Nouvelle Réna. On propose une Épitaphe.

  Vendredi 10 juin
17 heures
C’est tout naturel

  Ils n’étaient que trois ce soir-là dans le narthex, et tous les trois Initiés. Varochaix était de la fête. Entre notables, sinon entre amis. 

 
On leur a offert le cocktail de bienvenue (réservé aux Initiés !), délicieuse boisson légèrement alcoolisée, mais pas plus que ça, juste de quoi leur permettre de s’habiller sans gène dans le narthex des hommes (il y a un narthex des femmes, c’est une innovation qui a été rendue nécessaire par le développement du nombre des adhérents), et d’enfiler leur tunique blanche à lyre noire.

  Première règle : on ne porte que la tunique pour entrer dans la Grande Salle du Putier. Exclusivement. C’est d’ailleurs bien pratique. 

  Et lorsque tous les vêtements sont enfermés dans leurs casiers étanches, commence la Fumigation purificatoire, qui vous envoie au Ciel. 

  C’est à ce moment là qu’on signe la feuille de présence du Protocole des Sages du Fion, avec de l’encre sympathique, faite (on leur a expliqué) avec de l’Esprit de Sel Attique. Ça ne laisse pas de traces et les blagues sous lesquelles on vous demande de signer sont toujours du meilleur goût. C’est réservé aux Initiés, comme les blagues des émissions politiques à la télé.
 
Après seulement, s’ouvrent en grand les portes de la Grande Salle du Putier, et on entre :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,   

  Et les filles, qui sont entrées de leur côté, répondent : 

 
C’est-tout na-tu-rel…

  Le tout sous la direction bienveillante du Maître de Cérémonie (à la Lyre rouge), qui, lui, n’a pas du tout l’air vague et ravi des Initiés.

  Logiquement, tout cela dure un petit moment et se termine par des exercices au sol où se mêlent les unes et les autres, à leur satisfaction mutuelle. 

  Tout au moins dans ce groupe des notables, les autres se contentant de Baisers de Paix plus ou moins appuyés selon la tronche des partenaires, et uniquement après le rituel d’exécration du Grand Putois !
 

Mais les Initiés notables bénéficient du privilège de disposer (sans jamais se demander pourquoi ni comment, puisqu’ils s’empressent d’oublier les détails) de partenaires aussi agréables que compétentes périodiquement renouvelées, avec lesquelles ils conversent rarement plus de cinq minutes au cours de la collation de saucisses qui précède le retour au vestiaire. 

  D’ailleurs, hein, elles ont joué leur rôle, non ?

 
Alors, pourquoi cette grande blonde ((magnifique ! se dit le maire), (somptueuse ! se dit Hilarion-Jovial), (canon ! se dit Varochaix)) se dresse-t-elle devant le Putier, juste au moment où les tuniques de ces messieurs se mettent à prendre des airs de tente de bédouin ? 

  Et pourquoi lève-t-elle ainsi les bras, alors que cesse la musique ?

  - Ce soir, amis fidèles, amis consacrés et bénis des Élus, Initiés au Grand Œuvre qui se poursuit ici, Notre Amie Merry, envoyée de l’Élue, nous a rejoints pour enrichir notre Rite de sa Science Sacrée. Révélation majeure, qui fera de vous tous de Profonds Initiés du Second Grade, et à la Lyre Rouge…

  Ayant dit, il se retire dans l’ombre.

  Merry lève les bras (tiens, elle porte une lyre rouge, remarque Hilarion-Jovial) sa tunique remonte sur ses cuisses dorées par la lumière et ses cheveux coulent, or brun épais, dans son dos, dénoués. Puis, elle baisse les bras, détache sa ceinture argentée et la tunique glisse, lente, de ses épaules, jusqu’à la découvrir, nue, superbe, souriante et les yeux éclatants d’un regard dévorant qu’elle promène un temps bref sur ses trois vis-à-vis.
 
En retrait derrière elle, ses compagnes sont nues, ayant elles aussi laissé glisser leur voile, mais la splendeur de Merry les éclipse entièrement.

  La musique a repris, gracile, acide, agaçante ritournelle tissée d’ornements excessifs, de trilles dans l’aigre, guitares et violons, avec des grinceries… Une bouffée légère de fumée aussi douce que celle du narthex se glisse au ras du sol moelleux, remonte presque aux genoux et reste là, comme un nuage épais et lourd qui couvre une vallée un matin de septembre…

 
S’y détache la voix de la fille qui danse, lente, lascive, agaçante, elle aussi, le geste provocant, offerte et refusée, distante et puis livrée, garce et puis fiancée, qui danse et  puis qui chante, susurre, fluette, dure, chaude, balancée dans le nuage qui court au ras du sol et que ses mains recueillent, comme des paquets de mousse dont elle se caresse, les yeux clos et la langue pointée, avec des bruits de gorge, des roulements de hanches, des tremblements des seins qu’elle presse au passage :

  On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 
Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,
Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule…
 

Le chant s’est précisé et la fille s’approche maintenant de Varochaix, en transes, qui doit cambrer les reins pour supporter sa queue sur le point d’éclater sous sa panse. Et Merry le caresse, de loin, sans le toucher, lui frotte le visage, de loin, sans le toucher, avec ces gros paquets cotonneux qu’elle prend au nuage, lui dénoue la ceinture, fait glisser sa tunique…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel 
Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs 
Elles seront réduites en dés d’os et de chair
Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau
Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
La voix s’est faite rauque lorsqu’elle se tourne vers Hilarion-Jovial, délaissant Varochaix qu’elle laisse aussi dur et dressé qu’obélisque en Egypte :

  
 Les âmes inférieures, alors, seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume. Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur
Puis elles dormiront
Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, Pellagreux
Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs
Elles seront réduites en dés d’os et de chair
Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau
Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude

 
C’est la Voie de demain.


Hilarion-Jovial, tout nu, bandé comme un ressort, tire une langue baveuse et esquisse le geste de la saisir aux hanches… Elle est déjà partie, s’est tournée vers le maire :

  Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée
Et c’est là le Mystère
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Élu…

  La musique est si forte, rythmée de halètements sourds, que les dernières paroles en sont indiscernables, et le maire empoigne Merry lorsqu’elle se colle à lui, la bouscule, la renverse, disparaît avec elle dans le nuage bas qui recouvre le sol, tandis que se rapprochent les deux autres témoins, frustrés, tremblants des mains, et hochant de la queue comme bergeronnettes affairées sur un tapis de mouches, et que sortent les deux autres filles. 

  Un vent léger dégage les traces opaques du nuage, découvrant le corps renversé de Merry, écartelée, couverte par le maire qui besogne ardemment avec des soupirs rauques, et dont le cul, aux poils noirs et touffus, tressaute vivement au rythme de ses coups.

 
Edgar Maupuis recule alors, comme effrayé, prenant Hilarion-Jovial à témoin :
- Le Grand Putois !!! C’est le Grand Putois Putassier !!!
  Le Conseiller en matière d’économie électorale, pris d’une rage sauvage se saisit en aveugle de la batte de base-ball que lui tend Edgar Maupuis, la lève en écumant et fauche d’un seul coup avec un cri furieux la nuque redressée du maire, au bord de l’explosion. C’est son crâne qui explose, projetant devant lui un mélange confus d’os, de cervelle et de sang.
Et l’édile s’effondre, foudroyé sur le coup.
 

Ainsi mourut
Félicien Belcoucou,
  qui fut Maire
et sombra corps et reins dans

la Merry vorace.

  R.I.P.

  Passant, aies pour lui un regard attendri :
il ne fut que désir d’être un homme établi.

 
Lui qui naquit tout nu,
de sa mère engendré par un coup de passage,
eut soin de sa grandeur plutôt que d’être sage
mais sut être cocu sans en faire un fromage.

 
Il  mourut, nu encore,
au bord de l’épectase,
en ayant tout raté de ce dernier exploit.

 

Et son âme ambiguë a glissé aux Enfers, dans ce cercle curieux où s’entassent pêle-mêle les plus vaillants champions de la pensée bifide, les jésuites en civil, blancs hier, noirs demain, commerciaux avisés, politiques habiles, philosophes versatiles. Et des diables sceptiques leur brûlent le pied droit, et glacent leur pied gauche, générant de la sorte un fort couple électrique qui les secoue de spasmes que l’on prend pour des rires. Et dans la nuit du Styx, leur nez rouge clignote, appel de leur détresse, phare désespéré…
 
Amen.

(Epitaphe improbable pour un élu défunt)


 

LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE / P3C1E29

P3C1E29 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 29)

N°174 / LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE / P3C1E29

  C’est l’histoire où Varochaix,nouveau maire autoproclamé, après une extraction de racine de buyère[1] opérée par la veuve du défunt, reçoit celle de l’archevêque Gerhardt Zeeman.

  Samedi 11 juin
11 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 

C’est l’affaire de dix minutes que de réorganiser les services en fonction des vraies compétences et des priorités.

(Pour retrouver le début de ce coup d’état municipal, suivre les liens
P3C1E27 et P3C1E28
)

 
Le seul à parler couramment béarnais, le concierge, se trouve promu Secrétaire de Mairie en charge des relations avec l’Etat français, coiffant de son autorité neuve l’ancien secrétaire tout dévoué à feu Belcoucou et de ce fait va savoir pourquoi, inquiet, qui se trouve ravi de passer en seconde ligne. 

 
L’agent comptable est remplacé par un de ses hommes, qui s’y connaît puisqu’il tient les comptes du Parti, et il est rétrogradé au rang d’aide-comptable. Lui aussi ravi de cette rétrogradation. 

 
Les salaires, on s’en fout, on n’y touche pas. C’est la fonction qui compte. Qui compte ! C’est le cas de le dire. 

 
Et l’impôt révolutionnaire, rebaptisé Contribution à la Culture Régionale est instauré. Il touchera toutes les entreprises colonisatrices. C’est-à-dire toutes celles dont le patron ne parle pas béarnais. Surtout s’il n’est pas d’ici depuis au moins deux générations. Non, trois, autrement on aura plein d’Espagnols de 36. Ça devrait représenter 90% des entreprises, au moins… Sauf les péïzouss, les vrais, pas les néo-ruraux pseudo-écolo-bricolos……

 
Les dossiers récupérés et confisqués sont confiés à un Nari discret pour qu’il les convoie jusqu’au garage Varochaix où il devra les monter dans l’appartement du Patron. Voilà. C’est réglé. Devoir accompli. 

 
Reste à convoquer le Conseil Municipal pour authentifier tout ça.
 
Au boulot, le secrétariat !
 
Au fait, on demande le Nouveau Maire. Monseigneur Zeeman. Il annonce sa visite… Quand ? Mais tout de suite…

 
Et tout de suite, c’est tout de suite.

 
Une longue et solennelle voiture noire s’arrête devant la mairie. Ses portières arrière sont ornées de grandes croix d’argent. 

 
Le chauffeur, ganté de noir, en uniforme noir à casquette et bottes cirées, en sort, impassible, et vient frapper à la porte de verre fermée qui laisse transparaître le panneau « Fermé pour deuil ».

 
On lui montre le panneau. Il montre la voiture. On pressent l’Huile. On entrouvre la porte. On s’informe de son identité. On prévient le Nouveau Maire.

 
Et c’est ainsi qu’il apprend que Monseigneur Zeeman, archevêque « in partibus infidelium » lui rend visite.

 
Varochaix l’attend.

 
Le chauffeur est retourné ouvrir la portière arrière de la grosse voiture noire. En descend un petit homme sec drapé dans une ample cape noire dont le capuchon, rejeté dans le dos, lui donne tout à fait l’air d’un moine. 

 
D’ailleurs, c’est un moine. 

 
Après sa nomination à la tête de la Fraternité Saint Pie X, et  avoir été fait archevêque in partibus honoris causa et tralala par le nouveau pape de cette époque, qui était bien décidé à l’honorer de ce titre pour récupérer les rudes brebis conservatrices qui en constituaient le froment, le ferment et le sel, le père Gerhardt Zeeman, pour afficher ostensiblement l’officielle modestie de la Fraternité, avait repris l’habit du Père Zeeman, OP, que ça veut dire dominicain, ordre dans lequel il avait commencé sa carrière. 

 
Le pape comme l’archevêque souhaitent en effet rendre à cet ordre son rôle initial d’Inquisiteurs, afin d’éradiquer les suppôts de Satan que le moderne Torquemada voit foisonner comme crocodiles en marigot (il a aussi été missionnaire au Congo avec Tintin et ne recule pas devant l’audace de la métaphore). 

  L’œil charbonneux et le poil gris taillé en brosse courte, raide comme paille de fer, il possède l’art inné de déstabiliser son contradicteur d’un seul de ses regards  aussi insondables que ceux de

la Vierge de Nuremberg. D’où il est natif.

  Son manteau, ouvert sur sa robe blanche et son scapulaire serrés dans la même ceinture de cuir noir, découvre une croix pectorale d’argent massif, centrée sur un gros rubis, que le pape lui a offerte le jour de sa consécration archiépiscopale. 

 
Pour éviter que la lourde croix ne se balance au bout de son cordon de soie pourpre en lui cognant le sternum, Monseigneur Zeeman a fait rallonger ce cordon pour pouvoir l’engager dans sa ceinture, auprès de son rosaire, ce qui lui permet de dégainer le crucifix plus vite que son ombre.

 
Il monte lestement le perron, suivi du chauffeur qui porte sa mallette, et entre dans le hall où l’attend Varochaix, en passant avec indifférence devant le nouveau concierge qui lui tient la porte. « Dominus vobiscum », dit-il en tendant son anneau au nouveau maire, qui regarde la main levée dans une position inhabituelle, la saisit et la secoue confraternellement en répondant « Et cum spiritu tuo ».

Après tout, on est entre notables, non ?

 
Et puis il le conduit vers « son » bureau.

 

On n’a toujours rien dit. Et Varochaix est un peu agacé par ce petit bonhomme à l’air pète-sec. Même s’il sait que l’Eglise aurait plutôt tendance à regarder les Naris d’un bon œil, et si de ce fait et pour entretenir les relations, il paie un solide denier du culte et va à la messe quand il le peut. 

 
Il est même allé à Lourdes. C’est pour dire ! 

 
Et c’est vrai qu’il aime ça, l’encens, les chansons et tout ça. Comme les chansons entre amis. En béarnais. A l’église, il les aimait bien en latin, ça avait de la gueule. C’était moins gnian-gnian que maintenant. Moins bêli-bêla, troupeau-sous-la-houlette, le vent dans la houppette, balance tes roupettes, et tout ça. Maintenant, on se fait la bise, on se lève et on s’assied, et tout le monde communie, c’est vrai quoi, c’est pas sérieux.  Avant au moins on triait. Varochaix a été enfant de chœur et il sait de quoi il parle. Pour mériter la communion, c’était au minimum 5 pater et 5 ave. Et encore. Quand le curé était bien luné. C’est pour ça qu’il a répondu du tac au tac quand l’archevêque lui a dit dominus vobiscum. Les répons, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

 
Il lui montre un fauteuil et s’assied lui-même derrière « son » bureau où rien ne manque (sauf le Mont-Blanc, faudra qu’elle me le rende, c’est municipal).

 
Le chauffeur reste debout derrière son patron.

 
L’archevêque se renverse dans son fauteuil en fermant à demi les yeux, joint les mains par l’extrémité de ses doigts tendus, semble méditer un temps… (Accouche, se dit Varochaix).

 
- Mon Fils, j’ai appris hier le drame qui avait frappé votre belle cité où votre Maire, Félicien Belcoucou, Dieu ait son âme, avait contribué au maintien d’un solide noyau de traditions chrétiennes. J’entretenais avec lui des liens d’estime paternelle que j’avais pu conforter lors de multiples rencontres. Après tout, ne sommes-nous pas dans un saint lieu qui fut jadis construit et consacré par l’Ordre auquel j’appartiens ?
- En effet, en effet, approuve Varochaix (ça ne mange pas de pain de dire du bien des morts qui ne viendront plus vous emmerder et qui vous ont laissé la place en rejoignant les anges), mais vous devez savoir qu’en matière de Tradition…
  L’archevêque lève la main où rutile son anneau :
- Je sais, mon Fils, je sais… Je vous connais et j’estime votre engagement. Je connais les efforts que vous avez su déployer pour maintenir vivant le patrimoine irremplaçable de votre Nation, et à quel point vous avez su y préserver la place qu’y occupe notre Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine…
 
Varochaix approuve du chef. Il ne voit pas bien où tout cela le conduira, mais il laisse venir : c’est comme au garage, quand un client se promène, il faut le laisser aller… 

  Pour passer le temps, il se prend une petite saucisse.

 
- Votre belle région a toujours su abriter les réprouvés et les victimes de la vindicte officielle, tout comme nos maisons de prières, asiles jadis inviolables, et c’est à ce titre que je suis venu vous trouver. Je voulais m’assurer que vous maintiendriez cette tradition, que votre prédécesseur, et son père avant lui, ont toujours honorée comme la plus sacrée de toutes…
- Mais… Sans doute, sans doute, Monseigneur, seulement je ne vois pas bien…
- A qui je fais allusion ?
- En effet…
- A personne en particulier, je voulais seulement m’assurer de vos bonnes dispositions…
- A priori…
- Je ne parle pas de n’importe quel bandit de grand chemin, bien sûr, mais d’âmes choisies, qui, dans le but de servir une sainte cause se trouverait contraintes à la fuite.
- Et comment pourrai-je les reconnaître, ces « bandits d’honneur » qui bénéficieraient ainsi de votre haute protection ?
- Mais le plus simplement du monde, mon fils : ils se recommanderaient de moi…
- Evidemment…
- Me permettez-vous de bénir ce bureau, de le sanctifier ?
  Varochaix n’y voit aucun inconvénient et le manifeste en levant à-demi les mains.
 
- Dominus vobiscum… commence l’archevêque sans se lever, mais en fermant les yeux pour se concentrer sur les grâces divines qui ne vont pas manquer de rappliquer.
- Et cum spiritu tuo, répond machinalement Varochaix, qui pense toujours que ça ne mange pas de pain. 

  Le chauffeur s’approche du bureau et y pose la mallette de l’archevêque. 

 
Il l’ouvre. Il en sort un petit encensoir qu’il allume et laisse fumoter là où il se trouve posé. Puis il retourne à sa place derrière le fauteuil.

  Monseigneur Zeeman se lève, saisit l’encensoir de campagne par sa chaînette et entreprend de le balancer pour chasser à grands coups de fumée les diables qui auraient pu se cacher dans les replis des rideaux.
 
Ça sent bon, se dit Varochaix qui « décolle » petit à petit. Manque plus que l’harmonium et le surplis et il régressera en petit garçon qui a bu du vin de messe ! 

  Mais non, il est le nouveau maire et il regarde un archevêque opérer pour lui tout seul. Ça lui plaît à Varochaix. Il se sent tout mystique. 

 
Surtout quand l’archevêque lui tend un petit biscuit :
- Goûtez, ça vaut bien les saucisses !

En effet, ça vaut les saucisses, et l’âme immortelle de Varochaix s’en trouve confortée dans son oraison. Les anges volent avec de doux cui-cui…

- Alléluia, s’écrie-t-il dans l’enthousiasme qui soudain le transporte. Et vive l’Eucharistie ! On a beau dire, rien ne vaut une bonne Tradition. 
- Ite missa est, conclut l’archevêque en rangeant son petit matériel. Alors, c’est entendu ? Tous ceux qui se présenteront de ma part et vous offriront un biscuit du Petit Jésus…
- Se trouveront protégés par mon saint Zèle, soyez-en sûr…
- Ils ne seront pas forcément chrétiens, vous savez, mais nous avons le devoir de protéger nos frères en Dieu… Ne serait-ce que pour les y ramener…
- Cela va sans dire…
  - C’est pas tout, relance l’archevêque en voyant le « maire » se lever pour prendre congé.
- A votre service, embraye Varochaix prêt à tous les Saints Sacrifices.
- Il y a les autres.
- Les autres ?
- Les autres, ceux que nous pourchassons, que nous traquons, les réprouvés de Dieu et de son Eglise.
- Les Méchants, les Impies, les Fils de Satan zet ses Suppôts ?
- Les Pires, Relaps de tout poil et de toute boue, Vils Vilains Crapoteux Apostats Prétentieux Orgueilleux Schismatiques et j’en passe !
- Je sais, comme on dit (un souvenir fulgure dans l’esprit de Varochaix, dopé au Biscuit de Petit Jésus), son nom est Légion !
- Votre science théologique me surprend, Filius mihi. Elle se fait rare et n’en est que plus précieuse.
Varochaix baisse modestement les yeux :
- Pour Sa plus grande gloire, Monseigneur… N’empêche (on peut avoir une poussée mystique sans trop perdre le sens des réalités)… Ça me pose deux questions : petit un, qui ? et petit deux, qu’est-ce qu’il faut en faire ?
- Qui je vous dirai…
- C’est facile, c’est comme pour les autres d’avant qu’il faut protéger, mais le loup débusqué ?…
- Vous appelez Edgar Maupuis, que vous connaissez bien (il montre la boîte de saucisses sur le bureau), et qui collabore avec Nous en cette occurrence. Il s’en chargera.
 
Il chuchote, en confidence :
- Nous avons passé des accords…
- Ahhhhh !!! admire Varochaix en hochant la tête.
- Chuttt, souffle l’archevêque un doigt sur les lèvres…

  Varochaix tend la main, couvrant sa discrétion d’un geste rassurant :
- Et c’est tout ?
- Presque. Votre prédécesseur, Dieu ait son âme, m’avait parlé de… dossiers…
 
Varochaix a une moue évasive doublée d’un regard interrogateur (mystique, d’accord, mais pas con, quand même)…

  L’archevêque poursuit, toujours aussi confidentiel :
- … de dossiers dont certains, issus de mon confessionnal, sont frappés du plus profond des secrets. Il faudra me les remettre si vous les trouvez un jour…
- Je n’ai pas eu le temps…
- Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre des mains impies…
- J’y veillerai, Monseigneur, j’y veillerai…
- Sans les ouvrir, mon Fils, sans les ouvrir. Il y va de votre Salut Eternel… L’Enfer, les Diables, et tout ça…
 
Varochaix se signe par trois fois, en montrant qu’il a compris, hou là là !!!

- Il en sera fait selon votre Volonté, Monseigneur…

  L’archevêque se lève :
- Que votre lutte et votre Nation soient bénies, mon fils…
- Amen, mon Père…
- A bientôt, mon fils… Et faites-moi savoir à ce numéro (il lui tend une carte de visite), si vous découvrez quelque chose…
- Je n’y manquerai pas, mon Père…

 
Monseigneur Zeeman lui tend son anneau à baiser.

  Varochaix, ébloui, lui serre la main.
 
A midi, Suceprout et Humevesne sont « extraits » de l’hôpital par deux policiers en uniformes munis de tous les documents nécessaires pour leur transfert à Pau.
 



[1] Le bois dont on fait les pipes. Pour sa part, l’écume de mer, dont on fait aussi des pipes, est de l’hydrogénosilicate de magnésium de formule H4Mg2Si3O10 appelé sépiolite, minéral du groupe des argiles, à structure fibreuse.

LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (1) / P3C1E32

P3C1E32 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 32)


Amélie



 
N°177 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (1) / P3C1E32

 
C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui va annoncer le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Avec un portrait de la belle. En couleurs. Par Tonton Marcel.
 
Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Elle est triomphante, Amélie. 
 
Positivement triomphante. 

 
Elle serre la main de Ravot (tiens, j’ai cru que dans son élan elle allait me faire la bise, se dit-il un peu déçu), et fait la bise à Lepif (pas déçu, lui) qui lui tapote la croupe avec l’air ravi qu’arbore Christophe Colomb chaque fois qu’il découvre l’Amérique (phase gazeuse, ironise Ravot pour lui-même, en observant le manège possesseur de la sénestre lepifienne, chromatographie digitale, oui, et je te dis pas la colonne !).

  - J’ai du nouveau commissaire, j’ai du nouveau !!!

 
Elle ôte d’un geste large l’ample et chaude cape de lainage écologiquement brut, à peine dessuintée, qui la couvre des épaules aux chevilles, et l’accroche au perroquet verni (fabrication Baumann) où Ravot et Lepif ont déjà suspendu leurs professionnelles gabardines et duffle-coats.

  Apparaît alors vêtue d’un gros pull à col roulé tout vert et d’une jupe toute rouge (en laine itou), tenue par une grosse ceinture de cuir toute marron, qui la couvre jusqu’aux chevilles, parce qu’il ne fait pas chaud, et qui laisse entrevoir des gros bas tricotés à la Bécassine, en anneaux superposés vert et rouge, intercalés d’un peu de blanc pour ne point faire trop dessous-basquine. Du coup, ça fait plutôt bolduc de pizzeria. Et des grosses godasses. Marron. Comme la ceinture. En cuir. Itou.

  Reprend le vaste sac fourre-tout banane tricoté à l’unisson desdits bas où elle pêche un dossier logé dans une couverture cartonnée rouge, fermée d’élastiques verts.

Elle s’assied alors, vive et fraîche autant que rousse, sur le bord de la chaise d’ordinaire réservée aux témoins et prévenus, entre Ravot, de face, et Lepif, de côté, vers qui elle tourne un sourire radieux : le temps n’est plus, certes, où, jeune étudiante, elle se laissait impressionner par la taille du pisse-t-il d’un pète-ale entrevu dans un coin ivre du bar de l’U1[1], kronenbourgeois flatulescent et boutonneux qui, la fixant d’un air trouble, déclarait, lyrique, que les pines orneraient suavement la rose de son teint, qui s’empourprait alors pour la plus grande joie du paltoquet ; ce temps n’est plus (hélas ?), cependant, satisfaite par deux jours d’analyses croisées entrecoupées de synthèses lepifiennes, éprouve-t-elle encore ce pincement reconnaissant, au cœur, à l’endroit de qui put, sinon la surprendre, du moins l’étonner par sa vigueur renouvelée et tendre, tout juste intercalée entre deux chromatos (et même pendant, le monstre). Aussi lui sourit-elle, du fond de son petit cœur qui bat très fort sous son gros pull, ce qui la fait joliment rougir et ressortir l’adorable semis de ses taches de rousseur. Avec un gros soupir, qui bombe adorablement le gros pull dont la grosse laine irrite deux adorables bourgeons déjà bien irrités qui en seraient presque indécents si justement le gros pull n’était pas assez gros pour les perdre dans ses mailles irritantes. D’où frisson. D’irritation. D’irritations.
 

Et tout cela, très vite, tant l’esprit est rapide au sein (vaillamment rebondi et tétonnemment dardé) des filles de France, gentes et amoureuses, et cependant appliquées à leur tâche et tétonnemment tendues, la butte vers leur but.
 

Si bien que Ravot, laissé hors du propos et des regards brûlants échangés devant lui, n’a presque pas le temps de s’en impatienter.
 

N’empêche qu’il lui demande, comme ça, pour faire avancer le shmilblik :
- Eh bien, Amélie, qu’est-ce, mais qu’est-ce donc que vous avez trouvé ?
 

Flop, elle redescend sur terre dans une explosion de bulles roses.
 

- Plein de choses commissaire, plein de choses…
 

Elle est si mignonne que Ravot se retient de lui dire : appelle-moi Jules, mon enfant… Mais il se reprend…
 

Salaud de Lepif…
 

Salauds de jeunes…


[1] Je vous parle d’un temps que les lillois de moins de cent ans ne peuvent pas connaître… et pardon pour l’anachronisme : ce lieu n’est plus, hélas, il reviendra peut-être ? En attendant, les gars, pissons par la fenêtre…



  





LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (3) / P3C1E34

P3C1E34 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 34)

 
N°179 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (3) / P3C1E34

 
C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui annonce le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Ses découvertes chimico-toxicologiques à propos des drogues de

la Nouvelle Réna. Ravot, rêveur, manifeste toujours une jalousie larvée pour ces salauds de jeunes. Et une admiration croissante pour le travail de la belle.

  Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  Après le début, c’est la suite de P3C1E32 et de P3C1E33 (liens).
 
… Amélie ménage une pause dramatique et reprend :
 
- Qui dit drogue dit absorption, manifestation croissante, acmé, puis dissipation progressive des effets, selon le schéma bien connu de la courbe en cloche. Il est probable que la métabolisation de cette drogue (ou de ces drogues, d’ailleurs, car je songe en fait à des cocktails de drogues, après ce que j’ai vu chez les Goums), en détruise les traces. D’où l’intérêt d’analyses croisées réalisées sur les deux cadavres, le premier, celui du maire, ayant vu interrompre brutalement cette métabolisation tandis que l’autre la poursuivait pour un temps indéterminé mais assez court. Vous voyez ?

  Ravot interpellé hoche la tête pour bien confirmer qu’il voit.
 

Lepif, qui a vu, ne se donne pas cette peine, se contentant d’attendre pour revoir.

  Amélie poursuit en se grattant le mollet, ce qui constitue pour elle une marque de grande concentration intellectuelle :
- J’ai d’abord recherché comment la drogue a pu être absorbée…
- Aucun des cadavres ne portait de trace de piqûre, intervient Lepif qui a assisté aussi aux autopsies…
- Non, confirme Amélie. Et pourtant nous avons cherché. J’avais exposé les prolégomènes à ma théorie aux deux légistes.
- Mais leurs estomacs, ceux des victimes, croit-il bon de préciser, contenaient des restes de saucisses, poursuit Lepif…
- Et j’avais retrouvé des traces suspectes de molécules bizarres dans les saucisses…
- De l’améline… susurre Ravot qui confirme ainsi toute l’attention qu’il porte aux travaux de la jeune femme…
- Bravo commissaire, se regorge celle-ci, flattée de voir à quel point Ravot suit son travail avec intérêt (intérêt accru par le rengorgement manifesté, mais chuttt)… Cependant celles que nous avons retrouvées dans l’estomac d’Hilarion-Jovial avaient été consommées après celles qu’avait mangées le maire, après la mort de celui-ci. Les légistes sont formels : température des corps, degré d’avancement de la digestion, etc… Je n’ai d’ailleurs retrouvé d’améline ni dans le contenu de son tube digestif, ni dans son sang, alors qu’il y en avait dans ceux d’Hilarion-Jovial.
- La drogue incriminée n’est donc pas l’améline…
- … que j’avais d’ailleurs en elle-même jugée inoffensive. Et je n’ai rien trouvé d’autre qui puisse être suspect dans le système digestif de nos cadavres.
- Mais alors ? demande Ravot…
- Les poumons, commissaire, les poumons ! La drogue a été absorbée sous forme de fumée !
- Ils n’ont pourtant pas mangé au restaurant de l’hôtel, ironise le commissaire dont la plaisanterie tombe à plat…
- J’ai effectué des prélèvements des tissus pulmonaires des deux victimes. Et j’ai trouvé.
  Pause dramatique, index gauche levé et grattage de mollet :
- Je ne vais pas vous faire un cours de chimie, commissaire…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … mais il faut que vous sachiez ce que nous appelons « aromatiques », parce que les chimistes donnent à ce mot un sens particulier, et que leurs « aromatiques » ne sentent pas toujours très bon. En fait, ce sont des substances extraites d’huiles naturelles qui possèdent toutes un système insaturé contenant six atomes de carbone, qui résiste aux transformations et aux dégradations chimiques, à condition qu’elles ne soient pas trop brutales. D’autre part, étant insaturé, ce système est capable de fixer d’autres molécules, ou de s’accroître et de varier de manière plus ou moins stable, et…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … cela pour dire qu’il est possible, à partir d’une de ces molécules « aromatiques », d’en composer d’autres. C’est ce que j’avais repéré avec l’améline, qui constitue une molécule de base potentielle d’un tel système, à l’instar du benzène, bien sûr…
- … bien sûr, appuie Lepif fasciné…
- … mais non classique puisque je ne l’ai trouvée décrite nulle part. Et biologiquement inactive, sauf peut-être à long terme, mais nous manquons du recul nécessaire. Or, les poumons, et je ne m’en étais pas aperçu auparavant, constituent un lieu de fixation métabolique de l’améline !
- Non ? s’étonne Ravot…
- Si ! confirme Amélie. Et, tilt (les deux index s’approchant d’un seul geste semblable à celui d’un manieur de Tique-Tique dans un bistro de 1965, banane en moins) ! Tilt ! Dans les poumons du maire, j’ai trouvé plein de choses très indiscutablement issues de fumées respirées en abondance. Mais bien qu’il ait succédé au maire dans le même lieu (le zigouigoui, complète Ravot résolument in petto), et que donc il ait respiré les mêmes fumées, les poumons d’Hilarion-Jovial étaient très différents, deux points (elle dit : deux points, démonstrative en diable) :

Petit Un : pas totalement différents pour ce qui est du « bouclage » de l’améline en une autre substance qui la transforme en un proche parent de la cocaïne. Cette substance doit présenter une assez forte propension à la création d’une dépendance marquée. Cette « améline dérivée » est présente à dose presque égale, dans les tissus pulmonaires et cérébraux des deux victimes. La dépendance est satisfaite (et renforcée) par l’absorption fréquente de saucisses, et périodique de fumée. Nous savons donc maintenant comment est fidélisée la clientèle de la Nouvelle Réna !

  - Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’encourage Ravot enthousiaste…
  Ainsi encouragée, elle poursuit :

- Petit Deux : les poumons du maire renfermaient une dose importante d’un produit proche du Viagra, mâtiné d’un précurseur violent de l’adrénaline et de trois dopants divers, dont la cocaïne. Un vrai pot belge, capable de faire escalader l’Everest à un unijambiste égrotant, cacochyme et valétudinaire. Sur les mains et sur la…
 
- Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’interrompt pour l’encourager un Ravot rêveur…
  Amélie soupire :

- Petit Trois : les poumons d’Hilarion-Jovial, qui ont dû se trouver aussi enfumés que ceux du maire ne contenaient plus que des traces résiduelles de cette intoxication, métabolisée naturellement, pratiquement sans traces, même dans le pipi, et, comme j’ai pu en faire la démonstration chimique…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … dont la dégradation se trouve accélérée par l’absorption d’améline !!! On obtient même très certainement un effet de sidération de la mémoire, et le drogué oublie ce qu’il a fait alors qu’il était sous l’emprise de la drogue !!! C’est génial !!!
- Tu es géniale ! confirme Lepif…
- Vous êtes géniale ! confirme Ravot… Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’encourage-t-il épiphoriquement[1] enthousiaste…
 
Amélie rougit modestement :
- Oui, sans doute, constate-elle, discrètement approbative, mais que dire de celui qui a conçu ce système…
- … et a réalisé le rêve de tout marchand, de tout dealer et de tout dictateur réunis, grommelle Ravot qui semble redescendre sur terre. Il fidélise sa clientèle de manière indécrochable, il fourgue légalement une drogue inconnue et indétectable puisque sa synthèse se réalise dans l’organisme même du drogué, mais que chacun de ses éléments reste anodin, si j’ai bien compris…
- Vous avez bien compris…
- … et le dictateur enrôle les foules sous sa bannière de manière irréversible et fanatique, comme l’a montré la manifestation de l’autre jour.
- J’ajoute, ajoute Amélie, qu’il est même possible de jouer sur les composants de la fumée ou de la saucisse, tant dans leur qualité que dans leur quantité, pour en moduler les effets et obtenir de l’agression pure, ou de l’érection pure, ou de la stimulation pure, et même un hébètement total dans une sorte de nirvana, c’est le cas de le dire, fumeux. Sans traces, puisque la consommation de saucisses va effacer la mémoire du drogué.
- Reste à savoir : où, quand, comment, par qui ? synthétise Ravot.
- Et ce qu’on peut faire, prolonge Lepif…
- Et vite, appuie Amélie, parce qu’ils gagnent du terrain…
- Mais cela, mes jeunes amis, c’est du politique. Pas du policier. Notre travail consiste à éclaircir les faits, pas à proposer des solutions à un problème qui risque de devenir effectivement crucial… Il faut en parler avec les Malfort et les Goums, ce sont les seuls à pouvoir agir. Notre hiérarchie semble contaminée…
 



[1] On appelle épiphore la répétition d’un terme en fin de phrase. C’est un dessert rhétorique dont raffole Ravot qui y voit comme une ombre poétique ajoutée, en rime, à la pensée et à l’instant, auquel elle confère comme un retour, une poussière d’éternité.
 

DE LA SOUPE / P3C1E37

P3C1E37 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 37)

  N°182 / DE LA SOUPE / P3C1E37

  C’est l’histoire où il est traité de la soupe, des Martiens, des Brachiosaures, flatueux et flatulents,  et des interventions divines subséquentes. Et de l’effet de serre. Où cela se conclut en un concert d’optimisme persan. 

  Lundi 13 juin
12 heures 30
Bureau N°1

 
(Fait suite à P3C1E37)…

  - J’ai effectivement parlé d’odeur de chou, reprend Amaïa…
 
- Ce serait donc une molécule soufrée… C’est celle qui donne son odeur à la soupe au chou…

  - La soupe au chou, intervient Eusèbe, c’est fou ce qu’on a pu en manger après la guerre. Même que ça présentait quelques inconvénients…

- C’est bien vrai, appuie Jeanne. On s’est assez disputés à ce sujet, je te trouvais plutôt sans-gêne d’exprimer aussi vigoureusement tes flatulences… Un vrai Martien glougloutant, de funeste vile raie…

 
- Ça pète les Martiens ? demande Béa…

  - Hydrogène sulfuré et méthane, entre autres, conclut Amélie…
 

- N’empêche que c’est vrai que les choux ça fait péter, confirme Béa, moi par exemple…

  - … et donc, poursuit Amélie imperturbable, c’est le soufre que se substitue à l’azote et bloque la réaction…

 
- … mais pourquoi les Martiens ? continue Béa qui suit son idée. Et de toute façon, on peut quand même pas péter au nez de tous les toxicos, ajoute-t-elle à la réflexion…

- Ni les forcer à manger de la soupe au chou ou de la soupe aux algues, marmonne Rébéquée…

- Et puis s’il y a du méthane, c’est pas très bon pour l’effet de serre, poursuit Amélie, qui a eu des opinions vertes et vertueuses, c’est vingt trois virgule cinq fois plus actif que le céodeu.

- Maintenant, ça aiderait peut-être au réchauffement, on en aurait bien besoin pour lutter contre la glaciation, surtout qu’on circule moins en voiture, remarque Béa…

- Pas sûr, objecte Rébéquée…

- Il faut revoir tout ce côté du problème avec un météorologue, intervient Arthur qui semble plongé dans ses pensées… C’est vrai qu’il y a peut-être quelque chose à faire de ce côté-là… Je repense à ces documents qui ont été retrouvés à Guamblin, sur le creusement des galeries… Elasque-Jean Kronobian, l’ingénieur météo du Pic du Midi du Bigorre qui collabore au journal depuis l’affaire des Écolocroques… Faut lui demander… L’appeler pour ça, mais…

  - J’ai lu un truc là-dessus, continue Béatrace qui ne se laisse pas facilement écarter d’une ligne de pensée qui lui tient à cœur, surtout depuis qu’Arthur est revenu et qu’elle est remontée à grands ahans sur son nuage de bonheur, il paraît que les herbivores produisent des quantités énormes de méthane, c’est le gaz que tu dis, hein ? Et les végétariens aussi, bien sûr, en tout premier lieu. Même que c’était les premiers à protester contre les émissions de céodeu. Oui. Bon. C’est pas ça que je voulais dire : évidemment, c’était il y a encore plus longtemps que l’apparition des Goums, à l’ère secondaire si je me souviens bien, on y trouvait des machins, des vachosaures de dizaines de tonnes qui devaient te faire des pets de plusieurs mètres cubes ! Tu te rends compte de l’effet de serre que ça a pu donner ?
 
- Et Dieu dans tout ça ? demande Amélie, chez qui l’athéisme scientifique profond flotte encore sur un lointain fond chrétien hérité d’une lointaine école maternelle peuplée de cornettes et de bruissantes robes de bure qui psalmodiaient de chaudes et vertueuses patenôtres. 

  Alors, sa jeune âme vaillante, tel le frais papillon qui, déroulant sa trompe subtile, vient s’abreuver au nectar délicieux d’azuréens Gants de Notre-Dame, se nourrissait aux hymnes juteux des ronronnantes soeurs… 

 
Toute cette ambiance souterraine d’antiques madones aux yeux noirs, déesses oubliées, la pousse au mysticisme, et comme, étonnés, les autres la regardent sans rien dire, même Béa, elle poursuit dans la verte[1] veine cryptocathéchiste du céladon de son oeil droit, qui lui vaironne si joliment le regard :

  - … Dieu, chaudement perché sur son nuage rose (oh oui, gospélise Béa qui s’y connaît en nuages et apprécie la chromaticité complémentaire de l’oeil et de son objet, du regardant et du regardé, de la note et de son écho, ce qui lui met un cui-cui dans l’âme, oh oui) dans le soleil couchant, par la chaude soirée tropicale d’un Crétacé plein d’effet de serre, au milieu des anges, des séraphins, des trônes et des dominations, peinard, en train de concevoir les prémisses mammaliens de l’humanité, humant déjà d’une avide narine le parfum suave de l’holocauste des âmes des martyrs aztèques, chrétiens, juifs ou arabes sacrifiés en Ses Saints Noms, et qui se prend en pleine poire les vingt fois vingt mètres cubes (détendus à la pression atmosphérique à 3000 mètres d’altitude) des pets grondants d’un troupeau de vingt UGB[2] qui passe sous ses pieds en meuglant à la proche pleine lune ! Enfoncés les pets de soupe au choux et les fumées de l’embouteillage du périf ! De quoi vous bousculer l’Auréole, la Gloire et la Tonsure, non ? Pas étonnant qu’il leur ait balancé une météorite géante dans le golfe du Mexique pour sonner l’extinction des feux ! A la trappe les sauropodes ! Moi, à sa place, c’est la planète que j’aurais fumée ! pulvérisée ! flytoxée ! atomisée !! Et je serais allée jouer aux billes sur Mars !

  - Oui mais, Jeanne elle a dit que ça pète aussi, les Martiens, l’interrompt Béa…

  - C’est vrai. Alors, peut-être que c’est déjà à cause de ça qu’Il était venu sur Terre, admet, labile, l’alme Amélie. Il finira peut-être par aller sur Alpha du Centaure…

- … ou Bételgeuse, reprend Béa qui a des idées en astronomie. Ce serait bien : on ne serait plus emmerdés par les martyrs arabes qui trouvent amusant de se faire péter en public…

 
- Si le chanoine Biroton vous entendait, ironise Ravot…

  - Stop ! interrompt compendieusement Jeanne qui se lève, l’œil plus glacé que marron à Noël, tout en frappant la table de sa main sèche et dure (et ça fait « bing » à cause du large et lourd bracelet d’or martelé qu’Amaïa lui a offert un jour où elle lui montrait le trésor des Goums en lui expliquant qu’il devait provenir d’un Mède quelconque, sans doute percé par un Perse tout aussi quidam et non moins réduit en impalpable poudre par le temps qui sur toute ombre jette une ombre plus noire[3]).

 
Les derniers locuteurs se taisent et le silence se fait.

  Jeanne poursuit alors, de sa voix de Dragon revenu :
 

- Le temps n’est pas aux digressions !

  Conscients de s’être laissés aller à des propos superficiels et déplacés en la circonstance, les derniers interlocuteurs et teuses se taisent donc et baissent un front confus :

 
- Pardon, Jeanne, tu as raison, bredouille Béa, mais…

  Jeanne lui coupe la parole, froide et tranchante, rejetant, en un geste gaullien, excuses et regrets :
 
- Ça ne va pas ! On est là à se défendre et à se lamenter, comme si ces Ostrogoths nous avaient déjà vaincus ! Mais nous avons des avantages !

Elle bombe le torse (Béa baisse le nez pour ne pas pouffer en se disant, mortifiée : et comment tu seras à son âge ?) et, telle Sraosha[4] dont elle porte le signe, lève un bras gainé d’or où chacun voit un foudre :

  - Alors, sus ! Attaquons ! Taïaut ! Montjoie Saint Denis ! Palsambleu ! Cocorico ! Pouèt-pouèt !

 
Et, avec un bing métallique et persan, elle repose la main à plat sur la table dans le silence surpris du public.

  On se regarde.
 

En chacun monte alors un appétit de gloire.

  Amaïa enchaîne, contralto vibrant :

 
- Elle a raison.

  Et les autres hochent approbativement la tête en grondant sourdement :
 
- Oui, oui, elle a raison…

  Eusèbe baryton reprend, un ton plus haut :

 
- Elle a raison !

  Le grondement s’accentue, avec de-ci de-là une voix qui perce dans l’aigu sur le bourdon de base :
 

- Oui, oui, elle a raison, elle a vachement raison…