P1C1E11 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 11)
LE TEMPLE SECRET P1C1E11
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules s’enfoncent dans le mystère des entrailles de la falaise. Ils assistent à une étrange naissance.
Mercredi 13 avril
19 heures
Le « Temple »
Le portail s’ouvre sans bruit lorsque Rébéquée le pousse. S’entrouvre pour être plus juste. Parce qu’elle n’a pas insisté. Elle fait signe à Jules qui est resté en bas des marches. Ils se glissent à l’intérieur, et le portail qui s’est ouvert sans effort, se referme derrière eux avec un bruit sourd.
Pénombre, atmosphère de cave éclairée d’en haut par l’oculus, comme par un soupirail dans la façade, avec sa lumière de vitrail glauque. Des veilleuses dans cette pénombre, alignées sur une file d’énormes piliers irréguliers, bruts de pic, qui rythment un espace sombre. L’oculus laisse filtrer une lueur bleuâtre : un crabe noir à reflets bleus sur un fond vert d’eau, pinces dressées. La lueur se perd sous le plafond noir d’ardoise brute qui va en s’abaissant entre les rangées de piliers. Cela ressemble à une carrière étayée de ses propres matériaux que l’on a laissés en réserve : comme il y a de la matière en abondance, on laisse des blocs intacts en soutènement. La technique est ancienne et efficace. Depuis l’entrée, une ligne de lumignons électriques plantés dans les piles dessine une longue perspective, et semble tourner, là-bas, au fond… La largeur dépasse de très loin celle de la façade. Toute la falaise est creuse, remarque Rébéquée. Il a fallu des dizaines de générations pour creuser ça au pic. Il règne une atmosphère de cave, mais pas trop humide cependant. Le sol poli d’ardoises épaisses, posées à plat, est usé, marqué par endroit de véritables chemins, assez larges pour que cinq ou six personnes y passent de front. On ne voit pas le fond de la salle. L’endroit est vaste, mais sans résonance : les sons amortis par les quatre rangées de piliers qui brisent le volume, et le plafond bas semble se perdre dans une sorte de touffeur tiède.
Ils longent le côté droit, lentement…
- Incroyable… ne peut s’empêcher de remarquer Rébéquée à voix basse
- Tu crois que c’est ça le temple dont elle a parlé ?
- Ça a l’air vide et désert… Attends, j’entends quelque chose…
Un bruit de pas, à peine discernable… On dirait des pieds nus, de l’autre côté… Ils regardent en arrière, entre les piliers qui les dissimulent. Peut-être un mouvement vers le portail. Lueur : il s’est ouvert… Ils se collent à la paroi. Des silhouettes qui entrent, qui entrent, nombreuses… Ils avancent lorsqu’ils comprennent qu’on vient de leur côté… Le portail se referme bruyamment. Un bruit de barre que l’on tire, verrou pesant…
- Merde souffle Jules, on est coincés. On dirait qu’ils sont tous là… Attends, il y a un couloir ici…
Il tire Rébéquée par la manche dans un renfoncement de la paroi, une porte grossière au fond, il l’ouvre… Lueur vague… Ils repoussent la porte derrière eux. Restent immobiles, à l’écoute. Bruits de pas derrière la porte.
- On dirait qu’ils sont pieds nus… remarque Rébéquée.
- Après tout, pourquoi on se cache ? demande Jules à mi-voix.
- Fais pas l’idiot. N’oublie pas : quatre disparus… Viens, on suit le couloir, ça nous mènera bien quelque part…
Au bout du couloir, brut de pic lui aussi, ce qui ressemble à une cuisine, toute en longueur, mais simplifiée : des fourneaux bas qui laissent paraître les flammes de feux vifs, des feux qui jaillissent de rien, comme des torches de gaz issues de trous à peine visibles dans la roche et qui brûlent avec un ronflement sourd. Trois grandes marmites mijotent là, dans les volutes d’une vapeur qui disparaît en haut, aspirée par une invisible cheminée. Louches et cuillers de bois, fourches de fer, couteaux sont accrochés au mur. Étagères, bocaux… Le tout noirci d’une suie archaïque. Une eau fumante coule avec des gargouillis de bouillonnement par un bec de métal en saillie, en face des marmites, et vient former un ruisseau d’eau chaude dans une rigole. Le ruisseau se perd dans la galerie qui s’ouvre de l’autre côté…
De cette galerie sourd une rumeur rythmée : mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh…
Ils allaient s’y engager lorsque des bruits plus précis les font se reculer dans l’obscurité du boyau par où ils sont arrivés. Deux hommes, courts sur pattes et larges d’épaules, vêtus de tuniques élémentaires nouées à la taille par une corde, s’approchent d’une des marmites, passent un gros bâton par l’anse, la soulèvent et l’emmènent… Ce qui rappelle à Rébéquée qu’il doit commencer à se faire tard et qu’une petite faim… Elle s’approche de la deuxième marmite dans laquelle est plongée une grosse louche. La marmite est noire comme tout le reste. Elle lui rappelle les cuves dans lesquelles elle a vu préparer la pâtée des cochons sur des feux de bois, dans une cour de ferme, à l’occasion d’un reportage sur les traditions traditionnelles du cru d’ici. L’odeur est appétissante… Elle sort la louche… Une soupe de poisson ou de crabe. Oui, bien sûr, de crabe… D’autres choses. Peut-être des algues ? Elle goûte… Bon. Un peu fade à son goût, mais pas mauvais. On vient. Vite, elle rejoint Jules qui est prudemment resté à l’abri… Deux autres porteurs emmènent la marmite que Rébéquée a goûtée.
- A la troisième marmite, on suit !!!
Deux minutes plus tard, c’est chose faite et une troisième équipe de trapus embarque le reste de soupe.
- Tu as vu, ils sont pieds nus, remarque Jules à l’oreille de Rébéquée.
- Oui, ça doit manquer de confort sur la pierre. Viens, on suit…
Pliés en deux comme des enfants qui jouent aux Indiens, ils suivent de loin les deux derniers porteurs de marmite dont ils distinguent la silhouette dans la pénombre vaguement éclairée par la lueur de feux sans doute similaires à ceux qui continuent de brûler derrière eux, mais qui doivent se trouver au bout de la galerie.
Mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh… la rumeur sourde et rythmée vient de là.
Prudemment, Jules et Rébéquée s’arrêtent dans l’ombre lorsque la galerie qu’ils suivent débouche dans une salle immense, sans piliers, creusée comme l’intérieur d’un œuf gigantesque, plus large au milieu qu’aux bouts, prolongée d’un côté par un couloir d’accès monumental qui semble bien se rattacher à l’espace de l’entrée.
Rébéquée, toujours en tête lorsqu’il faut faire preuve d’audace, retenue par la manche par Jules, toujours en retrait lorsqu’on risque des coups, s’est avancée jusqu’à presque sortir de l’ombre de la galerie.
Elle dit à l’oreille de Jules, qui maintenant s’est collé à elle (aucune arrière-pensée, il la connaît trop bien pour se permettre le moindre geste déplacé : il tient à ses dents) que l’endroit ressemble à une raquette de tennis. Tout un peuple est assis par terre, en arc de cercle, écuelle sur les genoux. Mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh… tous poussent des grondements gutturaux et rythmés et slurpent en cadence leur soupe à même le bol. Tous accompagnent leurs grognements de mouvements du buste d’avant en arrière, comme des Juifs en prière.
Le point de convergence de leur attention, le chœur pourrait-on dire de cette sorte d’effarant temple réfectoire, est brillamment éclairé par deux colonnes de flammes qui jaillissent du sol avec un ronflement sourd perceptible dans le silence des syncopes de la mélopée. Les flammes baignent de langues mouvantes des colonnes de fines dentelles de pierre autour desquelles elles semblent s’enrouler, et qu’elles portent à un point d’incandescence presque insoutenable. Ces deux obélisques de lumière vive encadrent trois trônes de pierre, surélevés, larges, massifs, séparés des assistants par un muret d’ardoises plates. Entre cette sorte de banquette et les trois trônes, une large mare d’eau noire, rendue plus noire encore par le vif éclat des piliers lumineux, prolongée devant les trônes de pierre par une plage de sable noir en pente douce.
Sur chacun des trônes est assise une femme. Nue. Celles de droite et de gauche, grosses, épaisses, tout en seins et en fesses, sont enceintes jusqu’aux oreilles et fixent l’assemblée d’un regard d’aigle sous les bourrelets épais de leurs sourcils. Celle du milieu, sculpturale, immense, s’accroche, cuisses largement écartées aux accoudoirs de pierre.
Elle est en train d’accoucher.
Elle balance lourdement son buste d’avant en arrière dans la même cadence que les assistants.
Devant elles et tournant le dos à la mare d’eau et à l’assemblée, ce qui semble être une vieille femme, maigre et nue, fait tournoyer dans l’air une corde au bout de laquelle un objet indiscernable émet un ronflement dont le rythme donne la cadence aux grondements des hommes et des femmes accroupis ou assis par terre.
- Un rhombe, souffle Rébéquée qui a vu des Esquimaux en utiliser au Canada.
Les hommes sont couverts de tuniques. Les femmes sont nues. Tous sont massifs. Tous se ressemblent. MMHHH ! MMHHH ! MMHHH !
Et la femme en travail grogne simultanément.
Fascinés, Rébéquée et Jules restent là à regarder cet incroyable spectacle d’une secte, ou d’un peuple, qui communie dans un accouchement tout en mangeant une soupe de crabe. D’une tribu primitive plutôt, à voir les faciès uniformes, les fronts bas, les ossatures massives. Et cependant, l’impression de force est tangible et communicative. L’émotion perceptible, vibrante… Rébéquée et Jules se surprennent à respirer dans le rythme… MMHHH ! MMHHH ! MMHHH !
La tête du bébé émerge de la vulve sombre et dilatée par l’effort, semble-t-il, de toute l’assemblée.
Le rythme du rhombe s’accélère et monte vers l’aigu, entraînant celui des assistants, et la femme se plie plus bas pour expulser l’enfant qui jaillit enfin tandis que l’assemblée se tait d’un coup, figée dans un silence impressionnant après cette rumeur sourde et continue.
La vieille femme lâche la corde du rhombe qui part en l’air et vient claquer sur la voûte. Elle se baisse vivement et se redresse. Dans la main gauche, elle tient un gros crabe par la carapace. De la main droite elle saisit les pieds de l’enfant qui s’agite sur le trône de pierre entre les cuisses de sa mère renversée contre le dossier, et elle le lève autant qu’elle le peut, puis d’un geste, elle approche le crabe. Un coup de pince sectionne le cordon. Elle se tourne alors vers l’assemblée en brandissant triomphalement le bébé dont le cri de délivrance est accueilli par une clameur énorme.
Les deux femmes qui encadrent la parturiente épuisée se sont levées pour l’aider à sa délivrance finale. Accroupies près d’elle, elles recueillent le placenta qu’elles partagent en trois en quelques gestes sanglants, et qu’elles dévorent avec elle, tout chaud, sous les cris de la foule qui s’est dressée d’un seul bond.
Puis elles retournent sur leur siège de pierre, le visage maquillé de traînées de sang que la lueur des torchères fait paraître noires, et tout le monde s’assied dans une rumeur.
La vieille femme rend son enfant à sa mère qui le couche sur ses seins imposants, puis elle se retourne vers la foule en brandissant le crabe qui agite lentement les pinces.
Le silence se fait.
Tout en balançant le crabe à bout de bras, elle entame alors une longue et lente psalmodie à laquelle la foule répond en chœur avec de longs et lents balancements, dans le même langage guttural et mystérieux, étrangement modulé, lointain, lourdement et doucement nostalgique.
Rébéquée, que la surprise et l’émotion suscitées par ce qu’ils viennent de voir ont figée dans le recoin de la galerie, se redresse et repousse Jules qui est resté collé à son épaule, encore plongé dans la fascination de l’instant. Le doigt sur les lèvres, elle lui montre le couloir obscur qui s’ouvre près de celui par lequel ils sont arrivés et qu’elle avait repéré en arrivant. Sans bruit ils s’y engagent.
Derrière eux, les échos de la psalmodie se poursuivent, leur garantissant au moins une certaine tranquillité.
- Tu ne crois pas qu’on ferait mieux de repartir ? On a déjà de quoi faire un sacré papier, fait observer Jules.
- Et Vic ? Et Clèm ? Et Hélène, la fille de la boulangère ? Et son Hector ?
- Tu crois qu’ils sont ici ?
- Je n’en sais rien mais toute cette histoire est vachement inquiétante, t’avais entendu parler de trucs comme ça toi ? On se croirait à l’âge de pierre !
- Parle pas si fort…
- Oui, t’as raison, et puis fait pas clair ici, mais quand même, l’âge de pierre, peut-être, mais ils ont l’électricité !
Un lumignon tous les cinquante mètres diffuse une lueur à peine suffisante pour éviter de se cogner. Plutôt un balisage qu’un éclairage.
Les échos de la salle s’affaiblissent derrière eux, réduits à une vague rumeur qui s’éteint tout à fait après que le couloir ait dessiné deux coudes prononcés et qu’il ait commencé à s’enfoncer selon une pente assez forte.
- On va se retrouver au centre de la terre ! plaisante malgré elle Rébéquée.
Jules souffle derrière elle, à la fois de fatigue et d’angoisse :
- Va pas si vite, on risque de glisser.
Le sol en effet est maintenant humide. Il fait chaud et moite.
Rébéquée s’arrête d’un coup devant une porte fermée et Jules vient buter contre son dos.
- Excuse-moi, l’élan…
Rébéquée hausse les épaules, lui fait signe de se taire et pousse prudemment la porte.