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TONTONRASPOUTINE SE PRESENTE

                                                     

l’auteur



Pour me présenter, je vous donne une photo que j’ai retrouvée, du temps où j’étais jeune et beau.

J’avoue avoir un peu changé depuis : je ne porte plus de chapeau.

Mais c’est ce que je fais qui est censé vous intéresser, et pas ma tronche.


Sabre au clair !

Sabre au clair


Scrogneugneu !

Si faut croire tout ce que con dit, ça se sauret !

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La généalogie se trouve dans l’article suivant.

Cela dit et toutes choses mises à part, depuis plusieurs années, c’est la même histoire qui se développe. 

  Alors, comme ça, un jour, aujourd’hui par exemple, j’ai décidé d’en livrer des extraits, pour le plaisir de voir ce qu’en pensent ceux qui se donneront la peine de les lire.

Ça se présente comme un feuilleton, en épisodes de quelques pages.


Que je promets de vous offrir à raison d’un épisode par jour.

 


 

Alors, bon amusement !


  Et n’oubliez pas :
 

Si faut croire tout ce que con dit, ça se sauret !

Car, comme le disait James d’Ostende, dans tous les cas, l’art en sort.


 

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Avant-propos

Au début, bien sûr, personne ne se doutait de rien… Un jour ordinaire. Pas de comète, pas de victoire du PSG…
 

Ce n’était même pas un dimanche.
  Un mardi. Je me souviens que c’était un mardi.
 
Et que ça se passait à Saint Tignous sur Nivette, qui sera l’épicentre de tous ces évènements.
  Les héros ne savaient pas qu’ils étaient des héros, forcément. Ils vivaient leur petite vie bien agitée, comme des vrais gens pas du tout extraordinaires qui se livrent avec passion à leurs activités et activement à leurs passions.

Leurs activités et leurs passions de journalistes à Saint Tignous sur Nivette.
 

Si vous leur aviez dit qu’ils allaient sauver le monde (peut-être), ou se faire massacrer (peut-être) (faut quand même ménager le suspens, et des cadavres, il y en aura) (beaucoup) (hélas), ils vous auraient ri au nez.

Non. Ils s’agitaient dans leur petite vie, comme on le fait tous.
Ils agitaient leur vie…
  Mais eux, s’ils agitaient leur vie, c’était avant de s’en servir.
  Pour sauver le monde.
 

Peut-être…

LE TEMPLE SECRET / P1C1E11

P1C1E11 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 11)

  LE TEMPLE SECRET  P1C1E11

  
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules s’enfoncent dans le mystère des entrailles de la falaise. Ils assistent à une étrange naissance.

 
Mercredi 13 avril
19 heures
Le « Temple »

 
Le portail s’ouvre sans bruit lorsque Rébéquée le pousse. S’entrouvre pour être plus juste. Parce qu’elle n’a pas insisté. Elle fait signe à Jules qui est resté en bas des marches. Ils se glissent à l’intérieur, et le portail qui s’est ouvert sans effort, se referme derrière eux avec un bruit sourd.

 
Pénombre, atmosphère de cave éclairée d’en haut par l’oculus, comme par un soupirail dans la façade, avec sa lumière de vitrail glauque. Des veilleuses dans cette pénombre, alignées sur une file d’énormes piliers irréguliers, bruts de pic, qui rythment un espace sombre. L’oculus laisse filtrer une lueur bleuâtre : un crabe noir à reflets bleus sur un fond vert d’eau, pinces dressées. La lueur se perd sous le plafond noir d’ardoise brute qui va en s’abaissant entre les rangées de piliers. Cela ressemble à une carrière étayée de ses propres matériaux que l’on a laissés en réserve : comme il y a de la matière en abondance, on laisse des blocs intacts en soutènement. La technique est ancienne et efficace. Depuis l’entrée, une ligne de lumignons électriques plantés dans les piles dessine une longue perspective, et semble tourner, là-bas, au fond… La largeur dépasse de très loin celle de la façade. Toute la falaise est creuse, remarque Rébéquée. Il a fallu des dizaines de générations pour creuser ça au pic. Il règne une atmosphère de cave, mais pas trop humide cependant. Le sol poli d’ardoises épaisses, posées à plat, est usé, marqué par endroit de véritables chemins, assez larges pour que cinq ou six personnes y passent de front. On ne voit pas le fond de la salle. L’endroit est vaste, mais sans résonance : les sons amortis par les quatre rangées de piliers qui brisent le volume, et le plafond bas semble se perdre dans une sorte de touffeur tiède. 

 
Ils longent le côté droit, lentement…

  - Incroyable… ne peut s’empêcher de remarquer Rébéquée à voix basse
- Tu crois que c’est ça le temple dont elle a parlé ?
- Ça a l’air vide et désert… Attends, j’entends quelque chose…
Un bruit de pas, à peine discernable… On dirait des pieds nus, de l’autre côté… Ils regardent en arrière, entre les piliers qui les dissimulent. Peut-être un mouvement vers le portail. Lueur : il s’est ouvert… Ils se collent à la paroi. Des silhouettes qui entrent, qui entrent, nombreuses… Ils avancent lorsqu’ils comprennent qu’on vient de leur côté… Le portail se referme bruyamment. Un bruit de barre que l’on tire, verrou pesant…
- Merde souffle Jules, on est coincés. On dirait qu’ils sont tous là… Attends, il y a un couloir ici…
Il tire Rébéquée par la manche dans un renfoncement de la paroi, une porte grossière au fond, il l’ouvre… Lueur vague… Ils repoussent la porte derrière eux. Restent immobiles, à l’écoute. Bruits de pas derrière la porte.
- On dirait qu’ils sont pieds nus… remarque Rébéquée.
- Après tout, pourquoi on se cache ? demande Jules à mi-voix.
- Fais pas l’idiot. N’oublie pas : quatre disparus… Viens, on suit le couloir, ça nous mènera bien quelque part…

 
Au bout du couloir, brut de pic lui aussi, ce qui ressemble à une cuisine, toute en longueur, mais simplifiée : des fourneaux bas qui laissent paraître les flammes de feux vifs, des feux qui jaillissent de rien, comme des torches de gaz issues de trous à peine visibles dans la roche et qui brûlent avec un ronflement sourd. Trois grandes marmites mijotent là, dans les volutes d’une vapeur qui disparaît en haut, aspirée par une invisible cheminée. Louches et cuillers de bois, fourches de fer, couteaux sont accrochés au mur. Étagères, bocaux… Le tout noirci d’une suie archaïque. Une eau fumante coule avec des gargouillis de bouillonnement par un bec de métal en saillie, en face des marmites, et vient former un ruisseau d’eau chaude dans une rigole. Le ruisseau se perd dans la galerie qui s’ouvre de l’autre côté…

  De cette galerie sourd une rumeur rythmée : mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh…
 
Ils allaient s’y engager lorsque des bruits plus précis les font se reculer dans l’obscurité du boyau par où ils sont arrivés. Deux hommes, courts sur pattes et larges d’épaules, vêtus de tuniques élémentaires nouées à la taille par une corde, s’approchent d’une des marmites, passent un gros bâton par l’anse, la soulèvent et l’emmènent… Ce qui rappelle à Rébéquée qu’il doit commencer à se faire tard et qu’une petite faim… Elle s’approche de la deuxième marmite dans laquelle est plongée une grosse louche. La marmite est noire comme tout le reste. Elle lui rappelle les cuves dans lesquelles elle a vu préparer la pâtée des cochons sur des feux de bois, dans une cour de ferme, à l’occasion d’un reportage sur les traditions traditionnelles du cru d’ici. L’odeur est appétissante… Elle sort la louche… Une soupe de poisson ou de crabe. Oui, bien sûr, de crabe… D’autres choses. Peut-être des algues ? Elle goûte… Bon. Un peu fade à son goût, mais pas mauvais. On vient. Vite, elle rejoint Jules qui est prudemment resté à l’abri… Deux autres porteurs emmènent la marmite que Rébéquée a goûtée.
- A la troisième marmite, on suit !!!
Deux minutes plus tard, c’est chose faite et une troisième équipe de trapus embarque le reste de soupe.
- Tu as vu, ils sont pieds nus, remarque Jules à l’oreille de Rébéquée.
- Oui, ça doit manquer de confort sur la pierre. Viens, on suit…

  Pliés en deux comme des enfants qui jouent aux Indiens, ils suivent de loin les deux derniers porteurs de marmite dont ils distinguent la silhouette dans la pénombre vaguement éclairée par la lueur de feux sans doute similaires à ceux qui continuent de brûler derrière eux, mais qui doivent se trouver au bout de la galerie. 

 
Mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh… la rumeur sourde et rythmée vient de là.

  Prudemment, Jules et Rébéquée s’arrêtent dans l’ombre lorsque la galerie qu’ils suivent débouche dans une salle immense, sans piliers, creusée comme l’intérieur d’un œuf gigantesque, plus large au milieu qu’aux bouts, prolongée d’un côté par un couloir d’accès monumental qui semble bien se rattacher à l’espace de l’entrée.
 
Rébéquée, toujours en tête lorsqu’il faut faire preuve d’audace, retenue par la manche par Jules, toujours en retrait lorsqu’on risque des coups, s’est avancée jusqu’à presque sortir de l’ombre de la galerie.
Elle dit à l’oreille de Jules, qui maintenant s’est collé à elle (aucune arrière-pensée, il la connaît trop bien pour se permettre le moindre geste déplacé : il tient à ses dents) que l’endroit ressemble à une raquette de tennis. Tout un peuple est assis par terre, en arc de cercle, écuelle sur les genoux. Mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh… tous poussent des grondements gutturaux et rythmés et slurpent en cadence leur soupe à même le bol. Tous accompagnent leurs grognements de mouvements du buste d’avant en arrière, comme des Juifs en prière.

  Le point de convergence de leur attention, le chœur pourrait-on dire de cette sorte d’effarant temple réfectoire, est brillamment éclairé par deux colonnes de flammes qui jaillissent du sol avec un ronflement sourd perceptible dans le silence des syncopes de la mélopée. Les flammes baignent de langues mouvantes des colonnes de fines dentelles de pierre autour desquelles elles semblent s’enrouler, et qu’elles portent à un point d’incandescence presque insoutenable. Ces deux obélisques de lumière vive encadrent trois trônes de pierre, surélevés, larges, massifs, séparés des assistants par un muret d’ardoises plates. Entre cette sorte de banquette et les trois trônes, une large mare d’eau noire, rendue plus noire encore par le vif éclat des piliers lumineux, prolongée devant les trônes de pierre par une plage de sable noir en pente douce.

 
Sur chacun des trônes est assise une femme. Nue. Celles de droite et de gauche, grosses, épaisses, tout en seins et en fesses, sont enceintes jusqu’aux oreilles et fixent l’assemblée d’un regard d’aigle sous les bourrelets épais de leurs sourcils. Celle du milieu, sculpturale, immense, s’accroche, cuisses largement écartées aux accoudoirs de pierre.
Elle est en train d’accoucher.
Elle balance lourdement son buste d’avant en arrière dans la même cadence que les assistants.

  Devant elles et tournant le dos à la mare d’eau et à l’assemblée, ce qui semble être une vieille femme, maigre et nue, fait tournoyer dans l’air une corde au bout de laquelle un objet indiscernable émet un ronflement dont le rythme donne la cadence aux grondements des hommes et des femmes accroupis ou assis par terre.
- Un rhombe, souffle Rébéquée qui a vu des Esquimaux en utiliser au Canada.
Les hommes sont couverts de tuniques. Les femmes sont nues. Tous sont massifs. Tous se ressemblent. MMHHH ! MMHHH ! MMHHH !
Et la femme en travail grogne simultanément.

 
Fascinés, Rébéquée et Jules restent là à regarder cet incroyable spectacle d’une secte, ou d’un peuple, qui communie dans un accouchement tout en mangeant une soupe de crabe. D’une tribu primitive plutôt, à voir les faciès uniformes, les fronts bas, les ossatures massives. Et cependant, l’impression de force est tangible et communicative. L’émotion perceptible, vibrante… Rébéquée et Jules se surprennent à respirer dans le rythme… MMHHH ! MMHHH ! MMHHH !

  La tête du bébé émerge de la vulve sombre et dilatée par l’effort, semble-t-il, de toute l’assemblée.
Le rythme du rhombe s’accélère et monte vers l’aigu, entraînant celui des assistants, et la femme se plie plus bas pour expulser l’enfant qui jaillit enfin tandis que l’assemblée se tait d’un coup, figée dans un silence impressionnant après cette rumeur sourde et continue.

 
La vieille femme lâche la corde du rhombe qui part en l’air et vient claquer sur la voûte. Elle se baisse vivement et se redresse. Dans la main gauche, elle tient un gros crabe par la carapace. De la main droite elle saisit les pieds de l’enfant qui s’agite sur le trône de pierre entre les cuisses de sa mère renversée contre le dossier, et elle le lève autant qu’elle le peut, puis d’un geste, elle approche le crabe. Un coup de pince sectionne le cordon. Elle se tourne alors vers l’assemblée en brandissant triomphalement le bébé dont le cri de délivrance est accueilli par une clameur énorme.

  Les deux femmes qui encadrent la parturiente épuisée se sont levées pour l’aider à sa délivrance finale. Accroupies près d’elle, elles recueillent le placenta qu’elles partagent en trois en quelques gestes sanglants, et qu’elles dévorent avec elle, tout chaud, sous les cris de la foule qui s’est dressée d’un seul bond.
 
Puis elles retournent sur leur siège de pierre, le visage maquillé de traînées de sang que la lueur des torchères fait paraître noires, et tout le monde s’assied dans une rumeur.

  La vieille femme rend son enfant à sa mère qui le couche sur ses seins imposants, puis elle se retourne vers la foule en brandissant le crabe qui agite lentement les pinces.
Le silence se fait.

 
Tout en balançant le crabe à bout de bras, elle entame alors une longue et lente psalmodie à laquelle la foule répond en chœur avec de longs et lents balancements, dans le même langage guttural et mystérieux, étrangement modulé, lointain, lourdement et doucement nostalgique.

  Rébéquée, que la surprise et l’émotion suscitées par ce qu’ils viennent de voir ont figée dans le recoin de la galerie, se redresse et repousse Jules qui est resté collé à son épaule, encore plongé dans la fascination de l’instant. Le doigt sur les lèvres, elle lui montre le couloir obscur qui s’ouvre près de celui par lequel ils sont arrivés et qu’elle avait repéré en arrivant. Sans bruit ils s’y engagent. 

  Derrière eux, les échos de la psalmodie se poursuivent, leur garantissant au moins une certaine tranquillité.

- Tu ne crois pas qu’on ferait mieux de repartir ? On a déjà de quoi faire un sacré papier, fait observer Jules.
- Et Vic ? Et Clèm ? Et Hélène, la fille de la boulangère ? Et son Hector ?
- Tu crois qu’ils sont ici ?
- Je n’en sais rien mais toute cette histoire est vachement inquiétante, t’avais entendu parler de trucs comme ça toi ? On se croirait à l’âge de pierre !
- Parle pas si fort…
- Oui, t’as raison, et puis fait pas clair ici, mais quand même, l’âge de pierre, peut-être, mais ils ont l’électricité !
Un lumignon tous les cinquante mètres diffuse une lueur à peine suffisante pour éviter de se cogner. Plutôt un balisage qu’un éclairage.
Les échos de la salle s’affaiblissent derrière eux, réduits à une vague rumeur qui s’éteint tout à fait après que le couloir ait dessiné deux coudes prononcés et qu’il ait commencé à s’enfoncer selon une pente assez forte.
- On va se retrouver au centre de la terre ! plaisante malgré elle Rébéquée.
Jules souffle derrière elle, à la fois de fatigue et d’angoisse :
- Va pas si vite, on risque de glisser.
Le sol en effet est maintenant humide. Il fait chaud et moite.
Rébéquée s’arrête d’un coup devant une porte fermée et Jules vient buter contre son dos.
- Excuse-moi, l’élan…
Rébéquée hausse les épaules, lui fait signe de se taire et pousse prudemment la porte.

LA VIE D’ELEONORE FENTASOU, PPP / P1/C3/E26

P1C3E26 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 26)

N°74 / LA VIE D’ÉLÉONORE FENTASOU, PPP / P1C3E26



  C’est l’histoire où l’on fait la connaissance d’Eléonore Fentasou, péripatéticienne professionnelle patentée, et où il se passe quelque chose à Gibraltar.


  Vendredi 22 avril
18 heures GMT
Détroit de Gibraltar


 
« Le Ciel est égaré ; il baigne à l’horizon dans le sang du cœur[1] ».

 
Curieux que cette phrase lui revienne maintenant…

 
Bon. Ça y est, c’est « son » heure. Celle dont il a été convenu avec son hôte qu’il pourrait faire d’elle à sa guise…

Aussi ne s’étonne-t-elle pas si, appuyée à la rambarde vernie du bastingage de la plage arrière du yacht, elle sent sa venue silencieuse et soudaine. De bonne grâce, elle plie les bras et tend une croupe accueillante. Sans pour autant cesser de contempler le magnifique coucher de soleil que lui offre l’Atlantique au débouché du Détroit de Gibraltar.

 
A trente trois ans (l’âge du Christ se plaît-elle à dire) Mademoiselle Eléonore est en passe (en passe, l’expression est plaisante la concernant) de devenir Madame Eléonore. Ce qui constitue une importante promotion professionnelle.

 
Eléonore Fentasou avait connu une enfance heureuse et entourée : née dans les beaux quartiers, du côté de Neuilly, fille unique d’un industriel de la chaussure et d’une héritière adulée, issus tous deux de familles strictement pratiquantes, elle avait bénéficié à ce titre du meilleur de tout ce que pouvait apporter la vie, depuis la nounou confortable jusqu’aux établissements scolaires religieusement privés recherchés pour leur réputation sérieuse, et réservés aux fillettes qui s’y trouvaient choyées à la hauteur du compte en banque du papa. Et elle restait fille unique, pour des raisons d’infertilité maternelle ou de retenue paternelle, elle l’ignorerait toute sa vie, la tradition familiale (interrompue) se montrant des plus discrète sur ce chapitre. Le Père Confesseur ne plaisante pas à ce sujet.

C’est d’ailleurs peut-être cette discrétion qui avait éveillé dès les premiers sursauts d’une puberté précoce, la curiosité d’Eléonore pour tout ce qui concerne les manifestations omniprésentes du sexe. Eléonore enfant avait surpris avec un étonnement sans bornes un accouplement de mouches sur une vitre, puis deux chiens étrangement soudés au coin de la rue, et puis deux amoureux qui s’embrassaient à pleine bouche dans un parc. Curiosité dans ce dernier cas teintée d’un vague dégoût : cette pratique lui semblait très peu hygiénique. Chez elle, on était très strict en matière d’hygiène et on ne se touchait pas mutuellement.

 
Ses camarades de classe un peu plus délurées lui avaient montré que la discrétion dont faisait preuve son entourage n’était pas universelle, et que ma foi, son propre corps, dont les métamorphoses la surprenaient sans jusque là l’émouvoir, recélait des ressources surprenantes. C’est vrai qu’elle ne regardait jamais la télévision, n’allait pas au cinéma, et que ses lectures restaient très contrôlées. 

 
Sa copine Marie lui montra (dans le secret d’un dortoir endormi) qu’en appuyant ici ou là on obtenait des réactions disproportionnées par rapport à l’intensité de la sollicitation. Eléonore trouva cela fort amusant. Et cultiva en secret ces amusements innocents, les sœurs de l’Institution ne les encourageant pas plus que ses parents.

L’hygiène.

La pureté.

 
Mieux, Marie lui avait dit que ses copains (parce que Marie avait des copains, ce qui semblait incongru à Eléonore), que ses copains et ceux de son frère, disposaient tout naturellement d’un… équipement  particulièrement curieux et intéressant.

C’est ainsi qu’un jour, la voiture conduite par la nounou confortable l’emmena au goûter d’anniversaire que Marie organisait pour ses treize ans. Eléonore en avait quatorze et les amis de Papa la trouvaient quant à eux  (et en l’absence du papa) « bien mignonne ».

  C’est là qu’en toute innocence, et par simple curiosité, elle perdit son pucelage.

 
Sa curiosité éveillée, Eléonore se montra insatiable, ce qui surprit même le frère de Marie, qui avait opéré, encouragé de la voix et du geste par sa sœur. Cependant, à dix-huit ans, il jouissait d’une grande expérience de la vie.

Bref, il pressentit qu’Eléonore possédait un don.

  Elle aurait sans aucun doute pu exprimer ce don dans le cadre béni d’une union matrimoniale précoce enrichie de quelques extras adultérins prudents, si le sort et
la Bourse n’en avaient décidé autrement : Papa boursicoteur invétéré (Maman ne disait-elle pas avec une mystérieuse ironie qu’il n’avait déposé qu’un coup de Bourse dans sa corbeille de mariage ?), avait été rincé total par l’éclatement de la bulle Internet dans laquelle il avait placé sa confiance absolue de lecteur de journaux sérieux qui disaient que c’était bien, les investissements comme ça. Aveuglé par le chagrin, il avait précipité la Mercedes familiale contre un rude platane, à fond les manettes, pulvérisant le véhicule,

la Maman et lui-même dans l’explosion finale. On avait rendu à Eléonore les deux molaires en or du papa, à demi fondues dans l’incendie et de ce fait inutilisables même d’occasion. C’étaient d’ailleurs les seules valeurs dont elle avait hérité. Plus tard, elle les avait fait monter en boucles d’oreilles.

  Elle avait beaucoup pleuré, les propriétés avaient été vendues, ce qui avait payé les dettes des usines de chaussures du papa mais n’avait pas laissé de quoi financer la pension ni la nounou confortable.

 
Avec beaucoup de générosité, celle-ci avait abrité quelque temps Eléonore, mais les temps en question sont durs et elle lui avait fait comprendre qu’il serait bon qu’elle devienne « un peu plus autonome ».

Eléonore avait donc entrepris de chercher une occupation, puisque l’école, religieuse ou pas, ne la tentait guère.

Et le frère de Marie, qu’elle voyait de temps en temps comme ça pour le plaisir, quand ça grattait, lui avait fait rencontrer moyennant un modeste pourcentage, quelques anciens amis de son défunt papa, bien intentionnés à son endroit, et à son envers aussi d’ailleurs, car Eléonore n’avait pas que les idées larges, qui lui avaient donné la discrète possibilité d’aider la nounou confortable. A la satisfaction générale.
 

Ce qui l’avait doucement conduite à l’aube de ses seize ans.

 
Elle avait alors compris, s’ouvrant à la poésie sous l’influence du frère de Marie, étudiant en Lettres à ses heures, que si le premier vers vous est donné, les autres sont à fabriquer, selon la proportion d’un pour cent d’inspiration pour quatre vingt dix neuf pour cent de transpiration. Ces principes posés, elle avait découvert « qu’elle avait l’don, l’avait l’génie, mais qu’sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie ». Bien sûr, sa pratique était, comme il a été dit, large, et son ouverture d’esprit totale, mais il y manquait le professionnalisme.

Elle se mit donc en quête d’une formation.

Le frère de Marie était un amateur. L’un de ses amis lui présenta Dudule, barbeau de profession, introduit dans le secteur clandestin qui seul pouvait assumer la délicate initiation d’une aussi jeune postulante.

 
Impressionné, après un essai technique, par le potentiel de « Nono » (car elle était devenue Nono dans ce milieu), il l’envoya à Tanger, capitale du savoir-faire et du savoir-apprendre de la spécialité.
  Deux ans d’efforts assidus la menèrent à un statut enviable de PPP (Péripatéticienne Professionnelle Patentée) et au concours du Fessetival International de Tanger qui marqua son premier triomphe dans les spécialités convoitées et fondamentales de l’Abattage (où elle réalisa la moyenne record de cinquante passes giclées à l’heure toutes catégories, à savoir : Premier prix d’Abattage catégorie Missionnaire, Premier prix d’Abattage catégorie Dada devant, catégorie Dada inversé, devant et derrière, et catégorie Levrette devant et derrière aussi, soit toutes les catégories classiques, ce qui lui avait rapporté le Trophée Con Fondu et les félicitations spéciales du Jury) et, en outre, de
la Cravate de Notaire qu’elle fut la seule à nouer à fond, les mains dans le dos, par seul massage ubéral : elle était en fait capable de se gratter le bout du nez avec la pointe des seins sans y mettre les mains et de faire bravo avec les mêmes objets tout en gardant comme il a été dit les mains derrière le dos. C’est dire la virtuosité à laquelle elle était parvenue.

Et une musculation spécifique la rendait capable de transformer in situ une barre à mine de bon calibre en boulon de douze, filetage compris, et même d’y visser un écrou !

C’était impressionnant. 

 Le jury était resté si ému et, donc, impressionné, par son palmarès qu’il avait même ajouté ses douze membres en fourragère au palmarès de l’épreuve d’Abattage Intensif. Généreuse, Nono lui avait offert la satisfaction d’un sourire gratuit et était repartie avec

la Savonnette d’Or qui constituait le Trophée Majeur. Depuis cette date, elle était classée hors concours et ne participait plus au Fessetival que pour

la Gloire.

Sa carrière était lancée.

  Deux ans plus tard, Nora (elle était devenue Nora) était reprise en mains par un important réseau international et elle passait « call-girl de première classe » chargée d’Embrassades auprès du Corps Diplomatique. Et l’année suivante, Mademoiselle Eléonore ne traitait plus que quelques chefs d’Etat particulièrement difficiles ou amortis qu’elle seule parvenait encore à dérider, déplier et satisfaire. Elle avait même (mais c’est un secret particulièrement secret) réussi à con-vaincre un notable ecclésiastique parkinsonien que l’on croyait définitivement perdu pour l’épectase. Elle avait à cette occasion inauguré ce qui devait devenir l’une de ses spécialités les plus rares : le Dada Poirier, particulièrement acrobatique et athlétique (Eléonore y exécutait des pompes verticales, c’est dire) que d’aucuns sont allés jusqu’à baptiser le Dada Littéraire, en clin d’œil, après l’avoir vu exécuter en rotation, dans sa variante Dada Pivot.

 
Et cette année encore, elle a triomphé à Tanger, où elle continue de se rendre, comme à la célébration émue d’un tendre souvenir, pour y revoir de vieux amis et se plier (bien sûr hors concours) aux épreuves traditionnelles, et d’où elle revient, cette fois, à bord du yacht de son ami l’industriel Déodat de Sainte Fouillouse (suivre le lien). Parce qu’à Tanger, elle y va toujours en ferry et elle en revient toujours avec un milliardaire. Comme au bon vieux temps, en artiste accomplie qui cependant refait ses gammes… C’est cette conscience de la Probité de l’Art Des Seins qui l’a fait baptiser

la Digne du Cul ou l’Ingres au Con…

  On venait de sortir du Détroit de Gibraltar et on remontait vers le Nord. On serait à Bordeaux dans quelques jours. De là, Mademoiselle Eléonore prendrait l’avion pour Paris où elle sera sacrée Madame Eléonore par l’Imporium Mondial… Ce qui équivaut à Danseuse Etoile dans un domaine voisin quoique différent.

 
… À gauche, la côte du Maroc et les sommets de l’Atlas qui s’éloignent, s’estompent dans la brume…

Le soleil affleure l’horizon.

La lumière dorée fait pressentir le soir.
Il n’y a plus de vent…
La mer est immobile.
Comme l’herbe…

 
Dieu qu’on est bien…

 
L’horizon s’ensanglante, en nappes lointaines…

 
« Le Ciel est égaré ; il baigne à l’horizon dans le sang du cœur ».
 
Curieux, comme cette phrase lui revient…

Elle se souvient de cet étrange client, qu’elle a rencontré comme ça à Tanger, dans un petit bar du port où elle était rentrée pour se rafraîchir, et qui l’avait abordée sans manifester d‘« intentions » particulières. Juste pour bavarder. Elle l’avait emmené jusqu’à son hôtel, à la grande surprise du portier, pour voir ce que pouvait « donner » ce vieillard sec et pauvre. Il l’avait surprise par son énergie bien sûr, mais surtout par sa gentillesse et par son humour tendre et avisé. Et puis il l’avait quittée en souriant, avec cette phrase, comme à regret, comme si c’était elle qui était à plaindre, comme s’il voulait la mettre en garde contre un malheur confus qu’il n’était pas en son pouvoir de conjurer… Cette phrase baudelairienne, comme un cadeau d’adieu : « Le Ciel est égaré ; il baigne à l’horizon dans le sang du cœur »…

 
Appuyée à la rambarde vernie, tournée vers le sillage mousseux des puissants moteurs pour l’heure ronronnants comme de gros chats, elle sent l’approche silencieuse et soudaine de son hôte. C’est « son » heure. Celle dont il a été convenu qu’il pourrait faire d’elle à sa guise… Alors, de bonne grâce, elle plie les bras et lui tend une croupe accueillante tandis qu’il écarte son peignoir. Sans pour autant qu’elle cesse de contempler le magnifique coucher de soleil qui s’ensanglante plus que jamais.

 
Et à l’instant où il s’accroche à ses hanches avec un « han » vainqueur, et où elle pense, comme à son habitude en pareille occasion « et accrochez les wagons[2] ! », la mer se gonfle sous le bateau, se gonfle comme une bulle énorme, avec l’écho lointain d’un grondement sourd.

 
Se gonfle, se soulève…

 
Et puis tout disparaît.
 
A dix neuf heures se déploie un gigantesque champignon au-dessus du Détroit de Gibraltar.
 
Puis un second.

 
De l’autre côté du détroit, à dix neuf heures également, trois violentes secousses sous-marines espacées de cinquante kilomètres l’une de l’autre, à une distance moyenne de cent kilomètres de la côte oranaise, sont enregistrées par tous les sismographes d’Europe et d’Afrique du Nord (par ailleurs fort sollicités). Elles se produisent sur le fond du bassin nord algérien de la Méditerranée, profond de 1500 mètres à cet endroit, et ne se traduisent que par d’intenses remous de surface qui seront suivis le lendemain par une catastrophique remontée de poissons et d’animaux marins morts.

 Mais pour Eléonore Fentasou, tout a disparu.


[1]Farridoddin Attar, Le Livre de l’Epreuve

[2] Le grand-père d’Eléonore, Onésime Fentasou, dit Tchouc-Tchouc, dont nous n’avons pas parlé pour ne pas développer outre mesure ce roman familial destiné à rester anecdotique, était dans les chemins de fer.

TABLE DES MATIERES / PREMIERE PARTIE / CHAPITRE 1

TABLE DES MATIERES


 
PREMIERE PARTIE

 


LES ECOLOCROQUES
C’est la page de titre.

AVANT PROPOS
C’est pour dire que ça va commencer.
 

CHAPITRE 1

  7/ LE PETIT MATOIS SUBREPTICE / P1C1E1
C’est l’histoire où Victor cherche vainement ses petites affaires.

  8/ LA TRAHISON / P1C1E2
C’est l’histoire où Clémentine cède à la tentation de l’OGM, et ce qui s’ensuit. 

  9/ DÉPART POUR L’AVENTURE / P1C1E3
C’est l’histoire où nos Héros partent à l’Aventure

 
10/ LA MARÉE AUX PORTS / P1C1E4
C’est l’histoire où nos Héros arrivent en vue de
La Marée aux Ports, et où Victor en explique les origines à Clémentine admirative.

  11/ CONNAISSEZ-VOUS EDGAR ? / P1C1E5
C’est l’histoire où Victor et Clémentine recherchent Edgar.

  12/ DISPARUS ? / P1C1E6
C’est l’histoire où Jules et Rébéquée se lancent aux secours des Disparus de

la Marée au Petit Port.

  13/ LA MORT TRAGIQUE DE BICHY / P1C1E7
C’est l’histoire où Vic et Clèm assistent impuissants à la mort horrible de Bichy.

  14/ LA BASE SECRÈTE D’AGOTCHILHO / P1C1E8
C’est l’histoire dans laquelle nos Héros, fuyant leur hôte inquiétant, découvrent une base sous-marine secrète.

 
15/ À LA RESCOUSSE ! / P1C1E9
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules, inquiets, viennent au secours de Clémentine et de Victor.

  16/ DE DRÔLES DE NUMÉROS / P1C1E10
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, au sortir de l’horreur, font la connaissance des Numéros et découvrent l’existence des « Chochos ».

  17/ LE TEMPLE SECRET / P1C1E11
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules s’enfoncent dans le mystère des entrailles de la falaise. Ils y assistent à une étrange naissance.

 
18/ LA POURSUITE DANS LE LABYRINTHE / P1C1E12
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules retrouvent Hélène et échappent momentanément aux Chochos.

  19/ A BORD DU HAI II / P1C1E13(1)
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (début).

  20/ A BORD DU HAI II / P1C1E13(2)
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (fin).

 
21/ PRISONNIERS DES CHOCHOS / P1C1E14
C’est l’histoire où Jules et Rébéquée, capturés par les Chochos après avoir libéré Hélène, se posent une insoluble question.

  22/ L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES / P1C1E15
Où Victor et Clémentine visitent le Hai II, sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Ce que le Numéro 1 attend d’eux.

 
23/ LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS / P1C1E16
C’est l’histoire où Jules expose sa théorie saoûlométrique à Rébéquée, très occupée par Hélène.

  24/ UN ALLIÉ ?  P1C1E17
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent à une inquiétante livraison et se découvrent un mystérieux allié.

 
25/ LE RITUEL D’ÔOUMLOC / P1C1E18
C’est l’histoire où se jouent tragiquement les destins de Jules, de Rébéquée et d’Hélène.

  26/ LA COLÈRE DE RÉBÉQUÉE / P1C1E19
C’est l’histoire où Rébéquée défie la Vieille et massacre le concierge.

9 avril 2008 - Aucun commentaire
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