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RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.
 
Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.
 
Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

  Il y avait donc deux canards dans le coin.
  Serait-ce un coin-coin ?
 

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors que, circonstance aggravante, elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.
  Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous.
 
Si.

Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 

L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal.

Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
  Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.
 

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
  Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
 

  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement.

Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.
  Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis…
 

Mais Rébéquée lui règle son compte.
  Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.
 

Là se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère.
  Dans quel obscur dessein ?
 

Que vient faire le FROID dont il parle ?
  Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !
 

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.
  Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?
 

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques !
  Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir

la GLACIATION ! 

  Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.
  Ça y est, ils vont y passer !
 

Le viol est imminent !
  C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants.
 

Fichus les Écolocroques.
  Tout au moins les Numéros.
  Mais… Mais la suite, c’est dans la DEUXIÈME PARTIE
 Ça commence deux ans plus tard…

QUI EST TONTON RASPOUTINE ?

QUI EST TONTON RASPOUTINE ?


  Question souvent posée…

 
Lui-même donne quelques indications dans une PRÉSENTATION succincte que l’on peut presque croire modeste.

  Il y parle un peu de ses ancêtres, sans doute pour justifier le nom qu’il se serait attribué, dans un article qu’il publie ici sur sa

GÉNÉALOGIE.


 

L’un de ses amis, Tonton Marcel, par ailleurs impliqué dans les évènements que rapporte son Feuilleton (qu’il qualifie lourdement d’élucubratif et de romanesque), a découvert des documents curieux qui concernent cette généalogie. Ce sont les
 

DOCUMENTS N°1
 

DOCUMENTS N°2

DOCUMENTS N°3


 

D’autres informateurs ont dénoncé quelques incohérences dans cette vision unie du bonhomme dans une
 

CHRONIQUE EN ABÎME

où ils balancent quelques évidences.

 
C’est juste sous le Résumé, en principe à jour. Mais il y a un lien, bien sûr.
 

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TROISIÈME PARTIE

P3C1E0 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 0)

 
N°145 / C’EST LE TITRE / P3C1E0
 

C’est l’histoire où commencera la Troisième Partie.



 
LES ÉLUS




Amazone

DEUXIÈME PARTIE

P2C1E0 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 0)

 

N°79 / C’EST LE TITRE / P2C1E0


C’est l’histoire où commence la Deuxième Partie.
 

DEUXIÈME PARTIE
 

HYBRIS


Hybris
 


LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

P2C1E5 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°84 / LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

C’est l’histoire où Victor, dit le Boulet, découvre le cadavre de Luis, écorché, horriblement assassiné. 
 
Mardi 3 mai
8 heures
Le Matois

 
Vic se trouve bien ennuyé.

  Bien sûr, c’est lui le directeur du journal, enfin, le directeur effectif, quoi. Tant qu’Arthur, directeur en titre, se trouve en Patagonie où il recherche les entrepôts clandestins des Écolocroques qu’il doit redistribuer en fonction des besoins de l’un ou l’autre pays. Un travail pas commode : la neige est là et il faut déménager des tas de tonnes de céréales et de viande congelée. C’est le boulot qu’il a accepté auprès des Nations Unies. 

  Et ça laisse Victor tout seul aux commandes de la Lanterne Matoise du Fort Subreptice. Pas commode non plus.

  Et ce petit con de Luis qui disparaît juste quand on a besoin de lui.

Il aurait dû rendre son papier hier soir, après le pince-fesses de Tapas’Embal’. Et on n’a pas encore de nouvelles. Bien sûr, il doit être au Matois. Mais l’intranet du journal fonctionne, bon sang de bonsoir. Il aurait pu envoyer son article. Il ne boit pas, ça, c’est sûr. Il n’est donc pas resté en tas dans un petit coin à cuver un excès du champagne douteux plus ou moins espagnol qui a certainement été servi pour l’occasion. A moins qu’il n’ait prolongé la fête dans l’une des boîtes de Saint Tignous sur Nivette. Avec l’un ou l’autre de ses copains. L’ennui d’avoir recruté un stagiaire local. Enfin…
 
Vic a encore essayé de le joindre, mais le Matois ne répond toujours pas. Après tout, c’est le travail de Mouchoir de récupérer la copie ! Mais Mouchoir a demandé à Clèm si elle ne pouvait pas lui demander, à lui, Vic, d’essayer d’appeler, parce que lui n’y arrivait pas, qu’il avait l’édition à préparer, et que ce jeune Luis ne lui plaisait pas beaucoup, ne lui inspirait pas confiance, à farfouiller partout. Et qu’il serait bon de le recadrer, de lui « remonter un peu les moustaches », ce qui a bien fait rire Clèm, ronronnante comme une grosse chatte depuis qu’elle est enceinte et tellement heureuse de l’être… Et qu’elle lui teint de nouveau les moustaches, justement… Et qu’ils occupent l’appartement de direction au-dessus des locaux du journal dans l’immeuble de la Lanterne. Et qu’ils oublient tendrement ce qu’il vaut mieux oublier de leur périple sous-marin…

  Bon. 

  On n’est pas bousculés. 

 
Mais il est vrai que depuis leurs aventures d’il y a deux ans, Vic et Clèm ne se sentent pas facilement « bousculés ». 

  J’y vais.
 
Il n’a pas souvent l’occasion de revenir ici. Ça lui fait tout drôle. Il s’attend presque à retrouver Béatrace, moustache en bataille, fulminant derrière sa photocopieuse de compétition et râlant après la copie qui n’arrive pas. Le tout après son quatrième café. Béatrace ne boit plus de café depuis qu’elle est maman ! 

  Et Jules… Jules, dont personne ne parle jamais.

 
Le premier fils d’Arthur et de Béatrace, né l’an dernier dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où ils ont emménagé, déjà fort comme un Turc, s’appelle Jules… Tijules pour les intimes…

  C’est à tout ça qu’il pense, Victor, quand il ouvre la porte… (tiens, elle n’est pas verrouillée), et qu’il s’avance… (tiens, l’éclairage ne fonctionne pas), l’interrupteur cliquette sans que les tubes néons fixés au plafond s’allument. 

 
Mais une lumière violente, là, au fond de la pièce…

  Tout d’abord, dans cette lumière, c’est seulement une silhouette à contre-jour entre les piliers. Doublée d’un reflet rougeoyant qui lui fait face… Curieux contre-jour. Normalement, la lumière parcimonieuse qui entre lorsque l’on ouvre la porte diminue à mesure que l’on s’avance. Mais un projecteur posé à terre a été allumé près de son ancien bureau. Et la silhouette se trouve placée entre les deux derniers piliers. 

 
Le projecteur est puissant et l’aveugle suffisamment pour rendre imprécis les contours de la silhouette…

  Vic s’approche, de moins en moins vite…

Nom de dieu…
 
Se précipite… s’arrête…

  Contourne le pilier de gauche, devant ce qui était le bureau de Béatrace…

 
S’assied. Non. Tombe assis sur le coin du meuble…

  Luis. 

 
Luis, suspendu écartelé aux piliers par des cordes attachées à ses poignets et à ses chevilles. La tête maintenue bien droite par une autre corde nouée dans ses cheveux épais et fixée à un anneau de la voûte. Les yeux ouverts rivés à sa propre image renvoyée par le grand miroir que l’on a disposé derrière le projecteur posé devant lui et qui l’éclaire crûment… 

  Nu…

 
Double vision pour qui entre : à contre-jour, la silhouette sombre vue de dos, et derrière cette silhouette, face à cette silhouette, son image illuminée dans le miroir, comme si cette image importait plus que sa chair. 

  Sa chair…
 
Les yeux grands ouverts et brillants. Comme s’ils étaient vivants.

Mais à voir sa poitrine immobile, sans souffle, et son immobilité absolue, il est évident que Luis est mort. 

  Luis est mort…

 
D’ailleurs, avec cette immense plaie…
Un étrange rictus aux lèvres…
Nu et souriant, avec un regard de ravissement horrifié largement écarquillé…
Un regard bordé de rouge…
Un regard sans paupières…

  Luis écarlate dans le miroir qui renvoie sa chair à vif…

Luis, écorché, du cou aux poignets et aux chevilles.

 
Mort.

  Souriant.

 
Suspendu à son cou par un cordon de laine rouge, il y a un petit pipeau de bois.

  Vic a surmonté sa nausée, fasciné d’horreur.
 
Il est ressorti, sans rien toucher, sans marcher dans la flaque sombre étalée sur le sol sous le cadavre.

  Il aurait voulu, là, tout de suite, en parler à Rébéquée, pas à Clèm, dont il veut protéger la grossesse, mais, à Rébéquée. Ou à Arthur, ou à Eusèbe, ou à Béatrace. Il ne sait pas. 

  Il est ressorti sur la place, vite, et puis là, dans le frais soleil du petit matin, il s’est assis dans sa voiture, a appelé Rébéquée, mais son portable ne répond pas, elle n’est ni à la boulangerie ni à l’usine de

la Marée aux Ports…

  Alors il a appelé Eusèbe chez lui, pas très loin de la ville, dans la maison qu’il occupe maintenant avec Jeanne.

  Eusèbe a compris, à demi-mot, parce que ce que Victor raconte ne peut s’exprimer qu’à demi-mot, et il a dit qu’il arrivait.

Et Vic attend… Assis dans sa voiture. 

 
Au soleil.

  Eusèbe reste ce grand bonhomme qu’il semble avoir toujours été. L’image ambiguë que les Écolocroques ont essayé de lui donner n’a pas laissé beaucoup de traces, en tout cas auprès des gens un tant soit peu informés, et ne l’a pas affecté. Il a repris la rédaction de ses mémoires, avec l’aide de Jeanne qui a quitté le journal pour, enfin, partager sa vie…

 
En dix minutes, il arrive en trombe et se gare dans un grand crissement des freins de son antique Mercedes.

  Vic est descendu de sa voiture et l’entraîne sans un mot auprès des restes de Luis.
 
Eusèbe siffle entre ses dents :
- Jamais vu ça… On l’a… écorché…

  Il s’approche prudemment pour ne rien toucher et pour éviter la flaque sombre à ses pieds.

-         C’est tout frais, regarde, le sang n’est pas encore totalement coagulé et… Oui, il goutte encore.         
Vic, qui a retrouvé son sang-froid tend la main pour frôler le cou du cadavre, au-dessus de la blessure :
- Il est froid. Tu penses qu’il faut appeler la police ?
- Je ne vois pas comment on pourrait faire autrement, mais…
- Mais c’est monstrueusement bizarre, non ? Et les monstruosités, on connaît. C’est très suspect. Ce qui serait simplement horrible ailleurs devient inquiétant ici dans la mesure où justement, cela rappelle trop de choses.
- Voyons, s’insurge Eusèbe en reculant d’un pas, ça ne peut pas être les Kuhhirt, on les a laissés aux Goums, comme promis, et Amaïa nous a dit qu’ils les avaient donnés à  Ôoumloc. On ne doit pas pouvoir les retrouver de sitôt ! Ils ont été bouffés par les crabes, les affreux. Alors ???
- On devrait vérifier auprès d’Amaïa, insiste Vic.
- J’avertis le Président, et j’appelle les flics, grogne Eusèbe…
- Et moi, j’appelle Béatrace, conclut Vic.

  Une demi-heure et quelques coups de téléphone plus tard, tout le monde est réuni dans le salon de la « maison d’artisan » qu’habitent Arthur (quand il est là) et Béatrace :
- Célaksavapu. Ksavapudutou, zazize Béatrace que tout ça rend furax.
Elle poursuit :
- C’est vrai quoi. Jusque-là ça s’est plutôt bien passé, on s’en est plutôt bien remis de toute cette catastrophe qu’on a prise de plein fouet. Entre Tijules et le reste, on est plutôt bien je trouve.

Elle arpente son salon en berçant vigoureusement Tijules, son petit garçon d’un an qui n’a pas l’air de s’émouvoir de l’agitation de sa mère et reste accroché d’une bouche avide au sein gonflé qui s’échappe de son corsage ouvert.

Eusèbe, Victor et Clèm sont assis dans les confortables fauteuils qui entourent la table basse.
- Si vous avez soif, vous vous servez, continue-t-elle, soudain consciente de ses devoirs de maîtresse de maison.

Et puis elle reprend son va-et-vient en berçant à pleins bras Tijules qui n’en tête pas moins sérieusement avec pour objectif l’assèchement temporaire du sein maternel, le museau plongé entre les douze poils frisés de l’aréole sur laquelle il s’acharne (poils qui provoquent parfois des crises d’éternuements qui se terminent en explosions de fous rires).
- … on s’en est bien sortis et je pense que le Monde l’a échappé belle. Grâce à nous et aux Goums, n’ayons pas peur de le dire et au diable la modestie (elle redresse la tête, moustaches frémissantes)… Grâce à nous ! Et c’est bien grâce aux Goums, à Rébéquée et à Arthur si les gens mangent à peu près normalement. Et…

Mais à force de le bercer, elle en vient à « débrancher » Tijules de son téton, et ce avec un flop marqué qui lui laisse le mamelon emperlé de lait.

Tijules déglutit et manifeste aussitôt son mécontentement par un « Ouin !! » bien senti que Béatrace, qui connaît son petit bonhomme, traduit in petto par « C’est bien gentil tes histoires, mais si tu arrêtais de me baratter le laitage, je pourrais finir mon casse-croûte ! ».

Confuse, Béatrace s’assied sur le bord du quatrième fauteuil, permettant ainsi à son chéri de se rebrancher d’un geste aussi décidé que précis pour reprendre son ouvrage là où il l’a laissé.

  Vic profite de l’interruption pour couper court à la tirade qu’ils connaissent par cœur et qui les fait d’habitude sourire avec attendrissement. Mais la situation est grave et on n’a pas le temps de sacrifier aux rituels.

Il enchaîne :
- … et quelqu’un nous en veut, ou plutôt, quelqu’un en a suffisamment voulu à ce pauvre Luis pour l’écorcher vif !
- Vif ? s’enquiert Béatrace que cette précision fait frémir.
- Vif, ou du moins je le suppose. L’autopsie confirmera certainement, précise Vic.
- Qu’est-ce que le Président vous a dit ? demande Clèm à Eusèbe.
- Il m’a dit d’informer le commissaire de police local à qui il envoie un fax confidentiel confirmant

la Priorité Défense du dossier. Je connais le commissaire Ravot, de Saint Tignous sur Nivette. Il est compétent et discret, mais bien sûr, il ne maîtrise pas intégralement ses collaborateurs. On est bien placés pour savoir comment ils communiquent avec la presse. Ravot va essayer de limiter les fuites de ce côté là, mais ce sera difficile. Pour ce qui concerne

la Lanterne, on va titrer sur l’assassinat d’un collaborateur dans nos locaux, sans en préciser les circonstances.

   - J’ai pu téléphoner à Arthur avant votre arrivée, reprend Béatrace. Il va se presser de terminer son chantier en Patagonie pour revenir rapidement. Il a eu l’air de trouver ça inquiétant pour nous. Il m’a parlé de nostalgiques qui chercheraient une vengeance…
- C’est vrai que ça fait penser à un crime rituel, approuve Clèm qui croise les bras sur son gros ventre en regardant Victor.
- Le Président va faire avertir Interpol pour recouper tous les crimes bizarres du même style, s’il en existe, et il contacte personnellement les Nations Unies pour alerter leur vigilance. Il ne faudrait pas que ces nostalgiques des Écolocroques dont parle Arthur se réveillent…
- Moi, je retourne voir où en est la police, et puis je vais creuser un peu pour savoir dans quoi Luis mettait son nez ces derniers temps, conclut Victor.
- Et vous revenez ici pour me tenir au courant. Je vais tenter de joindre Rébéquée. Elle pourra venir par le « métro » si besoin…

Le « métro », c’est la ligne de locotracteur souterrain qui joint Saint Tignous sur Nivette et Agotchilho et que les Goums ont prolongée jusque dans la cave de la petite maison des Malfort. Ce qui facilite bien des choses.

- Moi je fais la liaison au journal, poursuit Clèm en se relevant, lourde de ses six mois de grossesse.
- Tu fais surtout attention à toi, lui souffle Vic à l’oreille en l’embrassant dans le cou.
- Aies pas peur, on est deux à veiller ! et elle se presse le ventre à deux mains en lui rendant son baiser.
- Au fait, poursuit Vic, demande à Mouchoir ce que faisait Luis, qu’il nous prépare un topo. Je gagnerai du temps en revenant du Matois…

  Parce que Vic aussi dit toujours « le Matois »…
 

N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

P2C1E6 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 6)

 
N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

  C’est l’histoire où, chez Mado, Jo et Ted parlent de Luis, sans savoir, et où le Commissaire Ravot les invite à raconter la soirée de la veille.

Mardi 3 mai
9 heures
Chez Mado

 
- Alors vous m’avez fait des infidélités ?

- Mais non, Mado, simplement on a voulu voir ce que c’était…
- Je plaisante, Jo, je plaisante… J’étais invitée moi aussi par les sœurs espagnoles, mais, comme j’ai répondu, le commerce ça ne supporte pas d’infidélités… Je veux dire, de la part de la patronne vis-à-vis de ses clients. Eux, ils sont libres !
  - Sers-nous des cafés, on est un peu fatigués. Heureusement, on est d’après-midi… Et tu sais quoi ? (Jo a pris l’air mystérieux) La patronne venue pour l’ouverture, la grande patronne, quoi, tu sais ce que j’ai appris ? C’est elle, enfin, c’est son groupe qui a racheté Lartigo. C’est notre patronne, vieux (Ted approuve gravement du chef). Et tu sais quoi ? (il en bafouille presque d’enthousiasme) Eh bien c’était celle qui avait ouvert la boutique des Écolotrucs, près de la MJC, avec le Maire !!!
- Non ? Je croyais qu’elle avait disparu dans la nature ?
- Elle a peut-être disparu, mais elle s’est vachement recyclée, tu peux me croire ! Un 4×4 comme j’avais jamais vu, oui le gros BM, tu sais, vitres teintées, rallongé, avec chauffeur et tout, et des mecs hypersérieux qui la suivaient dans une Mercedes, et puis aussi une Rolls pour finir le cortège, mais celle-là, elle devait être vide parce que personne n’est descendu. Et sa tenue ! Claaasssss !!! Putain la gonzesse… Même le Maire qui était impressionné. Et le Conseiller, tu sais, Hilarion Machin, celui qui a pas l’air fini, attends, il se fait appeler « Conseiller en matière d’économie électorale », je te dis pas le melon… Paraîtrait qu’il est parent avec elle… Tu te souviens quand on l’avait rencontrée ici, on sortait du Club…

- Ouais, l’interrompt Ted, même qu’on s’était fait deux meufs dans le C15…
- Ouais, on n’était pas sérieux à l’époque, on était jeunes…
- Parce que t’es sérieux maintenant ? coupe Mado qui les écoute en souriant.
- Me charrie pas… On était trois potes, et Momo est parti de chez Lartigo pour bosser à Bordeaux, c’est plus pareil, tu sais bien.

  - Vous êtes sûrs que c’est la même ? insiste Mado.
- Ben oui, confirme Jo. J’ai bien reconnu ses cheveux et ses yeux…
- Eh… ses yeux… Ecoute l’autre !! Ses yeux !! Comme si c’était ses yeux que tu regardais… gouaille Fred qui n’avait pas non plus regardé que le bleu regard de la patronne.
- Tu sais quoi, on va demander à Luis. J’ai bien vu qu’il lui tournait autour au début, juste après les discours. Il m’en avait parlé : il voulait interviewer tous les pontes. Il m’a dit comme ça qu’il avait des tuyaux pour une affaire terrible…

 - Un sacré mec Luis…
- Ouais, il est balaise. Intelligent et tout… Mais nous, on n’est pas cons non plus, et il y a des trucs où on en sait plus que lui…
- Ah oui ? demande Ted ironique.
- Parfaitement Meeeuuusssieur. Parfaitement. Tiens, tu sais à qui étaient les terrains sur lesquels a été bâti le lotissement du pré des Six Mille ? Et l’hôtel Marengro qu’on a juste fini de construire ? Hein ? Tu le sais, toi ? Et tu crois qu’il le sait Luis ?
- Parce que toi tu le sais peut-être ? Et qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? Et qu’est-ce qu’il en aurait à foutre, Luis ?
- Tu en aurais à foutre que le terrain a décuplé sa valeur quand il est passé de terrain agricole en terrain constructible. Et que ça peut t’intéresser, puisque tu vas te marier avec Nicole et que vous allez faire bâtir. Et que si vous achetez un terrain du lotissement des Six Mille, c’est vous qui remplirez les poches du propriétaire. Qui est aussi celui qui a fait changer la qualification du terrain. Je n’en dis pas plus, Meeeuuusssieur…

Et Jo, sur ces fortes paroles, se détourne pour achever d’écraser Ted sous le mépris de son indifférence. C’est vrai, quoi, il est trop con aussi, ce Ted…
  Du coup, il voit, par la vitrine, les deux voitures et le fourgon de police s’arrêter devant le Matois.
- Eh, Ted, regarde…
Même Mado qui regarde :
- Tiens, ça fait beaucoup de mouvement ce matin : j’ai vu entrer le Boulet[1], et puis Monsieur Malfort, et puis ils sont ressortis, et maintenant la police… Même le commissaire Ravot…
- Qui ça, le gros ? On ne le voit jamais, remarque Ted.
- C’est parce que vous êtes des jeunes gens sérieux, ironise Mado qui les connaît par cœur depuis des années. Et que vous n’avez pas les mêmes horaires, il habite ici…

Mais ils ne l’ont pas écoutée, tout à leur surveillance des évènements :
- Et… Les élus maintenant… Le Maire et le Conseiller dont on parlait, enchaîne Jo.
- Ils se marquent à la culotte ! Le Maire arrive et l’autre le suit… Ah, ils rentrent dans la Mairie. Je pensais qu’ils étaient concurrents… Non, ils ne vont pas au Matois ces deux-là…
- T’as raison, un vrai Iznogoud, ce Conseiller. Il vise

la Mairie, la place doit être bonne. Concurrents, mais ils savent s’unir dans l’adversité !
- Moi, je ne fais pas de différence, je travaille avec tout le monde, conclut Mado.
- T’as raison, admet Jo. Tiens ressers-nous des cafés… Eh, Voilà le Boulet et Malfort qui reviennent ! Décidément…

  Le commissaire Ravot connaît Victor et Eusèbe, célébrités mondiales depuis deux ans, dont cependant il apprécie la discrétion. Victor lui a consacré un article lorsqu’il a été nommé au commissariat de Saint Tignous sur Nivette, il y a un an et demi, ce qui leur a donné l’occasion de discuter un peu.  Et le commissaire Ravot sait, et le dernier fax qu’il a reçu de l’Elysée en serait la preuve si besoin en était, qu’aussi bien Victor qu’Eusèbe pourraient prétendre à des honneurs mondiaux. Il sait qu’ils les ont déclinés pour se consacrer à leurs tâches respectives : Eusèbe Malfort rédige ses mémoires, Victor Bourriqué dirige la Lanterne ; il sait aussi qu’Arthur Malfort, fils d’Eusèbe et autre héros de l’histoire, travaille pour les Nations Unies et sillonne le monde pour tenter de sauver les stocks de nourriture que les terroristes qui ont détraqué le climat avaient camouflés un peu partout. Il sait qu’il se passe des choses bizarres à

La Marée aux Ports, et que le site a conservé des privilèges d’extraterritorialité qui auraient dû disparaître après la chute des Écolocroques. Il le sait, mais il en ignore les raisons, et il n’y peut rien. Et le Boulet (tout le monde l’appelle comme ça, avec une sorte de tendresse familière chargée d’un respect certain, mais personne ne sait pourquoi[2]), le Boulet lui a dit qu’il en était de même pour tous les sites que ces fameux Écolocroques avaient occupés. D’ailleurs, la redistribution des vivres passe par là, via une usine souterraine qu’il aurait bien aimé visiter. Mais dont l’accès est interdit. Sauf à quelques représentants des Nations Unies, à quelques scientifiques, et à quelques historiens triés sur le volet. Qui ont promis de se taire ! C’est tout ce qu’ils répondent quand on les interroge. Secret Défense ! Voyez-vous ça…

  Mais le commissaire Ravot, à cinq ans de la retraite, sait rester discret lorsque la nécessité s’en fait sentir. Et il l’est resté jusqu’ici. Il n’a même pas cherché à approfondir la raison du départ de son prédécesseur, grand ami du Maire et relation lointaine du Conseiller en matière d’économie électorale du coin. Il a su qu’il y avait eu enquête à la suite des évènements, et que les élus avaient été « amnistiés » à la demande d’Eusèbe Malfort « pour ne pas focaliser l’attention des médias sur la ville et ses environs (pourquoi ses environs ?) plus qu’il n’est utile ». Les fonctionnaires avaient été déplacés. Ça, c’est le préfet qui lui a dit. Le nouveau préfet… 

  Lui, Ravot, il a seulement fait une petite enquête personnelle, comme ça, en amateur pourrait-on dire. Juste recueilli quelques confidences, quelques indiscrétions… Compris les allusions que certains subordonnés ont laissées filtrer. Refusé de comprendre d’autres allusions, de ceux qui auraient bien aimé retrouver chez lui des… habitudes… de son prédécesseur. Sans avoir l’air, en passant, il avait favorisé les premiers et écarté les seconds. Il avait même obtenu que son assistant dans son poste précédent, l’inspecteur Lepif, soit nommé à ses côtés. Lui au moins était sûr à cent pour cent et échappait à la mentalité « politique » du lieu qui privilégiait toujours la vérité du moment quelque soit celle qu’il avait défendue la veille. Le Maire (surnommé Opinion sur Rue et expert en la matière) était venu le voir au sujet de ces « habitudes » passées… Mais Ravot avait feint l’incompréhension. Bien sûr Monsieur le Maire, vous êtes responsable de l’Ordre Public… Bien sûr… C’est ce que m’a dit le Préfet… Vous êtes responsable et, puisque, sur instructions, nous fermons les yeux, vous n’êtes pas coupable… 

 
Il n’avait plus revu le Maire qu’au hasard de quelques occasions officielles de la vie publique.

  Et ce Monsieur Le Vacher, qui était venu lui rendre visite lorsqu’il avait fallu établir les plans de Super Troc… Et qui proposait des terrains intéressants… Près du lotissement des Six Mille, mais un peu à l’écart, pour respecter les hiérarchies sociales. Pour le Commissaire, il se faisait fort de trouver un lot pratiquement bâti à un prix imbattable. Mais alors, vraiment im-bat-table !! Il lui suffirait d’en parler au Conseiller en matière d’économie électorale. Il était grand ami d’Hilarion-Jovial, même si celui-ci ne s’affichait jamais avec un conseiller financier, vous pensez bien, sa situation, et surtout, ses ambitions… Un bien brave homme, Hilarion-Jovial, compréhensif, et tout… Jeune, même… Bien sûr, le Commissaire arrivait dans la région et il cherchait certainement à se loger, non ?

Le commissaire Ravot ne cherchait pas à se loger et son rôle dans la commission d’urbanisme était uniquement lié à la sécurité. Il établissait un rapport, et transmettait à la Préfecture…
- Mais justement…
- Non, Monsieur Le Vacher, je ne cherche pas à me loger. Je loue une chambre chez Mado qui est une brave femme, et je suis veuf. Mes enfants sont grands et la maison que je possède dans les Corbières nous sert pendant les vacances. Merci, Monsieur Le Vacher. Au revoir, Monsieur le Vacher…
C’est qu’il insistait, le bougre !!!

  Le commissaire Ravot est tout barbouillé lorsqu’il ressort du lieu du crime. Il en a vu des choses au cours de sa carrière, mais là !!! Alors en attendant l’arrivée des spécialistes de la police scientifique, il prend l’air et rejoint Victor et Eusèbe qui l’attendent près du planton.

Le temps se couvre. Un plafond bas, lourd et chargé de neige qui n’annonce rien de bon. Quelques flocons. Encore de la neige… Celle d’hier n’a pas eu le temps de fondre…

Le commissaire fait signe à Victor et à Eusèbe de le rejoindre sous le porche :
- Venez, restons à l’abri, vous me donnerez les détails que je souhaitais vous demander…

  Pas très grand ni trop petit, pas trop gros mais bien dodu, plutôt rond cependant. Voilà. Ravot est rond. Rien qu’à le voir, on devine que ce n’est pas le type avec qui on va s’accrocher. Il n’a pas d’angles, pas de saillants. Le regard est doux, mais il est net, et… voyons, de quelle couleur déjà ? Le geste est lent mais décidé. Les cheveux presque gris… On ne le verrait pas dans la foule s’il s’y aventurait. Mais il ne se perd jamais dans la foule. Il a une bonne bouille, mais personne ne s’aviserait de lui dire. La voix est calme, tranquille, posée. Mais les questions sont précises. Et Eusèbe l’aime bien, lui qui apprécie les caractères trempés et ne s’embarrasse pas de civilités gratuites. Une sorte d’estime, sans doute réciproque, totalement spontanée, immédiate.

 
- Alors, commissaire ?
- Je croyais avoir l’estomac bien accroché, mais là… On attend la police scientifique de Pau. La voiture est partie depuis presque une heure, ils devraient arriver. J’espère que la météo ne leur posera pas de problèmes… Il neige de plus en plus fort…
- Vous avez trouvé quelque chose, demande Vic que la découverte qu’il a faite du cadavre de Luis a replongé deux ans en arrière et qui s’en remet mal. Je n’ai pas donné de détails pour ne pas choquer Clèm, mais cela me rappelle désagréablement certains évènements que nous n’avons que trop bien connus… Je pensais questionner Rébéquée et Amaïa…
- Et qui sont Rébéquée et Amaïa ? demande le commissaire, comme incidemment.

  Vic et Eusèbe se regardent.

- Mon cher commissaire, reprend Eusèbe après un temps d’hésitation, je crains que nous ne devions évoquer des faits sur lesquels nous avons promis le silence. On a beaucoup glosé sur la manière dont nous avons bloqué l’offensive des Écolocroques il y a deux ans. Et tous ceux qui savaient vraiment, nous les premiers, tous ceux-là se sont tus.
Et puis les problèmes climatiques sont passés au premier rang des préoccupations et il a fallu très vite agir. Ce qui en un sens nous arrangeait, quelque tragique que la situation se soit révélée. Et ce qui arrangeait les quelques hommes politiques qui pouvaient savoir quelque chose. Au plus haut niveau, puisque le secrétaire général des Nations Unies et le Président de la République sont tous deux venus à Agotchilho pour en discuter avec nos alliés. Parce que nous avons des alliés. Secrets. Et qui devront le rester.
- C’est pour cela que j’ai reçu un fax « Secret Défense » de
la Présidence ?
- Sans doute, reprend Victor, mais je pense que nous devrons travailler ensemble et mettre en commun nos ressources de journalistes, vos ressources policières, et les ressources de ces alliés qu’à un moment ou à un autre nous devrons sans doute vous présenter.
- Mais que je devrai passer officiellement sous silence, si j’ai bien compris… enchaîne le commissaire à mi-voix… Je n’en ai pas le droit, et…

- Ecoutez-moi, coupe Eusèbe, votre droit et votre devoir vont peut-être se trouver légèrement bousculés dans l’aventure, mais les enjeux sont clairs : ou bien collaborer avec nos amis et avoir une chance d’y voir clair, ou bien risquer le retour d’une bande d’assassins qui avaient prévu l’asservissement ou la destruction de la planète. Et que nous avons vaincus. Mais cela (il tend le bras vers l’intérieur du bâtiment et le cadavre suspendu de Luis), cela leur ressemble fort. Nous collaborerons sans réserves si vous acceptez de jouer le rôle d’interface étanche avec vos services. Etanche ! Je vous promets de faire mettre au clou quiconque se montrera gênant dans votre hiérarchie.
- Vous comprendrez mieux lorsque nous vous aurons présenté nos amis. Mais nous avons besoin de votre promesse préalable, conclut Victor qui en parvient même à paraître solennel.

  Le commissaire a baissé les yeux. Un moment de réflexion. Un silence lourd. Et puis il tend la main à Eusèbe :
- D’accord. Mais, allons nous mettre à l’abri si vous le voulez bien. Je n’aime pas la neige… Venez chez moi pour en discuter. J’aimerais vous poser des questions sur ce Luis…
- Chez vous ?
- Oui, enfin (il a un léger sourire), chez moi, c’est chez Mado, j’y loue une chambre…
  Une table un peu à l’écart, au fond de la salle…

- Je pense que nous pouvons rester ici, Mado est discrète et nous n’avons rien de secret à débattre, j’ai seulement quelques questions à vous poser, commence le commissaire. Quant à ces deux jeunes gens, ils sont un peu loin pour nous entendre… Et Mado va nous servir un de ces cafés dont elle possède le secret, n’est-ce pas, Mado ?
- Mais certainement, Monsieur le commissaire…

D’où ils sont, ils peuvent surveiller la place et guetter l’arrivée des renforts de police scientifique…
- Inquiétante cette neige, ne peut s’empêcher de répéter Vic comme pour lui-même. Béatrace a dû joindre Arthur par téléphone, mais comment pourra-t-il revenir de Patagonie si la situation se dégrade et que la météo devient mauvaise ?
- C’est vrai que sa présence ne serait pas superflue, confirme Eusèbe. Je vieillis, mes amis, et s’il s’avère nécessaire d’agir… physiquement, je ne serai pas d’une grande aide…
- En attendant, je dois débrouiller cette histoire, coupe le commissaire. Et j’ai besoin de renseignements. Et tout d’abord, qui était ce Luis ?

- C’est un jeune stagiaire que j’ai embauché comme nous le faisons régulièrement. Nous avons passé une convention dans ce sens avec l’école de journalisme de Lille et nous choisissons parmi les étudiants de dernière année qui sont candidats à venir chez nous celui qui nous paraît le plus approprié. Ils restent un an au journal, en probation. A l’issue de cette année, ils soutiennent un mémoire de stage devant un jury de l’école, jury où nous sommes présents…
- C’est moi qui y vais, remarque Eusèbe…
- Oui, c’est une manière d’honorer le jury, ajoute Vic en souriant.
Eusèbe hausse les épaules :
- Un vieux croûton de la profession ! Et au moins toi, tu ne perds pas de temps !
- Une Légende du Journalisme, voulez-vous dire ! insiste le commissaire qui s’attire un surcroît de bougonnements de l’intéressé que les louanges agacent et qui tranche à l’intention de Vic :
- Bref. Poursuis, c’est de Luis qu’il s’agit.

- Oui, donc, Luis était stagiaire depuis octobre dernier…
- Il avait demandé à venir chez vous ?
Vic a un petit rire :
- Les années qui ont précédé les évènements, nous récupérions ceux que les grands quotidiens parisiens avaient refusés, mais depuis deux ans, les candidats se bousculent à la porte. Nous avions donné la préférence à Luis parce qu’il était originaire de Saint Tignous sur Nivette, d’une part, qu’il présentait un bon dossier d’autre part, et surtout qu’il avait l’air d’en vouloir. Un peu trop, même, ces derniers temps…
- Comment, cela ?
- Eh bien j’ai l’impression qu’il s’était senti pousser des ambitions. Il était très curieux, ce qui serait plutôt une qualité pour un journaliste, mais d’une curiosité qui ne débouchait sur rien de positif pour le journal. Mouchoir m’avait parlé de recherches qu’il aurait entreprises dans les archives, sans bien en préciser le but…
- Mouchoir ?
- Le secrétaire de rédaction, un héros obscur de cette épopée… Des recherches curieusement orientées et dont je me proposais de lui parler. Il semblait enquêter sur le journal lui-même, c’est-à-dire sur nous, sur l’environnement politique local (ce qui est normal en soi), mais avec une « discrétion » surprenante : s’il recherchait quelque chose de précis, il aurait dû m’en parler puisque j’étais son tuteur de stage et que ses recherches me concernaient personnellement… Il aurait aussi pris des contacts avec un journal américain. Des contacts « discrets » via Internet, mais qui n’ont pas échappé à Mouchoir qui est, entre autres, expert en informatique. 

- Je n’étais pas au courant de cette histoire, observe Eusèbe devenu méditatif, mais compte tenu de la… réserve qu’il faut respecter… et que nous évoquions tout à l’heure quant à certains aspects des évènements d’il y a deux ans, cette attitude pouvait en effet se révéler gênante.
- Nous enquêterons chez lui. Il habitait en ville ?
- Chez ses parents, profs tous les deux au lycée de Saint Tignous sur Nivette… Des braves gens sérieux et sans histoires. Et hier soir, il devait couvrir l’inauguration de Tapas’Embal’. C’était un bon journaliste débutant, capable d’initiative, intelligent et vif…
- Avez-vous des informations sur ses relations, ses amis ?
- Je pense qu’il devait connaître les gens du pays, au moins les jeunes de son âge, il avait fait ses études secondaires ici…
- Il faudra que je questionne ceux qui étaient présents à cette inauguration, mais les jeunes… Tiens, les deux, là-bas…

Le commissaire se redresse : par discrétion ils s’étaient penchés par-dessus la petite table comme trois conspirateurs, et cette image, cette idée, en les traversant simultanément, leur procure un sourire de connivence fort bienvenu en la circonstance.
  - Mado !
- Monsieur le commissaire ?

Mado s’approche, tout sourire, en se frottant les mains sur son tablier. Mado adore porter de grands tabliers bleus à large poche qu’elle noue par-devant sous sa vaste poitrine. Elle appelle ça son côté bougnat.
- Dites-moi, Mado, vous connaissez tout le monde ici, mais connaissez-vous le jeune Luis Ottouadla, qui était journaliste à la Lanterne ?
- Luis ? bien sûr, c’est un jeune d’ici, il était au lycée il y a quelques années, et il a pas mal réussi, tu dois le savoir, Victor… (Mado tutoie ses vieux clients et Victor, du temps du Petit Matois Subreptice, était de ceux-là).
- Bien sûr, c’est moi qui l’ai engagé, mais cela je l’ai déjà dit au commissaire…
- Ce n’est pas cela que j’ai besoin de savoir, Mado, reprend le commissaire, mais plutôt ce qui concerne sa vie, ses relations… Il avait des amis, il était resté en rapport avec ses anciens condisciples ?

L’air sérieux du commissaire, d’ordinaire plutôt jovial ou pour le moins souriant, l’inquiète :
- Pourquoi me demandez-vous cela ? Il a fait des bêtises ?
- Je pense qu’on peut vous le dire, vous l’apprendrez de toute façon par la presse : Luis est mort, Mado. On l’a assassiné. Monsieur Bourriqué…
- Victor.
- …Victor a trouvé son corps ce matin dans ses anciens bureaux du Matois.
Mado s’est laissée tomber sur une chaise :
- Mince alors… Luis ?
- Oui, Mado, reprend Victor. Luis…
- Mais… mais qui ?
- C’est pour le savoir que nous cherchons… Alors si vous avez entendu quelque chose…
- Justement, les deux jeunes qui sont au comptoir, ils en parlaient tout à l’heure, ils disaient… Mais vous pourrez leur demander directement. Moi, je n’ai rien remarqué à son sujet. Il ne venait pas souvent ici, vous savez, depuis qu’il a quitté le lycée. Juste une fois ou deux en sortant de boîte avec des copains… C’était… Mon dieu… C’était… C’était un garçon sérieux. Déjà au lycée, avec ses parents, profs tous les deux, il ne sortait pas beaucoup, ils le surveillaient. Boulot, boulot ! Mais gentil. Et comment… ?
- On ne peut rien dire, Mado, tant que les expertises scientifiques ne sont pas faites… On les attend, mais les experts viennent de Pau et avec la neige…
- De Pau? Il n’y a personne plus près ?
Mado se rend bien compte qu’il y a là quelque chose qui cloche…
- Depuis deux ans, on s’est trouvés un peu désorganisés. Les centres d’expertise ont dû se regrouper et la Police criminelle et scientifique s’est concentrée sur les préfectures et les villes universitaires. Mais pour ce qui est de ces deux jeunes gens, vous pouvez nous les envoyer, Mado, j’aimerais leur poser quelques petites questions…

  Et c’est comme ça que Jo et Ted ont répondu au premier interrogatoire du commissaire Ravot.
  Nourris de séries tété américaines, ils ont été surpris, puis flattés par la familiarité amicale du ton, par son manque de formalisme, par le fait que le policier ne prenait pas de notes, et que s’il était « gentil », il n’y avait pas de « méchant » pour leur faire « cracher le morceau ». Et que les questions étaient posées aussi par le Boulet et par Malfort lui-même (Tu te rends compte, Malfort en personne ! Une pointure internationale, et il nous a payé un café !).

Mais la mort de Luis leur avait quand même fait un choc. Même si le commissaire ne leur a pas donné de détails, bien sûr.

  Alors, quand les cafés ont été servis, Jo a tout raconté de la soirée. De ce qu’ils en ont vu.
 


[1] Surnom de Victor. Pour ceux qui auraient oublié…

[2] Nous, si…

QUESTIONS SANS RÉPONSES / P2C1E19

P2C1E19 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 19)

 
N° 98 / QUESTIONS SANS RÉPONSES / P2C1E19

 
C’est l’histoire où l’on en revient (en bref) à des préoccupations plus ordinaires et où Ravot pose quelques questions indiscrètes qui ne reçoivent pas de réponse

  Mardi 3 mai
18 heures
Agotchilho

  Il a quand même fallu qu’ils avalent un bol de la soupe des Goums avant que Rébéquée puisse les reconduire au « métro », et Ravot a encore une fois été surpris de la facilité avec laquelle elle se dirige dans le dédale et la pénombre des galeries. Surpris aussi de la familiarité des Goums à son égard.

Connue de tous et de toutes, elle a toujours droit à ce qui, chez eux, ressemble le plus à un sourire. Il l’a même surprise à échanger quelques mots avec certains dans ce curieux langage glougloutant dont ils usent entre eux… « Mais je commence seulement à m’y mettre ! » lui a-t-elle répondu lorsqu’il lui en a fait la remarque. « J’apprécie leur discrétion, leur solidarité sans faille et leur manque absolu d’ambition personnelle » a-t-elle ajouté.

En revanche, les quelques discrètes tentatives de demandes relatives à « ce qui lui est arrivé » se sont heurtées à un mur de silence. Elle a même répété sa remarque relative à la discrétion des Goums. Et pan sur le bec. Mais elle n’est pas remontée avec eux : « Je dois rejoindre Hélène, et j’enquête sur le Hai II… »

 
Le chemin du retour consacré à l’établissement de stratégies aléatoires aussitôt remises en cause, et à la préparation d’articles urgents ne lui a pas permis d’en apprendre davantage. Tout au plus a-t-il conclu à l’homosexualité pure de Rébéquée et s’est-il naïvement étonné de la grossesse de son amie Hélène, ce qui a seulement entraîné quelques petits sourires de connivence entre ses nouveaux amis et une remarque de Clèm sur ses « curiosités de midinette » qui l’a plongé dans une confusion tellement comique que pour la première fois, ils en ont partagé un sincère fou rire. Et il a bien dû avouer cette tendance secrète de « vieux sentimental », comme il l’a lui-même admis.

  Plus sérieusement, et en conclusion de tous ces débats, le comité de direction de la Lanterne, que Vic, Eusèbe et Clèm constituaient de fait, a décidé devant lui d’en rester dans un premier temps à une information purement formelle et minimale, pour frapper plus fort lorsque des éléments précis seraient disponibles. Il ne fallait pas inquiéter ceux qu’ils voyaient déjà comme des adversaires. Il ne fallait pas gêner l’enquête de Ravot.

  Béatrace avait de nouveau tenté de joindre Arthur pour lui apprendre le départ du sous-marin et lui demander de rentrer d’urgence. Victor, dès leur retour, lui a confirmé la détermination d’Amaïa, consciente de la gravité de la situation, de « mettre les Goums sur le coup ».

Ravot les a quittés pour rejoindre Lepif, qui lui avait laissé un message pour l’informer de ce qu’il avait entrepris. Et qui avait besoin d’aide.
 

UN RACONTE-À-PAPA de TIJULES / P2C1E21

P2C1E21 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 21)

 
N° 100 / UN RACONTE-À-PAPA de TIJULES / P2C1E21

 
C’est l’histoire où Béatrace téléphone à Arthur pour lui annoncer la disparition du Hai II, et où Tijules se livre à un vaste raconte-à-papa. 

  Mardi 3 mai
18 heures
Maison Malfort

  - Allo, Arthur ? Arthur ??? Oh, c’est toi, enfin… Si tu savais à quel point tu me manques… Oui, je… Attends, je te passe Tijules, il a reconnu ta voix et il est encore plus impatient que toi…
 
Elle tend le combiné au petit qui s’y accroche des deux mains en le couvrant de baisers.

S’ensuit un gazouillis inextricable de quelques instants, que Béatrace accompagne de hochements de tête interprétatifs autant que ravis et qui s’achève lorsqu’elle parvient à reprendre possession de l’appareil tout gluant de bave. 

  Et Tijules poursuit avec de grands gestes le long récit des aventures qu’il a vécues depuis la dernière conversation qu’il a rêvée avec son père, aventures faites des soupes qu’a apportées Rébéquée, des histoires que lui ont racontées tata Maïa, tata Clèm ou papi Zèbe, des gros yeux qu’il a faits à tata Jeanne quand elle a voulu lui faire un bisou à moustaches (les moustaches de tata Jeanne sont moins douces que celles de mama Béatrace), d’un caca-pot particulièrement réussi et qu’il est allé verser sur le beau costume de tonton Victor pour lui montrer, ce qui a déchaîné des cris d’admiration de tata Clèm, et… Bref, Tijules est lancé dans un grand raconte-à-papa, ce qui constitue l’une de ses plus passionnantes occupations.

 
Béatrace roucoule de son côté dans le combiné, qu’elle a essoré tant bien que mal, des choses qu’elle n’oserait pas lui dire s’il était vraiment là, qu’elle se contenterait de penser très fort ou de transpirer par les yeux… 

  Et puis, faut bien finir par être sérieux :
- Arthur, tu dois rentrer, ça va mal…
- Mais ma chérie (tu te rends compte, il m’appelle « ma chérie », déjà, encore, toujours, je sais plus…), j’ai encore du travail ici. Je sais bien, tu m’as parlé d’un meurtre, mais…
- Attends, j’entends du bruit, ils remontent du métro…
- Qui ça ?
- Tout le monde, et le commissaire, ils l’ont présenté à Amaïa…
- Tout le monde ? Le commissaire ?
- Oui, le commissaire Ravot, qui s’occupe du crime dont je t’ai parlé. Et puis Eusèbe, Vic et Clèm, et peut-être que Rébéquée remontera avec eux…
- Mais pourquoi ?…