L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3
P2C2E3 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 3)
N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3
C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.
Mercredi 4 mai
1 heure du matin (heure locale)
Guamblin (voir la carte des Chonos)
L’archipel des Chonos…
Une poussière d’îles à l’Ouest du Chili, quadrillées d’un lacis de fjords, d’un labyrinthe de canaux, là où la Cordillère des Andes plonge dans le Pacifique.
Pendant des millénaires, des peuples incroyablement anciens, audacieux et farouches, les Chonos, les Alakalufs, les Yamanas y ont vécu de pêche et de chasse : phoques, baleines, poissons, oiseaux, coquillages, et pour ceux qui vivaient dans les grandes îles, des cerfs huémuls ou des lamas sauvages, des guanacos. Nomades, sommairement vêtus de peaux de phoque, abrités dans des huttes de peaux cousues, ils résistaient aux vents constants que l’Océan envoie sur la côte entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants.
Les neiges éternelles commencent ici à sept cents mètres, et la température, relativement stable, oscille entre 0 et 5° l’hiver et entre 5 et 10° l’été… Mais il fait plus froid cette année et la neige est déjà là…
Et le vent.
Le vent, violent, brutal, éternel, lui aussi…
Les nazis avaient trouvé particulièrement intéressante la situation de l’île Guamblin, à l’extrême Ouest de l’archipel, à peine au-dessus du quarante cinquième parallèle.
Le Chili ne leur était pas défavorable a priori et ils avaient pu acheter discrètement des lieux surtout peuplés d’oiseaux de mer.
Les Chochos (ainsi qu’ils appelaient les Goums) qu’ils avaient discrètement emmenés avec eux avaient très vite découvert, au large des îles, un plateau continental extrêmement riche en clathrates faciles à exploiter pour eux, et des cavernes naturelles tout aussi faciles à aménager et à équiper.
Les sous-marins étaient venus.
Et après la guerre, tout cela avait été oublié…
Sauf des trafiquants, à qui il était aisé de donner d’imprenables rendez-vous dans ce dédale d’îles et d’îlots. Mais qui n’avaient jamais su où diable pouvait passer ce petit sous-marin qui émergeait sous leur nez au fond d’un fjord perdu, ni comment il pouvait bien conduire à destination les tonnes de cocaïne ou d’autres produits du même ordre qu’ils lui confiaient.
Ce qui est certain, c’est que la marchandise était toujours rendue à bon port, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord.
C’est là que les Écolocroques avaient basé le Hai I dès qu’ils en avaient disposé, et la base, recreusée et agrandie, était devenue assez vaste pour accueillir des ateliers d’entretien équivalents à ceux de Thulé.
La « sortie de secours », prévue dès le départ, mais qu’« on » n’avait pas eu le temps ni les moyens d’achever avant la fin de la guerre, avait été terminée, grâce à la main d’œuvre complaisamment fournie (contre promesse d’extermination) par diverses dictatures qui s’étaient succédées en Amérique latine… Et maintenant, un tunnel ferroviaire en grande partie sous-marin reliait (très discrètement) l’île Guamblin à Puerto Cisnes.
Après les « évènements » liés à l’action des Écolocroques, l’exterritorialité avait été accordée à toute la région, depuis le parc national déjà existant de la grande île Magdalena, jusqu’à la base ONU de Puerto Cisnès, sur le continent, et à l’île Guamblin, vers le large.
Ainsi, la même discrétion était-elle assurée à la colonie Goum qui vivait là maintenant, qu’à celles d’Agotchilho, d’Andøya ou de Thulé.
Les espaces dévolus aux sous-marins atomiques, maintenant inutilisés, avaient été transformés en conserverie. Alimentée par les ressources maritimes extrêmement riches de la région, en poissons et en algues, et par les céréales récupérées dans les silos des Écolocroques, elle produisait des soupes et des aliments divers à partir de recettes goums. Cela devait permettre d’utiliser une grande partie des réserves spéculatives accumulées par les Écolocroques avant qu’elles ne se dégradent, et donc, de palier aux crises alimentaires que les bouleversements climatiques allaient inévitablement provoquer.
Le trafic maritime important que tout cela générait, dans une région tourmentée, passait au large du cap Horn, où les cargos onusiens chargés des ressources récupérées sur la côte atlantique, après les inventaires d’Arthur, venaient remplir les silos installés à l’abri des regards et des tempêtes, dans le port aménagé pour la base de l’ONU de Puerto Cisnès. De là, ils étaient transférés par le petit train du tunnel jusqu’à la conserverie de l’île Guamblin, abordable seulement par ce moyen, ou bien par air ou par sous-marin, ou par les embarcations légères des Goums. Mais qu’aucun navire indiscret ne pouvait visiter.
Et les produits finis prenaient le chemin inverse et se trouvaient stockés dans les entrepôts de la même base avant d’être redistribués dans le monde entier par le circuit « Pain d’Algues ». Selon les besoins.
A la différence de Thulé, à Chonos, comme on disait, les techniciens Goumyôs étaient restés plus nombreux que les Goums.
Au moment de la chute des Numéros, beaucoup de ces techniciens s’étaient échappés, mais aucun ne s’était hasardé à vendre la mèche : ils se savaient traqués par les polices du monde entier, mais aussi par les organisations criminelles qui n’appréciaient pas d’être ainsi privées de leur transporteur attitré et se trouvaient donc contraintes de remettre sur pied toute leur logistique.
Certains, les plus compétents ou les plus « motivés » d’entre eux, avaient été « recyclés » par les réseaux survivants des Écolocroques, comme l’avait été Arnaud Boufigue, mais ceux des fuyards qui avaient tenté de se « réinsérer » d’eux-mêmes dans le circuit mafieux avaient vite compris qu’avec le peu d’informations négociables dont ils disposaient et le manque de moyens qui était le leur, ils étaient plutôt considérés comme des étrangers au bizeness « qui en savaient trop ». Il y avait eu quelques cadavres dans les rues de Puerto Cisnes et puis de Santiago… et on n’en avait plus parlé.
Certains étaient même revenus, préférant rester cinq ans à continuer de faire ce qu’ils faisaient auparavant, trafics et armes en moins, plutôt que d’être retrouvés avec un couteau planté entre les épaules dans une ruelle pisseuse d’une petite ville du Chili ou d’Argentine.
Il n’y avait eu que ces quelques meurtres bizarres, sur la base même, mais les victimes étaient presque uniquement des Chochos.
Evènements secondaires, avaient pensé ces « techniciens ».
Et maintenant, le Contrôleur Arthur Malfort (c’est comme ça qu’on l’appelait), revient de tournée avec un cadavre dans ses bagages.
Après trois heures d’un vol bruyant et agité par des vents d’altitude capricieux, le Cessna se pose à Puerto Cisnes. Le médecin de la base, qu’Arthur a invité à examiner le corps de Daouj, n’a pu que confirmer les dires de celui de Punta Arenas : un coup d’une violence et d’une précision incroyables à cent mètres de distance. La flèche a transpercé les os et le cervelet… Mort instantané…
Et puis il appelle Béatrace… Il est une heure du matin et il a mal dormi dans le Cessna. En fait, l’heure de décalage entre l’Argentine et le Chili le force à régler sa montre : il se croyait encore à deux heures du matin et donc plus près de l’aube qu’il ne l’est en réalité…
- Arthur !!! Tu es arrivé ? (il peut presque entendre frémir ses moustaches sur le micro du téléphone) (ce que c’est reposant…) (ce qu’il aimerait être là… pour un peu, il sentirait ses bras s’enrouler autour de son cou, ses jambes se nouer sur sa taille, comme quand elle l’empieuvre à chacun de ses retours, ses petits seins… Stop !!!)
- Ma pauvre chérie, j’arrive tout juste à Puerto Cisnes… Et je devrai y rester un peu…
- Mais tu DOIS rentrer…
- Oui, je sais. Ecoute, mon ami Daouj, tu sais, l’Itzal qui m’accompagnait…
- Oui, je sais, mais…
- Ecoute-moi, c’est important : il a été tué. D’une flèche, comme tu m’as dit que Mouye l’avait été…
- Quoi ! Mais c’est impossible voyons… Il y a
- Ecoute-moi, ce n’est ni le seul ni le premier Goum à avoir été tué de cette manière-là dans le secteur. Et…
- Non, Tijules, oui, je parle à papa, mais je ne peux pas te le passer…
- … et sur la flèche il était écrit « Hybris »…
- Oh, Arthur… Mais qu’est-ce qui se passe… Qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce… Reviens, tout de suite, j’ai peur…
- Je le sais, et moi aussi, pour vous, pour vous tous autant que pour moi, parce que nous sommes directement visés. Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je prenne quelques informations avant de revenir. En particulier sur les autres meurtres du même genre qui ont eu lieu ici… Je ramène Daouj chez lui. Fais passer le message : que tout le monde soit très, très prudent. Et essaie d’en savoir plus sur la mort de Mouye. Je te rappellerai dans quelques heures, avant de partir. J’ai demandé à ce que mon voyage de retour soit préparé pendant que je serai à l’île Guamblin. Embrasse Tijules… Moi, je t’embrasse… A bientôt, je te rappelle…
Il coupe très vite, laissant Béatrace effondrée…
Pas longtemps : il est sept heures à Saint Tignous sur Nivette.
A sept heures dix, d’Eusèbe à Ravot, en passant par Victor, Clémentine, Nouye, Rébéquée et jusqu’à Hélène et Amaïa, tout le monde est au courant…
Arthur décide de partir immédiatement pour l’île Guamblin. La météo le permettant, il prend l’hélico plutôt que le train.
Il ramène le corps de Daouj.
Trois quarts d’heure de vol et ils se posent, ballottés par les vents capricieux. Ne survivent ici que les pilotes les plus habiles…
Quatre Goums détachent la housse de plastique qui renferme le corps de Daouj, le placent sur une civière…
Arthur baisse la tête…
Une entrée discrète est ouverte dans un creux de rochers, et tout de suite l’ascenseur les conduit à la base proprement dite, avec sa faible lumière et son silence feutré.
Il est trois heures du matin, mais ici le temps s’écoule dans une dimension « extra-météorologique », et selon un rythme temporel propre : il fait chaud dans la pénombre constante des torchères jaune et bleu du méthane, et les minces cheminées en tôle d’inox des chaudières qui alimentent la centrale électrique en vapeur diffusent leur chaleur dans l’air ambiant.
Ici aussi, comme à Agotchilho et à Thulé, les Goums ont trouvé des sources thermales, et partout des filets d’eau chaude coulent à terre dans des rigoles creusées à même le sol.
Bruits discrets d’eau courante, et vapeur latente…
Des techniciens en combinaison de travail circulent, affairés… Quelques Goums à peine couverts par leur poncho… Arthur entrevoit des Boules qui poussent de lourds chariots… Quelques femmes, des Goums, nues bien sûr, mais très peu.
Mnouay, jeune femme trapue au fort bourrelet orbitaire et au nez largement épaté, l’Itzal qui organise le fonctionnement de la base, celle qui ici représente Amaïa, l’attend tout près de la sortie de l’ascenseur.
Les porteurs posent la civière et extraient de la housse noire le corps nu de Daouj.
Sans un mot, Mnouay pose la main sur son front…
- Je dois te parler dit Arthur.
Elle acquiesce de la tête et fait un signe aux porteurs qui emmènent le corps…
- Mnouay, Daouj m’a dit qu’il y avait eu d’autres Goums tués par des flèches… Il m’a parlé d’une « patronne »…
Mnouay pose une main ferme sur le bras d’Arthur en hochant la tête :
- Tu es fatigué, tu devrais te reposer… Daouj va se préparer à rejoindre Ôoumloc … C’était ton ami et c’était mon frère, nous ne pouvons rien faire de plus… Je vais aller l’accompagner dans le chant des flûtes, viens avec moi si tu le souhaites, je te dirai en chemin…
Et elle lui a dit : le Numéro Un, du temps où il se comportait en maître et où il venait parfois, avec une grande femme blonde, et une jeune, très jeune fille et un jeune garçon, blonds tous les deux, arrogants et méprisants à l’égard des Goums…
Elle, l’Itzal alors en formation à l’extérieur, chez les Goumyôs, a compris que ce devaient être sa femme et ses enfants. Et cependant, elle connaissait comme tout le monde celui que l’on appelait le Numéro Trois, le jeune capitaine des navires sous-marins, dangereux, pervers, et sa sœur, Numéro Quatre, qui venaient rarement, mais la Mémoire des Goums n’oublie pas…
Elle s’était émerveillée de cette fécondité facile…
Récemment, elle avait revu les plus jeunes, devenus adultes, accompagnés d’un certain Numéro Cinq qu’elle ne connaissait pas.
Devant eux, les porteurs s’enfoncent dans des galeries de plus en plus obscures…
- Je suis née ici, mais cet endroit n’était pas connu d’Ôoumloc, comme l’est Agotchilho. Il a donc fallu l’inviter et lui montrer les lieux lorsque ma mère s’y est installée avec ses soeurs et ses frères. Maintenant, il nous a reconnus. Et il n’aime pas qu’on lui apporte des Goums qui ont été tués comme l’a été Daouj. Il se peut qu’il se fâche un jour…
- Ce n’est donc pas le premier…
- Ce n’est pas le premier…
Un chant de flûte, lente mélopée, doucement nostalgique…
Mnouay s’est tue.
De l’eau chaude en mince tapis qui ruisselle sur le sol…
Une pièce carrée, quatre flûtistes assises sur des sièges surélevés, autour d’une large mare d’eau noire…
La civière est posée sur le sol où ruisselle l’eau chaude, près de la mare…
Et Mnouay se met à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :
- Daouj est mort hier. Il servait la Mémoire chez les Goumyôs et il a sacrifié sa vie pour sauver de la faim aussi bien les Goums que les Goumyôs dont il était devenu l’ami. Il avait su discerner en eux les vrais amis des Goums, ceux qui nous aident comme nous les aiderons…
La psalmodie devient chant
Daouj a été tué d’une flèche tirée dans la nuit.
Une flèche d’argent l’a frappé à la nuque.
Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
Mnouay reprend, en récitatif :
Et cependant, il a donné sa semence, chaque fois qu’il a été sollicité. Il a été fécond. Il a participé à la conception d’hommes et de femmes nouveaux. Sa vie aura été féconde pour le peuple goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…
(les flûtes pressent le rythme de leur mélopée)
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
(Mnouay reprend, un ton plus haut)
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
(au rythme haché d’un souffle saccadé)
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
Un silence, et puis très doucement, la psalmodie reprend :
- Daouj était notre frère. Nous sommes Daouj. Le chant de sa parole est celui de la flûte, et le chant de la flûte est désormais le chant de Daouj. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…
La flûte nous unit. La flûte nous unit à Daouj, mon frère, ma mère, mon père et ma Mémoire, notre ami, mon fils et ma fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…
Mnouay se tait. Arthur s’est appuyé sur son épaule qu’il sent, chaude et ferme sous sa main.
Elle tourne la tête vers lui :
- Viens, mon frère, il faut le laisser à Ôoumloc, viens…
Il lui semble bien voir couler ses larmes, au travers des siennes…
L’eau qui couvre le sol en un mince tapis est devenue très froide…
Ils sortent, suivis des porteurs de la civière et des flûtistes.
- Nous avons conservé d’autres flèches que nous avons nous aussi retirées du crâne de leurs victimes, pour ne pas indisposer Ôoumloc qui en déteste le métal. Je vais te les donner…
- Je te remercie, Mnouay, mais, je ne t’avais pas dit que la pointe de la flèche était en argent…
- Je le savais, l’interrompt-elle, je le savais, c’est la même main qui les a lancées…
- Et quelle est cette main ?
- Tu l’as dit toi-même : celle que l’on appelle « la Patronne », mais ce n’est pas nous qui l’appelons ainsi, il faudrait interroger les techniciens Goumyôs, et tu sais que nous entretenons très peu de rapports avec eux…
Arthur savait que les Goums et les techniciens ne se fréquentaient pas et cohabitaient d’aussi loin que possible, les premiers reprochant aux seconds des lustres d’exploitation éhontée du temps des Numéros (et de toutes les exploitations possibles), les seconds rendant les premiers responsables de leur défaite. Après tout, ils se trouvaient dans la position de détenus en face de geôliers de fait. Il n’empêche : le travail souvent commun obligeait nombre d’entre eux à se côtoyer.
Et le responsable de production à la conserverie était un Goumyôs. Un certain Yann Marbeuf, breton d’origine, embauché par les Écolocroques comme ingénieur pour faire fonctionner le petit train, la centrale électrique et tous les machins mécaniques et électriques qui y rendaient la vie possible.
L’endroit lui plaisait, le salaire aussi, il n’avait pas d’attaches…
Quand il avait compris « à qui il avait affaire », comme il l’avait déclaré à la commission qui l’avait interrogé après la chute des Numéros, il était trop tard pour reculer : on ne rompait pas un contrat de travail avec les Écolocroques… Sauf à y laisser sa peau d’une manière très désagréable…
Il se déclarait donc heureux de s’en sortir aussi facilement, compte tenu du bousin que ces Gugusses (sic) avaient répandu autour d’eux et dont il s’était rendu complice de fait. Et il avait dit « collaborer à fond » lorsque la commission lui avait proposé.
Arthur a donc demandé à lui parler d’urgence : il faut qu’il attrape le Cessna qui l’attend à six heures à Puerto Cisnès pour le conduire à Santiago où il pourra prendre le vol régulier de midi pour l’Europe…
Dix minutes plus tard, Mnouay lui apporte six flèches semblables à celle que le médecin de Punta Arénas a extraite du crâne de Daouj :
- Les trois premières datent du jour où les Numéros ont été évincés et où nous avons obligé les techniciens à se rendre. Les autres ont tué plus tard. La dernière date de la semaine dernière.
- Merci Mnouay, je les ferai étudier par des experts… (il gratte les pointes métalliques avec l’ongle de son pouce pour en ôter la couche sombre qui couvre le métal) Toutes les pointes sont en argent et elles sont toutes marquées Hybris… Et le Goumyôs, que je veux interroger ?
Mnouay se met à rire : les Goums trouvent toujours très drôle qu’un Goumyôs appelle Goumyôs un autre Goumyôs…
- Il a dû se perdre… (Humour goum : ils ne comprennent pas que l’on puisse se perdre dans leurs labyrinthes. C’est pour eux une histoire goumyôs, l’équivalent d’une histoire belge…)
Sauf que :
- Mnouay !! Mnouay !!
Une jeune Goum se précipite en courant vers eux, essoufflée, les deux mains crispées sur ses seins volumineux, pour éviter d’être freinée dans sa course par leur ballottement rythmique. Et elle se met à dévider une longue tirade glougloutante…
Mnouay regarde Arthur, les yeux ronds, comme stupéfaite de ce qu’elle vient d’apprendre :
- On n’a pas retrouvé Yann Marbeuf…
- Eh bien ?
- Il… il s’est échappé !
- Echappé ? Mais voyons, cela n’a aucun sens, il ne peut pas prendre un train à lui tout seul, il serait repéré et bloqué tout de suite, il suffit de couper le courant ; il ne peut pas fuir à pied dans le tunnel ferroviaire où il serait électrocuté ou écrasé… Et puis, hein, deux cents kilomètres ! Et dehors…
L’île la plus proche se trouve à plus de trente kilomètres, l’eau est à moins de trois degrés, le vent, fort, et aucune embarcation ne peut aborder cette côte abrupte bombardée par les vagues du Pacifique. Seuls les sous-marins, quarante mètres sous l’eau, trouveraient les portes gigantesques de la base. Et ces portes sont condamnées depuis deux ans…
- On ne sait pas où il est, mais Nayo (elle montre la jeune pouliche mamelue qui reprend son souffle), était au contrôle de la porte extérieure et il l’a ouverte il y a de cela cinq heures. Il n’est pas reparu, mais c’est son passe magnétique qui a été utilisé. Quand on l’a fait appeler elle a contrôlé, mais il n’est pas dans sa chambre, personne ne l’a vu et surtout, il n’est pas rentré. Ce n’est pas qu’il soit sorti qui est étonnant, il a pu vouloir prendre l’air, mais il fait nuit et il n’est pas rentré…
- Et je doute qu’il soit sorti conter fleurette à une sirène ou pique-niquer avec une bande de copains… enchaîne Arthur perplexe… Tant pis, je ne peux pas attendre, je pars. Je l’interrogerai par radio en arrivant en Europe. Tu le préviendras de se tenir à ma disposition…
- Bien sûr, Arthur. Je te souhaite bon voyage…
- Merci Mnouay, et prends garde à toi, l’endroit devient dangereux, il faut que nous éliminions ces tueurs… Je vais faire le tour de l’île avec l’hélico avant de partir…
Mnouay le salue d’un inclinaison du buste à laquelle Arthur répond par une inclinaison semblable et un sourire : les Goums ne sont pas démonstratifs.
Dix minutes plus tard, l’hélico dans lequel il est remonté et qui avait profité de son absence pour se ravitailler aux réserves de la base, lance sa turbine.
La nuit est claire, le vent du Pacifique a chassé tout nuage, et c’est la pleine lune. Arthur demande au pilote de survoler le gros rocher de cinq kilomètres sur dix huit qui forme l’île, pour le cas où ils y verraient ce fugueur de Yann Marbeuf.
Le phare de recherche éclaire d’un blanc violent, bleuté, les paquets d’écume que la mer jette sur les brisants, la végétation rabougrie qui prolonge l’estran, cardée par le vent qui griffe la côte. Et lorsque le relief s’élève, le rocher nu apparaît, usé par les embruns. Point culminant : quatre cent cinquante mètres. Une table rocheuse arrondie.
Tiens, un piquet, un mat planté verticalement et une vieille chemise qui bat au vent : la caricature du drapeau d’appel d’un naufragé sur une île déserte !
- Plus près, crie Arthur au pilote en lui montrant la défroque.
Il ne fait pas encore très clair, et à cent mètres d’altitude, n’était le mouvement, on ne verrait pas grand-chose :
- Il y a un Robinson qui fait sécher sa lessive à Guamblin ? demande le pilote…
Et c’est vrai que ça le fait rire, le pilote : un Robinson sur une base de l’ONU !
C’est bizarre, ce truc…
L’éclat brutal du projo frappe en plein le sommet arrondi : il y a un second poteau planté pas très loin du premier, quelque chose…
L’hélico descend en oscillant dans le souffle continu du vent du large, et le projecteur balancé balaie les pentes avant de revenir, lorsque le pilote parvient à stabiliser le vol stationnaire, à dix mètres du sol, dix mètres devant les poteaux écartés.
Debout entre les deux poteaux, bras et jambes écartelés par des cordes, il y a un homme nu, rouge, tout rouge…
Ses cheveux fouettés par le vent du rotor dégagent un visage sanglant renversé sur sa nuque.
La défroque qui claque, clouée par les bras au poteau de bois brut, c’est sa peau.
Il a été intégralement écorché.
Le pilote est parvenu à se poser, en regardant de l’autre côté : ce n’est pas le moment de se laisser affoler, et là, même s’il en a vu de toutes les couleurs au cours de sa carrière, il y a vraiment de quoi rendre son médianoche sur le manche à balai.
La lumière éblouissante du projecteur, reflétée par les roches grises du sol irrégulier éclaire par dessous le cadavre tragique.
Arthur saute de l’hélico, courbé en deux dans la tempête du rotor que le pilote maintient en rotation, juste sous la limite de la sustentation, pour pouvoir décoller instantanément en cas d’urgence. Il s’approche du malheureux, le contourne : sa peau, découpée au-dessus des sourcils, et puis autour des poignets et des chevilles, lui a été arrachée par-derrière. Il distingue les lignes tracées grossièrement dans la chair par la lame qui a coupé derrière les bras, les jambes, le dos, jusqu’à la nuque, laissant en place la longue chevelure noire qu’Arthur avait déjà remarquée lorsqu’il avait questionné Yann Marbeuf il y a deux ans de cela… Et qui vole au vent bruyant des pales mêlé à celui de l’océan…
Arthur a l’idée saugrenue d’un énorme anti-scalp indien : on a arraché toute la peau, sauf les cheveux…
Une immense tache de sang s’étale sous le corps martyrisé, forme des flaques dans les creux du rocher…
Les poignets de la peau sont cloués l’un au-dessus de l’autre au bois brut de l’un des poteaux, et elle claque dans le vent du rotor comme un drap mouillé…
Le visage renversé, lèvres retroussées, fixe la lune de ses yeux sans paupières…
Arthur croit entendre le hurlement du rire féroce de la mort au travers du sifflement écrasant de la turbine de l’hélico et du battement chuintant des pales…
Le front, dont la peau n’a pas été arrachée, dessine une bande livide au-dessus du visage écarlate.
A la pointe d’un couteau, en lettres de sang, on y a gravé :
HYBRIS.
