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FINETTE AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E12

P2C1E12 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 12)



  N°91 / FINETTE AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E12

 
C’est l’histoire où nous retrouvons Finette de Sainte Fouillouse à la soirée du Tapas’Embal’, et où elle emballe Luis.

 
Lundi 2 mai
24 heures
Saint Tignous sur Nivette

 
Finette connaît le fonctionnement de l’Imporium mais pas au point de pouvoir le décrire dans le détail, ni bien sûr, de le manipuler, et elle a bien compris que Tapas’Embal’ n’est jamais qu’une lessiveuse à finances parmi d’autres et un moyen de redistribuer des fonds d’origine inavouable vers des organismes vertueux. Et réciproquement, bien sûr. Mais comme ce sont les mêmes qui agissent…

 
Et ainsi au cours de la fête, pendant que les ludions qui animent la soirée s’agitent dans les flonflons, Finette observe… sourit… répond… s’extasie sur la qualité des musiques, des danses, des tapas, du vin, répand grâces et compliments… Etrangère à la comédie. Pas là pour s’amuser, même si les propos sérieux semblent bannis…
 
Elle observe…

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec (« Monsieur » Guétotrou-Kifumsec) la regarde en coin. Bon. Compris. Il lui fournira des informations qui lui manquent pour mieux cerner sa fonction, mais elle se devra d’être « bien élevée » à son égard. Du moins le pense-t-elle.

 
Les notaires ne sont pas là non plus pour s’amuser. Sauf si Monsieur Guétotrou-Kifumsec en décide. Et comme ce ne sera certainement pas à Saint Tignous qu’ils s’amuseront… On devra changer d’endroit à un certain moment.

 
Arnaud ne semble avoir été invité que par courtoisie, mais elle a remarqué un long a parte lorsqu’il a versé du vin dans le verre d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Après quoi il s’est installé près de lui pour continuer à discuter. Ces deux-là sont plus proches qu’il n’y paraît, ce qui la surprend un peu, mais à la réflexion, elle se dit qu’ils ont dû collaborer à la mise au point de Super Troc, et que donc… 

 
Ils organisent quelque chose. Qui la concerne, à en juger par les coups d’oeil qu’ils lancent dans sa direction. Bien sûr, à l’école, ils se sont déjà servi mutuellement de sparing partners dans des exercices « spéciaux », mais elle ne pense pas que les préoccupations du moment soient vraiment de cet ordre. Non. Il y a autre chose.

  Et cet « autre chose » doit résider dans la Rolls silencieuse qui suivait

la Mercedes d’où sont sortis Guétotrou-Kifumsec et les notaires. Et dont les vitres fumées sont restées impénétrables à tous les regards. Même aux siens. Personne n’en est descendu, elle s’est simplement garée derrière

la Mercedes, elle-même rangée derrière le 4×4 qui est venu la chercher à son hôtel.

  Elle entend, d’une oreille distraite, le Maire lui raconter sa vie depuis deux ans, lui demander où elle est partie si vite, en le laissant sans nouvelles, alors qu’il a recyclé « sa » boutique en annexe de l’office de tourisme (où elle avait sa place), lui affirmant qu’elle aurait pu rester, sous sa protection, et ce avec un sourire gluant de sous-entendus, tandis que le Conseiller en matière d’économie électorale lui parle de ses projets de soutien aux entreprises en développement « que l’on devrait aider dans leurs phases critiques, et pas seulement à leurs débuts », et cela avec des regards candides d’enfant de chœur devant le Saint-Sacrement qui sont bien les seuls à parvenir à l’amuser vraiment, au point de lui faire bomber le buste (qui n’en a vraiment pas besoin) pour faire bailler sous ses yeux (qui se détournent instantanément) le décolleté cependant discret de son tailleur.

 
Et puis il y a ce petit journaliste stagiaire inattendu, issu tout droit de la Maison Malfort et qui mène une bourdonnante interrogation de tout sur tout, posant naïvement d’incroyables questions, sur des évènements qu’ici tout le monde semble avoir officiellement oubliés, ou ignorer totalement.

 
Il s’est imposé à leur table, où un battement de cils d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec l’a curieusement accepté, et s’est, au gré des nombreux services, instauré serveur privé de tous, se déplaçant de l’un à l’autre selon que l’on apporte du vin, du champagne, ou des tapas d’un nouveau genre. Comme ces canapés au fromage que l’on doit sortir de leur emballage, dans lequel est inscrite une maxime ou une histoire censée être drôle, à la mode des petits gâteaux chinois. 

 
Il a ainsi interrogé le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, en premier, puis Arnaud, avant de s’asseoir près d’elle avec un sourire de gamin excité très amusant :
- Oh, Madame, je suis en admiration…
- En admiration ?
- Oui, en admiration devant ce que vous avez réalisé : cet endroit, la quantité d’autres établissements que vous dirigez, l’empire que cela représente… Quand je pense que vous êtes si jeune, si belle…
Rire de Finette :
- Allons Monsieur, pas de flatterie… Au fait… Vous êtes journaliste…
- Stagiaire…
- Stagiaire… à la Lanterne du Fort, qui ne semble pas nous aimer beaucoup, ni Monsieur Boufigue, ni moi ni les élus ici présents…
- Eh bien en effet, je dois vous dire que je ne comprends pas bien cette animosité. Je sais, ou je crois savoir, que vous êtes venue à Saint Tignous il y a deux ans, au moment des évènements, de l’histoire des Écolocroques (Finette hoche la tête sans cesser de sourire), et que vous avez même ouvert une boutique pour leur compte…
- Eh oui, c’était certainement une erreur d’orientation de ma part. Que voulez-vous, comme beaucoup j’ai été abusée par leurs discours apparemment généreux…
- C’est très compréhensible. Je me souviens que mes parents eux-mêmes…
- Vos parents sont de Saint Tignous sur Nivette ?
- Oui, ils enseignent au lycée…
- Il est vrai que beaucoup d’enseignants se réclament d’un militantisme écologique… Générosité professionnelle très respectable… Et vous-même ?
- A l’époque, j’étais à Lille, en école de journalisme… J’avoue que nous étions très partagés, mais que nous avons suivi les évènements avec passion. Jusqu’à ces explosions qui nous ont révoltés, et aux aveux des coupables… Mais pour ce qui me concerne… (hésitation, il se rapproche, narines légèrement frémissantes : le charme de Finette opère vigoureusement sur ce jeune homme plein de sève) pour ce qui me concerne, je trouve le comportement des Malfort assez curieux. Beaucoup de choses sont étranges, les explications ne me satisfont pas… Les archives du journal restent fermées ou muettes sur certains points… Qu’en pensez-vous, vous qui avez vécu tout cela sous un autre angle, devrais-je dire… Si j’osais, je vous demanderais un rendez-vous, pour en parler plus longuement…

  Aloïs Guétotrou-Kifumsec est en train de téléphoner sur son portable, et puis il discute brièvement avec Maître Brunières qui hoche la tête (exercice rendu dangereux par l’ampleur de son appendice nasal), se lève et se dirige vers Finette :
- Pardonnez-moi d’interrompre votre conversation, chère amie, mais Aloïs et moi souhaiterions vous parler quelques instants…
Un sourire d’excuse pour Luis, et elle glisse de sa chaise avec un déhanchement ravageur qui l’amène à le frôler :
- Attendez-moi, je reviens…

  Le trio des notaires et d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec est assis de l’autre côté de la table ronde et elle sait qu’en se penchant, elle creusera son décolleté en face du pauvre garçon qui la suit des yeux. Qui la dévore des yeux. Elle est comme ça Finette, peut pas s’empêcher de séduire quand elle a commencé, et là, elle pressent qu’il y a matière à apprendre.

- Ma chère, ce jeune homme se montre très curieux. Il est objectivement allié à nos adversaires, quoiqu’il en laisse entendre, du moins si ce que le Maire m’a rapporté est juste…
- Il me l’a aussi laissé supposer…
- Bien. Nous pensons qu’il peut nous être utile. Vous allez donc l’inciter à vous montrer les locaux du journal auxquels il a accès. Nous savons par Arnaud qu’il utilise les anciens bureaux du Petit Matois Subreptice, dans le bâtiment de la Mairie, et qu’il en possède la clé. Débrouillez-vous. Arnaud vous accompagnera dans votre voiture et nous vous suivrons lorsque vous serez entrés. Allez. Ah… (il lui tend une assiette de tapas emballés) Arrangez-vous pour lui faire manger l’un de ces petits gâteaux… Ils sont excellents et vous pourrez en consommer vous-même sans crainte.

  Finette connaît ce ton sans réplique et sait qu’il est préférable d’obtempérer. Et inutile de questionner. Elle obtiendra en temps voulu les réponses que l’on voudra bien lui donner. Le nombre et la qualité des réponses fournies sera directement proportionnel à sa position hiérarchique au sein de l’Organisation et constituera l’indicateur le plus sûr de cette position. C’est un test significatif. Très excitant. Dangereux, bien sûr… A tout hasard, il faut reprendre une pastille de « Pain de Couleuvre » à la première occasion… Elle en a toujours sur elle…

  Finette se redresse, les yeux brillants et le sourire aux lèvres. Un sourire irrésistible. Qu’elle réfrène : n’en fais pas trop ma fille, on n’écrase pas un moucheron avec un bazooka…

 
Elle se rassied près de Luis d’une souple ondulation des hanches et pose l’assiette devant eux en ouvrant l’un des emballages avant de croquer le petit gâteau moelleux du bout des dents :
- Excellents ces nouveaux tapas, servez-vous…
Elle jette le papier de l’emballage sur la table.
Luis le regarde, observe qu’une phrase y est écrite, lit :
- « Vitae necisque potestas [1]»… Et en latin s’il vous plaît ! Vous le comprenez ?
Finette fait non de la tête : elle a étudié l’économie, pas le latin ! 

  Luis aussi a mangé un tapas. Il lit la devise qu’il recèle :
 « Mysterium tremendum, fascinans, augustum… [2]» Décidément, nous en sommes réduits aux conjectures… Faudra que j’aille demander à un collègue de mon père, qui est prof de latin… A part Mysterium qui doit vouloir dire Mystère !
 
Par jeu, il en ouvre un troisième :
- « Enthousiasme » ! Exactement ce que j’éprouve !!! Et directement en français ! J’ai eu peur qu’ils se mettent au grec !!!

Il rit, décidément ravi, heureux de cette plénitude qui l’envahit. Quelle belle vie, quel beau métier, quelle belle femme… 

  Finette reprend :
- Excusez-moi, mon cher Luis… C’est bien Luis, n’est-ce pas ? J’ai dû aller régler une question technique… L’usine de San Sebastian qui fabrique ces nouveaux tapas doit démarrer demain et mon collègue me rappelle de ne pas prolonger trop longtemps notre participation à la fête… (regards navrés de Luis, très chien battu) Toutefois, (elle s’est un peu rapprochée et il a l’impression que son teint est légèrement plus coloré) ce que vous dites m’intéresse beaucoup et j’aurais aimé prolonger cette discussion dans un lieu plus… adapté. Ici, avec cette musique, ce bruit… Votre bureau devrait être accessible ? Mon ami Arnaud Boufigue, que vous connaissez, bien sûr, m’a dit que vous occupiez des locaux dans la mairie où lui-même a travaillé quelque temps, et il aimerait nous y accompagner… Si vous pensez que c’est possible…
- C’est une excellente idée, (il se lance…) pour commencer…
- Pour commencer, comme vous dites… vous êtes charmant… Mais il est près de minuit et nous devons songer à y aller… Je vais m’excuser auprès de nos hôtesses, si vous le permettez… Pendant ce temps… faites-moi plaisir… si vous le voulez, naturellement… un caprice… j’aime voir la manière dont marchent mes amis… Accepteriez-vous de faire trois fois en marchant le tour de notre table ?
Elle se demandait comment placer cette demande saugrenue d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec qui lui a dit qu’il voulait « vérifier quelque chose » sans préciser quoi…

 
Luis est resté sans voix. Il ne s’attendait pas à cela, pensait en arrivant regrouper quelques indices, prendre quelques contacts, vérifier quelques hypothèses… Et voilà que… si cet Arnaud n’était pas invité aussi, il pourrait même imaginer… Non, t’emballe pas, bonhomme… Il la regarde… Quel cul, quelles hanches, quelle femme décidément… Au fait, pourquoi trois fois le tour de la table ? Cherche pas à comprendre. Si ça peut lui faire plaisir… D’ailleurs, si elle l’avait demandé, il aurait aussi bien fait le tour de la salle à cloche-pied ou sur les mains sans discuter.

  On se lève, on se félicite, on se congratule… Si Ted et Jo le voyaient… Mais ils sont déjà partis au bras de leurs boudins respectifs qu’ils doivent tirer dans le baisodrome à roulettes de Ted… Luis se rengorge en raccompagnant la patronne, la Patronne, la crête haute, coq en rut qui s’apprêterait à couvrir la glousse la plus prestigieuse de la basse-cour. Au moins un Premier Prix au Concours Général du Salon de l’Agriculture !!!

  C’est dans le même état d’esprit qu’il monte dans le somptueux véhicule noir et chromes, à l’habitacle rallongé, au volant duquel un chauffeur attend, impassible. L’arrière comporte deux banquettes en face à face, isolées de la cabine par une vitre fumée et fermée. Arnaud Boufigue, au sourire amical, s’assied dos à la route. Finette lui fait signe de s’asseoir auprès d’elle, dans le sens de la marche. Luis sent la chaleur de sa cuisse contre la sienne…

  Le 4×4 démarre avec un ronflement sourd, suivi de la Mercedes où ont pris place Aloïs Guétotrou-Kifumsec et les notaires (qui ont ramassé soigneusement les tapas restant dans l’assiette)…

  Finette ouvre un petit bar d’où elle extrait trois verres de cristal dans lesquels elle verse de minuscules rasades d’un alcool ambré :
- A l’avenir du journalisme, mon cher Luis….
Son sourire est ravageur, son regard flamboie…

 
Derrière eux, la Rolls démarre souplement, sans un bruit…

  Luis, perdu dans les yeux pervenche de Finette, trempe les lèvres dans son verre. 

  Des yeux sans fond…
 


[1] « Pouvoir de vie et de mort… »
[2] « Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue …» (Rudolf Otto)

 

AMOUR, AMOURS… / P2C3E7

P2C3E7 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 7)

 
N° 130 / AMOUR, AMOURS… / P2C3E7

 
C’est l’histoire où Rébéquée, en plein spleen après la disparition d’Arthur, évoque ses amours et les amours, avant que ne soit capturée une Amazone meurtrière.

  Lundi 6 juin
9 heures
Agotchilho

 
Quand le centre de gravité se trouve déplacé en dehors du triangle de sustentation, disait son prof de physique, au lycée (mais comment s’appelait-il ? C’était Maurice, mais Maurice comment ?) (on avait fini par l’appeler Bermudes), on se casse la gueule !

  Et Rébéquée, qui se croyait inébranlable, entre ses amours, ses amis, et son job, vacille sur ses bases. Le lien, la force de cohésion, le fluide secret qui cimente les trois pierres angulaires sur lesquelles repose toute sa vie, se trouve affaibli, presque dissous : Arthur a disparu.

 
Et depuis, Rébéquée a souvent l’impression de tourner en rond…

  Bien sûr, c’est flagrant pour ce qui concerne son travail : elle organise et réalise, ici, ce qu’Arthur impulse par ses recherches et ses projets, au bout du monde. Il retrouve ce que la malveillance avait caché pour fonder sa puissance, et le restitue à qui en a le plus besoin. Il met en œuvre le savoir oublié de ceux qui, depuis toujours, ont été rejetés, écrasés, oubliés, détruits, réduits à s’enterrer eux-mêmes comme des déchets ou des cadavres, pour sauver les descendants de ceux-là mêmes qui ont participé à leur rejet, tout en protégeant la source de ce savoir…

 
La disparition d’Arthur remet en cause son travail à elle en rendant plus aléatoires ses ressources, au moment où elles s’avèrent fragiles : deux ans n’ont pas suffi à inventorier la totalité des stocks cachés par les Écolocroques, qu’il faut traquer d’un entrepôt secret à l’autre et insérer dans le réseau qui assurera leur mise en œuvre, leur transformation, leur conservation, leur distribution… Les usines dans lesquelles les Goums produisent de la nourriture pour pallier aux besoins que la catastrophe climatique en cours fait naître en sont à peine à leur mise en route. Les populations affamées commencent tout juste à être recensées, l’ampleur du mal à apparaître, et la logistique de distribution se trouve en plein développement… 

  C’est tout cela qu’Arthur laisse en friche. Et comme tout cela était mené sous le sceau du secret, soutenu implicitement par des organismes internationaux dont seuls quelques responsables connaissent les tenants et les aboutissants, il est difficile d’en faire état… Officiellement, ce « travail » n’existait pas, les Goums n’existent pas, les anciennes bases des Écolocroques, « exterritorialisées », n’existent pas… et cependant, tout cela constitue l’ensemble le plus cohérent et le plus utile qui soit à la survie d’une bonne part de l’humanité.  

 
Et Rébéquée a beau se dire que l’existence de ce qu’elle appelle le « réseau de soutien à la survie de l’espèce humaine » n’est pas plus occulte ni abstrait que celui de la finance internationale qui présidait à la distribution des pouvoirs « avant », elle sait bien que son caractère secret le fragilise totalement et le place à la merci de cette menace obscure qui semble l’avoir pris pour cible. Et qui semble prolonger directement la malveillance et la nuisance qui ont provoqué la dernière catastrophe en date, qu’elle se reproche sourdement de n’avoir pu éviter…

  Que ni elle ni ses amis n’ont pu éviter…

 
Ses amis…

  La vieille douleur du souvenir de Jules… Et tous les autres, étroitement serrés autour d’Arthur, ses amis les plus proches, les plus fidèles, ceux sur lesquels elle compte et qui comptent sur elle, ses amis, Amaïa, si intime et tellement lointaine, les Goums avec qui elle passe plus de la moitié de sa vie maintenant, qu’elle sent si demandeurs, si avides de cette aide qu’ils appellent, pour survivre, ces amis qui comptent sur son discernement, qui lui donnent tout leur savoir, qui lui ouvrent leur mémoire, ce qu’ils ont de plus précieux… Leur Mémoire…

 
C’est à elle d’abord, qu’ils s’adressent. Elle constitue leur interface directe avec le monde extérieur, appuyée sur le petit groupe « des Malfort », depuis Eusèbe jusqu’à Victor, depuis Jeanne jusqu’à Clémentine, Clèm, « sa plus belle amie », centrés sur Béatrace et Arthur, bien sûr, Arthur… avec Tijules…

Ses amis… 

  Et Hélène…
 
Ses amours…

  Assise derrière son bureau entièrement refait à l’entrée de l’usine souterraine d’Agotchilho, Rébéquée se laisse aller à rêver, les coudes appuyés sur le sous-main de cuir qu’elle a récupéré sur l’ancien bureau de Jules, au Petit Matois…

 
La lumière crue des néons éclaire en contrebas les wagonnets d’algues fraîchement déchargés d’un bateau goum et poussés par la motrice diesel jusqu’au quai où ils seront vidés, pesés, triés, et acheminés vers les cuiseurs où ces algues seront transformées en soupe, en farine ou en ingrédients divers, selon les recettes et les procédés qu’elle a élaborées avec Amaïa et les cuisiniers goums…

  Le retour de Clèm et de Victor après leur enlèvement par les Écolocroques, choqués, silencieux, refermés sur eux-mêmes, avec seulement cette lueur de tendresse vers leurs amis et cette impossibilité d’évoquer leur claustration… La joie de Béatrace, très vite enceinte qui les force à s’ouvrir par la contagion de son bonheur, et qui les libère de cette oppression, un jour mémorable où ils se retrouvent tous dans la petite maison qu’elle est en train d’aménager avec Arthur, tout en travaillant durement à « sauver le monde », comme elle le proclame dans la folie de sa joie…

C’est l’un des jours très rares où Amaïa avait accepté de venir « dans le monde des Goumyôs », comme elle le disait, et où elle s’était même « déguisée en Itzal », dans une longue robe lamée or, montée sur des talons de dix centimètres qui la faisaient si grande que le plafond en était trop bas !

Elle avait fait un triomphe !

Et c’est ce même jour qu’en la regardant bien en face, elle, Rébéquée, Amaïa avait félicité Béatrace pour cette grossesse qu’elle annonçait triomphalement, en disant que grâce à elle, Rébéquée, et à son intervention auprès de scientifiques choisis les Goums pourraient peut-être un jour retrouver leur fertilité et revivre…

 
Ce qui avait déclenché les larmes silencieuses d’Hélène, appuyée sur son épaule et l’avait, elle, Rébéquée, plongée dans un total désarroi…

  Alors, Vic et Clèm avaient « ouvert les vannes », « vidé leur sac », et tout le monde s’était retrouvé en larmes, dans les bras de tous, sous le regard tutélaire d’Amaïa impassible dans sa longue robe lamée d’or. 

 
Mais nous savions maintenant à quoi nous en tenir sur son compte et personne n’avait pris cette impassibilité pour de la froideur.

  Le lendemain, Amaïa, nue cette fois, venait voir Rébéquée pour lui annoncer qu’elle avait parlé à Béatrace et qu’elles avaient organisé (dans le langage d’Amaïa) « la fécondation d’Hélène qui semble souffrir d’un mal d’enfant que tu ne peux satisfaire seule » ! 

 
Rébéquée se souvenait du charme des drogues d’amour des Goums, qui l’avaient amenée à séduire tendrement Hélène sans que ni l’une ni l’autre n’y prenne garde. 

  Connaissant les réticences et les pudeurs des Goumyôs, Amaïa avait suggéré ni plus ni moins à Béatrace que de « prêter » Arthur à Hélène et à Rébéquée pour « parvenir aux fécondations souhaitées ». Ni plus ni moins. Et Béatrace avait accepté « avec enthousiasme » avait dit Amaïa, qui offrait d’organiser l’opération avec le plus de discrétion et de délicatesse possible pour éviter toute séquelle psychologique et tout conflit futur. 

 
Parce qu’elle n’avait pas oublié… Pas oublié… la manière dont ses semblables l’avaient traitée, elle, Rébéquée… Et que c’était en quelque sorte… un dédommagement qu’elle lui devait…

  Bien sûr, Rébéquée en était restée soufflée. Et avait conditionné sa réponse à l’acquiescement libre et sans réticences de tous les « partenaires » concernés…

 
Elle en avait parlé à Béatrace. Au téléphone. Tout de suite. Et c’est à cette occasion qu’elle lui avait raconté ce qu’il lui était arrivé, le jour où Jules était mort.

  Et puis, prudemment, elle avait insinué l’idée dans l’esprit d’Hélène, dans l’intimité silencieuse d’une nuit tendre…

 
Il fallait que tout le monde, c’est-à-dire aussi bien Eusèbe que Victor et Clèm, que tout le monde soit au courant pour que jamais ne s’élève l’ombre d’une interrogation, qu’ils se soudent absolument, qu’ils ne forment plus qu’un bloc, une unité, une « famille » au sein de laquelle toute idée de possessivité soit évacuée, où les couples soient d’affinité mais non pas d’exclusivité… 

  Cela mettait en cause la totalité d’entre eux.
 
A la grande surprise de Rébéquée, ni Victor, ni Clémentine, ni Eusèbe, ni Jeanne (que leur âge avancé plaçait hors-jeu, de leur propre dire) n’y virent le moindre obstacle lorsque Amaïa et Béatrace évoquèrent ce… projet. 

  Rébéquée, gênée, n’avait pas osé en parler. 

 
Hélène, surprise de voir que ce que son amie évoquait comme une éventualité vague et lointaine (rencontrer un homme, comme ça, en passant…) devenait une perspective précise, concrète et identifiable, fut sans aucun doute la plus bouleversée et la plus réticente, jusqu’à ce qu’Amaïa lui explique que l’on pourrait faire en sorte, la « poudre d’amour » aidant, de lever les inhibitions naturelles de chacun et de tous à un moment convenu et propice, et ainsi, de parvenir au résultat recherché durant ce que Béatrace avait carrément appelé une amoureuse et tendre partouze où chacune et chacun serait convié à faire de son mieux pour satisfaire les autres, et en particulier Hélène « qui en avait le plus besoin ».

  Il devrait néanmoins en ressortir une totale liberté ultérieure des uns par rapport aux autres. 

 
Et si la poudre d’amour des Goums avait été bien nécessaire la première fois qu’ils s’étaient rencontrés, dans les appartements annexés au bureau N°1, son usage n’avait plus été utile par la suite, chacun rencontrant chacune à sa guise (et réciproquement), et Clèm se mettant même à apprécier l’attachement que Rébéquée n’avait pas pu s’empêcher de lui manifester, et un plaisir certain à retrouver à l’occasion l’OGM[1] d’Arthur !

  Bien sûr[2], Béatrace avait continué à vivre avec Arthur (lorsqu’il était là) dont elle seule pouvait (disait-il) apaiser les angoisses que faisait naître en lui l’immensité de sa tâche, Clèm était restée la fidèle amante de Victor dont elle entretenait tendrement les moustaches, et Rébéquée se trouvait toujours ravie de partager la vie d’Hélène, même s’il s’était avéré plus difficile que prévu de parvenir au résultat recherché, et que Victor y avait lui aussi apporté sa contribution…

 
Et les amis avaient peu à peu dérivé pour devenir les amours, les deux piliers se soudant de plus près qu’il n’est ordinaire, ce qui leur avait sans doute permis de comprendre un peu mieux l’aspect fusionnel de la vie des Goums qui partageaient depuis des millénaires une façon de vivre un peu similaire.

  Mais Arthur a disparu…

 
Un bruit fait sursauter Rébéquée : le petit train vidé de ses algues repart, remplacé par un autre, de crabes celui-là. Six wagonnets correspondant au chargement d’un bateau, six fois deux mètres sur un pour une hauteur d’un mètre cinquante. 

  Rébéquée est particulièrement fière d’avoir mis au point ce système de pêcherie : les cales des bateaux contiennent cinq réservoirs d’une dimension égale dans lesquels sont vidés les casiers placés sur les lieux de pêche (pour certains directement dans l’avant-port, au débouché des effluents de la cité souterraine dont ils forment le bataillon des éboueurs). A quai, une petite grue sort les réservoirs de la cale. Leur fond escamotable s’ouvre au-dessus des wagonnets qui à leur tour basculent dans l’un des vingt et un grands réservoirs de six mètres sur six capables de recevoir la pêche des trois bateaux continuellement en service. Chaque pêche séjourne une semaine dans chacun des réservoirs, semaine au cours de laquelle s’effectue le « tri » : seuls survivent les crabes les plus forts. Les blessés, les petits, les faibles ou toutes les autres espèces que celle des crabes noirs, qui sont recherchés, se font bouffer impitoyablement. 

 
Au bout d’une semaine, une trappe permet aux crabes sélectionnés de migrer dans un réservoir dit « de rinçage », où un parfum « spécial goum », fait d’une infusion d’algues, les attire irrésistiblement. Le réservoir initial est vidangé et lavé tandis que le réservoir « de rinçage » se métamorphose, par l’addition d’une petite quantité d’une autre infusion spéciale, en réservoir « d’abattage » dans lequel les crabes meurent instantanément.

Ils sont alors évacués par la large vanne de la trémie qui constitue le fond de ce réservoir final unique, vers l’usine de transformation où certains seront conditionnés en boîtes, tandis que d’autres, cuisinés, deviendront des soupes diverses. Les déchets retourneront dans l’avant port nourrir… les crabes qui fourmillent autour des casiers, etc… 

  Mais pour l’heure, c’est le petit train de wagonnets qui passe devant ses yeux, poussé par la petite machine diesel… Et Rébéquée voit bien la silhouette de la conductrice vêtue de sa combinaison blanche… Elle la connaît bien, Gaouâ, la petite femme trapue, si fière d’avoir été mère il y a quatre ans « du temps où c’était difficile », et de sa fille « qui sera forte et solide »… Gaouâ et son front bas, son air obstiné, ses gros seins et son gros cul, qu’elle a du mal à contenir dans sa combinaison (faudra que je fasse fabriquer des combinaisons spéciales : la coupe ne leur va pas du tout), Gaouâ, coiffée de petites tresses au milieu de carrés de cheveux tirés, comme des tire-bouchons qui soulèvent comiquement sa charlotte…

 
Rébéquée a un moment d’hésitation, puis de surprise, pour ne pas dire de stupeur : cette mèche blonde qui s’échappe de la charlotte… Et cette silhouette… Mais enfin, ce ne peut pas être Gaouâ !

  Les vitres du bureau de Rébéquée dominent tout le vaste hall et elle utilise parfois des jumelles pour voir ce qui s’y passe. Tiroir du haut… Confirmation : ce n’est pas Gaouâ et ce n’est pas une autre Goum : ce n’est pas une Goum !!!

 
Pour éviter les problèmes liés à la curiosité des journalistes ou à l’absence de toute force de police à Agotchilho (le revers de l’exterritorialité !), Rébéquée a fait organiser par Amaïa et Nouye une « force de l’ordre », composée d’hommes et de femmes dont le physique n’est pas trop nettement goum et qui parlent plutôt bien le français.

  Ces « gardes », vêtus d’un uniforme paramilitaire bleu hirondelle couvert d’une ample cape plombée et armés d’un bâton blanc perfectionné copié du makila basque, n’ont presque jamais eu à intervenir, sauf au début, la première année, lorsqu’ils ont relevé les forces initialement déployées par l’ONU pour désarmer et protéger le site. 

 
Une incursion de cambrioleurs, trois visites de journalistes en quête de sensationnel, d’innombrables curieux en promenade. Deux postes de garde sur les accès routiers, des patrouilles le long de la haute clôture de barbelés électrifiés impénétrables, deux postes qui ferment la zone du port où sont confinés les équipages des navires en transit… Et un poste à l’entrée de l’usine… C’est celui-là qu’appelle Rébéquée.

  Le makila de ceux-là est pourvu d’un dard du genre de celui que portait Mouye à Thulé : un narcotique foudroyant le transforme en arme redoutable.

 
Rébéquée voit les deux femmes en service à ce poste se glisser de chaque côté des wagonnets qui progressent lentement sur le quai pour rejoindre leur point de déchargement. Tout va très vite : le train s’arrête, sa conductrice en descend, évidemment soucieuse de ne pas se faire remarquer. Les deux gardes ne sont plus qu’à quelques mètres du tracteur et bondissent pour l’interpeller. La conductrice lâche alors l’étui cylindrique qu’elle tire derrière elle, sort de sa poche un couteau dont elle fait jaillir la lame et le lance d’un seul geste à la plus proche des gardiennes, celle qui se trouve de son côté du convoi. Atteinte à la gorge, la gardienne s’écroule tandis que l’autre bondit entre les tampons du tracteur en dégainant l’aiguillon de son makila, dont elle frappe au bras l’intruse qui s’écroule à son tour.
  - Alerte au poste d’entrée !! Alerte au poste d’entrée !! clame Rébéquée dans le micro de son bureau. 

 
L’appel, diffusé dans toute l’usine et au bureau N°1 fait accourir le service de secours et des renforts de sécurité…

  Une heure plus tard, Amaïa, Nouye et tous « les Malfort »[3] présents se pressent autour des civières sur lesquelles sont attachés deux corps : le cadavre égorgé de la gardienne, et l’intruse inconsciente, dont l’opulente chevelure blonde, libérée de sa charlotte, coule presque jusqu’à terre.

 
- Laissez-la moi… grogne Béatrace, les moustaches hérissées. Je vous jure que si elle sait quelque chose d’Arthur, elle me le dira !!!
- Elle nous revient, s’oppose Amaïa, la main levée. Elle a tué au moins l’une des nôtres… Au moins…
Et tous de penser à l’ébéniste de Marinoval, mais surtout, à Mouye : l’étui cylindrique, ouvert, recèle un arc démonté en trois parties, deux branches de bois courbé qui s’ajustent dans un manchon central, et un carquois renfermant quatre flèches à pointe d’argent marquées Hybris…

  Eusèbe propose d’attendre que Victor et Ravot soient là avant de l’interroger, en présence de tous.
 
- Ranime-la, dit Amaïa à Nouye en posant la main sur la poitrine de la captive pour en prendre possession. Et veille à ce qu’elle ne se suicide pas. Nous les attendrons au trône d’Ôoumloc.

  Elle sort dans le silence, l’abîme au fond des yeux.
 


[1] Organisme Gros Module. Pour ceux qui ont oublié le début. (P1C1E2)

[2] Bien sûr, parce que la question ne s’est même pas posée à nos héros, c’est une question de lecteur, ça, et c’est pour ça que j’y réponds.

[3] Vous comprenez maintenant ce que signifie la « famille Malfort », dont Clèm et Victor font, bien sûr aussi bien partie que Rébéquée et Hélène !

UNE BREVE GENEALOGIE

TONTON RASPOUTINE


 

Une brève généalogie.

Où l’on dénonce un faux grossier.

 

Je n’ai pas connu mon arrière grand-père, sinon par diverses traces et souvenirs : une photo


                                                                                                 Grand-Popa
 
et quelques reliques, signalées ici ou là, mais qu’il faut considérer avec prudence :

En 2004, Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, annonça l’ouverture d’un musée russe de l’érotisme à Saint Pétersbourg. Parmi les objets présentés, Knyazkin prétendit que se trouvait le « pénis conservé » de Grigori Raspoutine, long de 29 centimètres, ainsi que plusieurs lettres du moine. Il dit avoir acheté ces objets à un collectionneur d’antiquités français pour 6 600 euros. On ignore si ce pénis est effectivement celui de Raspoutine.  (Wikipédia dixit).

Je dois dire que l’hérédité, en ses manifestations actuelles, m’incite à croire qu’il s’agit d’un faux. Je n’ai pas eu le loisir de voir l’objet évoqué, mais il me semble peu probable que Grand-Popa, comme il est appelé dans la tradition familiale, ait ainsi disposé d’un aussi médiocre attribut alors que les choses sont réputées aller en se dégradant au fil des générations.

Quant aux 6600 euros, je ne les commenterai pas, mais j’y vois la sournoise influence de
la MÉTHODE À 6000 développée par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ainsi que je l’expose(rai) dans l’Épisode 2 du Chapitre 1 de la Deuxième Partie, qui reprend les suites de la tragique disparition de la pauvre Éléonore Fentasou, racontée en préambule du présent feuilleton.

Je n’ai pas connu Grand-Popa, et c’est dommage.

Je n’en parlerai donc pas.

En revanche je vous renvoie à la Page consacrée à la biographie d’Hilarion Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale (cliquez sur le nom-lien).

Grand-Popa a engendré un certain Grand-papa, que je n’ai pas connu non plus.


Il l’a engendré avec la collaboration je présume complice de mon arrière-grand-mère qui avait accompagné son mari, négociant en vins, à Saint-Pétersbourg. Leur union était restée jusque là stérile, et mon arrière-grand-père officiel, le mari de mon arrière-grand-mère, a sans doute commis l’imprudence de consulter à ce sujet le « staretz », réputé par ses dons de guérisseur.

  Il paraîtrait que mon arrière-grand-mère n’évoquait jamais son voyage en Russie sans ouvrir de grands yeux rêveurs. Ce qui faisait bougonner mon arrière-grand-père officiel : Raspoutine ne s’était certes pas contenté d’une imposition des mains. Mais mon arrière-grand-père officiel a reconnu l’enfant, qui est né en France peu après leur retour.

 
Mon arrière-grand-mère avait été une grande et belle blonde, et mon arrière-grand-père officiel aurait fait un viking très acceptable, si j’en crois les quelques photos que j’ai pu voir. Ils n’eurent pas d’autre enfant.

  Mon grand-père était plutôt de petite taille, trapu et fort et faisait aussi dans le pinard.

Il engendra une ribambelle d’enfants de petite taille, trapus et forts, dont beaucoup moururent pendant la guerre de 1939-1945. 

 
Mon père survécut. 

  Ma mère ne m’a jamais fait de confidences, mais elle n’a jamais été surprise par ma « constitution » particulière, qui la faisait m’appeler « Raspoutine » en riant, sans m’expliquer pourquoi. Mais je voyais bien dans son regard que ce n’était pas seulement à cause de la légende familiale, discrète mais amusée, qui attribuait la paternité de mon grand-père à l’imposition miraculeuse des mains du moine débauché.

A ce sujet, je me souviens (si !) de la tête de la sage-femme, lorsque je suis né : elle croyait que j’avais DEUX cordons ombilicaux ! Mon père a dû lui prouver de visu et de tactu que c’était une « constitution » héréditaire, et ma mère a été obligée de finir toute seule le travail. Heureusement : la sage-femme se serait peut-être trompée en coupant le « cordon ».

Elle n’était d’ailleurs plus en état de faire quoi que ce soit de raisonnable : elle criait si fort que les voisins ont cru qu’il y avait DEUX accouchements.

  Ce qu’on a pu rigoler !

  Cette « constitution » qui me semblait normale, a commencé à me paraître « étrange » lorsque j’ai disposé des points de comparaison qu’apporte la puberté et lorsque mes premières amies m’ont fait part de certaines craintes. Très exagérées. On sait en effet, depuis que l’Âne d’Or d’Apulée a parlé, et cela fait un moment, que la capacité féminine est très sous-évaluée.

  Mais je ne développerai pas ce point plus outre, de crainte d’être taxé de fanfaronnade.

  Et puis ça ne regarde personne.

C’était simplement pour dire que je ne crois pas à l’authenticité de la médiocre « relique » de Saint-Pétersbourg, qui ne peut être que le fruit d’un trafic douteux, ainsi que l’on démontré les trois documents qui suivent, qui nous sont parvenus après la publication de cet article:

DOCUMENT N°1

DOCUMENT N°2

DOCUMENT N°3

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LA TRAHISON / P1C1E2


P1/C1/E2 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 2)
  

C’est l’histoire où Clémentine cède à la tentation de l’OGM, et ce qui s’ensuit.


Mardi 12 avril
9 heures

La Lanterne du Fort


Clémentine hésite.
 

Franchira, franchira pas ?
Le pas.
 

D’un côté, bien sûr, il y a Victor, ses moustaches pointues, son talent son vrai talent. Ses talents, elle se l’avoue. Multiples. Même professionnels, parce que c’est vrai que cette histoire des Ecolocroques… Elle a discrètement subtilisé le dossier dans son bureau, à la rédaction du Matois, un peu honteuse, un peu excitée de jouer les Mata Hari. Comme elle n’a pas pu entrer dans le fichier de l’ordinateur portable à cause du mot de passe qu’elle a oublié, elle s’est rabattue sur le tiroir de droite du bureau du Matois. Et maintenant, photocopies faites et dossier replacé à la maison sur le bureau, elle s’apprête à trahir… Enfin pas vraiment. Si ça marche elle l’associera bien sûr, parce que c’est quand même lui qui a levé le lièvre. On verra.
 

Le vrai pas à franchir, il est derrière la porte du Directeur Rédac chef. Elle le connaît bien Arthur Malfort, fils d’Eusèbe Malfort !

Eusèbe Malfort, non, « L’Eusèbe Malfort », La Légende, le fondateur de la Lanterne, héros de

la Résistance, qui a créé le journal avec son groupe, en 1940, dans les caves du Fort de Saint Tignous sur Nivette, dont les ruines dominent la ville, et qui servait de Kommandantur. Les occupants ignoraient le dédale des souterrains et des caves que les gamins du village, avec à leur tête Eusèbe, parcouraient depuis toujours. Et qu’ils ont équipé en arsenal et en imprimerie clandestine sous les pieds des Allemands !

Une véritable épopée qui s’est terminée en 45, à la Libération, par la capture de toute la garnison qui s’est réveillée ficelée, un beau matin, après avoir été endormie par une bombonne de chloroforme amenée la nuit dans les combles, et vidée dans les réservoirs de chasse d’eau !
  Et la Lanterne du Fort, journal indépendant, a poursuivi sa course après la guerre et a su se maintenir dans un cadre régional en fidélisant une clientèle importante attachée aux nouvelles à la fois locales, régionales et générales, agrémentées de rubriques « magazine », comme les Cœurs Fondus, que tient quotidiennement Clémentine. 
Clémentine, qui en a assez de commenter un courrier débile à majorité pubertaire attardée qu’elle complète parfois d’envois de sa plume pour y introduire un peu de fantaisie.

Elle sait quoi faire pour en sortir : apporter un gros scoop à Arthur. Et l’apporter… en personne…

Bien sûr, elle aurait dû en parler à Victor, mais. Bon. Pas osé ? Goût de l’aventure ? Arrière-pensées évidentes. Et peut-être que ça ne marchera pas ? que l’Arthur n’y croira pas ? qu’il la renverra à ses boutonneux et fondues en larmes ? Elle s’en est (presque) rongé les ongles (qu’elle porte longs) pendant cinq minutes. C’est dire !
 

Bon. On y va ma vieille. Elle a pour l’occasion troqué les jeans pour une jupe un peu longue, un peu lourde, dans les feuille-morte, un pull confortable et assorti, bottes fourrées à talons, bas de laine noirs, tout ça pas mal sur sa silhouette, et sa chevelure rousse-pétard, sa peau laiteuse, un poil de maquillage pour faire briller ses yeux verts. A l’assaut…
 

Le Dragon-secrétaire, Mâ’me Marty, la soixantaine sonnée depuis on ne sait plus combien de temps, déjà secrétaire du papa Eusèbe Malfort depuis le début, lui a pris le dossier des mains et l’a porté au Patron, à Arthur Malfort, qu’elle connaît bien, donc, comme tout le monde au journal où il est partout sans être ailleurs que dans son bureau. Grand bureau où il reste parfois plusieurs jours de suite lorsque l’actualité s’énerve. Il passe en coup de vent en salle de rédac, distribue des reportages, apporte des dépêches, qui lui arrivent directement, ou en discute avec l’un ou l’autre.

Mais la courriériste n’est pas directement concernée, alors elle reste à son bureau à elle, dans son coin où il ne se passe rien, et elle planche quand les autres courent. Marre. Même le Petit Matois Subreptice est plus animé que son job. Même Moustache y vit des aventures plus palpitantes.
 

C’est lui, Arthur Malfort qu’on appelle OGM, Organisme Gros Module. Parce qu’à part le boulot, et le boulot c’est boulot d’abord, avec son mètre quatre vingt quinze et ses cent vingt kilos, il ne passe pas inaperçu ! Et sa réputation de vorace boulimique. Dans tous les domaines… A table comme… Enfin, il paraît. Jamais de harcèlement bien sûr. Mais jamais de refus ! Et pour appuyer une demande… Bien sûr, faut qu’elle soit valable, mais dans ce cas… Et Clémentine est sûre de la valeur de sa demande. Et de ses… arguments. Alors…

Alors malgré ses bottes et son gros pull à col roulé, malgré sa jupe de gros lainage feuille-morte et ses gros bas de laine, malgré ses trente deux ans sonnés (oui, elle a le même âge que Béatrace) et son mètre soixante sept pieds nus qu’avec les talons elle serait presque trop grande pour son Boulet qui plafonne à un mètre soixante huit, elle a un peu la pétoche, Clémentine.
Courage, ma grande !
 

Le Dragon-secrétaire, Mâ’me Marty, lui a dit de repasser dans une demi-heure, et elle est retournée à son bureau finir une réponse à une « fleur fanée avant d’être coupée » à qui elle a eu envie de conseiller la Mort aux Rats ou de se coucher sur les rails puisqu’elle est infoutue de se coucher ailleurs. Et elle s’est presque rongé les ongles, qu’elle porte longs, ce qui ne lui est pas arrivé depuis sa première communion. C’est la deuxième fois en deux pages.

Ce qui l’agace le plus c’est l’indifférence des autres qui vaquent avec la même agitation que d’habitude à leurs enquêtes, recherches, rédactions, lectures de dépêches, discussions, interjections, plaisanteries, engueulades, sans savoir que le démon de la trahison l’a envahie et qu’elle s’apprête soit à triompher dans l’opprobre, soit à démissionner de honte. Juste ses plus proches qui l’ont charriée, en passant, sur son élégance inhabituelle. Et encore, les bœufs, ils ne l’ont jamais vue en grande tenue. Canon qu’ils l’auraient trouvée, comme le Boulet ! Remords… Elle l’appelait alors son Boulet de Canon ! Remords… Honte… Et merde !

  Grand sourire devant le Dragon. Toujours séduire le Dragon. Qui décroche le téléphone intérieur. Deux mots, un doigt crochu lui montre la porte surmontée d’un feu rouge qui vient de passer au vert ! Ce qu’on a pu épiloguer sur le feu rouge du patron ! Et puis c’est passé dans les mœurs et plus personne n’y prête attention. Même le Dragon n’oserait passer outre, c’est dire !
 

Le bureau du patron, qu’elle n’a connu qu’à l’occasion de son embauche, est très vaste et assez nu, sobre. En fait il n’a pas beaucoup changé depuis dix ans qu’Arthur a pris les rênes. Sauf l’informatique, bien sûr. Et encore, on n’en voit qu’un écran et un clavier. Le bureau est le seul meuble d’importance, avec une petite table pour un ordinateur dans un coin, et des chaises. Quelques tableaux aux murs.

Arthur est assis dans un haut fauteuil de cuir derrière son bureau couvert de papiers, mais sans désordre ni fouillis (c’est pas comme celui du Boulet) où il a ouvert le dossier des Écolocroques dans lequel il reste plongé. Il le referme pour accueillir Clémentine d’un sourire et lui désigner le siège en face du bureau :
- Très intéressant… Très intéressant… Du vrai journalisme d’investigation ça !

Clémentine en a une petite bouffée de vapeur et se fend d’un large sourire. Son honnêteté la pousse quand même à devoir reconnaître qu’elle n’a pas trouvé tout ça toute seule et que Victor Bourriqué…
- Je m’en doutais un peu, sourit Arthur, je connais bien sûr vos… relations (elles sont de notoriété publique particulièrement dans le petit milieu de la profession), et je m’étonne de voir que vous m’apportez ces informations alors que votre ami pourrait en faire directement usage ? Bien sûr, cela pourrait être exploité par nos soins avec une plus grande audience, mais…
Clémentine se sent cousue toute vive dans la peau d’une traîtresse immonde et visqueuse et se force à redresser la tête pour le regarder dans les yeux :
- C’est que… j’en ai assez des Cœurs Fondus et que…
- Et que vous souhaiteriez vous voir charger de ce dossier, enchaîne-t-il… Sans que pour autant je puisse, avec votre ami sur le sujet, être sûr d’en conserver l’exclusivité ! Arthur s’est renversé contre le dossier de son fauteuil et semble encore gagner dix centimètres… Mon dieu qu’il est grand ! Ses légendaires bretelles à fleurs sur sa chemise de flanelle à carreaux au col ouvert lui donnent un air de confort personnel impressionnant qui déstabilise encore Clémentine déjà éperdue de culpabilité. Il hésite manifestement :
- Vous réussissez bien comme courriériste, non ? Ah oui, vous rêvez d’aventures… Il a un sourire vorace et pose ses grandes pattes à plat sur le dossier des Écolocroques. Et vous pensez qu’avec ça… Il la regarde en face. Visage large, cheveux gris fer malgré sa quarantaine, coupés court, l’œil clair, bleu gris, il la regarde en face… Vous comprenez mes hésitations, je n’ai pas la réputation de « piquer » un scoop à un collègue, même si… Son regard est perçant, son sourire vorace… Même si…
 

Le cœur au bord des lèvres, Clémentine se sent incapable d’argumenter, de convaincre. Elle se lève et sans le quitter des yeux, d’un seul geste, à la Bardot, elle remonte sa jupe haut, haut, haut, tandis qu’une brume d’inconscience semble éteindre sa pensée.
Le silence dure mais elle garde sa pose offerte… Il hoche lentement la tête en la contemplant, l’œil brillant au joli spectacle. Il se lève à son tour et contourne son bureau. Elle relâche enfin sa jupe qui retombe avec un froissement lourd. Il la domine de la tête et des épaules. Pétrifiée par sa propre audace, elle n’ose un geste. Et surtout pas le regarder en face. Il la contourne et l’attire par le poignet vers une porte capitonnée qu’elle n’avait pas remarquée. Elle suit en somnambule.

C’est une petite pièce de repos meublée d’un gros divan de cuir noir sans dossier. C’est là qu’il s’étend pour prendre quelques heures de sommeil lorsqu’il reste plusieurs jours au journal. Sa large main pousse Clémentine au creux des reins. Pas un mot. 

  Bon. Nous, on restera dehors, après tout, c’est leur affaire. D’ailleurs le feu est repassé au rouge. Mais en attendant, et ça va bien durer une plombe, on n’échappera pas aux cris, aux cris de : surprise, protestation, angoisse, protestation (bis, mais impuissante), défense, refus, révolte, imploration, douleur, douleur (plus aiguë), supplication, résignation, acceptation, approbation, approbation (lyrique), louange, plaisir, jouissance, épuisement, demande, supplication, exigence, jouissance, épuisement, demande, supplication, exigence, jouissance, épuisement, demande, supplication, exigence, jouissance, etc… par ailleurs, aigus, révoltés, suppliants, satisfaits, exaltés, enthousiastes, résignés, gourmands, trémulants, murmurés, voraces, étranglés, goulus, rieurs, affolés, glougloutants, dégoûtants, obscènes, rieurs, fondants, ruisselants, amusés, chatouillés, heurtés, scandés, saccadés, rauques, ravagés, surpris, déjantés, minaudants, miaulants, rugissants, clapotants, épuisés, effondrés, désespérés, vagissants, grasseyants, curieux, intrigués, désabusés, exigeants, appliqués, sérieux, rigolos (dans le désordre). Sans oublier les crissements, frôlements, grincements, grognements, halètements, hurlements, râles, soupirs, succions, souffles, hoquets, glissements, chocs, bruits de chutes, d’effondrements, de claquements entrecoupés de ahanements, frottements, couinements, sifflements, hululements, glapissements, craquements, chuintements, clapotements, et même de rires essoufflés voire de sanglots contenus (ou non) pour faire bonne mesure. Bref. Après tout ce temps et le calme semblant être revenu, nous risquons un oeil par le coin de la porte pour découvrir Clémentine, épuisée, effondrée, moulue, allongée à plat ventre sur la banquette qu’elle encadre des bras et des jambes dans une tenue d’abandon fort retroussée, près de laquelle Arthur, debout et rajusté, très correct et souriant lui tend un verre : Jus de fruit ? Whisky ? Vous êtes adorable…
 

Elle a redressé la tête et est parvenue à sourire malgré cette impression d’avoir été étreinte par un ours qui l’aurait prise comme délicieux punching-ball, ou d’être passée sous un autobus, un train, un régiment sénégalais après six mois de campagne dans le désert, un rouleau compresseur, un tsunami, voire d’avoir servi d’aire de décollage à la fusée interplanétaire du Professeur Tournesol, quelque part dans les Zmyhlpathes de Syldardurie. Elle a réussi à se redresser, à tendre une main tremblante pour saisir un verre de whisky  presque plein, et le vider d’un trait. Elle a alors tenté de baisser son pull va savoir pourquoi remonté en boule sous son menton et éclaté de rire lorsque son geste a entraîné une moue déçue, s’est relevée… Il lui a désigné un cabinet de toilette dans un coin derrière un paravent et est retourné dans son bureau.
 

Encore très endolorie, mais rafraîchie et l’esprit en friche, elle revient dans le bureau.
- C’est la première fois que je bois un whisky avant dix heures !

Ils éclatent de rire, et malgré elle, soulagée de cette détente, elle parvient, le rouge aux joues et au front, à supporter son regard.
- Vous êtes vraiment délicieuse et votre ami le Boulet a beaucoup de chance. Je mettrai cet… incident sur le compte d’une… remarquable parenthèse.
Son sourire se fait plus gourmand :
- J’espère que vous ne lierez pas ma décision à ce tendre épisode (elle pense par devers elle qu’ils ne doivent pas avoir la même notion de la tendresse, même si elle en reste émue autant que moulue), mais voilà ce que nous pourrons faire. Je vais vous détacher sur l’affaire (youpee) mais… (mais ?) mais à la condition d’y associer votre ami et son journal (aïe… complications). Il a du talent (merci, je savais) et j’ai des moyens qu’il n’a pas (ouhlala, ça, j’ai remarqué !). Et vous êtes une parfaite intermédiaire pour le lui faire admettre malgré son caractère de cochon. Alors qu’en pensez-vous ? Et, entre nous, appelez-moi Arthur…
 

Elle, si bavarde n’a pas dû, sauf bredouillis, cris et soupirs, proférer plus de dix phrases depuis une heure (que d’ailleurs elle en a mal aux mâchoires, mais que ça vient peut-être aussi de), commençant juste à réaliser que non seulement elle a somptueusement trompé Victor après lui avoir piqué son travail, mais qu’elle va devoir servir d’intermédiaire entre lui et… Arthur ! Et que connaissant le Boulet il ne servira à rien d’essayer de lui servir des salades sur ce qui s’est réellement passé. Pffff… Ma fille tu t’es mise dans un fameux pétrin (à propos de pétrin, pétrie, bonne pâte elle en est encore toute levée…)…
- Allons, je comprends votre hésitation, et vos craintes, peut-être. Tenez, si vous le voulez, on oublie tout et on en reste là…
Elle se mord les lèvres et fait non de la tête sans pouvoir retenir un regard en dessous. Grand rire, il se redresse, contourne le bureau la relève de son siège avant de la plier sur la table, troussée vivement et en hussard hop la sabre sans plus de manières. Ça la débloque du coup et lorsqu’il la relâche sans être allé au bout de l’affaire, juste la faire couiner un peu, ce n’était qu’un amical coup de l’étrier, et qu’ils se sont rajustés avec des rires de connivence allumée, elle lui fait une bise sur la joue, ramasse son dossier sur le bureau et se recule, redevenue légère et mutine :
- Arthur, je crois que je vais adorer travailler avec vous et pour vous. Et que les Écolocroques n’ont qu’à bien se tenir !
 

Elle est sortie sans repasser par la salle de rédac, peur que les autres remarquent son teint enflammé, déjà que le Dragon a levé un sourcil. A-t-elle entendu ? Peu probable. Les portes sont capitonnées et les murs du vieil immeuble sont épais (mais c’est vrai qu’elle a dû crier fort)… Bah, tant pis, le Dragon ne dira rien : le Dragon ne parle à personne au journal. Qu’avec ce vieux célibataire d’Arthur (ça y est elle a pris le pli) et il ne doit pas en être à son… coup d’essai ! Jalouse ? Rire intérieur. Mais elle a retrouvé sa légèreté. C’est vrai qu’elle avait envie de tâter du Gros Module depuis un moment. Bon. C’est fait. Elle n’en sera que plus libre : toujours céder à la tentation avant qu’elle ne devienne obsession. Ce ne sera pas la première fois… C’est ainsi que s’absolvent les jeunes filles pense-t-elle avec un rire intérieur. Mais quelle brute ! Il m’a défoncée… se dit-elle.
Avec quelque nostalgie…
Déjà.
 

Saint Tignous sur Nivette est une ville moyenne et elle est vite rentrée d’un coup de sa petite Panda. Avec la surprise de trouver la porte ouverte. Elle se débarrasse de son manteau et trouve Victor assis songeur derrière son bureau.
- Tiens, tu es rentré ?
- Oui, et je remarque que tu es rentrée aussi. Fini, le courrier de la journée ?
C’est vrai qu’elle a tout laissé en plan. Aïe.
- Tu peux m’expliquer ? Il agite le dossier des Écolocroques qu’elle a déposé sur le bureau. C’était censé se trouver dans mon tiroir, au Matois.
- Oui, justement, je voulais t’en parler… Tu m’avais raconté et j’ai voulu voir… Tu n’étais pas là et…
Il agite la tête et repose le dossier… Elle sent bien que son histoire ne tient pas debout et s’enferre en expliquant que c’était peut-être dangereux et qu’elle voulait savoir pour se rassurer et que à deux ils pourraient peut-être… La moustache frissonne en contrepoint des sourcils qui se redressent… Aïe, aïe, aïe… C’est vrai qu’elle avait lu mais qu’elle n’avait pas tout compris et que, s’il pouvait lui expliquer peut-être qu’elle serait moins inquiète pour lui et que…
 

Il pose les talons sur le bureau, renversé sur sa chaise.
- Tu as des couleurs, c’est parce que l’air est vif ?
C’est vrai qu’en cinq ans il a appris à la connaître !
- Viens ici…
Il l’attire vers lui.
- Pas de jeans aujourd’hui ?
C’est vrai aussi qu’en cinq ans ce n’est pas la première fois que… Sa main remonte sous la jupe. Elle tente de se dégager, mais s’il n’a pas le gabarit d’Arthur, ce n’est pas une mauviette. Il sait exactement ce qu’il cherche et comment ça fonctionne, et donc, il trouve. Et brusquement elle s’enflamme, et brusquement il l’enlace, et … Bon. Ça recommence, là, sur le tapis du bureau frénétiquement, lui de colère parce qu’il sent bien que, elle de remords et que c’est vrai que depuis cinq ans il la connaît dans les coins et qu’il sait où sont les petits ressorts qui vont l’ébouriffer pis que glousse à coq.
 

Alors, lorsqu’à midi ils émergent dans le lit parce que du tapis, à la carpette, au lit, ils ont parcouru tout l’appartement en dispersant de