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LE PETIT MATOIS SUBREPTICE / P1C1E1

P1C1E1 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 1)
 

C’est vous la chanteuse, Madame ?
Enchanté !

Dupont,
Les Bijoux de la Castafiore
Hergé


C’est l’histoire où Victor cherche vainement ses petites affaires.

  Mardi 12 avril
8 heures
Le Petit Matois Subreptice
 


- On a piqué mes Écolocroques ! le Boulet

Enervé, Victor Bourriqué bouscule tout ce matin-là dans la salle de rédaction du Petit Matois Subreptice, le journal régional d’inspiration « Verte » de Saint Tignous sur Nivette, dont il est rédac-chef. Petit journal, bon, c’est pas Le Monde, mais comme dit Jules, Jules Tefigue, rédacteur au même, qui aime bien citer son ancêtre ou approprié tel, vaut mieux être le premier du village que le second à Rome !

  Petit et vif, Victor, que ses collègues appellent entre eux Vic, ou le Boulet, parce qu’il est toujours pressé, qu’il a une tête ronde de vieux Gaulois et qu’il est facilement en pétard, a fait la découverte du siècle, comme il le dit lui-même, lorsqu’il a mis au jour le mouvement clandestin des Écolocroques. Il prépare d’ailleurs à ce sujet une série d’articles retentissants qu’il se propose de sortir sous la forme d’un quasi feuilleton au début de la saison touristique, lorsque le tirage remontera du fait de la fréquentation accrue de l’Office de Tourisme. Parce que l’OT promeut activement le Petit Matois Subreptice (le Matois tout court pour les initiés).
 

Et voilà qu’il a perdu les informations soigneusement collectées depuis un mois et qu’il classait, il en est sûr, enfin, quoi, dans le tiroir du haut de son bureau !

  Faut dire que rien ne va ce jour-là. Un vrai jour OGM[1]. A éradiquer avant la naissance ou à noyer dès que.

Ça a commencé par une panne de café qui l’a contraint à faire une halte au bistrot chez Mado. Mal réveillé et avec les bavardages des pas encore couchés de la veille qui lui ont collé la migraine.
  De ces jours dont raffole par esprit de contradiction Clémentine (Clémentine-Esméraldine Kaligourian), Clèm, sa compagne attitrée, qui ne boit que du thé et que même qu’elle commence à se demander ce qu’elle fait avec ce Boulet qui devient pesant alors qu’elle, courriériste au quotidien à fort tirage régional « La Lanterne du Fort », 100 000 exemplaires quotidiens, éprouve un attrait de plus en plus sensible pour les OGM[2] qu’elle côtoie quotidiennement à La Lanterne. Pour dire si le tirage de

La Lanterne déborde dans le ménage ! C’est vrai qu’au début, il y a… pffff … sais plus… elle avait craqué pour les crocs de la moustache cirée et le têtu poilu du petit bonhomme marrant et vif, actif, volontaire, « sans concessions » (enfin…).
L’usure de la réalité quotidienne…

 Victor a tout retourné sur et dans son bureau, installé dans le coin le plus reculé de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens, qui est devenu

la Mairie, où

la Municipalité héberge la rédaction du Matois.

Coincé juste devant le débouché de l’escalier condamné par une lourde porte cloutée qui mène à l’étage et qui jadis reliait le réfectoire à la bibliothèque du couvent. Ce qui l’hiver ne manque pas d’ajouter l’inconfort de vents coulis à l’inconfort du lieu, mais, comme dit le Maire, Félicien Belcoucou, à local prêté, on ne regarde pas les joints !
  Six piliers massifs en soutiennent les voûtes séculaires. Couverts d’affiches et de notes, post-it et autres signes et signaux destinés à servir de pense-bête, de pense droit et de pense fort aux usagers du lieu, ils ponctuent cet espace laborieux et bruyant où les quatre rédacteurs du Matois s’activent à longueur de jour, de semaine et même parfois de nuit. 

  Les deux autres notables spécimens de cette rédaction, Jules Tefigue, originaire du Sud (le Sud, c’est le Sud-Est, quand on est dans le Sud-Ouest), et Rébéquée Taritournelle, originaire du Québec, courent présentement les commerces de proximité du centre-ville pour enquêter sur l’opportunité de l’implantation d’une Grande Surface supplémentaire dans l’immédiate périphérie urbaine. Comme dit le Maire, c’est pas parce qu’on sait ce qu’ils pensent qu’il ne faut pas leur demander leur avis. De toute façon ça ne change rien, mais ils ont l’impression qu’on s’intéresse à eux et donc qu’on les soutient. C’est la foi qui sauve. Après on a les mains libres. Et c’est bon pour les Elections. Ça c’est le quotidien de Rébéquée et de Jules. Le « local ».

 
Restent donc au Matois Victor et Béatrace, lui, chef pensant, chargé de l’Investigation, elle plutôt spécialisée dans les labeurs d’impression, voire dans l’impression de labeur, parce qu’elle a toujours l’impression que c’est elle qui fait tout ici. Elle ne déteste rien tant que de devoir s’occuper des « bilboquets » qu’on lui refile régulièrement sous la forme de petites annonces ou de tracts à intercaler dans son planning. Ça la met grognon.
Elle est souvent grognon.

  Les quatre téléphones sonnent en même temps sans que personne y réponde (on prendra les messages plus tard) et l’imprimante gros calibre ronronne dans son coin en attendant que Béatrace, sa conductrice attitrée en ait fini avec son troisième petit café matinal. Du Nes, imbuvable pour Victor. L’édition sort vers dix-huit heures et il faut pour ça « boucler » à midi pour « virer » les fichiers vers l’imprimerie qui édite la nuit

La Lanterne du Fort, et en complément sort leur édition[3]  le soir. C’est toujours la bourre. Pour aujourd’hui, c’est bon, et l’équipe prépare demain. Mais ce sera chaud.

  Entre papiers, stylos, écran, clavier, tasses vides, trieurs, dossiers, classeurs et tasses pleines mais oubliées, refroidies et abandonnées avant d’être transformées en tasses vides via la cuvette des chiottes, Victor rame à grands gestes en farfouillant dans tout ça comme un hamster dans sa cage. Les mâchoires (qu’il a fortes) serrées, les lunettes glissées au bout du nez (des demi-lunes, il n’a jamais supporté autre chose, a essayé le pince-nez mais ça fait vraiment snob et même con a dit Clémentine) (avec raison), les sourcils méphistophéliques (noirs de jais, Clémentine lui teint. C’est un secret conjugal, parmi d’autres que vous n’avez pas besoin de connaître) froncés et en bataille, il grommelle dans sa moustache (noircie itou) aux pointes relevées en crocs. Cirées. Une coquetterie. Il cherche. Cherche ce fichu papier où il a noté, clac en passant, le téléphone de son indic sur ce coup-là, LE coup qui doit faire le scoop de sa carrière et le promouvoir au rang de phare de la presse différente (on ne dit plus alternative) et faire du Matois un Grand Quotidien d’Opinion d’Audience Nationale (Clèm dit un Grand QO(A)N, et prononce bien sûr Grand Con, ce qui met Victor dans des rages noires lorsqu’elle ose la plaisanterie). 

  Mais que, bon dieu de bordel de merde, où que j’ai pu foutre ce papier à la con.
 
Ah. Voilà ! Il l’a retrouvé : s’était camouflé sous les épreuves de la veille à éditer aujourd’hui que Béatrace cherche de son côté avec des gestes spasmodiques rendus encore plus gaffeux par l’abus de caféine, pour caler sa mise en page. 

  C’est très énervé, tout ça.

 
Béa, c’est gentiment que ses collègues (qui l’adorent) l’appellent entre eux Moustache, même si c’est pas de sa faute si à 32 balais et des poussières ses hormones et sa lointaine ascendance lusitanienne lui jouent des tours ! Par ailleurs, elle est plutôt gironde, mais ses convictions écologistes lui interdisent toute forme de dépilatoire assimilé à un désherbant chimique, donc honni beurk. Des expériences malheureuses lui ont fait renoncer au rasoir qui a pour conséquence un renforcement quasiment érectile de broussailles abrasives. Son amant secret, s’il a la peau fragile, ce qui exclut le rasoir, adore positivement les douze poils qui poussent autour de ses aréoles, comme des petits tire-bouchons. Mais ça bien sûr, c’est top secret. 

  Elle a déjà renversé trois bouteilles de Coca (de Rébéquée), la bouteille de whisky que Jules planque sous son bureau, la boîte de trombones qu’elle utilise pour ses exercices de sculpture administrative et une pile hectométrique de dossiers marqués « divers-urgents » sur le coin de son propre bureau. Que ça l’énerve pis que la caféine, Béatrace :
- On va encore être à la bourre, me manque encore le compte-rendu du Maire sur le Conseil Municipal… Pfff… Ça fait encore ses trois pages facile comme d’hab ! Personne ne le lit, Je vais y faire des coupures !
- Déconne pas, répond Victor sans même relever la tête. Il tend les cinq feuillets noircis des épreuves qu’il vient de retrouver par hasard et que Béatrace rafle au passage d’un geste grognon.
Il poursuit, toujours sans relever la tête :
- Il a dit que les coupures dans notre budget seraient proportionnelles aux coupures dans ses discours. Et laisse-moi travailler, tu veux, moi c’est du sérieux.
- Ben lui il trouve que le dégazage du monument aux Morts c’est aussi du sérieux ! Et l’enquête sur la grande surface aussi. Et qu’ils feraient bien de se magner parce que ça, je dois le boucler pour demain !
Victor hausse les épaules.

  C’est la grande discussion habituelle entre les nouvelles locales (qui irriguent le journal de fortes subventions municipales, même si on ne dit jamais que c’est un bulletin municipal par dignité éditoriale, le bulletin municipal, ça fait plouc), et les articles de fond, où Victor se défonce allègrement, même s’il doit parfois mettre une sourdine à ses opinions. Les dépêches d’agences, on les récupère via

la Lanterne. Y’a des accords comme ça, qui facilitent la vie, même si on conserve une saine émulation concurrentielle et que c’est chacun chez soi.
- C’est vrai quoi, poursuit Béatrace quelle idée aussi d’avoir recherché du radon sous le monument aux morts !

  En fait, le Maire, Félicien Belcoucou, élu sur une liste d’opinion personnelle, n’a pas d’opinions partisanes et estime devoir satisfaire les opinions diverses de ses administrés tels qu’ils sont représentés dans son Conseil Municipal. On l’a surnommé « Opinion sur rue ». Son élection a été le fruit d’un compromis balancé entre les sensibilités fluctuantes d’une majorité variable, liée au caractère naturellement hésitant qui prévaut dans la circonscription. Les extrémistes régionalistes « Nari » (présents au Conseil Municipal) tentent de valoriser cet aspect du comportement local comme constituant l’un des caractères culturels fondamentaux du Pays[4].

Monsieur le Maire bien sûr pratique le genre, mais comme Monsieur Jourdain la prose, sans en théoriser la quintessence ni en revendiquer une AOC (ce qui au fond, est plus proche de l’esprit de la chose, qui s’accommode mal d’une fixation normative : ici plus qu’ailleurs un référentiel régionaliste serait difficile à établir). 

  Et donc, la minorité écologiste agissante de ce Conseil Municipal composé en majorité de minorités, alertée par la présence d’un gaz sournois, délétère et radioactif, qui a de surcroît pu induire (peut-être) des pathologies lourdes sous forme de « longues maladies » dans un autre massif montagneux, à mille kilomètres de là, massif lui aussi fortement régionalisant, ce qui crée des liens[5], la minorité écologiste, donc, a insisté pour qu’une recherche de radon soit effectuée sur le territoire de la commune.
Personne n’y croyant, tout le monde a approuvé, pour pouvoir envoyer promener d’autres revendications éventuelles, qui pourraient se révéler plus gênantes.

Manque de bol, on a trouvé un poil plus de radon qu’il n’est autorisé dans la norme européenne revue par les organismes indépendants reconnus par la tendance écologiste radicale représentée au Conseil Municipal.

 
Sous le Monument aux Morts.

Du radon.

Sous le Monument aux Morts.

  Il a donc fallu pousser les recherches (financées par la Communauté Européenne) de manière à ce que les enfants des écoles censés assister aux manifestations commémoratives du 11 novembre, du 8 mai et du 14 juillet ne risquent pas à cette occasion de se trouver exposés à des émanations délétères qui pourraient être rapprochées de l’action sournoise de quelque gaz de combat resté caché là, va savoir pourquoi et comment, dans ce lieu sacré où justement sont gravés les noms des victimes de gaz délétères, même si ce ne sont pas les mêmes gaz et même si ça fait presque un siècle de ça, victimes depuis longtemps oubliées, sauf ici où c’est écrit.

  Il est impératif que sa monumentale innocuité reste certaine pour ne pas ajouter des douleurs contemporaines aux douleurs historiques.

  Les experts dépêchés de Bruxelles par

la Préfecture, à la demande expresse du Maire, ont trouvé sous le socle de granit creux, en place depuis 1920, le débouché d’une faille profonde d’où suintent les molécules incriminées, et qu’il faudrait bien colmater si l’on voulait aboutir à un résultat sanitaire incontestable et garanti dans le cadre des procédures HACCP[6] généralisées vers lesquelles tendent les concepts presque unanimement admis de principe de précaution et de précautions de principe.
 Presque unanimement. D’où le débat au sein du Conseil Municipal dont les représentants ne sont pas tous convaincus, vu le coût exorbitant des travaux (qui ne seront pas entièrement pris en charge par

la CE), de l’intérêt majeur, en cette occurrence, d’une application stricte dudit principe de précaution : OK en ce qui concerne la cantine municipale, mais pas forcément pour ce qui est du monument aux morts.
 De débats, en discussions, en protestations, d’effets de manches en mains sur le cœur, on en est venu à un compromis provisoire en attendant : on va approfondir les recherches (de toutes façons payées par

la CE) et remettre à la prochaine réunion la prise d’une décision sur la suite à donner. Moyennant quoi les Conseillers écologistes, soutenus par les Naris[7], ont accepté de surseoir à leur manifestation de masse avec convocation de FR3, où ils prévoyaient de s’enchaîner aux obus de bronze verdis disposés aux quatre coins cardinaux du monument. Parce que ça tombe bien, ils sont quatre. Quatre élus.

  Trois pages. Et des problèmes éditoriaux dont la seule évocation envisagée fait frémir Béatrace : tribune libre incontournable, le Matois sera assailli de demandes partisanes contradictoires qui le placeront au cœur d’une tourmente municipale dont elle sent poindre les prémices avec une angoisse qui lui donne des sueurs froides qui la font frissonner jusqu’au creux des reins, qu’elle a joliment cambrés avec juste une petite ligne sombre de convergence pileuse dans le creux de la colonne vertébrale. Brrrr……..
  Alors quand Le Boulet vient les lui briser menu menu pour son scoop du siècle, ça lui donne envie de hurler, non, mais c’est vrai quoi ! 

 
Bon. Ce numéro de téléphone. C’est sur la côte.

  Béatrace édite les clichés et les découpe en grommelant pour visualiser sa maquette avant de l’assembler sur l’écran. Elle aime bien ça, ça lui rappelle le temps de l’offset, quand elle a commencé, il y a dix ans ou peut-être un peu plus. Et pendant ce temps-là, elle fiche la paix à Victor qui décroche son téléphone. Le vert. Il en a deux sur son bureau. L’un, relié à

la Mairie (il est mauve, et raccordé au central de

la Mairie, puisque

la Mairie se trouve dans le même bâtiment, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y ait allégeance, attention, mais c’est

la Mairie qui paie les factures), l’autre (le vert, donc) indépendant du central, qu’il utilise lorsqu’une certaine confidentialité est requise. D’ailleurs il est sur liste rouge.
Un numéro sur la côte. C’est bizarre ça.

C’est le vert qu’il décroche, bien sûr. Sonnerie longue et attente longue… Pas de réponse… Il est sur le point de raccrocher lorsque la communication est prise. Voix d’homme un peu rauque, ou chargée, bizarre, glaireuse, voilà, glaireuse. Il s’attendait à une voix de femme… Victor a une hésitation :
- Je peux parler à Edgar ?
Un silence…
- Edgar ? Il est sorti… Qui le demande ?
Bizarre. Edgar c’est le nom de code de son interlocutrice, qu’il n’a rencontrée qu’une fois et qui lui avait dit de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Mais là, dossier disparu et pas de nouvelles, il estime que ça mérite bien son appel, alors…
- Allo ? Vous avez demandé Edgar ? Qui le demande ?

Victor raccroche, songeur. Qu’est-ce qui se passe ?
Ce matin, pas de nouvelles contrairement à ce qu’il attendait, et maintenant, ce téléphone pas net… Alors ce n’est pas qu’on a piqué ses Écolocroques, comme il le pensait, un peu à la légère…

L’enveloppe du jour, celle qui, presque tous les matins, se trouve dans la boîte aux lettres du Matois, remplie d’informations précises sur les activités secrètes du groupe, n’a pas disparu : elle n’est pas arrivée. Le dossier, lui, celui qui était dans le tiroir de son bureau, en revanche, a disparu. Faudra demander à Jules et à Rébéquée. Mais ça m’étonnerait qu’ils y aient touché, ils savent que c’est la chasse gardée du Boulet et puis ils ont autre chose à faire. Heureusement, il en a conservé un double à la maison : il l’a enregistré sur son ordinateur portable. Et justement, ce matin, il ne l’a pas pris.
N’empêche… Inquiétant. Inquiétant…

Journée de merde en perspective.

 Songeur, Victor enfile son loden et sort. Un saut chez lui pour reprendre le portable.

Fait frisquet pour un matin d’avril.


[1] Organismes Génétiquement Modifiés, représentatifs de l’essence de l’exécration.

[2] Organismes à Gros Module.

[3] 5 000 exemplaires, diffusion gratuite à Saint Tignous sur Nivette et payante dans les kiosques des villes autour. Pour avis.

[4] Définition :
On entend par Pays le coin où tout le monde devrait parler la même langue régionale que parlent les régionalistes, enfin tous ceux qui constituent la Nation (d’où le nom de leur parti « Nari » pour National-Régionaliste), sinon c’est des traîtres ou des imbéciles ou de pauvres gens ravagés par des siècles de consanguinité. Les autres sont de méprisables colonisateurs, suppôts de l’Etat français (les Naris en sont restés à

la France de Pétain). Mais comme on n’est pas vraiment violents, ou qu’on se sent trop minoritaires, et que le fond de la tradition locale trop souriante et trop ambivalente ne permet pas l’expression du radicalisme absolu qu’on voudrait bien mais qui aliènerait une population dans son ensemble indifférente à ces arguties parce qu’elle n’en a rien à foutre, on se dispense de les faire péter au C4. Pour ce qui est des touristes, ça va bien tant qu’ils admirent le joli clocher, élément culturel de

la Nation, et qu’ils paient. Ce n’est pas le p’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non connu par ailleurs, c’est plus subtil, du genre « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de demain », directement hérité des Bons Pères très influents dans la région, ce qui permet d’allègres mouvements de veste, toujours avec un grand sourire, en fonction des besoins ou des intérêts du moment. Cela fonde, au moins chez les élites, une mentalité éminemment politique. Chez les élites, parce que les autres, hein, les autres, des paysans pour le plus grand nombre (au dire des élites), c’est comme partout, là où la pente moyenne des exploitations est comprise entre dix et trente pour cent, ça trime autant que ça peut, ça vote où on lui dit de faire, et ça paie.

[5] L’écologie par définition globale et donc mondialiste (mais alter) rejette la mondialisation (qui n’est pas alter) mais prône les expressions régionales comme base d’un mondialisme universel de type mille-pattes forcément équitable puisque différent. Et réciproquement.

[6]  Démarche dite H.A.C.C.P. (hazard analysis and control of critical points) : plan d’assurance qualité utilisé dans les industries agroalimentaires, qui implique des autocontrôles fondés sur la recherche des points critiques de contamination dans les procédés de fabrication.

[7] Qui contestent par principe la participation des morts du Pays aux guerres monumentalisées parce que ce n’était pas « leur » guerre (leur dernier combat à eux s’est (provisoirement, parce que, hein…) achevé à Muret sous les coups de Simon de Montfort en 1213) et que donc c’est en fait un monument aux victimes de l’Etat français.

LA TRAHISON / P1C1E2


P1/C1/E2 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 2)
  

C’est l’histoire où Clémentine cède à la tentation de l’OGM, et ce qui s’ensuit.


Mardi 12 avril
9 heures

La Lanterne du Fort


Clémentine hésite.
 

Franchira, franchira pas ?
Le pas.
 

D’un côté, bien sûr, il y a Victor, ses moustaches pointues, son talent son vrai talent. Ses talents, elle se l’avoue. Multiples. Même professionnels, parce que c’est vrai que cette histoire des Ecolocroques… Elle a discrètement subtilisé le dossier dans son bureau, à la rédaction du Matois, un peu honteuse, un peu excitée de jouer les Mata Hari. Comme elle n’a pas pu entrer dans le fichier de l’ordinateur portable à cause du mot de passe qu’elle a oublié, elle s’est rabattue sur le tiroir de droite du bureau du Matois. Et maintenant, photocopies faites et dossier replacé à la maison sur le bureau, elle s’apprête à trahir… Enfin pas vraiment. Si ça marche elle l’associera bien sûr, parce que c’est quand même lui qui a levé le lièvre. On verra.
 

Le vrai pas à franchir, il est derrière la porte du Directeur Rédac chef. Elle le connaît bien Arthur Malfort, fils d’Eusèbe Malfort !

Eusèbe Malfort, non, « L’Eusèbe Malfort », La Légende, le fondateur de la Lanterne, héros de

la Résistance, qui a créé le journal avec son groupe, en 1940, dans les caves du Fort de Saint Tignous sur Nivette, dont les ruines dominent la ville, et qui servait de Kommandantur. Les occupants ignoraient le dédale des souterrains et des caves que les gamins du village, avec à leur tête Eusèbe, parcouraient depuis toujours. Et qu’ils ont équipé en arsenal et en imprimerie clandestine sous les pieds des Allemands !

Une véritable épopée qui s’est terminée en 45, à la Libération, par la capture de toute la garnison qui s’est réveillée ficelée, un beau matin, après avoir été endormie par une bombonne de chloroforme amenée la nuit dans les combles, et vidée dans les réservoirs de chasse d’eau !
  Et la Lanterne du Fort, journal indépendant, a poursuivi sa course après la guerre et a su se maintenir dans un cadre régional en fidélisant une clientèle importante attachée aux nouvelles à la fois locales, régionales et générales, agrémentées de rubriques « magazine », comme les Cœurs Fondus, que tient quotidiennement Clémentine. 
Clémentine, qui en a assez de commenter un courrier débile à majorité pubertaire attardée qu’elle complète parfois d’envois de sa plume pour y introduire un peu de fantaisie.

Elle sait quoi faire pour en sortir : apporter un gros scoop à Arthur. Et l’apporter… en personne…

Bien sûr, elle aurait dû en parler à Victor, mais. Bon. Pas osé ? Goût de l’aventure ? Arrière-pensées évidentes. Et peut-être que ça ne marchera pas ? que l’Arthur n’y croira pas ? qu’il la renverra à ses boutonneux et fondues en larmes ? Elle s’en est (presque) rongé les ongles (qu’elle porte longs) pendant cinq minutes. C’est dire !
 

Bon. On y va ma vieille. Elle a pour l’occasion troqué les jeans pour une jupe un peu longue, un peu lourde, dans les feuille-morte, un pull confortable et assorti, bottes fourrées à talons, bas de laine noirs, tout ça pas mal sur sa silhouette, et sa chevelure rousse-pétard, sa peau laiteuse, un poil de maquillage pour faire briller ses yeux verts. A l’assaut…
 

Le Dragon-secrétaire, Mâ’me Marty, la soixantaine sonnée depuis on ne sait plus combien de temps, déjà secrétaire du papa Eusèbe Malfort depuis le début, lui a pris le dossier des mains et l’a porté au Patron, à Arthur Malfort, qu’elle connaît bien, donc, comme tout le monde au journal où il est partout sans être ailleurs que dans son bureau. Grand bureau où il reste parfois plusieurs jours de suite lorsque l’actualité s’énerve. Il passe en coup de vent en salle de rédac, distribue des reportages, apporte des dépêches, qui lui arrivent directement, ou en discute avec l’un ou l’autre.

Mais la courriériste n’est pas directement concernée, alors elle reste à son bureau à elle, dans son coin où il ne se passe rien, et elle planche quand les autres courent. Marre. Même le Petit Matois Subreptice est plus animé que son job. Même Moustache y vit des aventures plus palpitantes.
 

C’est lui, Arthur Malfort qu’on appelle OGM, Organisme Gros Module. Parce qu’à part le boulot, et le boulot c’est boulot d’abord, avec son mètre quatre vingt quinze et ses cent vingt kilos, il ne passe pas inaperçu ! Et sa réputation de vorace boulimique. Dans tous les domaines… A table comme… Enfin, il paraît. Jamais de harcèlement bien sûr. Mais jamais de refus ! Et pour appuyer une demande… Bien sûr, faut qu’elle soit valable, mais dans ce cas… Et Clémentine est sûre de la valeur de sa demande. Et de ses… arguments. Alors…

Alors malgré ses bottes et son gros pull à col roulé, malgré sa jupe de gros lainage feuille-morte et ses gros bas de laine, malgré ses trente deux ans sonnés (oui, elle a le même âge que Béatrace) et son mètre soixante sept pieds nus qu’avec les talons elle serait presque trop grande pour son Boulet qui plafonne à un mètre soixante huit, elle a un peu la pétoche, Clémentine.
Courage, ma grande !
 

Le Dragon-secrétaire, Mâ’me Marty, lui a dit de repasser dans une demi-heure, et elle est retournée à son bureau finir une réponse à une « fleur fanée avant d’être coupée » à qui elle a eu envie de conseiller la Mort aux Rats ou de se coucher sur les rails puisqu’elle est infoutue de se coucher ailleurs. Et elle s’est presque rongé les ongles, qu’elle porte longs, ce qui ne lui est pas arrivé depuis sa première communion. C’est la deuxième fois en deux pages.

Ce qui l’agace le plus c’est l’indifférence des autres qui vaquent avec la même agitation que d’habitude à leurs enquêtes, recherches, rédactions, lectures de dépêches, discussions, interjections, plaisanteries, engueulades, sans savoir que le démon de la trahison l’a envahie et qu’elle s’apprête soit à triompher dans l’opprobre, soit à démissionner de honte. Juste ses plus proches qui l’ont charriée, en passant, sur son élégance inhabituelle. Et encore, les bœufs, ils ne l’ont jamais vue en grande tenue. Canon qu’ils l’auraient trouvée, comme le Boulet ! Remords… Elle l’appelait alors son Boulet de Canon ! Remords… Honte… Et merde !

  Grand sourire devant le Dragon. Toujours séduire le Dragon. Qui décroche le téléphone intérieur. Deux mots, un doigt crochu lui montre la porte surmontée d’un feu rouge qui vient de passer au vert ! Ce qu’on a pu épiloguer sur le feu rouge du patron ! Et puis c’est passé dans les mœurs et plus personne n’y prête attention. Même le Dragon n’oserait passer outre, c’est dire !
 

Le bureau du patron, qu’elle n’a connu qu’à l’occasion de son embauche, est très vaste et assez nu, sobre. En fait il n’a pas beaucoup changé depuis dix ans qu’Arthur a pris les rênes. Sauf l’informatique, bien sûr. Et encore, on n’en voit qu’un écran et un clavier. Le bureau est le seul meuble d’importance, avec une petite table pour un ordinateur dans un coin, et des chaises. Quelques tableaux aux murs.

Arthur est assis dans un haut fauteuil de cuir derrière son bureau couvert de papiers, mais sans désordre ni fouillis (c’est pas comme celui du Boulet) où il a ouvert le dossier des Écolocroques dans lequel il reste plongé. Il le referme pour accueillir Clémentine d’un sourire et lui désigner le siège en face du bureau :
- Très intéressant… Très intéressant… Du vrai journalisme d’investigation ça !

Clémentine en a une petite bouffée de vapeur et se fend d’un large sourire. Son honnêteté la pousse quand même à devoir reconnaître qu’elle n’a pas trouvé tout ça toute seule et que Victor Bourriqué…
- Je m’en doutais un peu, sourit Arthur, je connais bien sûr vos… relations (elles sont de notoriété publique particulièrement dans le petit milieu de la profession), et je m’étonne de voir que vous m’apportez ces informations alors que votre ami pourrait en faire directement usage ? Bien sûr, cela pourrait être exploité par nos soins avec une plus grande audience, mais…
Clémentine se sent cousue toute vive dans la peau d’une traîtresse immonde et visqueuse et se force à redresser la tête pour le regarder dans les yeux :
- C’est que… j’en ai assez des Cœurs Fondus et que…
- Et que vous souhaiteriez vous voir charger de ce dossier, enchaîne-t-il… Sans que pour autant je puisse, avec votre ami sur le sujet, être sûr d’en conserver l’exclusivité ! Arthur s’est renversé contre le dossier de son fauteuil et semble encore gagner dix centimètres… Mon dieu qu’il est grand ! Ses légendaires bretelles à fleurs sur sa chemise de flanelle à carreaux au col ouvert lui donnent un air de confort personnel impressionnant qui déstabilise encore Clémentine déjà éperdue de culpabilité. Il hésite manifestement :
- Vous réussissez bien comme courriériste, non ? Ah oui, vous rêvez d’aventures… Il a un sourire vorace et pose ses grandes pattes à plat sur le dossier des Écolocroques. Et vous pensez qu’avec ça… Il la regarde en face. Visage large, cheveux gris fer malgré sa quarantaine, coupés court, l’œil clair, bleu gris, il la regarde en face… Vous comprenez mes hésitations, je n’ai pas la réputation de « piquer » un scoop à un collègue, même si… Son regard est perçant, son sourire vorace… Même si…
 

Le cœur au bord des lèvres, Clémentine se sent incapable d’argumenter, de convaincre. Elle se lève et sans le quitter des yeux, d’un seul geste, à la Bardot, elle remonte sa jupe haut, haut, haut, tandis qu’une brume d’inconscience semble éteindre sa pensée.
Le silence dure mais elle garde sa pose offerte… Il hoche lentement la tête en la contemplant, l’œil brillant au joli spectacle. Il se lève à son tour et contourne son bureau. Elle relâche enfin sa jupe qui retombe avec un froissement lourd. Il la domine de la tête et des épaules. Pétrifiée par sa propre audace, elle n’ose un geste. Et surtout pas le regarder en face. Il la contourne et l’attire par le poignet vers une porte capitonnée qu’elle n’avait pas remarquée. Elle suit en somnambule.

C’est une petite pièce de repos meublée d’un gros divan de cuir noir sans dossier. C’est là qu’il s’étend pour prendre quelques heures de sommeil lorsqu’il reste plusieurs jours au journal. Sa large main pousse Clémentine au creux des reins. Pas un mot. 

  Bon. Nous, on restera dehors, après tout, c’est leur affaire. D’ailleurs le feu est repassé au rouge. Mais en attendant, et ça va bien durer une plombe, on n’échappera pas aux cris, aux cris de : surprise, protestation, angoisse, protestation (bis, mais impuissante), défense, refus, révolte, imploration, douleur, douleur (plus aiguë), supplication, résignation, acceptation, approbation, approbation (lyrique), louange, plaisir, jouissance, épuisement, demande, supplication, exigence, jouissance, épuisement, demande, supplication, exigence, jouissance, épuisement, demande, supplication, exigence, jouissance, etc… par ailleurs, aigus, révoltés, suppliants, satisfaits, exaltés, enthousiastes, résignés, gourmands, trémulants, murmurés, voraces, étranglés, goulus, rieurs, affolés, glougloutants, dégoûtants, obscènes, rieurs, fondants, ruisselants, amusés, chatouillés, heurtés, scandés, saccadés, rauques, ravagés, surpris, déjantés, minaudants, miaulants, rugissants, clapotants, épuisés, effondrés, désespérés, vagissants, grasseyants, curieux, intrigués, désabusés, exigeants, appliqués, sérieux, rigolos (dans le désordre). Sans oublier les crissements, frôlements, grincements, grognements, halètements, hurlements, râles, soupirs, succions, souffles, hoquets, glissements, chocs, bruits de chutes, d’effondrements, de claquements entrecoupés de ahanements, frottements, couinements, sifflements, hululements, glapissements, craquements, chuintements, clapotements, et même de rires essoufflés voire de sanglots contenus (ou non) pour faire bonne mesure. Bref. Après tout ce temps et le calme semblant être revenu, nous risquons un oeil par le coin de la porte pour découvrir Clémentine, épuisée, effondrée, moulue, allongée à plat ventre sur la banquette qu’elle encadre des bras et des jambes dans une tenue d’abandon fort retroussée, près de laquelle Arthur, debout et rajusté, très correct et souriant lui tend un verre : Jus de fruit ? Whisky ? Vous êtes adorable…
 

Elle a redressé la tête et est parvenue à sourire malgré cette impression d’avoir été étreinte par un ours qui l’aurait prise comme délicieux punching-ball, ou d’être passée sous un autobus, un train, un régiment sénégalais après six mois de campagne dans le désert, un rouleau compresseur, un tsunami, voire d’avoir servi d’aire de décollage à la fusée interplanétaire du Professeur Tournesol, quelque part dans les Zmyhlpathes de Syldardurie. Elle a réussi à se redresser, à tendre une main tremblante pour saisir un verre de whisky  presque plein, et le vider d’un trait. Elle a alors tenté de baisser son pull va savoir pourquoi remonté en boule sous son menton et éclaté de rire lorsque son geste a entraîné une moue déçue, s’est relevée… Il lui a désigné un cabinet de toilette dans un coin derrière un paravent et est retourné dans son bureau.
 

Encore très endolorie, mais rafraîchie et l’esprit en friche, elle revient dans le bureau.
- C’est la première fois que je bois un whisky avant dix heures !

Ils éclatent de rire, et malgré elle, soulagée de cette détente, elle parvient, le rouge aux joues et au front, à supporter son regard.
- Vous êtes vraiment délicieuse et votre ami le Boulet a beaucoup de chance. Je mettrai cet… incident sur le compte d’une… remarquable parenthèse.
Son sourire se fait plus gourmand :
- J’espère que vous ne lierez pas ma décision à ce tendre épisode (elle pense par devers elle qu’ils ne doivent pas avoir la même notion de la tendresse, même si elle en reste émue autant que moulue), mais voilà ce que nous pourrons faire. Je vais vous détacher sur l’affaire (youpee) mais… (mais ?) mais à la condition d’y associer votre ami et son journal (aïe… complications). Il a du talent (merci, je savais) et j’ai des moyens qu’il n’a pas (ouhlala, ça, j’ai remarqué !). Et vous êtes une parfaite intermédiaire pour le lui faire admettre malgré son caractère de cochon. Alors qu’en pensez-vous ? Et, entre nous, appelez-moi Arthur…
 

Elle, si bavarde n’a pas dû, sauf bredouillis, cris et soupirs, proférer plus de dix phrases depuis une heure (que d’ailleurs elle en a mal aux mâchoires, mais que ça vient peut-être aussi de), commençant juste à réaliser que non seulement elle a somptueusement trompé Victor après lui avoir piqué son travail, mais qu’elle va devoir servir d’intermédiaire entre lui et… Arthur ! Et que connaissant le Boulet il ne servira à rien d’essayer de lui servir des salades sur ce qui s’est réellement passé. Pffff… Ma fille tu t’es mise dans un fameux pétrin (à propos de pétrin, pétrie, bonne pâte elle en est encore toute levée…)…
- Allons, je comprends votre hésitation, et vos craintes, peut-être. Tenez, si vous le voulez, on oublie tout et on en reste là…
Elle se mord les lèvres et fait non de la tête sans pouvoir retenir un regard en dessous. Grand rire, il se redresse, contourne le bureau la relève de son siège avant de la plier sur la table, troussée vivement et en hussard hop la sabre sans plus de manières. Ça la débloque du coup et lorsqu’il la relâche sans être allé au bout de l’affaire, juste la faire couiner un peu, ce n’était qu’un amical coup de l’étrier, et qu’ils se sont rajustés avec des rires de connivence allumée, elle lui fait une bise sur la joue, ramasse son dossier sur le bureau et se recule, redevenue légère et mutine :
- Arthur, je crois que je vais adorer travailler avec vous et pour vous. Et que les Écolocroques n’ont qu’à bien se tenir !
 

Elle est sortie sans repasser par la salle de rédac, peur que les autres remarquent son teint enflammé, déjà que le Dragon a levé un sourcil. A-t-elle entendu ? Peu probable. Les portes sont capitonnées et les murs du vieil immeuble sont épais (mais c’est vrai qu’elle a dû crier fort)… Bah, tant pis, le Dragon ne dira rien : le Dragon ne parle à personne au journal. Qu’avec ce vieux célibataire d’Arthur (ça y est elle a pris le pli) et il ne doit pas en être à son… coup d’essai ! Jalouse ? Rire intérieur. Mais elle a retrouvé sa légèreté. C’est vrai qu’elle avait envie de tâter du Gros Module depuis un moment. Bon. C’est fait. Elle n’en sera que plus libre : toujours céder à la tentation avant qu’elle ne devienne obsession. Ce ne sera pas la première fois… C’est ainsi que s’absolvent les jeunes filles pense-t-elle avec un rire intérieur. Mais quelle brute ! Il m’a défoncée… se dit-elle.
Avec quelque nostalgie…
Déjà.
 

Saint Tignous sur Nivette est une ville moyenne et elle est vite rentrée d’un coup de sa petite Panda. Avec la surprise de trouver la porte ouverte. Elle se débarrasse de son manteau et trouve Victor assis songeur derrière son bureau.
- Tiens, tu es rentré ?
- Oui, et je remarque que tu es rentrée aussi. Fini, le courrier de la journée ?
C’est vrai qu’elle a tout laissé en plan. Aïe.
- Tu peux m’expliquer ? Il agite le dossier des Écolocroques qu’elle a déposé sur le bureau. C’était censé se trouver dans mon tiroir, au Matois.
- Oui, justement, je voulais t’en parler… Tu m’avais raconté et j’ai voulu voir… Tu n’étais pas là et…
Il agite la tête et repose le dossier… Elle sent bien que son histoire ne tient pas debout et s’enferre en expliquant que c’était peut-être dangereux et qu’elle voulait savoir pour se rassurer et que à deux ils pourraient peut-être… La moustache frissonne en contrepoint des sourcils qui se redressent… Aïe, aïe, aïe… C’est vrai qu’elle avait lu mais qu’elle n’avait pas tout compris et que, s’il pouvait lui expliquer peut-être qu’elle serait moins inquiète pour lui et que…
 

Il pose les talons sur le bureau, renversé sur sa chaise.
- Tu as des couleurs, c’est parce que l’air est vif ?
C’est vrai qu’en cinq ans il a appris à la connaître !
- Viens ici…
Il l’attire vers lui.
- Pas de jeans aujourd’hui ?
C’est vrai aussi qu’en cinq ans ce n’est pas la première fois que… Sa main remonte sous la jupe. Elle tente de se dégager, mais s’il n’a pas le gabarit d’Arthur, ce n’est pas une mauviette. Il sait exactement ce qu’il cherche et comment ça fonctionne, et donc, il trouve. Et brusquement elle s’enflamme, et brusquement il l’enlace, et … Bon. Ça recommence, là, sur le tapis du bureau frénétiquement, lui de colère parce qu’il sent bien que, elle de remords et que c’est vrai que depuis cinq ans il la connaît dans les coins et qu’il sait où sont les petits ressorts qui vont l’ébouriffer pis que glousse à coq.
 

Alors, lorsqu’à midi ils émergent dans le lit parce que du tapis, à la carpette, au lit, ils ont parcouru tout l’appartement en dispersant des vêtements dans tous les coins dans la véritable bagarre qui les a au bout de compte ressoudés, lui, il a la moustache en vrille, elle, elle a la tignasse en bataille, et ils ont tout le reste en guimauve.
 

Et elle lui dit tout. Tout. Les Cœurs Fondus qu’y en a marre, les Écolocroques, Arthur (enfin, presque tout parce que ça avait quand même duré une heure et qu’elle synthétise). Et lui, il a rajouté presque tout ce qui manquait, et surtout la préméditation. Jusqu’au geste à la Bardot qu’il en a (presque) deviné parce qu’elle lui fait quelquefois le coup, c’est pour dire ! Et elle lui a transmis l’offre d’Arthur et sa proposition « d’oublier le coup de folie ».
- Et tu en as envie ?
- De ?
- D’oublier le « coup de folie » ?
- …
- Bon. C’est à toi de voir, après tout tu es grande… (elle lui caresse la joue) (il lui sourit tendrement) (elle l’embrasse) (il connaît bien ses « coups de folie » et il ne lui en veut pas, après tout, lui-même… Tant qu’ils restent ensemble pour l’essentiel, c’est-à-dire pour tout…)
- Alors, qu’est-ce qu’on fait, pour les Écolocroques ?
- Faut que je réfléchisse… mais c’est vrai qu’avec toi ce serait sympa…
Du coup elle l’enlace, submergée de tendresse et de reconnaissance à en oublier une certaine sourde douleur aux reins…
 

Et on remet ça !

 

LA BASE SECRETE D’AGOTCHILHO / P1C1E8

P1C1E8 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 8)
 
LA BASE
SECRÈTE D’AGOTCHILHO / P1C1E8

  C’est l’histoire dans laquelle nos Héros, fuyant leur hôte inquiétant, découvrent une base sous-marine secrète avant d’être capturés.

  Mardi 12 avril
17 heures
Agotchilho

 
Hier.

Joyeux de l’aventure, lui, ravi de progresser dans son enquête, elle en outre, ravie d’être sortie des Cœurs Fondus, ils avaient été surpris lorsque la porte noire s’était ouverte sur un souffle de cave Concierge, embrumé d’algues et de marée. Etait apparu un nabot assez déplaisant, très cascarot, comme avait dit Victor, avec ce front bas aux arcades sourcilières saillantes, cette bouche batracienne et ces yeux glauques surmontés de bourrelets, cette peau mousseuse et verruqueuse, pas nette, ce poil maigre et gras qui rappelait les sculptures du portail étrange, les visages de la bistrotière et de la femme furtive de la rue. Et vêtu comme ces marins croisés sur le port ou ce vieillard du bistrot avec la même casquette effondrée. Après tout, c’était peut-être le même…
Ils avaient été étonnés tout au plus.

  - On nous a dit qu’Hector Picoriau habitait ici, mais ce doit être une erreur…
L’homme avait ri silencieusement en exhibant une rangée de chicots malsains et rares, avait hoché la tête… Si, si, c’est ici Bichy, si, si… comme s’il se réjouissait des assonances ophidiennes de sa réponse. Son rire se développait en une sorte de gloussement de gorge noyée, tandis qu’il les regardait par-dessous, comme un garnement sournois qui prépare un mauvais coup.
- Entrez, vous allez le voir, Hector Picoriau, Bichy comme on l’appelle ici, ça veut dire « le malin », Bichy !!!
 
Ils avaient tout d’abord suivi une galerie taillée dans l’ardoise, éclairée à intervalles par de malingres loupiotes fixées au plafond sous des hublots grillagés, et escaladé un escalier de béton brut, pour ensuite emprunter un long couloir, de béton brut, lui aussi. Le côté droit de ce couloir était percé d’une série de grands vitrages par lesquels entrait la lumière de néons froids qui surplombaient des halls, que l’on voyait en regardant en contrebas, manifestement destinée à la réception et au traitement des produits du port. Ils y avaient découvert des files de chariots chargés de paniers grouillants de gros crabes noirs semblables à ceux que Clémentine avait vu décharger dans le port, et d’autres, emplis d’algues semblait-il. S’y activait toute une population d’ouvriers d’un aspect proche de celui de leur guide, qui leur montrait complaisamment, avec des glouglous dans la voix, que les pêcheurs apportaient ici des crabes, qui étaient mis en viviers, et des algues, placées dans de grands bassins de décantation, avant de passer en conserverie pour les premiers et d’être séchées pour les secondes.
  Clémentine restait en retrait pour éviter le contact du bonhomme, qui la regardait en biais. Des succions gourmandes aspiraient entre ses chicots la bave qui sourdait à ses commissures…
 
Victor, fidèle à son personnage de curieux appliqué, questionnait, admirait, souriait…
  Et, racontait le guide improvisé, les conserves étaient expédiées en containers, directement depuis le Grand Port, loin, mais il ne savait pas où parce que lui, c’était que le concierge et que lui il ne savait pas tout, forcément, slurp… Alors que la poudre d’algues était mélangée à de la farine et mise en sacs avant de partir à la boulangerie de Grand Port pour le Pain d’Algues. Mais on vendait aussi la farine ainsi préparée par bateaux, en vrac, et Hector, oui, Hector, on l’appelait Bichy ici, ça veut dire « le malin » en basque ! (rire gloussant) lui, il travaillait à la Boulangerie et il avait un bureau ici. Affrètement… On arrivait au bureau où il les conduisait, et là, on leur expliquerait…

  Ils avaient dû parcourir au moins deux cents mètres, en passant devant quatre ou cinq portes disposées sur la gauche du couloir Ils avaient longé trois ou quatre halls successifs. Et ils se disaient qu’il s’enfonçait bien profond dans la falaise, ce couloir, lorsqu’une porte métallique leur avait barré le passage.
  Cette porte. Le gnome avait cogné du doigt avant de l’ouvrir et de se glisser à l’intérieur en leur faisant signe d’attendre, d’un geste impérieux.
Ils s’étaient regardés, sans trop savoir, avec juste un doute dans le regard. Un haussement d’épaules de Victor, l’air de dire « que veux-tu qu’il nous arrive ? », avait dissipé cette inquiétude née de l’aspect malsain du concierge, et de la touffeur épaisse de l’air maintenant oppressant, saturé d’humidité et de l’odeur de la marée, chaud d’une chaleur de mine profonde. Inquiétude…
 
Et puis le concierge, puisque c’est ainsi qu’il s’était lui-même désigné, était revenu, leur avait fait signe d’entrer et il était ressorti en les laissant là et en refermant la porte derrière lui.

  Ce même bureau où ils reviennent maintenant, glacés d’une horreur qui ne les quittera plus de toute leur vie, ils y étaient entrés le sourire aux lèvres…
 
Là, il faisait frais et sec. On revenait dans un espace civilisé, confortable, voire cossu.
Tapis, tableaux aux murs tendus d’un tissu soyeux d’un vert profond, mobilier Empire aux bronzes dorés doucement luisants, lumière tendrement adoucie d’une lampe de bureau tamisée de parchemin armorié. Bibliothèque garnie de riches reliures patinées par le temps et par la caresse de mains attentives… Tapis d’Orient chaudement superposés jusqu’à couvrir toute la pièce… Cela sentait le cuir, la laine tiède, les tissus propres. Un luxe certain …

  Personne.
 
Le Boulet avait regardé de plus près certains des tableaux, hésitant à s’asseoir d’autorité, et Clémentine avait posé la main sur son épaule. Ils s’étaient souri devant un paysage d’Egypte qu’ils hésitaient à attribuer à Delacroix. Le tableau était petit, mais quand même… Et cette sanguine rehaussée de craie ?
- Watteau… avait prononcé derrière eux une voix rauque et froide. Il est aussi authentique que le Delacroix.
L’homme était grand, maigre, et frôlait une cinquantaine noueuse. Cheveux gris, il était confortablement vêtu d’un gros pull à col roulé et d’un pantalon du même bleu marine qui semblait être de rigueur ici. Son visage en lame de couteau restait figé et son regard noir et profond demeurait indéchiffrable. Debout au cœur de la falaise, il en avait le caractère impassible et impavide.

  - J’aime ce qui est beau, avait-il poursuivi en s’asseyant derrière un large bureau couvert de cuir vert tout en leur faisant signe de prendre place devant lui. Mais, trêve de mondanités, vous êtes des gens pressés et sérieux et… moi aussi. Ainsi, vous êtes à la recherche d’Hector Picoriau… (ils avaient hoché la tête de concert en bredouillant de vagues approbations) Vous le rencontrerez… Monsieur Victor Bourriqué et Mademoiselle Clémentine-Esméraldine Kaligourian… (il avait eu un fin sourire des lèvres, juste des lèvres, devant leur surprise d’être si bien connus). Je me suis renseigné, voyez-vous, lorsque j’ai appris l’intérêt que vous nous portiez… Vous rencontrerez Hector Picoriau. Et ensuite, je vous ferai une… offre. Nous dirons pour l’heure, une offre. Je crains toutefois que vous ne deviez attendre quelque temps avant cette rencontre qui ne pourra pas avoir lieu avant demain matin, pour une bête question de marée… D’ici là, vous serez mes hôtes. Le concierge, que vous avez pu rencontrer, vous conduira à votre appartement. Je…
- Pardonnez moi de vous interrompre aussi abruptement… (le Boulet prenait le mors aux dents, il n’allait pas se laisser mener par le bout du nez par un inconnu, aussi autoritaire fût-il), mais nous préférerions dans ce cas revenir plus tard et…
- Je crains que…
- A moins qu’Hélène Miravarre (Le Boulet avait haussé le ton en frémissant des moustaches)…
- Hélène est au Grand Port jusqu’à demain et…
- Nous reviendrons donc… (Le Boulet s’était levé, imité aussitôt par Clémentine)
- Monsieur Bourriqué, (le ton était devenu tranchant et sans réplique) je ne doute pas de l’importance de vos impératifs professionnels de journaliste, mais ici, c’est moi qui décide. Et je tiens absolument à ce que vous rencontriez Hector Picoriau (ils restaient debout). Et comme je vous l’ai dit, il ne sera visible que demain matin. Ensuite, vous verrez Hélène, et nous discuterons alors de ce qui vous préoccupe (il avait eu un léger sourire, flottant, d’ironie), y compris des Écolocroques (le mot, détaché, semblait surnager du discours comme une bulle, et dériver, sans réalité, à la surface des choses), des Écolocroques qui vous préoccupent tant !
- Viens Clémentine, nous partons.
L’homme avait gardé son sourire ironique et les avait laissés se diriger vers la porte, sortir, claquer cette porte derrière eux, non sans insolence, ainsi que l’avait pensé Victor par devers lui…
- Non mais tu te rends compte ! Pour un peu il nous aurait donné des ordres ce dictateur à la petite semaine !
 
Ils couraient presque dans le couloir-coursive, vers la sortie…
Le long couloir-coursive.
Ils avaient ainsi couru un moment, jusqu’à ce qu’ils distinguent devant eux, en haut de l’escalier qui marquait sa fin, deux hommes qui leur barraient la route, chacun armé d’un fusil d’assaut braqué négligemment dans leur direction.

  Clémentine avait poussé un cri et Victor avait ouvert la première porte qu’ils avaient rencontrée sur leur droite. Un couloir sombre s’enfonçait tout droit selon une pente assez forte… Ils s’étaient précipités. Il y avait juste une lueur au fond…
 
La pénombre les avait forcés à réduire la vitesse de leur course. Ils ne semblaient d’ailleurs pas être poursuivis. Et ils s’étaient résignés à marcher lorsque Clémentine s’était tordu la cheville sur une bosse du sol raboteux d’ardoise brute.
« On » semblait les laisser libres de leurs mouvements. Clémentine avait remarqué dans un souffle que c’est certainement parce qu’ « on » n’était pas assez nombreux pour les poursuivre. Et Victor avait douché son enthousiasme en observant qu’ « on » devait savoir que le lieu était sans issue.
- Le portable ! s’était écriée Clémentine et aussitôt dit aussitôt fait. Aussitôt déçus. Pas de réseau. L’épaisseur de la falaise au-dessus d’eux devait bloquer les communications…
  La galerie semblait interminable mais elle courait maintenant à l’horizontale. Bruit de leurs pas, de leur souffle… Lueurs rares de loupiotes grillagées au plafond. Toujours cette omniprésente odeur de marée. Et au bout, une porte étanche en acier. Lourde, mais pas verrouillée.
Et ça avait été leur première surprise.
 
Une grande lumière les avait éblouis au sortir de la lueur de cave dans laquelle ils progressaient depuis un bon moment. Une grande lumière qui les avait fait reculer. Et puis regarder…

  Un quai. Un quai ? Non, ils n’étaient pas sortis. Oui, c’était bien une caverne dans laquelle ils se trouvaient. Et les rochers bruts qui en constituaient les parois et la voûte montraient bien qu’elle avait été creusée de main d’homme. Mais ce qu’elle était vaste ! Le lieu semblait désert et ils avaient fini par sortir de l’ombre de leur couloir pour s’avancer prudemment, en rasant les parois d’ardoise noire…
Un quai. Devant eux. Très long, invraisemblable. Cent cinquante, deux cents mètres peut-être, large d’au moins vingt mètres et parcouru de rails en saillie sur le béton. Bordant un bassin d’eau noire encore plus large. Lumière violente de lampes puissantes suspendues à la voûte.

Et là, amarrée aux bittes en fonte du quai, une longue coque noire, arrondie, fuselée, close. Longue et dangereuse coque, armée d’un canon planté devant le kiosque caractéristique d’un sous-marin, silencieux dans l’eau de son bassin, si calme et si noire qu’elle en semblait prendre le luisant d’une huile épaisse sous les reflets mordorés des lampes et les éclats de mica qui brillaient ici et là entre les feuillets des parois et des voûtes d’ardoise humide de condensation.
 
Victor, au-delà de ses craintes, bouillonnait d’une curiosité enthousiaste :
- Tu te rends compte !! Non mais tu te rends compte !!! ne cessait-il de répéter à Clémentine qui en tremblait d’excitation.
- On tient le plus gros scoop du siècle ! On tient le plus gros scoop du siècle ! On tient le plus gros scoop du siècle ! lui avait-elle répondu, en boucle, fascinée au point de quitter l’ombre très relative de la paroi contre laquelle ils progressaient prudemment pour s’approcher de la passerelle du sous-marin et de lire sur la coque : U118.
- U118 avait-elle répété à Victor !!! C’est impossible ! C’est un U-Boote ! Un sous-marin allemand de la guerre ! On est dans une base secrète allemande !
- Mais si, c’est tout à fait possible !
Ils avaient sursauté au son de cette voix moqueuse.
- Douteriez-vous de vos sens ???
La porte par laquelle ils étaient arrivés s’était ouverte silencieusement derrière eux, et l’homme qui les avait reçus dans son bureau, tout à l’heure, était là, encadré des deux gardes armés qui leur avaient barré le passage.

  Un temps suffoqué, Victor s’était repris en saisissant le bras de Clémentine pour la tirer en arrière dans un réflexe de protection.
- Mais qu’est-ce qui se passe ici ? avait-il agressivement demandé.
Un rictus figé sur ses lèvres minces, son interlocuteur s’était immobilisé à deux pas devant lui tandis que les canons des fusils se redressaient légèrement :
- Demain, mon cher, demain ! Vous saurez tout ce que vous voulez savoir lorsque vous aurez rencontré « notre » ami Hector Picoriau. En attendant, mes… collaborateurs (il désignait les deux gardes armés avec son petit sourire froid) vont vous conduire à vos appartements. Vous me pardonnerez, mais j’ai quelques détails à régler avec le commandant de ce vaisseau.
- Mais vous n’avez pas le droit ! s’était insurgée Clémentine que Victor retenait, la sachant parfaitement capable de braver les armes braquées. Et il ne doutait pas une seconde de la détermination de ceux qui les tenaient.
- Allons ma chère, restons sérieux. Vous croyez-vous en position de refuser mon invitation ?
 
Sur cette menace, appuyée d’un léger mouvement du canon des fusils des gardes, il les avait salués d’une inclinaison de tête et s’était engagé sur la passerelle d’accès au sous-marin. Les deux hommes armés les avaient encadrés, l’un devant, l’autre derrière, pour les guider vers l’extrémité opposée du bassin, bordé d’un côté par le quai,  et fermé par les rochers plongeant verticalement de la voûte des trois autres, à ce qu’on pouvait deviner de l’espace sombre qui formait le fond de la caverne. Le sous-marin accédait manifestement aux lieux par en dessous, avait pensé Victor qui sentait le bras de Clémentine trembler de colère et de peur dans sa main tandis que le canon du fusil s’enfonçait dans son dos pour l’inciter à marcher droit. 

  Leurs pas restaient silencieux, chuintement des semelles de leurs mocassins et des bottes des gardes sur le béton humide. Oppression de la tiédeur humide du lieu, malgré son volume. Oppression de la menace lourde omniprésente. Va falloir sortir d’ici…
Et ça, c’était moins évident.
 
A l’extrémité du bassin, dans ce fond obscur qu’ils distinguaient mal depuis l’entrée, la voûte de la caverne s’abaissait et les parois se rapprochaient en un tunnel plus étroit, quoique de dimensions encore respectables, où couraient des rails qui rendaient la marche difficile.
Ils avaient obliqué, à l’injonction silencieuse de leurs gardes, dans un couloir plus réduit encore qui s’était achevé pour eux devant une série de portes métalliques qui figuraient assez bien des portes de prison.
Qui étaient des portes de prison.
Et on les avait séparés.
Chacun dans sa cellule, même pas mitoyennes. 

  Les pièces minuscules étaient silencieuses, étouffées. Leurs portes étaient pleines et capitonnées de l’intérieur, les murs de béton étaient blanchis à la chaux. Dans chacune, on avait placé une couverture pliée et un oreiller style SNCF sur l’étroite couchette. Coin toilette, coin douche, table et siège scellés au sol. Rien de mobile ni de libre qui puisse leur permettre de seulement envisager quelque tentative que ce soit. Malgré leur rage mêlée de stupéfaction.
 
Comme tous les prisonniers du monde sans doute, ils avaient tempêté en vain, essayé d’ouvrir, d’appeler… Et puis, chacun de leur côté, ils avaient réfléchi, accablés, entre colère et frustration, assis sur le bord de la couchette dure. La porte s’était ouverte après un long moment et les mêmes gardes muets qui les avaient amenés là leur avaient apporté à chacun un plateau repas doté d’une cuiller en plastique, mais sans couteau ni fourchette, et ils avaient mangé sans appétit ce plat de crabe accompagné de pommes de terre et de ce qu’ils avaient estimé être du pain d’algues, verdâtre, au goût un peu iodé, avec la même réflexion chacun de leur côté, qu’il valait sans doute mieux prendre des forces. 

  La lampe du plafond, cachée derrière son treillis métallique avait baissé d’intensité sans s’éteindre. Et chacun de leur côté, moroses, traversés de réflexions décousues, rageuses et sinistres, ils avaient tant bien que mal tenté de dormir…
 
L’eau noire, épaisse, huileuse…
Le ménisque qui se forme au contact de la ligne dure et fuselée de la coque se creuse lorsqu’elle s’enfonce et se brise par à-coups avant de se reformer un peu plus haut contre l’acier noirci.
Qui s’enfonce…
S’engloutit dans l’eau noire sans que les reflets blancs des lampes de la voûte se brisent sous le moindre clapot aussi menu soit-il. S’engloutit lentement en tirant sur les aussières restées fixées aux lourdes bittes de fonte du quai.
S’engloutit…
L’eau noire avance sur le pont et le couvre petit à petit comme un voile lisse et luisant. Silencieux.
S’engloutit…
Les quatre aussières tirent sur les bittes de fonte qui s’inclinent, attirant le quai.
Le quai fléchit sous les pieds de Clémentine, que Victor, debout et impuissant, regarde glisser peu à peu sur le béton, qui cède maintenant comme un bloc de caoutchouc, de plus en plus incliné vers l’eau épaisse, sourde, comme une peau luisante et opaque, qu’il voit glisser sans qu’elle puisse se retenir, sans qu’il puisse atteindre de ses doigts tendus les doigts qu’elle lui tend, tout près, mais hors de toute portée, à cause de cette paralysie qui le fige là, debout, à contempler le lent affaissement qui entraîne Clémentine en arrière…
L’eau qui monte à ses chevilles, l’eau qui monte à sa taille, l’eau qui monte à sa bouche ouverte sur un cri silencieux, l’eau qui monte…
Qui couvre presque le kiosque d’acier noir de l’U118…
Clémentine qui glisse, la main tendue vers lui, de l’eau jusqu’à la taille, l’eau qui emplit sa bouche silencieuse, qui noie ses yeux fous, l’eau sur laquelle flottent ses cheveux roux, ses merveilleux cheveux roux…
Et sa main tendue qui émerge seule… 

  Il s’était éveillé brusquement trempé d’une sueur malade… S’était redressé. La porte s’était ouverte et l’un des gardes d’hier, l’arme braquée, l’avait regardé narquois, lui avait fait signe, du canon de son arme, de se lever et de se tourner avant de lui menotter les poignets derrière le dos.
Puis le garde était ressorti et avait refermé la porte, le laissant là planté, encore tout moite de son cauchemar.
 
Victor, dérouté, s’était assis sur le bord de sa couchette.
Très peu de temps plus tard, la porte s’était ouverte de nouveau et le garde, sans entrer, lui avait fait signe de le suivre. Dans le couloir l’attendait Clémentine, les poignets entravés comme les siens, auprès d’un autre garde armé.

  Leur regard avait été intense, mais l’œil goguenard des gardes les avait dissuadés de parler et ils s’étaient trouvés ainsi poussés en avant jusqu’à cette petite salle où Victor le premier avait été assis puis attaché, poignets et chevilles, aux pieds d’un curieux tabouret métallique. Le même sort avait été réservé à Clémentine, et on leur ait imposé un ignoble bâillon, quoique par dignité ils n’aient rien dit devant ces sbires, avant que le Vieux Borgne ait fait son entrée…

  Et il leur avait « présenté » Hector Picoriau, dit « Bichy »…