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DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

P3C1E19 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 19)

  N°164 / ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

 
C’est l’histoire où Ôoumloc, le Crabe géant, tue l’Amazone qui se trouve soumise à son jugement et emporte Arthur dans ses abîmes.
 
Vendredi 10 juin
15 heures 30
Agotchilho

  Amaïa a repris la longue pierre sombre et polie sur son siège et revient vers le Crabe.

 
Tous ses gestes sont lents, fluides, prudents, discrets… 

  Agenouillée près de la pince droite, elle en frotte l’intérieur, comme pour repasser le fil clair d’une faux, tout en parlant d’une voix sourde, et le silence est tel que l’on entend bruisser les mandibules que le monstre maintient au ras de l’eau…
 

Elle frotte à petits coups, du dehors au-dedans, un grincement audible qui rythme ses paroles…

  - Amaïa lui raconte, explique Nouye à l’oreille de Rébéquée, lui parle d’une femme, « celle qui a tué qui Tu as épargné » ((P2C3E8) et (P2C3E9)), « qui se cache dans la mer » et « qui sort pour tuer ceux qui savent Ton nom », lui dit qu’elle va lui amener pour qu’Il la juge, mais qu’en même temps…

 
Amaïa change de pince et continue à dialoguer avec le bruissement des mandibules :
- … en même temps, elle va lui montrer un homme, un Goumyôs, « qui L’a déjà servi en luttant contre ceux qui ont brisé la force du Courant de la mer où Il nageait naguère (P1C3E23) et (P1C3E27) ». Celui-là, ce Goumyôs, « cherche à le rétablir, ce Courant de la mer », mais « ses ennemis ont brisé sa mémoire, détournant le savoir qu’ils ont volé aux Goums, comme ils avaient rompu le courant bénéfique qui réchauffait le monde ». Elle va le faire venir, et elle demande l’aide « d’Ôoumloc qui sait soigner le Temps ».
  Elle garde à la main la longue pierre polie, s’approche, lentement, de la face bruissante, tend la main vers les yeux immobiles…
 
Le silence est total, les mandibules du Crabe ont cessé leur éternel frisson…

  Amaïa, de sa pierre, frotte très doucement l’œil dressé sur sa tige, qui semble la fixer, l’essuie de la main, en caresse des doigts la surface luisante, et lentement, très lentement, recule, recule vers son trône, où elle se rassied tout en croisant les bras.

 
Le bruit des mandibules a repris, un souffle continu qui sortirait du Crabe en sifflements tranchants…

  Amaïa fait un signe.
 

Deux Boules, encadrant Arthur, s’avancent, ronds et lourds. 

  Épuisé, il vacille entre eux, les bras en croix sur leurs épaules, le regard dans le vide, perdu au fond d’un songe lointain…

 
Ils le mènent tout droit entre les pinces larges, face à la face dure, juste devant les yeux qui bougent sur leur tige. 

  Ils s’écartent, et partent à reculons, lentement, prudemment, loin de la menace des pinces, laissant Arthur balancer, les jambes fléchissantes, vaciller, se reprendre…
 
Béatrace regarde, les yeux écarquillés, les mains moites plaquées sur la pierre du siège, tendue…

  Amaïa la retient, une main sur la sienne, sans un mot…

 
Tijules, dérangé, grogne un peu et revient se lover au creux de ses genoux, dérangé dans son somme par le frisson d’angoisse qu’il a senti passer sous la peau de sa mère.

  Béatrace se fige…
 

Arthur reste debout. Il tourne lentement sur lui-même, tourne le dos au Crabe, fait face à Amaïa, et ses lèvres bafouillent des mots incohérents…

  De derrière le trône arrive alors, grotesque sous la perruque blonde et la tunique blanche qu’elle a prises à Hélène, une gardienne goum que suit docilement l’Amazone, perdue dans son rêve. 

 
Et puis la gardienne silencieuse se place en retrait, près du trône…

  Ravie, heureuse, l’Amazone s’incline dans la direction de celle qui l’a conduite et reste là, entre Arthur et Amaïa.
 
Puis elle scande, d’une voix légère[1] :

  - Je te chante,

L’Élue à la flèche d’argent, tumultueuse, vierge vénérable, farouche, qui transperce les hommes, qui se réjouit de ses flèches,

Toi, la sœur de l’Élu,

L’Élu à la harpe d’or pur, qui, par les montagnes boisées et les sommets battus des vents, se charme par la chasse, et tend son arc en or, lançant des traits mortels.

Les cimes des hautes montagnes tremblent et la forêt sombre résonne de la clameur des bêtes fauves, et la terre frémit, et la mer poissonneuse qu’Il parcourt : Il domine jusque dans ses abîmes, ses flux sombres qu’Il mate,

Tandis que toi, Ô l’Élue au cœur ferme, allant de tous côtés,

Détruis les Inférieurs.

 
Les flûtes funéraires, tous bas, très doucement, dans l’ombre de la salle…

  Derrière elle Arthur grogne, les yeux fermés, tend les mains :
- Tous, distingue-t-on dans son grommellement, tous… Les Goums et les Malfort, les hommes et les femmes, tous, tous… Il faut les tuer tous…
 

L’Amazone reprend, extatique :

- Tu l’as dit, Tu l’as fait, Élue au cœur de pierre, aux seins de diamant, aux hanches d’améthyste, au ventre d’émeraude et aux jambes d’ivoire,

Toi, au sexe de rubis, Toi, « la vierge qui se réjouit de ses flèches[2] 
»…

  Elle salue profondément et déclame :

On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 

Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,

Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel, 

Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs. 

Elles seront réduites en dés d’os et de chair.

Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.

Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide.

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les âmes inférieures seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume.

Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur.

Puis elles dormiront.
 
Les flûtes jouent plus fort…
 

Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, pellagreux,


Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs.


Elles seront réduites en dés d’os et de chair.


Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.


Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude.
 

C’est

la Voie de demain.
 

Les flûtes tonitruent, luttent pour étouffer la voix de l’Amazone…
 

Les pulpes obtenues, mêlées et gonflées d’air, mousse tiède des êtres qui les ont générées, parcourront tout l’espace du Tube de Chaleur qui en fera

la Chair des Divines Saucisses.
 

Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée.
Et c’est là le Mystère.
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète.
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Époux et celui de l’Épouse.
 

Les flûtes se taisent, et la voix claire de l’Amazone retentit dans le silence…

Ainsi sera le Monde lorsque commencera pour nous la Grande Chasse… 

  Et pendant tout ce temps, Arthur oscille et tangue, envoyant vers les voûtes l’incohérent discours, décousu et aveugle, haletant de sanglots, de tout son désespoir, en se frottant la face de ses mains décharnées…

  Mais sa voix affaiblie ne peut être entendue, masquée par la fureur stridente des flûtes qui ont repris en force, dominées cependant des cris de l’Amazone qui clame son défi.
 
Arthur tombe à genoux, la face dans le sable.

  Amaïa se relève, le regard minéral, lance un cri guttural auquel répond celui des témoins de la salle.
 
Claquement clair des pierres qui ont gratté les dalles, frappées l’une sur l’autre. 

  Une fois.

 
Ôoumloc s’est redressé très haut sur ses huit pattes. Il saisit l’Amazone à hauteur de poitrine avec sa pince gauche, et la prend à la taille avec sa pince droite. La fille pousse un cri.

  Claquement de la pince : coupée en deux tronçons au-dessus du bassin, elle renverse la nuque, tandis qu’en gargouillis son hurlement expire.
 

Les flammes sont d’un coup plus vives dans les torchères.

  Pris dans la pince gauche, le torse est suspendu, serré sous les épaules, les bras emprisonnés. La pince droite ramasse sur le sol le bas du corps tranché, l’écarte, le sépare, étire les liens vagues que dessinent les tripes, dont le sable boit le sang.

 
Puis, le Crabe referme, comme en des bras complices, ses pinces ainsi ornées des deux bouts du cadavre qu’il semble recomposer, en enfermant Arthur au centre de son cercle…

  Amaïa est debout et reste silencieuse, Béatrace regarde avec des yeux immenses d’où coulent en abondance des larmes sans sanglots, les deux mains appuyées sur la tête de Tijules qu’elle protège ainsi, qu’elle protège…
 
- Il faut les tuer tous… bredouille, dans sa faiblesse, Arthur à genoux au creux des pinces ensanglantées qui portent comme trophées les restes de l’Amazone.

  Derrière lui, le Crabe a fléchi à demi ses huit pattes porteuses et rapproche ses pinces jusqu’à presque le toucher.

 
Les mandibules cessent leur bruissement, s’écartent, et de la bouche d’Ôoumloc, ouverte, toute noire au milieu de sa face immobile, sort une bulle épaisse, comme un petit ballon, qui gonfle, et puis une autre, et puis une autre encore.

  Le Crabe fait des bulles, il mousse son mucus, en chapelet brillant qui tombe sur le sol, s’accumule, en un tas, qui monte dans le dos d’Arthur, agenouillé toujours et délirant de haine, un chapelet brillant qui monte, déborde sur sa nuque, lui recouvre la face, emplit l’espace entier qui sépare les pinces d’une masse mousseuse, irisée, chatoyante, silencieuse, maintenant qu’elle a noyé la voix désespérée d’Arthur, pressé entre les pinces et la face du Crabe, pressé dans cette mousse, entre la face dure dont on ne peut plus voir que les deux yeux dressés tout au bout de leurs tiges, et les moitiés exsangues du corps de l’Amazone…
 
Les flûtes ont repris leur hymne funéraire…

  Le Crabe se soulève, très haut sur ses huit pattes, et recule, emportant avec lui les morceaux du cadavre, et Arthur, recouvert de sa mousse ; il recule dans l’eau, il s’enfonce, il part…

 
Il est parti…

  Le silence se fait…
 


[1] D’après l’Hymne homérique 26 à Artémis.

[2] Hymne homérique 07.

LA PRISE DE LA MAIRIE / P3C1E27

P3C1E27 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 27)

  N°172 / LA PRISE DE LA MAIRIE / P3C1E27

  C’est l’histoire où Varochaix, du Nari (parti National Régionaliste) (voir sa biographie succinte en suivant ce lien) profite de la vacance du Pouvoir pour s’en emparer. 

  Samedi 11 juin
9 heures
Garage Varochaix

 
Varochaix s’éveille, détendu, satisfait, léger, oui, léger… C’est toujours comme ça les lendemains de séance à la Nouvelle Réna, et en son temps, Arnaud Boufigue lui avait expliqué que c’était le propre (c’est le cas de le dire) des âmes pures. 

  Il baille largement, pète bruyamment et abondamment, agite le drap pour répartir dans la chambre ses flaveurs puissantes, et reste ainsi un temps, satisfait, heureux du bonheur simple et organique de se sentir bien dans sa peau, bien dans ses draps, bien dans son pieu, dans ses propriétés, dans ses œuvres… Bien, quoi.

  De son appartement, logé au-dessus du garage, il peut entendre, très étouffée, l’activité des quelques employés, qui, le samedi matin, travaillent hâtivement pour achever quelques réparations, préparer quelques véhicules, régler quelques moteurs… Terminer avant midi. On ne bosse pas l’après-midi.

 
La femme de ménage vient à dix heures (une Espagnole poil aux pattes intouchable mais efficace, discrète et de toute confiance). Elle travaille une heure ou deux et dégage le plancher, comme tous les matins de la semaine. Elle occupe un pavillon minuscule à l’entrée de la cour du garage, où elle vit avec son mari invalide et leurs deux enfants silencieux. Concierge, quoi. Et tellement heureuse d’être ainsi logée « gratuitement » qu’elle se ferait couper en rondelles pour « el Patronn’ ». Dévouée…

  A cette heure-là, Varochaix est descendu depuis un bon moment dans son bureau, juste dessous, et il prend quelques rendez-vous, ou bien il lit le journal, surtout le samedi.

 
Ce samedi là, il lit le journal, les pieds sur le bureau. 

  Bordel !!!

 
Et puis il repose le journal.

  Et puis il réfléchit…

 
Dix heures. 

  Il a réfléchi.

Il se lève, arpente une seconde le bureau et appelle :
- Hémi !!

La secrétaire translucide entre en serrant son bloc-notes sur la veste de son élégant tailleur fuchsia à boutonnage controversé (un bouton à droite et un à gauche. Un effet inventé par son amie Clara, dite Clarinette, des Créations Gigounette, qu’elle essaie pour le « roder » avant le défilé de demain soir à

la MJC, que sa calotine de copine écrit : «

J-C »). Ça tombe bien, la jupe est largement ouverte par-derrière, avec un effet de panty jaune vif et des mi-bas verts.

  Docile, elle s’accoude sur le bureau et prend la pose, croupe tendue.

  - Mais non, conne, prends mon répertoire et note d’appeler tous les adhérents disponibles du Parti. Rendez-vous dans un quart d’heure à la mairie.

 
Le Parti, et cela, Hémi le sait, c’est bien sûr le Nari. La liste se trouve dans le répertoire personnel de Varochaix, tiroir de droite de son bureau, auquel elle ne peut accéder qu’avec l’autorisation expresse du Patron. C’est le cas. 

  Elle se redresse. Ça craque un peu. Faut dire qu’elle a encore perdu deux kilos. Elle est descendue à 250 calories. Elle est contente : elle tend vers l’idéal. Elle a enfin mis sa photo en maillot sur son blog proana et elle reçoit des félicitations. Et on l’a rassurée : on lui a assuré que ce qu’elle « prend par là » n’apporte pas de calories en plus. Donc, elle peut travailler sans s’inquiéter. Un stress en moins. C’est bien : on dit que le stress fait grossir.

 
« Gardarem lou Mairie », déclare Varochaix à l’employée municipale qui se trouve à la réception. « Le Maire est mort, vive le Maire ! », ajoute-t-il pour expliquer à l’ignare le contenu implicite de sa déclamation liminaire. Encore une colonialiste planquée dans le système. Il va falloir un grand coup de balai de purification ethnique dans tout ça, dès que les choses seront calmées.

  Calmées, parce qu’ici, c’est un peu le soir après Waterloo, lorsque le petit caporal a capoté et que les chevaux démontés tournent en rond sur le champ couvert de morts sur qui tombe la nuit.

 
C’est tout à fait ça, se dit Varochaix : des bourrins qui hennissent en tournant en rond. Secrétaires de ceci, agents de cela, déboussolés, avec des phrases qui ressortent du brouhaha général, comme des étincelles sortiraient de la braise au vent de la déroute : « et il paraît que ceci », « et il paraît que cela », « tout nu », « avec le Conseiller en matière d’économie électorale », « vous auriez pu penser ça d’un homme aussi sérieux, vous ? », « de lui, sûrement pas, de sa femme, peut-être »… Et cetera.

  Et surtout, des guichets mal fermés qui battent au vent de la panique, et des portes qui claquent…

 
Un fayot a noué un crêpe noir à la poignée de la porte principale, on crie : « t’as trouvé le drapeau ? », et puis : « comment on fait pour le mettre en berne ? »…

  Varochaix a réuni les cinq affidés disponibles qui l’ont rejoint et les a disposés en fer de lance. Et il fonce dans la tempête, direction, le bureau du Maire.

 
Une petite secrétaire pâlichonne aux yeux bouffis de larmes tente de le retenir :
- Vous ne pouvez pas…

  Mais elle est écartée d’un revers de la main qui l’envoie se rasseoir sur son siège à roulettes, lequel, dépourvu de moyens de freinage, court sur son erre jusque dans la vitrine qui protège un drapeau broché d’or, témoin fameux d’une lointaine bataille gagnée on ne sait quand contre on ne sait qui par une confrérie dont le nom inconnu se perd dans ses plis glorieux, et une large et longue épée, certainement très lourde, quoique bouffée de rouille, et qui fut en usage pendant, dit-on, des siècles, à fin de justice décollatoire.

 
La chaise et son contenu secrétarial s’arrête là avec un léger bing, sans toutefois briser la glace, épaisse et verrouillée. Toutefois, le mouvement de pivot induit par la dissymétrie du choc précipite la petite secrétaire pâlichonne aux yeux bouffis de larmes les quatre fers en l’air, le coccyx sur la moquette bouclée de l’antichambre. 

  Elle couine parce qu’elle a mal.

 
Le fer de lance se consulte du regard, hésitant un instant entre l’ignorer, la passer par les armes (l’épée est là, incitatrice en diable) ou lui passer dessus (le champ se trouve libre, la pose, incitatrice), ainsi qu’il sied aux occupantes colonisatrices vaincues par les armées du peuple. 

  Varochaix remet de l’ordre dans leurs pensées en leur rappelant que la Nation ne saurait se comporter comme une bande sans feu ni lieu ni foi ni loi ni Dieu ni Diable ni maître ni ressources ni morale, enfin, comme une bande de soudards avinés débourrant un couvent de jeunes filles sans dessus ni dessous ni devant ni derrière. Comme un vulgaire Raspoutine !

  D’ailleurs, Dieu est avec Nous.

  Et puis on n’a rien bu.

 
P’tite saucisse ?

  On se fait une pyxide entre amis. Ça réconcilie tout le monde avec la pureté des grands vainqueurs. 

 
Vive le Béarn libre !

  La fille a filé sous son bureau, regrettant d’avoir mis sa mini bleue pour venir bosser. Et sa petite culotte rouge avec ses bas blancs. C’est vrai qu’avec le défunt maire (mon dieu… le défunt maire, quelle tristesse), elle ne risquait pas grand’chose. Juste une félicitation pour son patriotisme foncier. Mais là, elle a senti passer le vent de l’histoire et le souffle corrompu des hordes barbares remontées de la nuit des temps pour égorger nos filles et nos compagnes. Ça lui donne des frissons frisottants dans les frisous.

  Et puis, coach coachant son équipe avant l’épreuve et l’effort, Varochaix regroupe ses Hommes et leur souffle l’Ambition de la Victoire (en français, parce qu’ils n’ont pas tous dépassé les premières leçons de la Langue) :
  - Istrégoud ! Istrégoud ! s’exclame-t-il, lançant ainsi leur farouche cri de guerre, comme un défi au monde entier…
  - Istrégoud ! Istrégoud ! reprennent-ils en chœur, positivés à bloc…
 
- C’est notre chance ! J’étais le Numéro 3 de la cité et nous en souffrions tous, rabaissés par l’Etat français et sa domination humiliante, taillés et corvéés à merci par le monstre fiscalo-totalitaire qui nous brimait à quia jusqu’au fond de nos campagnes, traqués par ses hordes soldatesques et policières, niés par son école sournoise, dont les noirs hussards enrôlés sous la bannière de l’oppression linguistique arrachaient la langue de nos aïeux de la gorge de nos enfants innocents, pantelants, sanglotants, ruisselants…

  Un silence. L’émotion est palpable, On renifle virilement. Y cause bien, y’a pas.

 
Varochaix enchaîne, la main sur le cœur :
- Mais les Numéros 2 et le Numéro 1 de cet Etat dans l’Etat qu’est notre belle et antique ville se sont entre-tués, dans un spasme obscène où leur infamie se révèle à tous ! Le podium est libre ! Nous en occuperons, de plein droit, la plus haute marche. J’y monte, j’y suis, j’y règne !

  Et dans un geste large, il ouvre en grand la porte du bureau du Maire :
- Pas de vacance du Pouvoir. Nous veillons, nous gagnons !

IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ MORT / P3C1E30

P3C1E30 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 30)

 
N°175 / IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ  MORT / P3C1E30

 
C’est l’histoire où Arthur s’éveille. C’est aussi l’histoire où l’on commence à deviner où se trouve la base des Méchants, « en Harpie ». C’est enfin l’histoire où la fille de Clèm, Amaïa, naît, sur le trône de pierre.

  Lundi 13 juin
8 heures
Agotchilho

  Il s’éveille dans une eau chaude, épaisse, soyeuse, où la peau glisse sans efforts, coule sans clapots, dans une odeur d’herbe foulée et d’algues, un bruissement d’envol de papillons sous la fraîcheur d’un rideau de peupliers, l’été, dans des glissements onctueux de gomme arabique sous la pulpe des doigts… Dans une eau bucolique où il flotte, léger, une eau moelleuse où il somnole, une eau bruissante, à peine, où il sombre dans la paix…

 
Il entrouvre les yeux dans une pénombre de pierres rouges où vacillent des flammes d’or chaud, découvre la surface mordorée de cette eau qui le baigne, le porte, léger, tendrement complice de ses lassitudes qu’elle absorbe, dissout, efface, souffle léger et tiède à la surface de son esprit. 

  Peu à peu se dénouent les douleurs de ses muscles, les aigreurs de sa gorge, les crispations de ses angoisses…
 
Il entrouvre les yeux… 

  Une cuve de pierre où sourd cette eau si chaude qui le porte si bien, et qui, en débordant sans cesse, produit ce bruissement paisible et berceur… 

 
Il flotte entre deux eaux, la nuque reposée sur un coussin de mousse et les bras écartés sur des pierres du fond que l’on a disposées juste à la bonne hauteur…

  Il est bien…

 
Il sourit…

  Un mouvement, au bout de la cuve, l’eau en frémit à peine, on s’approche de lui, dans l’eau, tout doucement :
- Tu t’éveilles… Bonjour…

 
Béatrace sourit, le visage près du sien, se colle contre lui, se presse tendrement, se niche, se love, l’enserre, l’embrasse…

  - Bonjour Arthur revenu, mon homme grand et fort… Bonjour… Je suis heureuse…
 

Arthur referme les bras sur toute sa tendresse, porté par l’eau complice, il referme les yeux, de plaisir cette fois, se dresse légèrement (ces petits seins durcis sur sa poitrine creuse)… Du coup il se lève pour de bon, sans relâcher Béa, pousse un cocorico sonore et triomphant… et retombe en riant, parce que le fond glisse, en buvant une tasse de l’eau suave de sa baignoire…

  - Pfff… Toi, ici ? Et moi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? 

 
Il embrasse Béa qui émerge à son tour, la moustache en bataille, cherche à la soulever… et tombe de nouveau, de faiblesse, cette fois…

  - J’ai faim ! Explique-moi ! 

 
Il a fallu deux heures et quatre bols de soupe pour le sortir de l’eau bienfaisante du bain.

  Tijules est accouru en entendant les cris (il était dans la pièce voisine et pataugeait avec les autres enfants).

 
Amaïa, sobrement triomphante, est venue expliquer ce qui s’est passé. 

  Eusèbe, Clèm, Jeanne, tous, sauf Rébéquée, retenue au port, et Vic, resté au journal, tous sont accourus aux appels de Béatrace !
 
Arthur, corps (affaibli) et âme (vigoureuse), se trouve enfin réintégré tout entier au giron chaleureux de leurs forces regroupées.

  - Vic a prévenu Ravot, dit Clèm, qui s’essouffle vite (demain ou après-demain, lui a dit Amaïa, tu t’assiéras au siège où naissent les enfants !)…
- Ravot ? demande Arthur…
- Le commissaire. Tu l’as rencontré à Saint Tignous, mais Amaïa l’a admis « en bas ». Il est devenu un ami. Il va falloir que l’on t’explique ce qui s’est passé ici, et que toi aussi, tu nous racontes ce dont tu te souviens…
- Il ne faut pas trop le fatiguer, s’interpose Amaïa, il est encore très faible…
- Mais non, je…
- Mais si, tu ! insiste Béa en lui tendant un cinquième bol de soupe.
- Il est fort le bougre, grommelle Eusèbe ému.

Amaïa confirme :
- Il est indestructible, puisqu’il est déjà mort…


 
- Et avec tout ça, on en est où ?

  Arthur est revenu avec tout le monde au bureau N°1.
 
Complètement perdu, il essaie de comprendre, de renouer les fils… Lui, il en est encore à la mort de Daouj et à l’écorché de l’île Guamblin… Et à cette immense faiblesse…

  Alors on essaie de lui expliquer, de résumer les évènements, et surtout, de lui faire comprendre l’importance qu’a prise la Nouvelle Réna…

  Bien sûr, il perçoit immédiatement et en miroir, l’importance de tout ce qu’il a vécu, et de ce qu’il a retenu. Qu’il était censé oublier. Qu’il aurait oublié si… SI. 

  Il ne sait pas pourquoi, par quel miracle il n’a justement pas oublié.

 
Tout cela va lui revenir sans doute. Il faut qu’il sorte, qu’il parle, comprenne. 

  - Attention, objecte Rébéquée. Il ne faut pas sortir… Il y a encore au moins deux Amazones dans la nature, sinon trois. J’ai dû laisser partir le Mélanippé vendredi soir sans le fouiller. Et il navigue vite, d’après ce que j’ai pu relever… 

  On explique à Arthur que c’est le bateau sur lequel se sont embarqués Daniel Forpris et peut-être une Amazone, celle qui a tué la Vorme. 

  Encore des flèches marquées Hybris, comme celle qui a tué Daouj.
 
On lui explique qui était Edmonde de la Vorme Séchée, et ce que l’on sait des tenants et aboutissants de la chose, ce qui mène à Ted et Jo, et…

  Arthur interrompt les explications :
- Mais alors, le Mélanippé va en Harpie !
- En Harpie ?
- Oui, là d’où je viens, là où j’ai vu Pouacre, l’Élu et Boufigue. Et… quelqu’un d’autre aussi, qui m’a permis de me souvenir… Mais je ne sais plus…
- On doit aussi y trouver le laboratoire où ils produisent leurs saloperies, souvenez-vous des « matières précieuses » dont parlait Tomie avant d’être tuée, remarque Victor…
- Il est suivi par satellite, précise Rébéquée, et…
- … et par Ôoumloc, ajoute Amaïa qui veut assister à la renaissance d’Arthur et surveiller ses efforts pour, au besoin, les limiter.
- Il y a autre chose. Comme je le disais quelqu’un est intervenu pour que je me souvienne, mais, comme pour tout ce qui précède cette intervention, j’ai oublié… Je me souviens de ma capture dans l’avion que l’Élue a appelé la Flèche d’Argent, de mon arrivée en Omphalie… Oui, de tout cela, je me souviens…

 
Ravot, depuis son arrivée, est resté silencieux, assis dans un coin. Il faut dire que depuis trois jours, il n’est pas à la fête… Mais là, il réagit :
- Attendez, il n’y a pas que le Mélanippé. Vous vous souvenez sans doute des voitures qui ont disparu le soir du meurtre de Luis ? Une Rolls entre autres. Embarquées sur l’Hippolyte qui était propriété d’un armement russe : « Стрелка деньг. Stryélk Dyéng »… La Flèche d’Argent. Les voitures ont été débarquées en Mauritanie, à Nouakchott. Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux, paraît-il… On a soupçonné un trafic de voitures…

Rébéquée intervient :
- Et le Mélanippé se rend à Dakhla, au nord de Nouakchott, sur la côte du Sahara occidental… C’est dans le même secteur, non ?
- L’Hippolyte doit se trouver sur sa route de retour, en direction de Mourmansk, où il arrivera s’il réussit à passer les glaces, ajoute Ravot, pensif…
- D’où venait le Falcon qui m’a déposé à Biarritz ? demande Arthur…
- En principe de New York, mais c’est peu probable : ses réservoirs contenaient encore trop de carburant pour qu’il vienne de New York, d’après l’enquête de Lepif. Il n’avait pas dû parcourir plus de 3500 km. Il n’avait d’ailleurs nul besoin de s’arrêter à Biarritz pour faire le plein de carburant. Or l’équipage a présenté son arrêt comme une escale technique. En fait, il s’est posé pour « livrer » Arthur et les deux Amazones qui ont tué le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale. Autre chose : j’ai reçu confirmation ce matin de ce que la peau qui couvrait le cadavre du maire est bien celle de Luis et je dois revoir Amélie qui m’a annoncé d’autres découvertes…

  Un court silence…

  - Le cadavre du maire ? demande Arthur qui est resté en arrêt devant cette information…
- Il a été tué vendredi dernier, et le Conseiller en matière d’économie électorale aussi, mais lui, de deux flèches, explique brièvement Ravot, Cela fait partie des évènements importants de ces derniers jours… Pour en revenir à ce que je disais, il est possible que l’avion vienne de Harpie, reprend-il…
- Si le Mélanippé semble s’arrêter en pleine mer et si la signature satellite de quelques palettes reste marquée à l’endroit où il s’est arrêté après son départ, nous saurons exactement où est leur base principale, affirme Rébéquée.
 
- C’est vrai, approuve Arthur, un peu perdu dans cette avalanche d’informations, mais il n’en reste pas moins que le Hai II ne s’y trouve certainement plus et que nous ignorons où il est allé ! Or sa base de repli ne se trouve ni en Omphalie ni en Harpie… Et qu’en Harpie subsiste le mystère de ma mémoire. Si « on » ne l’avait pas préservée, et je ne sais ni qui a pu le faire, ni comment, le plan de Pouacre aurait fonctionné et… je préfère ne pas penser à ce qui se serait produit…

  Béa, assise près de lui penche la tête sur son épaule :
- Il ne s’est rien passé, tu es sauvé, et nous aussi…
- Grâce à Ôoumloc, murmure Amaïa. Mais aussi grâce aux forces qu’il a mises en œuvre et qui ont réussi à contrecarrer celles qu’avait détournées Pouacre. Peut-être pourrons-nous les réutiliser…
- Grâce à toi, à ton peuple, et à sa Mémoire, Amaïa, mais il se passe trop de choses en même temps, murmure Arthur en secouant la tête… La solution est là, quelque part… Mais quel bordel !!!
- Il faut que tu te reposes, intervient Amaïa. Que tu retournes au bain de guérison et que tu laisses les évènements reprendre leur place dans ton esprit. Béa va t’accompagner et…
- Ahhhh, gémit Clèm avec un regard de détresse… Je crois que…

 
Amaïa se lève et vient auprès d’elle, puis elle fait un signe et un instant plus tard, deux Boules se présentent à l’entrée du bureau, portant une civière :
- Je m’y attendais et j’ai demandé à ce que notre peuple t’accompagne. Viens, laisse-nous t’aider. Vous pouvez nous suivre, ajoute-t-elle à l’intention des autres, mais Arthur doit se reposer…

  C’est ainsi qu’est née Amaïa, fille de Clèm et de Victor, sa mère étant assise sur le trône de pierre aux côtés de Rébéquée et d’Amaïa la Grande, Mère des Goums, devant les Malfort qui forment sa famille et l’assemblée des Goums qui dansent d’un pied sur l’autre, tandis qu’un frémissement de l’eau de la mare laisse percevoir la présence du Grand Crabe à qui la Mère offrira le placenta de la délivrance, cependant que, plus loin, dans le bain de guérison, Béatrace réapprend à Arthur les gestes tendres de l’amour.
 

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.

 
D’abord, la Lanterne.

Victor a donné des indications à Mouchoir qui a rédigé le parfait petit article de convenance, publié samedi :


  Saint Tignous sur Nivette en deuil

  Nous apprenons la mort de deux des personnalités les plus importantes de notre cité : les corps de Monsieur Félicien Belcoucou, notre maire, et de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale, ont été retrouvés hier près de l’hôtel Marengro. Les circonstances dans lesquelles ces deux élus ont été assassinés, car il s’agit d’assassinats, n’ont pas encore été révélées par le Commissaire Ravot, qui dirige sur place l’enquête, sous l’autorité du juge Foutral, de Pau, à qui l’instruction a été confiée. Mais cette tragédie semble présenter des points communs avec celle que nous avons connue mercredi dernier, lorsque Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine « Lartigo » a été tuée d’une flèche tirée par un mystérieux archer, pendant une manifestation de membres de

la Nouvelle Réna dont les élus soutenaient l’action. 

  Suit une série de photos dont certaines, classiques, d’Hilarion-Jovial et du maire serrant des mains, et d’autres, plus récentes, extraites du film enregistré par Mouchoir au cours de la manifestation, en particulier, une photo montrant la Vorme juste avant qu’elle ne reçoive la « flèche fatale », la pudeur médiatique interdisant de la montrer épinglée comme un vulgaire caporal, et une autre montrant Hilarion-Jovial et le maire frappant à coups de manches à balai les cinq malheureux policiers isolés au milieu de la foule en furie (P3C1E3). Une autre photo montre le maire en train d’inaugurer la boutique toute neuve des Écolocroques, aux côtés d’une Finette radieuse. Finette… L’Élue !

  Suit un appel à témoins, agrémenté du signalement des Amazones (grandes, blondes aux yeux bleus, parfois vêtues d’une courte tunique leur laissant les bras nus), et des photos anthropométriques de Suceprout et Humevesne, qui sont signalés comme « disparus, évadés de l’hôpital où ils étaient détenus pour des faits qui pourraient être reliés à ce drame qui frappe tragiquement notre cité ».
Suit enfin un rappel des carrières privées et publiques des deux victimes, et des « condoléances aux familles éplorées, durement éprouvées par la perte cruelle de deux hommes d’exception, dont l’un au moins était père de famille et l’autre pourrait ou aurait pu l’être s’il ne s’était pas sacrifié au Bien Public avec une abnégation devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Etc… »

  Les autres journaux brodent là-dessus sans rien ajouter qu’une sauce plus ou moins faisandée.
 
Et Ravot récapitule sur un morceau de papier, pour sortir de la morosité où il se sent couler, comme souvent lorsqu’il reste impuissant devant des évènements qui se précipitent :

  1.    Six meurtres avérés en cinq semaines et les cinq derniers au cours des trois derniers jours, à savoir :
1.1.                   Luis, dans la nuit du 2 au 3 mai. Ecorché vif. Hybris.
1.2.                   Ted et Jo, enlevés le 7 juin et retrouvés carbonisés après avoir été poignardés au cœur. Coupables probables : Suceprout et Humevesne qui les ont enlevés chez Mado.
1.3.                   Edmonde de la Vorme Séchée tuée le 8 juin. Flèche. Hybris.
1.4.                   Découverte des corps d’Hilarion-Jovial (flèches, Hybris) et du maire (« énuqué » à la batte de base-ball et couvert de la peau de Luis !) le vendredi 10.

2.    Trois « enlèvements » ou disparitions :
2.1.                   Pélot, disparu depuis vendredi et qui n’est pas réapparu.
2.2.                   Humevesne et Suceprout, disparus de leur hôpital et plus que soupçonnés des meurtres de Ted et Jo.

  Si j’ajoute à « ces méfaits officiels », les assassinats « officieux » du gardien goum de Marinoval, sans parler des meurtres plus lointains de Daouj, le guide goum d’Arthur en Patagonie, de l’écorché de Guamblin, de la gardienne goum tuée à Agotchilho, de Tomie, l’Amazone capturée et tuée à son tour par Birke, sa « consoeur », elle-même coupée en deux par le Crabe !

C’est une hécatombe, en un peu plus d’un mois, et cela semble s’accélérer.

Sans compter les six flèches sanglantes de Guamblin, nous en sommes à 3 assassinats Hybris officiels et à 5 non déclarés puisque liés aux Goums d’une manière ou d’une autre. Se détachent du lot les assassinats de Ted et Jo et celui, étrange, du maire. 

 
Et puis les disparitions. A commencer par celle d’Arthur (toujours officiellement disparu), et puis celle de Gertrude Pilon, sans doute transformée en saucisses, mais sans preuve vraiment décisive (et qu’il faudrait alors comptabiliser dans les meurtres), et les disparitions d’Arnaud Boufigue et de Daniel Forpris, même si le problème est différent, et qu’il s’agit plutôt de cavales !
 
On est toujours sans nouvelles de Pélot. Le fait que ce soit une « grande blonde » qui soit venue le chercher ne laisse pas d’être inquiétant.

   Enfin, les « enlèvements » de Humevesne et Suceprout ressemblent plutôt à des évasions « assistées » très bien organisées, samedi, à l’hôpital.
 
A propos de Humevesne et Suceprout, il faut que je vérifie s’ils étaient bien présents à la manifestation, ce qui éclairerait leurs interventions sous un autre jour. Ils ne seraient plus les joyeux imbéciles, les Laurel et Hardy du crime, les porte-flingues de Messieurs les Hommes, sbires de macs cogneurs de putes dont ils ont la courte et peu reluisante réputation, mais… Mais quoi ???

 
Et Ravot trébuche dans une forêt de points d’interrogation où chaque pas en avant ajoute à l’ombre une ombre plus épaisse…

 
Et merde…

 
- Ça ne va pas, patron ?
 
Ravot relève le front qu’il avait, en un hugolien accablement, placé entre ses deux mains levées.