logo

L’ÉPOUSE / P3C1E6

P3C1E6 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 6)

  N°151 / L’ÉPOUSE / P3C1E6

 
C’est l’histoire où Arthur retrouve Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, devenue l’Épouse de l’Élu, qui, mystérieusement, semble vouloir l’aider.

 
Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

 
Ça recommence, se dit Arthur en sentant la terrible catatonie le saisir de nouveau, comme une onde de glace qui l’investirait d’une seule pulsation…

 
Il a bu le café que le marin-gardien-infirmier-serveur lui a apporté, comme il le fait tous les « matins ».

Il a obtenu que l’éclairage de l’infirmerie où il reste confiné soit modulé selon un rythme nycthéméral artificiel (nictaméral, comme dit Béatrace quand elle s’explique savant avec Amaïa au sujet de la vie souterraine), et c’est le matin. 

 
Mais la dose qu’on lui a fait prendre est sans doute moins forte qu’en Omphalie, puisqu’il a eu le temps de reposer sa tasse avant de se figer.

 
Le marin est ressorti en emportant le plateau du petit déjeuner intact, mis à part le café qu’Arthur a imprudemment avalé (mais il est vrai qu’à moins de mourir de faim et de soif, il est bien obligé de consommer ce qui lui est apporté). 

 
Le mataf devait savoir ce qui allait se passer. Celui-là, se dit Arthur, si je peux retrouver mes forces assez tôt, je te vais me le faire vilain. Il n’aura pas besoin de drogue pour se tenir tranquille quand j’en aurai fini avec lui. 

 
Tiens, c’est comme le Vladimir… Justement, il arrive, bien sûr… J’espère que ça ne va pas recommencer ! On ne sait jamais avec ces gugusses… Des fois qu’ils voudraient jouer encore et encore aux Amazones et à Bitenor… Connards…

 
- Mon cher Arthur, je sais que vous m’entendez et que vous comprenez ce que je vous dis. Il est concevable que vous soyez inquiet, après ce que l’Élue vous a infligé (ricanement). Je vous rassure : je n’ai aucune intention perverse à votre égard (éclat de rire) : Bitenor n’entre ni dans mes plans, ni dans mes ordres, si j’ose dire. Simplement, vous commencez à récupérer un peu de cette santé robuste qui pourrait vous rendre redoutable, et je tiens à ce que votre transfert en Harpie s’effectue sans incidents. Vous resterez donc sous Catatonine (c’est le nom de cette drogue que vous avez absorbée dans votre café) pendant les quelques heures nécessaires à votre arrivée et à votre installation là-bas. J’ignore quel sort vous a réservé l’Élu, mais je doute qu’il vous livre à ses Amazones : il aurait tendance à se les réserver, même après qu’il ait épousé… Mais je ne vais pas vous ennuyer avec ces mondanités. Nous sommes arrivés à destination et le Hai II est arrimé au fond, dans son berceau de stationnement. Nous attendons le raccordement au sas de Harpie d’un instant à l’autre.
 
Le marin qui escorte Vladimir soulève le bras d’Arthur qui se lève mécaniquement, le regard vide. Puis il le conduit devant le lavabo et lui fait signe de se raser et de faire sa toilette. Arthur s’exécute. Il lui donne ensuite le paquet des vêtements qui lui est destiné et Arthur, malgré la rage qui bouillonne en lui, s’habille docilement. Le voici vêtu de blanc, rasé, coiffé, presque remis à neuf, encore que très amaigri. Son œil indifférent reste perdu dans un lointain inerte et ses bras pendent, inutiles, passifs…

 
- Très bien, reprend Vladimir toujours ironique. Vous voilà endimanché comme un premier communiant. Vous allez pouvoir rencontrer les huiles qui ont souhaité faire votre connaissance. Piotr va vous conduire. Je dois rester à mon bord, vous me pardonnerez, mais j’ai du travail : un chargement à effectuer… Présentez mes respects à l’Élu et mon meilleur souvenir à… Mais au fait, vous le connaissez ? Vous serez remis à l’un de vos amis : Arnaud… Arnaud Boufigue… Vous le connaissez, non ?

 
Vladimir sort en éclatant de rire…

 
Un bruit sourd. Des grincements…
 
Piotr pousse Arthur vers la coursive et le guide : à droite, à gauche…

 
Ils entrent dans un sas où des marins apportent des colis en faisant la chaîne, depuis les silos à missiles désaffectés où ils étaient rangés. Réunis sur des palettes entourées de filets, les colis sont repris par le crochet de grue qui les descend par un large orifice, manifestement raccordé à un manchon de transfert. Le marin qui commande la manœuvre presse alors un bouton, et la charge s’élève… Quelques instants plus tard, le croc redescend, supportant cette fois une sorte de cabine grillagée dans laquelle se tient un personnage qui en saute comme un diable de sa boîte :
- Ce cher Arthur !!! Quel plaisir de se retrouver !!!

 
Arnaud Boufigue, leste et enjoué, tourne autour d’Arthur, inerte et passif :
- Et quelle surprise, n’est-ce pas ? Montez donc dans cet ascenseur. Vous en pardonnerez le caractère primitif, mais il s’agit d’un simple monte-charge, certainement indigne de Monsieur le Directeur de

la Lanterne du Fort ! Passez devant, mon cher !

Il le pousse devant lui d’un grand coup de pied au derrière :
- Ah !!! Deux ans que j’attendais cet instant !!!! 

 
Il fait signe au marin qui commande la grue, et la cabine s’élève avec un léger balancement. La montée est lente. On traverse d’abord un espace sombre constitué du large tube rétractable, puis on émerge dans la lumière d’un entrepôt au sol de tôles rivetées et aux parois de pierre noire et brute.

 
Le câble qui porte la cabine, fixé sous un pont roulant la dépose à quelques mètres du puits obscur entouré d’une rambarde grillagée d’où il l’a extraite.

Arthur, bien sûr, reste impassible, le regard toujours perdu…
 
- Ce cher Vladimir m’a dit que vous en aviez pour deux bonnes heures avant de reprendre vos esprits, mais ce n’est pas une raison pour que vous restiez bêtement immobile. Faut vous remuer, mon vieux…

Il ouvre la porte tandis qu’un marin décroche le câble.

- Allez, dehors !

Il le gifle violemment :
- Excusez-moi, mon vieux, mais ce n’est pas grand-chose et ça me fait tellement plaisir…

 
Arthur sort, d’un pas d’automate et s’arrête au bord de la margelle du puits.

 
Le câble armé de son crochet redescend vers le sous-marin.

 
- Ne restez pas aussi près du trou, c’est imprudent. Venez, suivez-moi…

Il se dirige vers le fond du hangar, là où la lumière est la plus vive.

Arthur le suit…

Un chariot élévateur s’approche tandis qu’une nouvelle charge est extraite.
 
On sort du hangar. 

 
Un couloir de circulation. Des rails. Voie étroite. 

 
Cela ressemble à Agotchilho se dit Arthur qui voit, comprend, perçoit, mais reste incapable de réagir.

 
Arnaud Boufigue chantonne en marchant devant lui, ouvre une porte percée dans la paroi du couloir, et pénètre dans une sorte de salon, ou de bureau luxueusement meublé, confortable, chaud, tendu de brocard et de soieries, au sol couvert de tapis d’Orient.
 
Son guide s’arrête et fait face à Arthur qu’il gifle de nouveau avant de lui siffler au visage, entre ses lèvres pincées :
- Si cela n’avait tenu qu’à moi, mon cher, je t’aurais fait subir le même sort qu’à ce petit imbécile de Luis. Mais il paraît qu’on te réserve quelque chose de plus… amusant, et de plus utile. Alors profite du temps qu’il te reste. Profites-en bien. 

 
Et il sort, laissant Arthur planté au milieu du silence ouaté des tentures.

 
Une porte s’est ouverte, quelque part.

 
Une femme est debout devant lui.
 
Le champ de vision d’Arthur est limité par le fait qu’il ne peut bouger la tête… Il ne l’a pas vue entrer.

Elle est devant lui, drapée d’une tunique de soie pourpre ceinturée d’or, coiffée d’un diadème de diamants, en forme de lyre… Le contre-jour dissimule son visage…

 
Elle lui parle :
- Bonjour Arthur Malfort… Je ne sais pas si vous pouvez me reconnaître… vous ne m’avez jamais rencontrée quoique nous nous soyons croisés de très près… Je suis Finette de Sainte Fouillouse. Ici, on m’appelle « l’Épouse ». Je suis chargée d’engendrer le Fils de l’Élu… Mais cela vous importe peu. Cela ne vous concerne pas, en fait. Je ne peux rien faire pour vous, enfin… presque rien. Je dispose de trop peu de temps pour vous expliquer ma démarche auprès de vous… Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai cru aux Écolocroques lorsque je les ai servis. Et puis j’ai compris que c’est eux qui se sont servis de moi, comme de tous ceux qui ont naïvement cru en eux. Je ne crois plus à grand-chose, Arthur Malfort, et mon destin, en fin de compte, semble bien devoir s’achever ici. Mais je veux éviter que vous soyez « utilisé » à votre tour, comme je l’ai été. Je ne sais pas quel sort ceux qui décident vraiment vous réservent, mais au travers de tout ce que je vis ici, je conserve le souvenir d’un jeune homme que j’ai malgré moi contribué à martyriser, juste avant que mon destin ne soit scellé et que je devienne sans recours cette « Épouse » que vous voyez… J’aurais dû l’oublier, bien sûr, mais j’ai conservé en moi le regard qu’il m’a lancé en expirant tandis que je… Je n’ai pas pu l’oublier. Et si je ne l’ai pas oublié, c’est grâce à un cadeau que m’a fait ma mère, Flora, avant que je ne parte rejoindre ce destin qui est maintenant le mien (elle glisse deux petites pastilles entre les lèvres d’Arthur, dont elle caresse ensuite doucement la joue du bout des doigts)… Avalez… Bien… Ma mère appelle cela du Pain de Couleuvre et elle le fabrique, dans les Ardennes belges où elle vit encore, avec de l’hellébore (elle a un petit sourire triste)… Les « quatre grains d’hellébore » du lièvre de
La Fontaine… Elle est un peu sorcière, vous savez… Je ne vous reverrai sans doute plus jamais, Arthur Malfort. Je sais que vous m’entendez et que vous me comprenez. Si l’on vous administre d’autres drogues, comme il est probable, du moins conserverez-vous mémoire et conscience de ce qui vous sera alors imposé, même si, malgré vous, vous devrez l’exécuter. C’est tout ce que je peux faire… En souvenir de Luis… Adieu… « Ils » viendront lorsque les effets de

la Catatonine s’effaceront…

 
Elle quitte son champ de vision. 

 
Une porte se referme.

 
Elle est partie…
 

L’AVERTISSEMENT / P3C2E8

P3C2E8 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 8)

 
N°197 / L’AVERTISSEMENT / P3C2E8

 
C’est l’histoire où l’on retrouve la trace du Mélanippé, du côté de Dakhla, sur la Côte d’Afrique, et où Arthur est mystérieusement prévenu d’une attaque de la base des Chonos. Par l’Épouse ? Par Finette ? Au passage, Rébéquée toilette le météorologue.

 
Mercredi 15 juin
9 heures
Bureau N°1

  A neuf heures, Rébéquée revient de Pau, où elle a conduit Eusèbe et Jeanne, et elle trouve un peu fort qu’il y en a des qui dorment en volupté pendant que d’autres travaillent. 

  Bien sûr, cela ne s’adresse pas à Nouye, qui, elle, veille, et lui montre sur l’écran que le Mélanippé est reparti en direction de Nouakchott.
 
Il a laissé une centaine de palettes à Dakhla, certainement sur le quai ou dans un hangar. 

  Mais dix palettes ont été embarquées sur un navire inconnu qui fait route Nord-Nord-Ouest, peut-être vers New York ?

 
Elasque-Jean Kronobian râle d’avoir été réveillé aussi brutalement et tire sur sa barbe pour manifester un réveil grognon. S’en détachent quelques poils gris et frisottés comme poils de cul qu’il disperse à tout va en gestes mécontents. 

  Il a l’œil bouffi et l’haleine chargée.

 
Nouye, qui compatit à son humeur maussade pour en connaître les raisons, les expose à Rébéquée qui s’excuse platement et le guide d’une main ferme vers la salle de bains la plus proche. 

  Il est vrai que l’érémitisme professionnel auquel sont livrés les guetteurs de ciel peut favoriser un certain relâchement dans l’hygiène personnelle.

  
 Elle lui explique le maniement de la douche et de la brosse à dents, lui montre un sèche-cheveux, qui peut faire office de sèche-barbe, et un plein placard de vêtements divers (de ceux que les Numéros ont accumulés dans ce qui fut leur antre) et elle le laisse se démerder. 

  Puis elle revient au problème antérieur qu’elle continue d’explorer avec Nouye :
- Le connaissement ne parlait pas de réexpédition vers l’Amérique. Mais il est vrai que j’ai eu beaucoup de difficultés à entrer en relation avec les autorités portuaires de Dakhla. A croire qu’elles sont complètement intoxiquées, elles aussi… Les palettes de soupe concentrée qu’on leur a livrées sont destinées au Maroc dans le cadre de l’Aide Internationale à l’Afrique. Elles ne devraient pas en sortir…
- Un trafic ? propose Nouye…
- Un trafic de soupe concentrée vers les Etats-Unis ? Pour dix palettes ? Non, il faut suivre attentivement ce bateau inconnu. Il est possible qu’il nous conduise en Harpie… Amaïa pourrait peut-être lui envoyer quelques crabes espions ?

 
Arthur, que ce remue-ménage a éveillé, revient, à peine vêtu d’un ample peignoir bleu à fleurs et de paupières tombantes :
- Il faudrait aussi prévenir l’ONU, après tout, c’est une cargaison d’aide humanitaire… Donc gratuite, d’où la possibilité de trafic… Mais certainement pas vers les Etats-Unis qui ne manquent pas d’approvisionnements à ce point…
- Et tu es sûr que l’ONU n’est pas… intoxiquée, elle aussi ? demande Rébéquée…
- Tu as raison. On ne peut plus se fier à personne. Il faut attendre le retour d’Eusèbe et de Jeanne. Et Ravot ? Il a du nouveau ?
- Je ne sais pas, mais son espace de liberté va aussi en se rétrécissant : de plus en plus de cadres et d’exécutants sont contaminés, aussi bien dans la police que dans le secteur judiciaire. Sans parler des administrations. On n’a pu donner de la soupe qu’à la gendarmerie de Marinoval et aux collègues d’Amélie, à la brigade de police scientifique. Tant qu’on n’aura pas de poudre d’annihiline[1] en quantité… Et une stratégie d’administration claire et efficace…
- Il faut attendre le retour d’Eusèbe et de Jeanne, confirme Arthur. S’ils parviennent à récupérer le Président…

  C’est là qu’est arrivé ce curieux appel non localisé. Non localisé, confirme Nouye qui pourtant vous situerait à un mètre près un coup de fil lancé en Alaska par un ours blanc égaré dans le blizzard. Et qu’elle a enregistré.

Une voix féminine, brouillée, lointaine, prévient Arthur Malfort qu’elle dit avoir déjà rencontré, que la base du Haï I, dans les Chonos, serait peut-être bientôt attaquée…

Et puis on a coupé très vite…

 
- C’est celle qui m’a déjà sauvé, remarque Arthur pensif… Il n’y a que quelqu’un de chez eux qui peut savoir quelle était cette base du Hai I. C’est bien elle… Je me demande… La vision est floue, je me trouvais dans un triste état et elle se dissimulait…

  Il fait un gros effort de mémoire… 

  - Elle m’a parlé de… Pain de Couleuvre… L’Épouse… Finette de Sainte Fouillouse ! C’est elle ! Nouye, appelle Mnouay aux Chonos et dis-lui de déclencher l’opération prévue par le Plan. Tout de suite ! J’appelle l’ONU à Puerto Cisnès… Et il sera intéressant de retrouver sa sorcière de mère. Elle a peut-être des choses à nous apprendre…


[1]L’annihiline détruit les effets des poudres de la Nouvelle Réna, qui intoxiquent et contaminent tout le pauv’monde.

UNE HISTOIRE DE SORCIÈRES ? / P2C3E13

P2C3E13 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 13)

 
N° 136 / UNE HISTOIRE DE SORCIÈRES ? / P2C3E13

 
C’est l’histoire où Béatrace exulte d’avoir des nouvelles d’Arthur et où l’on analyse les déclarations de l’Amazone : une histoire de Sorcières ?

  Mardi 7 juin
11 heures
Agotchilho

  Béatrace est parvenue à rejoindre le bureau N°1.

 
Comment ? Mystère.

  Au passage, elle a bousculé Ouâniahoua, perdu le drap dans lequel elle était camouflée, et s’est cognée trois ou quatre fois aux voûtes surbaissées des couloirs, et puis, elle est arrivée…
 
Clèm est assise lourdement dans un fauteuil, somnolente ; Nouye veille, hiératique.
 
Au bruit de son arrivée fracassante, Eusèbe et Jeanne, qui se reposaient dans leur chambre, sortent en coup de vent :
- Il est vivant ! Il est vivant !!!

 
Elle embarque Eusèbe dans une valse folle pour le relâcher devant un fauteuil où il s’effondre étourdi :
- Arthur est vivant, elle vient de le dire !
  Eusèbe se redresse en reprenant son souffle (cette fille est folle) :
- Mais, comment ?
- Elle a dit qu’ils le transportaient vers son « destin ». Il est vivant et ils vont le tuer, j’en suis sûre, vite, Eusèbe, il faut faire quelque chose !!!

 
Jeanne la prend par le bras et la tire en arrière pour permettre à Eusèbe de respirer :
- Ce n’est pas une raison pour étouffer Zèbe. Calme-toi, compte jusqu’à trois et raconte…
- Oui, tu as raison, excuse-moi… Oh mon dieu !! Un mois sans nouvelles en sachant qu’il a été enlevé, et… Tu te rends compte, il est vivant !!! On va le sauver, hein, dis, Zèbe, on va le sauver… 

  Et elle s’effondre en larmes entre les bras de Jeanne…

 
Lorsque, dix minutes plus tard, Tijules revient de son bain dans les bras d’Amaïa (tata Maïa aime beaucoup porter Tijules, et lui, il adore s’installer contre ses seins immenses qui roulent quand elle marche et dans lesquels il s’enfonce avec délices), il trouve mama Béa entre rire et larmes, mais son regard, plus vif qu’il ne l’a été depuis très très longtemps, le fait rire, lui aussi, et il lui tend les bras en gazouillant pour lui expliquer que, bien sûr, ses seins sont moins confortables que ceux d’Amaïa, mais que c’est ceux de sa mama Béa et que c’est là qu’il préfère se trouver, et il lui montre aussitôt en enfouissant son museau dans le creux de son corsage, là où il sait que se trouve l’accès au juteux délice.

  Et mama Béa ronronne de bonheur…
 

- Elles ont fini l’interrogatoire, déclare Nouye, qui surveille l’enregistrement depuis sa console. On va pouvoir repasser la bande pour en tirer les informations. Je crois que vous en serez satisfaits.

  Béatrace redresse la tête dont elle couvait Tijules en pleine tétée :
- Oui, je me souviens d’avoir repéré des informations, mais quand elle a parlé d’Arthur, je n’ai pas pu rester.
- Oh, il ne s’est pas passé beaucoup d’autres choses, résume Nouye, mais on va tout reprendre ensemble pour bien l’analyser.

 
Grand bruit de rires et de course : Rébéquée arrive, portant dans ses bras une Hélène triomphante qui agite les jambes en criant « je veux descendre ! pose-moi ! arrête ! tu es folle », ravie d’être ainsi enlevée, ravie de son succès, ravie de vivre et de s’être montrée à la hauteur.

   Ouâniahoua les suit de loin. Elle s’est assurée que l’Amazone s’est bien endormie après leur départ (« Repose-toi, Birke, repose-toi. Tu l’as bien mérité », lui a dit Hélène d’un ton solennel en la quittant.
Et la fille a fermé les yeux). Par sécurité, Ouâniahoua l’a piquée avec le dard de son bâton : cela va lui procurer quelques heures de sommeil profond… Et elle a verrouillé la porte.

 
- Tu as vu comme elle s’est précipitée à mes genoux ? s’étonne Hélène que Rébéquée a remise sur ses jambes et qui tente vainement de rallonger la jupette de sa tunique dans un vague réflexe qui tient plus à la coquetterie qu’à la pudeur (il est vrai qu’ici, tout le monde « connaît » tout le monde)…

Rébéquée s’agenouille vivement devant elle et embrasse son petit ventre à peine rebondi :
- C’est que tu es la reine, ma chérie !!
- Tu es folle !!! s’écrie Hélène sous les rires, arrête, tu me chatouilles !!!
 
- Alors ? du nouveau ?
C’est Victor qui descend du journal. Ils avaient prévu de se revoir à onze heures pour une première synthèse, les potions ne permettant pas des interrogatoires très longs.

  Ravot est reparti au commissariat poursuivre son enquête après la perquisition Lartigo.

 
Mais à part lui, tout le monde est là. L’enregistrement est lancé, dans le silence et l’attention générale…

  Murmure d’approbation devant l’attitude d’Hélène dont la main tremble un peu dans celle de Rébéquée.
 
«  Merci, Patronne, votre générosité égale votre beauté… »
- Les soirées doivent être torrides chez les Amazones, grince Rébéquée (ce qui fait sourire Béatrace qui berce Tijules) (s’en fout, y tète).

  « D’après ce qui m’a été rapporté de ce que tu as dit, tu serais restée un moment sans surveillance, ce qui ne m’étonne pas, de la part de ces Chochos, et tu serais parvenue à t’échapper, malgré… »
- Bravo Hélène, murmure Victor… C’est très fort, cette insinuation, bien mené, et tout… (Elle biche, Hélène !)
 
« … rejoindre… sans doute le bateau, où mes sœurs seraient parvenues à me cacher… »
- Stop, crie Rébéquée ! (Arrêt sur l’image instantané de Nouye) Voilà. A partir de là, on est tranquilles : on a vu juste. Il faut bloquer le port !

  Elle décroche le téléphone et confirme ce qu’elle a déjà commandé : tous les postes de garde sont doublés, l’écluse fermée, les barrières baissées. Personne n’entre ni ne sort. Y compris par Marinoval. L’ennemi connaît les lieux et les accès. Mais il ignore quels travaux ont été entrepris depuis deux ans. Donc, on confine !

 
Et Eusèbe ajoute :
- On prévient Ravot qu’il bloque de l’extérieur, s’il le peut…
- Continue, Nouye…

Le défilement de l’enregistrement reprend…
  « J’avais déjà repéré quatre de mes cibles, dont la mère des Chochos, et mes sœurs auraient pu achever de détruire ce repaire des Malfort… »

Amaïa redresse la tête et regarde Rébéquée dans les yeux :
- La guerre sera totale… Je vais revoir Ôoumloc…
- On l’a échappé belle, souffle Jeanne…

 
« Vous n’êtes plus en Omphalie ? Vous êtes venue voir votre Frère Élu ? »
- Elle se croit en Harpie, observe Rébéquée, et elle le voit « aux murs sombres ». Et il semble que l’Élue n’y soit pas à sa place naturelle, mais que ce soit la base de l’Élu. Intéressant. Ils sont frère et sœur et se déplacent d’un lieu à l’autre. Sans doute en avion, et sans doute dans ce jet qui a enlevé Arthur. Il faut trouver une base aérienne près des côtes d’Amérique du Sud, où Arthur a été enlevé, pour l’Omphalie. Mais l’autre ?

  « …j’ai rejoint le Mélanippé avant son départ… »
- Le Mélanippé ! s’écrie Hélène, j’ai failli réagir quand elle en a parlé. C’est un bateau qui est à quai au Grand Port !!!
- Qui était, précise Rébéquée, il est parti hier soir…

  « Nous étions trois membres de la Brigade du Balai à nous être dissimulées sur le Mélanippé lorsqu’il est venu charger de la marchandise en Harpie :
Esche, Weide, et moi-même, Birke. (Hélène-Élue hoche la tête pour lui montrer qu’elle l’avait reconnue) Il devait décharger des farines « officielles » à Agotchilho et des matières « spéciales » à Bordeaux, et puis, à son retour, il devait passer reprendre des soupes à Agotchilho, et nous embarquer, comme nous l’a expliqué le capitaine Allan ».

- Stop, crie Victor. On les tient.
- La brigade du balai ! s’écrie Jeanne. Une troupe de sorcières.
- Esche, Weide, Birke : Frêne, Saule, Bouleau, en allemand, l’interrompt Eusèbe.
- Les arbres sacrés qui servaient à fabriquer le balai de sorcière avant son vol chamanique, continue Jeanne. Croyez-moi, on est dans le même ordre légendaire nordique que celui qu’ont utilisé nos affreux de Thulé !

Rébéquée semble prise d’une illumination subite :
- Oui, mais attention ! Le Mélanippé est parti pour Bordeaux. Il doit y être arrivé.
- On pourrait l’intercepter, remarque Victor…
- Il vaut mieux lui laisser croire qu’il est toujours « dans le coup », objecte Hélène, et le « récupérer » ici…
- C’est très juste, appuie Amaïa. Ici, nous pourrons intervenir…
- Mais si le port reste fermé, il ne pourra plus rentrer… Je donne des instructions pour le laisser passer, approuve Rébéquée.
- Il n’en aura pas pour très longtemps à Bordeaux, il devrait être de retour demain ou après-demain, et si les Amazones restantes…
- Esche et Weide précise Nouye, dont la mémoire goum est sans faille…
- … si Esche et Weide sont toujours dans la nature, on les coincera quand elles essaieront d’embarquer…
- Tu as raison, approuve Amaïa. Je lui réserve une surprise, s’il ose revenir…

  C’est simplement dit. 

  Mais si durement que ça jette un froid.

 
Après quelques secondes de silence lourd et sur un signe d’Amaïa, Nouye a relancé l’enregistrement :

« Le Hai II est-il arrivé, Patronne ? »

  Elle l’interrompt de nouveau, sur un signe de Victor, cette fois :
- Le Hai II doit aller en Harpie… Si nous savions où cela se trouve…

On hoche la tête… Si…

  « J’étais déjà partie en mission avec mon groupe, quelque temps après celles de la Brigade du Loup dont faisait partie Tomie, lorsque vous avez capturé Arthur Malfort. Nous l’avons appris par le Réseau. Je voulais me porter volontaire pour l’escorter avec le Mentor vers son destin, pour me faire pardonner mon échec… »

On entend le cri que pousse Béatrace au moment où elle part en courant, le silence qui a suivi, on voit Hélène qui se retourne, immergée dans son rôle, et fait un signe à la silhouette de Rébéquée en demandant :
« - Eh bien ?
- Ce n’est rien Patronne. Un message urgent à porter… »

  Hélène-Élue hausse les épaules et reprend sa conversation apaisante avec Birke qui dodeline de la tête sous l’effet des drogues, puis elle la quitte, suivie de Rébéquée.

  L’Amazone a fermé les yeux. La silhouette nue d’Ouâniahoua se glisse auprès de la forme assoupie et la pique du bout de son bâton d’ivoire. La prisonnière se détend complètement…

 Nouye revient en arrière sur la dernière phrase importante de l’enregistrement :
- Arthur a été conduit dans ce qu’ils appellent l’Omphalie, commente Victor, comme pour lui-même. De là, il est emmené en Harpie. Le problème, c’est que nous ne savons pas exactement quand il est arrivé en Omphalie, mais il est très probable que cet endroit est situé dans le Pacifique, au large du Chili. Or, le Hai II est parti de Thulé…
- … le 3 mai, précise Nouye en le voyant chercher dans sa mémoire.
- … le 3 mai. Nous sommes le 7 juin. Cela fait 32 jours de navigation. Comptons deux jours d’escale en Omphalie : les arrêts lui sont dangereux. Je doute qu’ils disposent de bases sous-marines secrètes capables d’héberger longtemps un engin de cette taille. Il navigue à vingt cinq ou trente nœuds. Disons vingt cinq. Nous sommes bien placés pour le savoir. Il a donc pu parcourir… 32 x 24 x 25…
- … 19 200 miles, lui renvoie Hélène qui a toujours été forte en calcul.
- … sachant qu’un mile nautique fait 1,852 km, cela fait…
- … 35 558,4 kilomètres, déclare froidement Nouye qui a eu le temps de taper les chiffres sur sa calculette.
- … presque le tour du monde. Il peut se trouver n’importe où.
- Spéculations sans intérêt pour le moment, objecte Eusèbe. Nous manquons d’éléments.
- D’autant plus qu’il a pu passer sous le Pôle Nord, depuis Thulé, remarque Rébéquée, et gagner le Pacifique, au lieu de l’Atlantique où il a été recherché.
- C’est très probable, approuve Clèm. Il allait en Omphalie. Ce qui a pu donner l’idée de capturer Arthur pour profiter du voyage… Mais l’agression était programmée depuis bien longtemps… Il y a des coïncidences surprenantes.
- Je crois que tu as raison, insiste Jeanne : tout cela a été préparé de longue date, le plan a été mûri…
- Ils disposent même d’un « Réseau » d’information. Quel « Réseau » ? se demande Rébéquée…
- Et qui est ce Mentor ? demande Jeanne. Une sorte de… guide pour les Élus, peut-être ? Ils sont si jeunes…
- Une chose, ajoute Victor. Ils doivent certainement disposer d’une base technique pour le Hai II. Il est inconcevable qu’il navigue sans arrières…
- Mais nous n’en connaissons que deux qui soient capables de l’accueillir, et nous les maîtrisons : Thulé et les Chonos… C’est très important. Je ne pense pas qu’ils aient pu en dissimuler une troisième, poursuit Clèm… Ou alors, c’est qu’Omphalie et Harpie sont énormes…

- Autre chose, remarque Rébéquée, je sais qu’ils ont débarqué ici de la farine et qu’ils vont embarquer des soupes déshydratées pour l’Afrique, pour Dakhla, exactement. J’ai vérifié, et je m’en souviens parce que j’ai lu que du temps de Mermoz, l’endroit s’appelait Villa Cisneros. Il serait intéressant de savoir ce qu’ils ont débarqué à Bordeaux. Qu’est-ce que c’est que ces « matières spéciales » ? Souvenez-vous de ce que disait Tomie, et de ce qu’elle a trouvé normal de prendre de la poudre de repos. Le produit l’a d’autant moins étonnée qu’elle a parlé de « matières précieuses » produites en Harpie et qui lui ressemblent…
- D’ici à ce que les « matières spéciales » et les « matières précieuses » soient les mêmes et viennent tout droit de Harpie… Des sortes de drogues… On a peut-être une piste, si le Mélanippé vient de Dakhla et s’apprête à y retourner, reprend Victor…

  Le téléphone interrompt leurs spéculations :
- Le commissaire Ravot voudrait voir Eusèbe et Victor, annonce Nouye. Il sera chez Mado dans une demi heure : il a du nouveau.
 

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3



CHAPITRE 3



 
N° 124 / ARTHUR CHEZ LES AMAZONES / P2C3E1
C’est l’histoire où Arthur, capturé par la Patronne, est livré aux désirs impurs de ses Amazones.

N° 125 / BITENOR / P2C3E2

C’est l’histoire où Arthur apprend de Vladimir ce qui lui a été imposé comme épreuve par les 120 Amazones d’Omphalie.

N° 126 / CONSTERNATION DE TIJULES / P2C3E3

C’est l’histoire où la consternation règne à Saint Tignous sur Nivette.

N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

N° 128 / LA MISSION DE TIJULES / P2C3E5

C’est l’histoire où Tijules fait l’éloge de la boulange et se trouve chargé d’une importante mission par Nouye.

N° 129 / AFFAIRES DE SAUCISSES / P2C3E6

C’est l’histoire où l’on reparle des saucisses de chez Lartigo. Et de Gertrude. Les saucisses seraient-elles droguées ? Et puis, l’avion d’Arthur aurait-il disparu en mer ?

N° 130 / AMOUR, AMOURS… / P2C3E7

C’est l’histoire où Rébéquée, en plein spleen après la disparition d’Arthur, évoque ses amours et les amours, avant que ne soit capturée une Amazone meurtrière.

N° 131 / LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8

C’est l’histoire où il semble de plus en plus probable que Gertrude a fini par être transformée en saucisses. Et les Goums offrent l’Amazone meurtrière au jugement d’Ôoumloc.

N° 132 / LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

C’est l’histoire où Tomie, l’Amazone capturée, se montre coopérative.

N° 133 / PERQUISITION / P2C3E10

C’est l’histoire où le commissaire Ravot et son équipe perquisitionnent l’atelier de fabrication de saucisses de l’usine Lartigo, malgré les pressions et l’opposition du maire et du conseiller en matière d’économie électorale.

N° 134 / HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

C’est l’histoire où l’Amazone capturée parle de Harpie avant d’être assassinée, et où Tijules nous révèle les réflexions que lui inspirent les nichons des gonzesses.

N° 135 / HÉLÈNE JOUE À L’ ÉLUE / P2C3E12

C’est l’histoire où Hélène pense très fort à Rébéquée avant de jouer le rôle de l’Élue et de faire parler l’Amazone capturée.

N° 136 / UNE HISTOIRE DE SORCIÈRES ? / P2C3E13

C’est l’histoire où Béatrace exulte d’avoir des nouvelles d’Arthur et où l’on analyse les déclarations de l’Amazone : une histoire de Sorcières ?

N° 137 / GUILI-GUILI SUR LE NOMBRIL / P2C3E14

C’est l’histoire où deux méchans enlèvent Jo et Ted en faisant du mal à Mado, et où la police s’empare de l’affaire.