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RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.
 
Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.
 
Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

  Il y avait donc deux canards dans le coin.
  Serait-ce un coin-coin ?
 

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors que, circonstance aggravante, elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.
  Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous.
 
Si.

Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 

L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal.

Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
  Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.
 

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
  Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
 

  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement.

Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.
  Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis…
 

Mais Rébéquée lui règle son compte.
  Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.
 

Là se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère.
  Dans quel obscur dessein ?
 

Que vient faire le FROID dont il parle ?
  Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !
 

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.
  Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?
 

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques !
  Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir

la GLACIATION ! 

  Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.
  Ça y est, ils vont y passer !
 

Le viol est imminent !
  C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants.
 

Fichus les Écolocroques.
  Tout au moins les Numéros.
  Mais… Mais la suite, c’est dans la DEUXIÈME PARTIE
 Ça commence deux ans plus tard…

MÉTÉO / P3C1E44

P3C1E44 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 44)

  N°189 / MÉTÉO / P3C1E44
 

C’est l’histoire où l’on fait appel à Elasque-Jean Kronobian, météorologue.


Mardi 14 juin
8 heures
Bureau N°1

 
Elasque-Jean Kronobian dodeline du chef sous le casque orange qui protège ses pauvres oreilles du bruit infernal de l’hélico.

  Il y a deux ans, Arthur Malfort l’avait appelé en lui demandant de se tenir prêt à une « entrée en résistance clandestine » (P1C3E19). 

  Et puis il y avait eu les « évènements », et, bien qu’il ait continué à collaborer à la rubrique météo de la Lanterne du Fort, il n’avait plus été question de clandestinité, puisque le problème semblait  avoir été résolu par la chute des Numéros, même si la catastrophe écologique due au refroidissement terrestre continuait de sévir.

  Et voilà que le même Arthur Malfort le rappelait, pratiquement dans les mêmes termes, lui enjoignant la même discrétion, mais cette fois-ci dans une urgence telle qu’il envoyait un hélico à sa recherche !

  A Saint Tignous sur Nivette, l’hélico « ONU » se pose sur le toit du journal et Arthur Malfort, accompagné d’une jeune femme à l’air dynamique lui tend la main :
- Je vous présente Rébéquée Taritournelle. Ici, nous travaillons tous dans le même but et sans hiérarchie particulière. Je sais pouvoir compter sur votre discrétion, quoi qu’il arrive, mais je vous demande cependant, solennellement, le secret le plus absolu sur tout ce que vous verrez, entendrez ou apprendrez, aussi étrange, invraisemblable ou anormal que cela puisse vous paraître.
 
Elasque-Jean Kronobian, encore abruti par une heure d’hélico qui lui laisse l’impression d’être passé dans un moulin à café, confirme sa confiance, sa discrétion et sa disponibilité pour toute action nécessaire. Encore faudra-t-il lui expliquer ce que l’on attend de lui et pourquoi : sa barbe de prophète grisonnant ne s’engage pas dans des machins douteux.

  Il avait bien compris ce qui s’était produit lorsque les Numéros avaient tenté de conquérir la Terre, comment ils s’y étaient pris, et ce qu’ils avaient vraiment recherché : issu d’une famille arménienne qui avait fui le génocide turc de 1915, il connaissait le poids de l’histoire et savait par expérience vers où allaient ceux qui tentaient de la confisquer à leur profit. 

  Le météorologue était déjà venu au journal, mais sa surprise est sans bornes lorsqu’il est conduit dans le « métro » et qu’ils arrivent ainsi à Agotchilho, dont Arthur et Rébéquée lui montrent les activités.

  Il découvre avec effarement le peuple secret des Goums et lorsqu’il est placé en face d’Amaïa, il a le sentiment que « la boucle de son destin s’est refermée ».

 
Même si l’expression (c’est celle qui lui vient à l’esprit) est à la fois pompeuse et stéréotypée, c’est elle qui s’impose à lui : sa famille avait fui vers l’Ouest, clandestinement, dans l’Europe en Guerre, traversant à grands risques la Turquie pour rejoindre la Grèce, l’Italie, toujours vers l’Ouest, poursuivant le soleil et les étoiles dans leur course, plus loin, plus outre. 

  Il était bien fatal que lui, Elasque-Jean, après deux générations, arrive à la station météo du Pic du Midi, au cœur d’un champ d’étoiles, par-delà les nuages… 

  Il concevait cela comme un aboutissement logique. 

 
Mais depuis que ceux qu’il appelait les Voraces avaient tenté de mettre la main sur le Monde, ses hauteurs s’étaient glacées. Et les mêmes Voraces, lui explique Arthur Malfort, renouvellent leur tentative… 

  En lui faisant quitter son île stellaire pour descendre sous la terre, Arthur Malfort referme la boucle de son destin. 

 
On lui avait dit un jour que « les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à périr de froid ». 

  Et maintenant, on lui demande comment réchauffer la planète…
 
A l’évidence, il faut rendre du sens à l’histoire. 

  Il faut raviver sa Mémoire… 

  Or, « les Goums vivent sous la terre, a dit Amaïa en lui présentant son peuple, et ils y cultivent la Mémoire »…

  Il est donc arrivé à destination.

  Ils se sont assis, tous les quatre autour de la grande table du Bureau N°1.
 
 
Il a suffi de deux heures pour exposer la situation et montrer un peu les lieux au météorologue : l’usine de production de soupe, le métro, la ville souterraine, et tous les lieux alimentés en énergie, la centrale électrique, et les cuisines aux feux éternels. 

  Mais, pour faire vite, ils ne l’ont pas conduit au « temple » et à ses grandes torchères…
 
Amaïa reprend :
- Jadis, la libération accidentelle d’une grande quantité du gaz sous-marin que nous employons, comme tu l’as vu, a accéléré, sinon provoqué, un réchauffement. Ce gaz est présent sur beaucoup de régions littorales. Il peut générer, nous a-t-on dit, un effet de serre important. Nous sommes en mesure de provoquer de nouveau cette libération rapide en certains lieux… Nous voudrions savoir quelles conséquences cela pourrait entraîner…

  Le météorologue hésite devant cette femme aussi impressionnante par sa stature que par sa nudité :
- Vous êtes certaine de ce que vous avancez ? Il s’agit de clathrates ?
- Il s’agit de clathrates. Il y a… environ huit mille ans, mais je pourrais le dater à dix ans près si vous le voulez, il faudra seulement que j’interroge celle qui se souvient plus précisément de ce chapitre de notre Mémoire, certaines de nos dernières tribus, déjà clandestines, ont voulu mettre en exploitation un tel gisement, sur la côte de Norvège. Ils  n’étaient pas assez nombreux pour maîtriser un tel chantier. Ils ont fait preuve d’imprudence et ont provoqué la brusque libération de tout le gisement, et un gigantesque glissement de terrain sous-marin s’en est suivi, qui a ravagé toutes les côtes occidentales de l’Europe, l’Islande et le Groenland, et qui les a détruits, eux, avec beaucoup d’autres hommes…
- Le glissement de terrain de Storegga… murmure Kronobian incrédule.
- C’est cela.

 
Le météorologue réfléchit un moment, en hochant la tête…
  - Et vous pourriez renouveler cet… exploit ?
- Nous le pouvons, d’une manière plus ou moins régulée…
- Il est toujours dangereux de tenter de manipuler l’atmosphère… Vous proposez rien moins que déclencher ce que l’un de mes correspondants, James P. Kennett, de l’Université de Santa-Barbara, en Californie, a appelé « l’hydrate gun », capable selon lui et en substance, de flinguer l’atmosphère… Il faudrait que je puisse calculer… Mais je n’ai pas mes ordinateurs…
- Nous pouvons nous y connecter à distance, intervient Arthur.
- Vous pouvez…
- Mais oui, soit d’ici, soit du journal. Vos stations doivent être interconnectées, il suffira de pénétrer votre réseau, vous devez en connaître les codes d’accès…

 
Kronobian hoche la tête :
  - C’est faisable…
  - Alors, au boulot !
 

L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété… 

  Même pas eu mal. Pas eu le temps : pulvérisées les minettes !
 
Sauf une, la chef justement, celle qui venait d’égorger le correspondant. C’est d’ailleurs lui qui l’a protégée du souffle : il était gros et mou et il a absorbé l’impact. La voilà expédiée en l’air comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau dans un stand de tir à la carabine ! Et roulez jeunesse !  

  L’Amazone volante s’agite dans l’espace, dénudée par le souffle qui la porte et la soutient.

 
- Tiens, une Amazone ! remarque le condor qui passe, l’œil indifférent… 

  Car si le concerto en sol mineur, le condor en sol andin[3], comme dit la Sagesse des Nations.

  Il est vrai que les condors ne sont pas très malins. Ils ne s’étonnent pas facilement : vous trouveriez ça normal, vous, en regagnant votre aire, de voir danser une Amazone à poil sur un jet d’eau et de méthane, à quatre cents mètres d’altitude ? Et le pire c’est que le geyser est de plus en plus fort, rendu opaque par l’eau pulvérisée que le gaz entraîne dans son rugissant jaillissement, avec des pierres et tout ! C’est que le mur de contention dans lequel est installée la vanne a été emporté et que la galerie de dix mètres de diamètre crache plein pot ! Un sacré gazoduc…

  Le gisement se vide depuis les multiples points de captages percés du fond de l’océan jusqu’au cœur de la couche des clathrates qui se déstructurent en bouillonnant et se ruent dans les larges conduits, fondus en eau et en gaz mêlés, précipités vers l’extérieur par la pression de l’eau et des sédiments de la plate-forme continentale qui les contient et les écrase du poids des résidus de l’érosion millénaire de toute la Cordillère des Andes, chassés dans les tuyaux soigneusement ouverts dans la roche par l’art tunnelier des Goums que le puissant matériel des Numéros avait mis en oeuvre… 

  Le gisement se VIDE !

  Et l’Amazone furieuse danse là-dessus, en engueulant le condor qui passe et qui, entre nous, n’en a strictement rien à faire…

 
C’est un ahurissant volcan d’eau et de gaz qui monte très haut dans le soleil de l’aube qui perce au-dessus de l’horizon andin, un volcan froid, si froid que l’eau s’y transforme en glace pour retomber en geyser de neige sur toute la région, un volcan qui monte d’un seul élan, de plus en plus volumineux, de plus en plus violent, incontrôlable, de plus en plus haut, et le condor perd de vue l’Amazone qui monte toujours, poussée par la vidange de 1300 kilomètres carrés de gisement, par les dizaines de milliers de kilomètres cubes de gaz et d’eau gelée issus de la détente de quelques cent trente kilomètres cubes de clathrates sous haute pression qui partent vers le ciel dans le grondement volcanique de leur détente brutale, c’est un nuage rougi par le soleil levant qui s’étale en une vaste flaque de sang céleste…

  Et le condor ricane, le mépris au bec, lorsqu’en passant la fille lui montre le poing, puis les fesses, menaces en l’air d’une chatte enragée à l’oiseau qui rentre, lui, à l’aire, tout peinard, au petit matin, après une nuit sur laquelle nous tirerons un voile pudique, car le condor, mais pas toujours.

  C’est ainsi qu’échoua la conquête de l’île Guamblin par les Amazones.


[1] Je rappelle, pour ceux qui ne suivent pas, que les clathrates de méthane (il s’agit toujours ici de clathrates de méthane) sont un assemblage chimique solide d’eau et de méthane qui se forme dans certaines conditions de température et de pression. Un peu de sérieux au fond de la classe, SVP ! Interro à la fin du chapitre.

[2] Voir « Le creusement des galeries », la note des Numéros, qui sera bientôt reproduite. C’est le souvenir de cette note qui a donné à Arthur l’idée de cette opération.

[3] Il est à noter qu’il existe des sols mineurs dans les Andes, mais cette convergence brusquée s’y est révélée historiquement dramatique, comme au Potosi par exemple… Il ne fait pas bon éveiller le con qui dort.

DOCUMENT / P3C2E15

P3C2E15 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 15)

 
N°204 / DOCUMENT / P3C2E15

 
C’est l’histoire où le Docteur Pouacre expose la manière dont ont été creusées les galeries d’exploitation des clathrates, et le fonctionnement de son tunnelier.
 

  Document en annexe

  Ce document, retrouvé à Thulé après la chute des Numéros permet de comprendre comment a été construite la base des Chonos.


 

Du Numéro 5 au Numéro I
 

Le Creusement des Galeries

  Note sur l’agrandissement de la base des Chonos et le développement de l’exploitation des ressources en clathrates de méthane.


 

Le développement de notre base et les nouveaux besoins qui sont apparus après l’acquisition des Hai I et II nous ont amenés à renforcer nos ressources énergétiques et donc à creuser de nouvelles galeries d’exploitation de clathrates de méthane.

 
La méthode manuelle utilisée par les Chochos est trop lente et trop limitée. J’ai donc pris l’initiative de développer un nouveau tunnelier autonome qui permettra de mettre en exploitation la totalité du gisement actuellement situé au Sud de la base, et de le doubler d’un nouveau réseau, au Nord où se trouve un autre gisement, jusqu’ici inexploité.

  Le gisement 

 
Des campagnes d’exploration géosismiques du plancher sous-marin nous ont permis de définir à la fois l’étendue de ces ressources et les profils de la structure du plancher de la plate-forme continentale qui les couvre, situé à une profondeur moyenne de 200 mètres (entre 150 et 300) sous les eaux. 

  Le gisement est composé d’une couche récente alluvionnaire d’une centaine de mètres d’épaisseur, puis d’une couche de clathrates d’une épaisseur équivalente, le tout reposant sur une structure sous-jacente également alluvionnaire. 

 
Des carottages prudents effectués en bordure de gisement ont confirmé les déclarations des Chochos qui ont mis en route la première exploitation : ces terrains sous-jacents sont composés

·  de conglomérats sédimentaires détritiques, renfermant une proportion assez faible de gros galets et de cailloux et une part plus importante de fines consolidées ;

·  de structures gréseuses tendres à ciment glauconieux ;

·  de schistes parfois marneux, que leur pendage vertical ne rend pas très glissants.

  Il sera donc facile de creuser un réseau important de galeries sous la couche de clathrates, pour multiplier les points de captage et éviter de déstabiliser l’ensemble, ce qui pourrait, disent nos géologues, présenter certains risques, surtout liés au manque de solidité de la couche plafond.
 
Cependant, étant donnés la température des eaux et leur profondeur, le risque de « fuite explosive » est nul.

  A partir de ces observations, nous avons fait construire à Rybachiy un tunnelier autonome surpuissant. 

 
Le tunnelier  

  C’est un engin de quarante mètres de long pour un diamètre de sept mètres. 

 
Mû par deux réacteurs nucléaires récupérés sur des SNA abandonnés et désarmés, il sera capable de creuser des galeries de 10 mètres de diamètre à raison de trois à cinq kilomètres par jour dans les terrains auxquels nous sommes confrontés. 

  L’outil de forage est constitué par un disque tournant ajouré de dix mètres de diamètre équipé classiquement d’une denture au carbure de tungstène. Simultanément une batterie de torches à plasma disposées en couronne rotative autour et sous l’engin vitrifie les parois et les déblais, ce qui constitue un cuvelage très efficace. Le volume des déblais se trouve ainsi réduit au point de ne plus former qu’une chaussée continue sous la machine. Les gaz produits sont aspirés en continu vers l’extérieur. Ces torches consomment l’essentiel de l’énergie fournie par les deux réacteurs.
 
Les parois extérieures de blindage du tunnelier, sont doublées de cuivre refroidi en continu, ce qui permet d’y maintenir un habitacle et un opérateur malgré la proximité des torches et une température ambiante à proximité de la machine qui dépasse les 600°. 

  La progression est assurée par huit « pattes d’araignée », vérins articulés placés à l’arrière, qui poussent l’engin vers l’avant quatre par quatre et dont la synchronisation permet également de diriger la machine selon la direction et la profondeur voulues, à partir d’une centrale inertielle.
 
Les galeries sont creusées vingt mètres sous le plancher du gisement, tel qu’il a été défini précisément par l’exploration géosismiques, pour y éviter toute intrusion accidentelle du forage. Elles sont tracées de manière à maintenir une pente très légère qui fait de la chambre de détente finale le point bas du circuit où les eaux de déstructuration des clathrates sont recueillies pour y être pompées. On utilise à cette fin la pente naturelle du plateau continental sur lequel se situent les couches exploitées.

  Lorsque le creusement des galeries est achevé, on place des charges explosives creuses aux endroits choisis, dans des cuves métalliques résistantes de deux mètres de diamètre, coniques, étançonnées contre le sol et les parois par des madriers.

 
Leur explosion simultanée perfore le plafond vitrifié et ébranle le plancher du gisement. Les étançons, brisés, s’effondrent et libèrent les cuves que l’explosion a par ailleurs fractionnées selon des lignes de rupture déterminées. Le fond du gisement se trouve donc exposé à une très forte dépression, puisqu’il est ramené brutalement, mais de manière très ponctuelle, à la pression atmosphérique. En ces points, le gaz fuse, entraînant dans la galerie les terrains qui le gênent. La chambre de détente est bien sûr fermée, et très rapidement, les pressions s’équilibrent.

L’effusion du gaz cesse alors et l’exploitation peut commencer. 

  Les eaux de déstructuration des clathrates entraînent les déblais vers la chambre de détente qui peut être fermée par une porte d’isolement du côté des galeries. Périodiquement, les déblais, minimes puisque répartis sur des dizaines de kilomètres, sont évacués pour éviter le colmatage des pompes. 

 
Les deux circuits seront ainsi achevés en l’espace d’un an et demi.

  Le tunnelier peut être transporté par cargo et mis en oeuvre depuis le fond marin pour peu qu’un sas y ait été préalablement aménagé. Il pourra être utilisé, après l’achèvement des travaux des Chonos, sur le chantier de Gibraltar.

 
Pour approbation

 
Professeur Pouacre
Numéro 5

 
Accepté avec enthousiasme. (Mention manuscrite)

Signé
Numéro I
 

L’USINE / P3C2E31

P3C2E31 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 31)

 
N°220 / L’USINE / P3C2E31

 
C’est l’histoire où l’on entre dans l’usine apparemment déserte, guidés par la voix de Gaston Brunières, l’un des deux « notaires » de Pétony. 
 
Jeudi 16 juin
6 heures
Bordeaux

 
C’est la suite de P3C2E30 (lien)
 
L’usine, entourée de hauts murs de brique, est située dans une vaste zone de friche industrielle, derrière l’ancienne base sous-marine de Bacalan. Un portail aveugle, en fer, à double battant, en barre l’accès… 

 
L’aube point à peine, et les lampes au sodium déversent là-devant une lueur orange qui vous donne un air de cadavre…

  Le juge, décidé, frappe du poing sur la porte qui sonne lugubrement :
- Ouvrez, au nom de la loi !
 
Il ne se passe rien.

  Ravot distingue le bouton lumineux d’une sonnette dans un creux du mur et y enfonce un doigt décidé.

 
Le juge frappe de nouveau du poing, dressé sur la pointe des pieds, sanglé dans son trench Burberry qu’il a entr’ouvert pour y glisser le pistolet Manurhin P38 que lui a tendu Martial.

  Une caméra, à laquelle ils n’avaient pas prêté attention jusque là, pivote en haut de l’un des piliers qui soutiennent le large portail.

 
Silencieusement, les deux battants pivotent vers l’intérieur, sur leurs gonds à l’huile.

  Une vaste cour silencieuse. 

 
Des lampes sont suspendues à des câbles qui la traversent de part en part, tendus sur des pylônes de béton. 

  Un peu de vent les fait se balancer avec de légers grincements…
 

Ombres oscillantes…

  - Entrez, monsieur le commissaire…

 
La voix sort d’un haut-parleur invisible.

  - Messieurs Dupont et Lemol ne seront pas là avant neuf heures… Vous arrivez bien tôt… Entrez, avec vos amis… Le café est prêt…
- Il se fout de nous, rage sourdement le juge…
 
Le commissaire élève la voix :
- Nous avons un mandat de perquisition. Et nous souhaiterions parler à Monsieur Gaston Brunières…
  - Je suis Gaston Brunières… Entrez, il fait un peu frais, vous me pardonnerez de ne pas venir à votre rencontre…

 
Une porte s’ouvre dans le mur du grand bâtiment obscur que l’on distingue sur la droite, dessinant un carré de lumière jaune sur le bitume noir de la vaste cour qui se perd dans la nuit. 

  Pas d’autres ouvertures visibles.
 
Les cinq hommes se regardent, le juge hausse les épaules et s’avance, suivi du procureur et des policiers réticents. 

  Ravot se retourne lorsqu’il entend le bruit sourd des vantaux du portail qui se referment et se verrouillent derrière eux, puis le claquement d’un pêne qui vient s’enclencher dans sa gâche.

 
- Coincés… murmure-t-il à l’intention de Lepif et de Martial qui l’encadrent… Le juge est très imprudent mais on ne pouvait pas le laisser y aller seul…
  - Entrez, messieurs, entrez donc…

 
L’endroit, est vaste et vide. 

  Murs de brique nue noircis par le temps et ses fumées…

 
Sans doute un ancien hangar industriel.

  Le fond leur est invisible : deux projecteurs les aveuglent. 

 
La voix provient de là-derrière… 

  En tournant la tête, Ravot distingue une passerelle métallique qui court le long du mur, au-dessus de la porte qu’ils viennent de franchir. La salle (la halle ?) est très haute et il n’en voit pas le plafond. Peut-être se trouvent-ils directement sous la charpente métallique ? Peut-être ces vagues lueurs, là-haut, proviennent-elles de verrières éclairées des premières lueurs de l’aube ? 

  On s’attend à des cadavres de machines…
 

UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

P2C1E22 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N° 101 / UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

 
C’est l’histoire où Jeanne tente l’Explication des Métaphores avant que tout se trouve noyé dans le sang.

  Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
 
— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré
 ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

 
Raymond Queneau

  Mardi 3 mai
19 heures

La Lanterne du Fort

  Jeanne est venue au journal, ce qu’elle a trouvé ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais puisque Eusèbe est là, c’est là qu’elle veut être. 

  Et puis c’est vrai que ce meurtre est très inquiétant.

 
Elle se trouve avec Mouchoir dans le bureau d’Arthur (on continue de l’appeler le bureau d’Arthur même s’il n’y vient plus souvent et que c’est, bien sûr, devenu le bureau de Vic) (au fait, il a très vite « exorcisé » le divan de la petite pièce de repos en annexe) (il semble d’ailleurs que ce soit là que Clèm (nostalgique ?) et lui aient conçu leur future descendance) (par pure commodité d’ailleurs puisque c’est sur place et qu’ils doivent souvent rester tard au journal) (mais cela ne regarde personne n’est-ce pas), et ils étudient la maquette de l’édition du lendemain lorsque Eusèbe et Clèm reviennent.

  C’est aussi le moment que Ravot choisit pour revenir du Tapas’Embal’ en se disant qu’il y aura peut-être quelqu’un qui sera capable de traduire les petits papiers en latin dont il a apporté les copies.
 
Les présentations sont vite faites : Jeanne, Jules ; ma femme et secrétaire ; le commissaire Ravot, chargé de l’enquête, un ami ; enchanté, ravie.

- Il ne manque que Béatrace, mais elle reste avec Tijules auprès du téléphone rouge, précise Clèm, et Vic va arriver, il est passé voir si elle a pu contacter Arthur.

  Et justement, Victor entre en coup de vent :
- On a tué Mouye à Thulé…

Il y a comme cela des jours catastrophe que l’on devrait supprimer du calendrier, pense Jeanne…
 
Il poursuit :
- Arthur revient…
  - Je crois qu’il serait bon de mettre un peu d’ordre dans tout ça, résume Jeanne pour elle-même mais à haute voix, avec son regard de Dragon–dans-son-mauvais-jour.
 
Eusèbe interrompt le silence qui s’est installé en frappant du poing sur la grande table. Lèvres pincées, front rageur et regard flamboyant, il reste debout lorsque tous, Ravot inclus, s’assoient, accablés.

  Et puis il s’assied à son tour, narines frémissantes :
- Raconte-nous, Victor…
 
En deux mots, Vic expose le peu qu’il a appris, la conversation avec Arthur, l’appel du téléphone rouge, la flèche dans la gorge de Mouye. Pas de détails : on n’en sait pas plus…

  Jeanne hoche la tête :
- De l’ordre… Il se passe trop de choses… Trop de choses, trop de gens… Trop d’évènements, peut-être trop d’indices…
- Que voulez-vous dire par « trop d’indices », chère Madame ?
- Jeanne, commissaire, Jeanne…
- Oui… Moi, c’est Jules… Eh bien, Jeanne, je voulais ajouter quelques indices à cette surabondance que vous constatez à juste titre.
 
Ravot pousse devant elle la page de calepin sur laquelle Lepif a recopié les trois citations latines :
- Ces phrases ont été relevées sur des papiers d’emballages de tapas retrouvés sur la table que Luis occupait au Tapas’Embal’ avec ceux qui l’accompagnaient lorsqu’il est parti hier soir. C’est insolite, donc intéressant.

  Jeanne tend la main, tente de déchiffrer, tête baissée, réfléchit, réfléchit, réfléchit, prend un papier, un crayon, note…
 

- Nous en sommes à deux meurtres et à la disparition du Hai II, récapitule Eusèbe.
- Et nous n’avons pas pu retrouver les « personnalités » qui étaient assises hier soir à cette fameuse table, précise Ravot. En fait, nous en avons situé quatre : le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, le curé, et Arnaud Boufigue. Mes services tentent de les joindre pour les convoquer. Mais nous n’avons pas localisé Finette de Sainte Fouillouse, ni les notaires, ni l’investisseur, cet Aloïs Guétotrou-Kifumsec que personne ne semble connaître.
- Vous n’avez pas de précisions sur la mort de Mouye ? demande Clèm, encore bouleversée.

Elle se souvient si clairement de cette grande et belle fille goum qui leur a sauvé la vie à tous, au moment du pire désespoir…

- Tout ce que Nouye a pu me dire c’est qu’elle a été tuée d’une flèche dans la gorge…
  - Une flèche… Une flûte… Un écorché… Il ne manque qu’une lyre, marmonne Jeanne comme pour elle-même… 

 
Du coup, on se tait, on l’écoute.

  Elle ajoute entre ses dents en relisant le billet de Ravot :
- Vitae necisque potestas : Pouvoir de vie et de mort… Mysterium tremendum, fascinans, augustum : Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue … Le troisième papier dit : Enthousiasme… Et pour couronner le tout : Hybris…
 
Elle réfléchit un temps, et puis, s’adressant au commissaire :
- Les trois premières formules ont, si j’ai bien compris, été retrouvées sur la table du repas et constituent donc une sorte de… préambule au « sacrifice » qui a suivi…
- Sacrifice ? Mais, Jeanne… s’étonne Ravot…

Jeanne hoche la tête :
- Sacrifice, oui. On a préparé la victime en lui communiquant les trois « justifications » que se sont données les auteurs du rituel : d’abord, l’affirmation de leur pouvoir, qui est le pouvoir divin, le pouvoir de vie et de mort. Et la victime n’a pas protesté puisque, je pense, elle a dû consommer le tapas qu’emballait le papier. Peut-être y a-t-il eu d’autres « préparatifs », d’autres rites. La victime a pu être placée dans un certain état physique, peut-être droguée, si j’en juge d’après ce que vous m’avez dit de son aspect. Il serait bon de faire analyser ces tapas ou pour le moins leurs emballages… Ensuite, ils lui ont exposé les conditions dans lesquelles se déroulerait le rituel, et son but : il s’agit de faire naître une « terreur sacrée », le « mysterium tremendum » qui constitue le corollaire inévitable d’une prise de conscience de la manifestation du sacré, de l’ordre d’une présence divine, par exemple, forcément suivie de la béatitude, de la « fascination », au sens fort, qui précède immédiatement l’Acte de Foi, pour reprendre un langage chrétien, l’Augustum avoué, l’autorité absolue que l’on reconnaît au dieu à qui l’on va rendre hommage par le sacrifice. L’idéal étant que la victime participe à cet hommage, bien entendu… Et tout cela s’achève par l’Enthousiasme, pris bien sûr dans son sens étymologique : l’envahissement par le dieu… Vos trois petits papiers ont été placés dans le bon ordre, commissaire…
- Mais alors, l’assassinat de Luis ?
- … est un sacrifice humain. Et même un sacrifice apollinien, si je ne m’abuse.
- Apollinien ?
- Lié aux mythes d’Apollon. C’est très cohérent et cela complète ce à quoi j’avais pensé lorsque vous m’avez parlé de l’horrible supplice infligé à Luis. J’ai vérifié, fouillé dans mes bouquins. Mes souvenirs étaient vagues, mais… Voilà ce que racontent les récits mythologiques : cela fait penser à un certain Marsyas, un satyre phrygien qui a eu la malchance de ramasser une flûte qu’avait fabriquée Athéna. Parce que d’en jouer lui déformait le visage, Athéna avait jeté cette flûte qui provoquait les quolibets de ses copines. Marsyas est devenu si habile au jeu de l’aulos, qui est le nom donné à cette flûte double, qu’il a prétendu concourir avec Apollon, qui, lui, jouait admirablement de la lyre. De la lyre qu’il avait inventée, bien sûr. Et ce concours, jugé par les Muses, donne Apollon vainqueur puisque Marsyas n’a pu l’égaler en jouant, comme Apollon l’en a défié, en retournant son instrument. Pour le punir de son audace de s’être mesuré à lui, Apollon a écorché vif le pauvre Marsyas… Au passage, d’ailleurs, le roi Midas, qui faisait partie du jury, a hérité d’une paire d’oreilles d’âne pour avoir tranché en faveur du flûtiste…
Les Grecs appellent « hybris » tout comportement de démesure, en particulier, celui qui consiste à défier les dieux. Nous serions donc en présence de gens qui se prennent pour des dieux et « sacrifient » ceux qui leur « manquent de respect », ou plutôt, qui cèdent à la démesure de vouloir les égaler. Avec la double fonction d’un sacrifice de punition / expiation et de célébration. Rédemption diraient les chrétiens… Ça pue la secte… 

  Un silence…

 
Mouchoir se lève discrètement pour allumer les plafonniers. La nuit tombe et la tension est telle que personne ne semble s’en être aperçu.

  - Et Mouye ? demande Clèm.
- Apollon est appelé aussi l’Archer. Inventeur de la lyre, maître de l’arc… Ce sont des instruments similaires et vraisemblablement issus l’un de l’autre. L’ensemble est très cohérent. Apollon solaire tue ses ennemis à coups de flèches.
 

- Mais… en quoi Luis aurait-il manqué de « respect » à ces gens ? demande Victor dont le cartésianisme se révolte.
- Je n’en sais rien. Peut-être n’est-il qu’une victime symbolique : il travaillait pour nous… C’est nous qui sommes visés. Nous, et les Goums…
-… qui par ailleurs utilisent la flûte, interrompt Victor pensif…
-… instrument également connu pour être celui du dieu « antagoniste » d’Apollon, Dionysos, reprend Jeanne… Avec… mais là, je m’avance… avec quelque chose de paradoxal…
- Oui ? l’encourage Eusèbe…
- Avec une sorte d’inversion : les Numéros tuaient « du dedans », avec leurs crabes. Les écorcheurs auxquels nous sommes confrontés tuent « du dehors »… Je ne sais pas si cela signifie quelque chose ou si c’est une simple intimidation par l’horreur. Mais une chose est sûre : ces gens-là connaissent les Goums, nous connaissent. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’ils sont très proches des Écolocroques !
  - Le sous-marin ! s’écrie Victor.
- Pouacre ! s’écrie Clémentine.
- Pouacre ? demande Ravot.
- C’était leur Numéro Cinq, celui que les Goums ont épargné, comme vous avez entendu le dire par Amaïa, précise Eusèbe.
- Ils l’ont laissé partir en Finlande, à la base d’Andøya, reprend Victor. Leur école de cadres était située à Andøya. Nous l’avons fermée bien sûr. Mais qu’est-il advenu de ses professeurs, de ses élèves ?
- Je me souviens que cela a été vérifié, poursuit Clèm. Et vérifié par la commission de l’ONU dont s’occupait Arthur : aucun ne connaissait l’existence de la base et ils ont été relâchés dans l’amnistie générale. Mais nous avons conservé leurs coordonnées quelque part au bureau N°1. Et… je crois me souvenir que Boufigue a étudié là-bas. Il est aussi probable que Finette, qui est arrivée en même temps que lui, ait suivi le même cursus, mais nous n’avons pas réussi à retrouver en quoi consistaient ces études, mise à part une formation commerciale de haut niveau… Ces étudiants étaient censés créer un réseau de boutiques, diffuser une propagande écolo assez classiquement vertueuse. Nous sommes seulement certains que plusieurs enseignants ont disparu avant que nous ayons pu intervenir. Nous ne les connaissons que par quelques allusions, quelques déclarations des étudiants débutants que nous avons pu interroger. Tous les autres étaient partis sans laisser d’adresse.
 
- Il faudrait pouvoir y aller, grogne Eusèbe, retourner tout ça, repartir de zéro et ne plus s’arrêter cette fois à une « diplomatie » dépassée : les tueurs sont revenus. Ils préparent quelque chose… Je vais contacter le Président, et voir s’il est capable de penser à autre chose qu’aux élections du mois de septembre.

  On frappe à la porte. Mouchoir ouvre à Toto, le portier, qui porte un paquet volumineux :

- Un policier en uniforme a apporté ceci de la part de l’inspecteur Lepif à l’intention du commissaire Ravot. Il a dit que c’est urgent qu’il faut qu’il regarde tout de suite pour donner son avis. Le policier attend en bas, je ne l’ai pas laissé monter… (Toto n’aime pas les uniformes).

- Merci, je vais regarder si vous le permettez.
 
Ravot, qui s’est approché, lui prend le paquet des mains et le pose sur la table. Paquet cubique enveloppé sommairement de papier kraft. Toto reste dans l’embrasure de la porte.

  Cela introduit une certaine détente, une petite distraction…

- Lepif ne m’a certainement pas dérangé sans une raison sérieuse, je vous demande pardon…
- Faites, encourage Eusèbe. C’est peut-être une information supplémentaire, un élément nouveau…
 
Ravot déchire le papier grossièrement scotché, qui découvre une grande boîte de bois blanc fermée par un couvercle emboîté.

  Et puis il soulève le couvercle.
 

Un sifflement…

  - Attention, bombe ! A terre !!! s’écrie Eusèbe qui a lui-même confectionné suffisamment de colis piégés dans sa jeunesse pour savoir comment cela fonctionne. Mais il n’a pas le temps de réagir, de se jeter à terre comme il le voudrait qu’une explosion étouffée déchire le paquet…
 
Cris, fumée, confusion…

  Une pluie froide arrose la pièce et tous ses occupants…
 
Une pluie grasse projetée par l’explosion dont la fumée se dissipe rapidement…

  Il n’y a ni blessés ni dégâts, rien qu’une stupeur horrifiée.

 
Les murs, le plafond et tous les occupants sont couverts de sang.

  Du sang que contenait le paquet.