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LA MORT D’HILARION JOVIAL DE SAINTE FOUILLOUSE / P3C1E22

P3C1E22 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N°167 / LA MORT D’HILARION JOVIAL DE SAINTE FOUILLOUSE / P3C1E22

 
C’est l’histoire où le Conseiller en matière d’économie électorale est massacré par l’Amazone qu’il pensait avoir séduite.
 
Vendredi 10 juin
18 heures
C’est tout naturel

  Après cette « cérémonie » de la Nouvelle Réna (P3C1E20) et la mort du Maire que le Conseiller en matière d’économie électorale a assassiné sans s’en rendre compte (P3C1E21)

 
Merry repousse le cadavre, qui roule de côté, jette un regard rapide à Edgar Maupuis qui maintient en retrait Hilarion-Jovial écumant, bandant comme étalon, et lui reprend des mains la batte souillée de sang. Puis il tend à Merry un objet imprécis. Elle saisit aux épaules Hilarion-Jovial éperdu, le retourne contre elle, et l’entraîne à terre…

 
La fille est une experte et en très peu de temps, il s’effondre à son tour, vidé, épuisé, inconscient.
 

Vite, elle le repousse et extrait d’elle-même la « chaussette », ce discret préservatif féminin que lui avait tendu Maupuis et qu’elle avait mis en place pour recueillir le sperme de son partenaire. Elle le tend à Edgar. 

  Et puis elle s’empresse auprès de Varochaix qui attend, les yeux vagues et la bite dressée, et elle l’épuise aussi, vite fait, avec trois coups de reins. Et Varochaix, KO lapin, s’écroule et ronfle.

 
Debout entre les trois corps inconscients, les deux complices s’affairent auprès du cadavre du maire. 

  Edgar pose par terre la « chaussette » gluante qu’il a soigneusement nouée. Le corps est enfermé avec la batte enveloppée d’un film protecteur et la chaussette, dans une housse de plastique noir.
 
Puis ils ramassent dans un petit sachet les restes d’os, de sang et de cervelle qui souillent encore le sol. 

  Tout cela sans un mot, avec des gestes rapides, calmes, efficaces.
  Une porte est ouverte, discrète, au fond de la Grande Salle silencieuse. Elle donne dans un hangar où stationne une fourgonnette anonyme de couleur neutre. Au volant, une Amazone.

 Merry, qui n’est autre que l’autre Amazone, débarquée hier à Biarritz de

la Flèche d’Argent, en même temps qu’Arthur, a remis sa tunique et elle aide Edgar Maupuis à charger les « colis ». Il y ajoute les vêtements du maire, repris dans son vestiaire. Et la camionnette s’en va.

  La porte se referme et il revient auprès d’Hilarion-Jovial et de Varochaix, toujours inconscients.

  Inutile de laver les traces qui restent encore, la pénombre suffit à les faire disparaître. Un lavage sérieux sera fait par la suite.

 
Hilarion-Jovial grogne un peu, s’agite, s’ébroue… Il doit se faire tard. Ma femme m’attend…

  A ses côtés, Edgar Maupuis, souriant :
- Eh bien mon cher, vous vous êtes éclaté comme une bête !
 
Hilarion-Jovial, encore étourdi, se redresse :
- Prendrai bien une ptite saucisse, moi !
  Maupuis rit aux éclats :
- Venez, les autres sont déjà repartis, mais vous vous êtes endormi sur Merry…
- Alors je lui ai pris
la Merry, à ce porc ?
- Cher ami, nous sommes ici entre Initiés, il n’y a que partage…
- N’empêche… Bien content, tiens… Et lui, là ? Le Varochaix ?
- Il ne va pas tarder à s’éveiller, il s’est montré très actif, lui aussi…
- Mais c’est moi qui ai eu la Merry… Tralalère… Bon… P’tite saucisse alors, hein ? Pour fêter ça !
- Et comment !

  Lorsqu’il sort de la Nouvelle Réna, Hilarion-Jovial a l’habitude de passer à l’hôtel Marengro. Il y entre par-derrière, où une porte discrète dans un garage discret au fond d’une cour discrète conduit à la chambre confortable qui lui est discrètement réservée. Privilège du propriétaire, quoi, c’est vrai, à la fin ! Au départ, il l’avait prévue pour y retrouver une petite amie qu’il pensait peut-être possible un jour d’imaginer séduire, malgré la surveillance implacable de son épouse (qui tient à sa Vertu, liée à sa Carrière) et de sa sœur (qui tient à son Prestige en plus de sa Carrière). Mais d’une part,

la Nouvelle Réna suffit maintenant à libérer sa libido des pulsions primitives qu’elle peut subir de la part de son cerveau reptilien (pulsions qui lui auraient tout au plus permis de rattraper une tortue à la course, tant elles se montrent raisonnables, Hilarion-Jovial n’a rien d’un frénétique) et d’autre part, le soin de sa Carrière lui laisse trop peu de loisir pour se lancer dans d’aussi futiles occupations. La chambre (in petto, il l’appelle sa « garçonnière », le coquin !) ne sert donc que rarement, et uniquement pour un petit break de sieste volé à son agenda quand il déborde par trop. Elle se trouve cependant dotée des tout derniers perfectionnements balnéo-sanitaires et masso-bullo-frottatoires, avec des jets vibrants dans tous les sens et une baignoire multiplace à technologie variable pilotée par un processeur échevelé que lui envie

la NASA. Elle pourrait survivre trois ans sur Mars avec un seul panneau solaire et en ramener des échantillons de qualité orgasmique, lui a assuré le constructeur. Elle lui a été fournie sur les conseils éclairés de Le Vacher, le conseiller financier préféré de sa sœur Ordegale-Junie (qui est de bon conseil, et s’entoure elle-même d’un auguste aréopage) (qu’elle peut renier si le besoin s’en fait sentir en le chargeant de ses propres erreurs : c’est cela l’esprit politique, non ?).

  Bref, Hilarion-Jovial utilise surtout Sa chambre pour Se rafraîchir.
  C’est donc tout naturellement qu’il s’y rend, à l’issue de ce qu’il ressent comme l’un des meilleurs « coups » de son existence : « Vous vous êtes éclaté comme une bête » lui a bien dit Edgar Maupuis, manifestement impressionné, mais si, mais si… D’ailleurs, il l’avait signalé à Daniel Forpris, qu’il disposait de ce pied-à-terre discret, pour le cas où… En cas de besoin… Service pour service… Sait-on jamais… Entre nous, bien sûr…

 
Hilarion-Jovial se dirige vers la porte fermée du garage privé, à l’arrière du bâtiment, au fond de la cour discrète, et découvre avec mauvaise humeur une fourgonnette anonyme de couleur neutre et de forme banale qui s’y trouve garée juste devant.

  Il pourrait passer par la réception, bien sûr, et gagner sa chambre par un passage discret ménagé au fond de son bureau officiel. Il suffirait de contourner le bâtiment. Mais Hilarion-Jovial n’éprouve aucune envie de discuter avec quelque membre que ce soit du petit personnel, et encore moins de se faire remarquer ! C’est vrai qu’il a l’impression (trompeuse sans doute) (effet de cet obscur sentiment de culpabilité lié à la conscience honteuse de l’Adultère contre la tentation duquel sa maman le met si souvent en garde) (eh merde, s’exonère-t-il) de sentir le foutre.

 
Il sort donc de sa voiture pour aller dire son fait à l’impudent imbécile qui s’est ainsi arrogé le droit de le gêner dans l’exercice sacré de son droit de propriété le plus élémentaire (car, bien sûr, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse possède chevillé au corps cet Instinct de Propriété qui se trouve à la base des grands destins et du monde qui gagne. Il proclame que les pays primitifs qui n’ont pas de Structure de Propriété se trouvent de ce fait condamnés à mourir de faim, ce qui favorise une mortalité infantile indispensable au sain équilibre économique d’une population par ailleurs proliférante en ces mêmes pays. Bien fait.).

  Personne.

 
Il élargit donc le cercle de ses recherches jusqu’à l’entrée de la courette au fond de laquelle se trouve la porte de son garage personnel, porte stupidement obstruée par une fourgonnette anonyme de couleur neutre et de forme banale devant laquelle bute sa propre automobile, ainsi qu’il l’a observé.

  Personne.

 
Hilarion-Jovial s’avance de quelques pas sur le chemin où s’ouvre cette courette au fond de laquelle, etc… 

  Il est plus de sept heures, et il remarque que la séance, commencée à cinq heures, a été plus longue que de coutume. Comme une bête ! Il a un petit rire satisfait, faraud, qui compense quelque peu sa contrariété. 

 
L’endroit d’habitude est désert… Mais cette silhouette là-bas ? On dirait… Merry ? Hilarion-Jovial, ébloui, lève un bras pour faire signe, pensant du coup, en un éclair qu’il a si bien assuré qu’elle est venue le rejoindre : bouleversée, elle a dû supplier Edgar Maupuis de lui donner son adresse. L’en peut plus, la sââââlope (là, il se laisse aller) ! Du coup, il tend les bras vers elle :
- Merry !

  La flèche, tirée dans son dos par l’autre Amazone, l’a touché au creux des rognons, à la jointure de deux spondyles, et lui a sectionné la moelle épinière.

 
Il n’a pas compris cette douleur fulgurante, ni la disparition de ses jambes qui se sont effacées sous son poids, ni son effondrement de marionnette dont on a coupé les fils. 

  Il s’est tant bien que mal redressé sur les mains, repoussé en arrière, pour appeler Merry, demander du secours, elle est là, devant lui, à cinquante pas tout au plus, c’est une faiblesse, elle va le secourir… Il a mal, mais il lutte contre cette ombre rouge qui monte au fond de lui… Il redresse la tête, la voit bander un arc, crie encore :
- Merry !…

  
 Et puis il pense :
- … merde, ma Carrière…
 

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.

 
D’abord, la Lanterne.

Victor a donné des indications à Mouchoir qui a rédigé le parfait petit article de convenance, publié samedi :


  Saint Tignous sur Nivette en deuil

  Nous apprenons la mort de deux des personnalités les plus importantes de notre cité : les corps de Monsieur Félicien Belcoucou, notre maire, et de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale, ont été retrouvés hier près de l’hôtel Marengro. Les circonstances dans lesquelles ces deux élus ont été assassinés, car il s’agit d’assassinats, n’ont pas encore été révélées par le Commissaire Ravot, qui dirige sur place l’enquête, sous l’autorité du juge Foutral, de Pau, à qui l’instruction a été confiée. Mais cette tragédie semble présenter des points communs avec celle que nous avons connue mercredi dernier, lorsque Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine « Lartigo » a été tuée d’une flèche tirée par un mystérieux archer, pendant une manifestation de membres de

la Nouvelle Réna dont les élus soutenaient l’action. 

  Suit une série de photos dont certaines, classiques, d’Hilarion-Jovial et du maire serrant des mains, et d’autres, plus récentes, extraites du film enregistré par Mouchoir au cours de la manifestation, en particulier, une photo montrant la Vorme juste avant qu’elle ne reçoive la « flèche fatale », la pudeur médiatique interdisant de la montrer épinglée comme un vulgaire caporal, et une autre montrant Hilarion-Jovial et le maire frappant à coups de manches à balai les cinq malheureux policiers isolés au milieu de la foule en furie (P3C1E3). Une autre photo montre le maire en train d’inaugurer la boutique toute neuve des Écolocroques, aux côtés d’une Finette radieuse. Finette… L’Élue !

  Suit un appel à témoins, agrémenté du signalement des Amazones (grandes, blondes aux yeux bleus, parfois vêtues d’une courte tunique leur laissant les bras nus), et des photos anthropométriques de Suceprout et Humevesne, qui sont signalés comme « disparus, évadés de l’hôpital où ils étaient détenus pour des faits qui pourraient être reliés à ce drame qui frappe tragiquement notre cité ».
Suit enfin un rappel des carrières privées et publiques des deux victimes, et des « condoléances aux familles éplorées, durement éprouvées par la perte cruelle de deux hommes d’exception, dont l’un au moins était père de famille et l’autre pourrait ou aurait pu l’être s’il ne s’était pas sacrifié au Bien Public avec une abnégation devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Etc… »

  Les autres journaux brodent là-dessus sans rien ajouter qu’une sauce plus ou moins faisandée.
 
Et Ravot récapitule sur un morceau de papier, pour sortir de la morosité où il se sent couler, comme souvent lorsqu’il reste impuissant devant des évènements qui se précipitent :

  1.    Six meurtres avérés en cinq semaines et les cinq derniers au cours des trois derniers jours, à savoir :
1.1.                   Luis, dans la nuit du 2 au 3 mai. Ecorché vif. Hybris.
1.2.                   Ted et Jo, enlevés le 7 juin et retrouvés carbonisés après avoir été poignardés au cœur. Coupables probables : Suceprout et Humevesne qui les ont enlevés chez Mado.
1.3.                   Edmonde de la Vorme Séchée tuée le 8 juin. Flèche. Hybris.
1.4.                   Découverte des corps d’Hilarion-Jovial (flèches, Hybris) et du maire (« énuqué » à la batte de base-ball et couvert de la peau de Luis !) le vendredi 10.

2.    Trois « enlèvements » ou disparitions :
2.1.                   Pélot, disparu depuis vendredi et qui n’est pas réapparu.
2.2.                   Humevesne et Suceprout, disparus de leur hôpital et plus que soupçonnés des meurtres de Ted et Jo.

  Si j’ajoute à « ces méfaits officiels », les assassinats « officieux » du gardien goum de Marinoval, sans parler des meurtres plus lointains de Daouj, le guide goum d’Arthur en Patagonie, de l’écorché de Guamblin, de la gardienne goum tuée à Agotchilho, de Tomie, l’Amazone capturée et tuée à son tour par Birke, sa « consoeur », elle-même coupée en deux par le Crabe !

C’est une hécatombe, en un peu plus d’un mois, et cela semble s’accélérer.

Sans compter les six flèches sanglantes de Guamblin, nous en sommes à 3 assassinats Hybris officiels et à 5 non déclarés puisque liés aux Goums d’une manière ou d’une autre. Se détachent du lot les assassinats de Ted et Jo et celui, étrange, du maire. 

 
Et puis les disparitions. A commencer par celle d’Arthur (toujours officiellement disparu), et puis celle de Gertrude Pilon, sans doute transformée en saucisses, mais sans preuve vraiment décisive (et qu’il faudrait alors comptabiliser dans les meurtres), et les disparitions d’Arnaud Boufigue et de Daniel Forpris, même si le problème est différent, et qu’il s’agit plutôt de cavales !
 
On est toujours sans nouvelles de Pélot. Le fait que ce soit une « grande blonde » qui soit venue le chercher ne laisse pas d’être inquiétant.

   Enfin, les « enlèvements » de Humevesne et Suceprout ressemblent plutôt à des évasions « assistées » très bien organisées, samedi, à l’hôpital.
 
A propos de Humevesne et Suceprout, il faut que je vérifie s’ils étaient bien présents à la manifestation, ce qui éclairerait leurs interventions sous un autre jour. Ils ne seraient plus les joyeux imbéciles, les Laurel et Hardy du crime, les porte-flingues de Messieurs les Hommes, sbires de macs cogneurs de putes dont ils ont la courte et peu reluisante réputation, mais… Mais quoi ???

 
Et Ravot trébuche dans une forêt de points d’interrogation où chaque pas en avant ajoute à l’ombre une ombre plus épaisse…

 
Et merde…

 
- Ça ne va pas, patron ?
 
Ravot relève le front qu’il avait, en un hugolien accablement, placé entre ses deux mains levées. 

 
Lepif le regarde, souriant, tout content, léger et frétillant.

 
- Ah vous voilà, vous. C’est à cette heure-ci que vous arrivez ?
- Là vous êtes injuste, patron. Je suis allé collationner les produits des investigations savantes des experts de tout poil qui ont grouillé comme des mouches sur les cadavres des édiles depuis vendredi soir.
- Et surtout d’une experte à poil roux, je présume…
Lepif prend l’air rêveur :
- J’ai même pu l’assister dans ses oeuvres, c’est vrai qu’elle est experte… D’ailleurs, elle va venir.
Il se reprend :
- Mais pas seulement celle-la… Tenez, je vais vous dire. Ce sera plus rapide que les rapports officiels, et on a besoin d’aller vite, et puis, tout ne figurera pas dans les rapports…
- Ah bon ? Et en quel honneur ?
- Mais… Parce que les Goums n’existent pas, si j’ai bien compris…

Du coup, Ravot semble s’éveiller :
- Allez-y, mon petit. Je vous écoute.

 
- D’abord, les autopsies. J’y étais, avec Amélie, qui prélevait les échantillons nécessaires avec beaucoup de soin et de délicatesse. Elles ont été réalisées dans la nuit de vendredi à samedi par le docteur Marnier, de Saint Tignous, et Milou Panosier, spécialiste de l’équipe de Catachrèse. Les analyses complémentaires ont été effectuées en ma présence (soupir) par Amélie (soupir) de samedi à dimanche dans son laboratoire d’où « on n’a pas pu s’décoller, tant il y avait d’travailleuuu »…
 
Ravot lève les yeux au ciel devant le rose qui monte aux joues de l’inspecteur à cette évocation pédiculo-arachnoïdale[1]

 
Lepif enchaîne, après avoir, lui, fermé les yeux quelques secondes sur un souvenir attendri de paillasses, de becs Bunsen et de chromatographies en phase gazeuse aux rousses courbes échevelées sur l’écran noir de sa nuit blanche.

 
Et puis il se reprend et il enchaîne :
- Je vous fais grâce des détails techniques (Ravot ricane), chromatographie en phase gazeuse et tout ça (Ravot ricane derechef)… Pour ce qui est du contenu de l’estomac, on n’a trouvé de saucisses récentes que chez Hilarion-Jovial (Lepif aime bien appeler le Conseiller en matière d’économie électorale par son prénom depuis qu’il s’est fait snober par celui-ci). Félicien (c’est le maire, que tout le monde appelle le maire, mais comme il a appelé l’autre Hilarion-Jovial, par souci d’égalité républicaine, il ne peut pas faire moins que de l’appeler Félicien), Félicien en avait absorbé, mais au moins deux heures plus tôt. Je ne sais pas encore comment interpréter ce fait. D’ailleurs, je n’interprète point encore, je constate.
- Très bien, Lepif, très bien.
- C’est ce que vous m’avez toujours enseigné, patron, rend-homagise Lepif.
- Vous êtes très bien, poursuivez…
- Second point…
- Ce sera donc le dernier ?
- Non, j’en prévois un troisième…
- Alors c’est le deuxième point, et non pas le second…
- Deuxième point (m’emmerde) : tous les deux ont eu des relations sexuelles très peu de temps avant leur mort, et des traces de sécrétions féminines ont été retrouvées dans les zones copulatoires des deux. Leur analyse a prouvé que ces traces provenaient de la même partenaire. Par ailleurs, les deux charcutiers à l’œuvre…
- Charcuterie fine, Lepif, charcuterie fine, fait remarquer Ravot un peu gêné par la désinvolture de son inspecteur qui déborde d’énergie…
- Ben on voit que vous n’étiez pas là, réplique celui-ci…
- J’ai déjà assisté à une autopsie, mon ami…
- Evidemment, évidemment… les deux spécialistes à l’œuvre donc, si vous m’interrompez tout le temps, on n’en sortira jamais…
- Si vous disiez moins de conneries…
- Z’êtes dur, mauvaise humeur du lundi matin ?
- Poursuivez, mon vieux, vous m’emmerdez avec vos incises à la con…
- On n’est pas plus aimable, vous devriez…
- Je devrais ?
- Rien, rien… (grommellement où il est question de « poireau » et de « dégorgement d’urgence »)… à l’œuvre (soupir), ont prouvé que si l’un avait éjaculé, l’autre était « resté au bord » comme à dit le docteur Marnier, « s’était fait couper les effets », comme a dit Milou Panosier, qui a ajouté « qu’il avait les couilles plus pleines qu’un jeune marié puceau qui a piqué le Viagra de son grand-père », et qu’à son âge, c’était assez surprenant. Il aurait, d’après lui, pu être assassiné en plein coït, juste au moment où il allait se satisfaire.
Autre remarque surprenante : les traces de sécrétion féminine relevées sur Hilarion-Jovial l’ont été plutôt dans les poils pubiens que sur la verge, où l’on n’a relevé que des traces de sperme. D’après les toubibs, ce serait la preuve qu’Hilarion-Jovial portait un préservatif.
Troisième point : surprise finale, le maire aurait été sodomisé. Chose très surprenante, son anus semble avoir été lubrifié par une application de vaseline, mais n’est que très peu dilaté, comme s’il avait été pénétré par un objet de petite taille. Toutefois, du sperme a été retrouvé dans son rectum. Et c’est celui d’Hilarion-Jovial.
- Pffff… fait Ravot.
- Oui, fait Lepif.

Il y a un temps de silence, où l’on essaie conjointement, dans une méditation commune, de mettre A avec B et d’analyser le résultat obtenu.

 
- La scène de crime aussi a parlé, reprend Lepif lorsqu’il pense que les informations ont bien fait leur nid dans l’arbre vigoureux des pensées de son chef, lequel hoche légèrement le chef de haut en bas, pour agiter, mais point trop, juste ce qu’il faut pour la mise en place des pensées en question : un pocco agitato ma non troppo…
 
Après un autre temps, Lepif poursuit :
- D’abord, la batte de base-ball est bien l’arme du crime. Chose curieuse, personne, ni dans l’entourage de l’un ni dans l’entourage de l’autre, ne possède d’objet de ce genre, plutôt étranger à la culture sportive du lieu. D’ailleurs, aucun des deux n’était sportif. Cependant, ce sont bien les empreintes d’Hilarion-Jovial qui figurent sur la batte, d’origine inconnue, et les traces de sang et de cheveux appartiennent formellement au maire.
Ensuite, les « éclaboussures », débris d’os, de cheveux, de sang et de cervelle mêlés qui se trouvent devant le cadavre n’ont pas pu être produites in situ. Catachrèse l’a démontré en calculant la force de l’impact qui a été nécessaire pour arracher l’arrière du crâne de la victime : si les débris avaient giclé sur place, on les aurait retrouvés un bon mètre devant le corps, c’est-à-dire sur les pans du dessus-de-lit, et non pas à trente centimètres devant le cadavre, sur la descente de lit en peau de bique, où ils étaient situés. Et il y aurait eu beaucoup plus de sang par terre que ce qu’il y avait.
Enfin, le cadavre a manifestement été tiré, glissé sur le sol, sans doute extrait d’une housse, d’après les traces que porte l’épaisse moquette, écrasée à côté du corps.
Et on n’a pas trouvé d’empreintes d’Hilarion-Jovial dans la chambre ! Le ménage normal a été fait soigneusement avant-hier, aux dires des employés de l’hôtel, ce qui explique que les seules empreintes relevées soient celles du personnel de service. Rien n’a été dérangé, ni le lit, ni dans la salle de bains. Le cadavre semble avoir poussé là, sur place, par une étrange opération du Saint-Esprit, ses vêtements… Ah oui, j’oubliais : ses vêtements : jetés en désordre, comme par une sorte d’impatience amoureuse… Mais pas de traces féminines sur le sol, pas d’empreintes, pas de sécrétions ailleurs que sur la bite du monsieur : il a baisé un ange féminin et s’est fait enculer par un angelot tombé du plafond que serait devenu Hilarion-Jovial, avant de se faire assommer à mort par ce dernier. D’après les experts et leurs évaluations et mesures, si Hilarion-Jovial avait réellement sodomisé le maire, il aurait laissé des traces nettement plus conséquentes : sans être monté comme un âne, il était cependant normalement constitué. Or, le maire, qui souffrait semble-t-il d’hémorroïdes internes bénignes, n’était pas, d’après eux, coutumier de ces pratiques, susceptibles de provoquer dans son cas de petites hémorragies. Ils pensent que le sperme a été injecté à la seringue, ce qui expliquerait le manque de « traces intrusives conséquentes », comme ils disent. La vaseline devait constituer un camouflage ou être destinée à attirer notre attention.
Hilarion-Jovial : Il a d’abord été paralysé par une flèche logée entre les vertèbres lombaires qui lui a, à proprement parler, coupé les pattes, mais sans atteindre l’aorte placée derrière. Il a ensuite reçu une autre flèche dans la bouche alors qu’il se soulevait sur les mains pour appeler. Il est probable qu’il a reconnu la personne qui lui a tiré cette seconde flèche, de face, puisqu’il n’a pas tenté de s’en cacher en se plaquant au sol. Il n’a pas été tué là où il a été trouvé : manque de recul pour lui tirer dans les reins puisqu’il tournait le dos au bâtiment, placé comme il l’était à la sortie de la petite cour où était garée sa voiture. On a retrouvé une tâche de sang sur le chemin, à l’extérieur. C’est là qu’il est mort, face contre terre, ou plutôt, la tête appuyée sur la hampe de la flèche qui lui sort de la bouche. C’est par là qu’il a saigné un peu. Il a été porté par deux personnes : il est lourd, l’animal, or ni les flèches ni ses vêtements n’ont été déplacés, donc on l’a porté par les bras et les jambes. Il a sans doute été disposé à l’entrée de la cour pour qu’on ne le trouve pas trop vite…

 
Il faut ajouter C et D aux précédents A et B, et cela mouline beaucoup sous les calottes crâniennes des deux limiers qui se regardent en hochant la tête, comme des petits chiens en carton sur la plage arrière d’une voiture familiale qui part en week-end.

 
- Va falloir que je fasse un dessin, conclut Ravot.
 
- Reste une chose, ajoute Lepif conscient d’ajouter une goutte au vase déjà plein de la patience de son chef.
- La peau de Luis, approuve celui-ci, passant outre aux craintes de son subordonné.
- Vous le saviez ? demande Lepif tout près à basculer de l’admiration dans la dévotion.
- J’ai appelé Catachrèse ce matin avant de passer au bureau N°1 d’Agotchilho…
- Vous y êtes déjà passé ?
- Eh oui, Arthur Malfort reprend des forces, je voulais le voir à son réveil… Lui aussi va nous apprendre beaucoup de choses. Mais pour la peau je manque de détails : raconte…
- Eh bien, l’ADN rend son identité indiscutable. La peau a été conservée dans de l’alcool. En boule, manifestement. On n’a pas cherché à la nettoyer ni même à l’écharner. En revanche, elle a dû être remplie, comme un sac, à un certain moment, et elle a certainement reçu des coups, de bâton ou de quelque chose comme ça : elle porte des marques, bien sûr post mortem, qui n’ont pas été trouvées sur le cadavre de Luis et qui ne sont pas non plus présentes sur celui du maire. Elle a été disposée vraiment comme une couverture, sur ses fesses. Face interne contre lui, poils dehors, mais… Les gars de Catachrèse sont très forts, ils ont fait une découverte étonnante : quatre cheveux blonds à l’intérieur de la peau, à la hauteur de la nuque, comme si la peau avait été disposée sur le dos d’un homme aux cheveux blonds. Parce qu’ils ont pu prouver qu’il s’agit bien de cheveux d’homme. Mais après un séjour de cinq semaines dans l’alcool, l’ADN risque de s’être trop dégradé pour être identifiable avec certitude…
- Tout cela est resté secret ? demande Ravot par acquis de conscience…
- Evidemment, patron, évidemment… Personne n’a rien révélé, et le juge ne sera mis au courant que par vous.
- C’est très bien, Lepif… Je ne sais pas où nous allons, mais je sais qu’on progresse…

 
C’est alors qu’Amélie est entrée.
 



[1] « Un jour, un pou dans la rueuue
Rencontra chemin faisant
Chemin faisant,
Une araignée bon enfant
Elle était toute veluuuue »

LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (2) / P3C1E33

P3C1E33 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 33)

 
N°178 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (2) / P3C1E33


Lire d’abord le n°177 (lien) 

C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui annonce le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Ce qu’elle a déduit de l’autopsie des élus. Ravot manifeste une jalousie larvée pour ces salauds de jeunes. Et une admiration sincère pour le travail de la belle.

  Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Après le début, c’est la suite de P3C1E32 (lien).

  - Eh bien, se contente de relancer le commissaire Ravot, interjectif et percontatif[1] en diable…?

- Eh bien, répond Amélie, je me suis livrée à l’analyse croisée des prélèvements viscéraux des deux cadavres, me disant, après discussion avec Lepif sur les lieux du crime, qu’il s’agissait certainement d’une mise en scène et que les victimes avaient été transportées depuis ailleurs. Et je suis partie de l’hypothèse selon laquelle, si Hilarion-Jovial a tué le maire, d’une part, et s’ils ont baisé la même fille, d’autre part (oh ! se dit Ravot), ils devaient se trouver au même endroit, mais que l’un a survécu un certain temps à l’autre. Qu’il y avait donc un léger décalage métabolique entre les deux, le premier étant mort avant le second qui, lui, a été « fléché » près de l’endroit où il a été retrouvé, alors que le premier fut occis sans doute en pleine copulation, mais que non point en épectase, encore qu’au-delà du point de non-retour, ce que l’autopsie, à laquelle j’ai assisté auprès de Lepif (soupir dudit : la menotte d’Amélie au creux de la sienne, frémissante d’excitation chasseresse, lorsqu’elle constate, de visu et de tactu (lui reprenant pour ce faire sa menotte le temps d’en tripoter de répugnants débris), diverses différences dans les contenus glandulaires des deux organismes éviscérés sur les tables d’inox), a démontré. 

 
Ravot siffle entre ses dents par approbation admirative, devant tant d’intelligence déductive.

  Amélie enchaîne, ronronnante comme chatte sous la caresse flatteuse de son maître, qui lui électrise le poil :
- Il est probable, selon l’évaluation experte effectuée devant nous par Milou Panosier du contenu des vésicules séminales d’Hilarion-Jovial, que son éjaculation a précédé sa mort d’une demi-heure environ, mais cela ne permet pas de déterminer scientifiquement qui a précédé l’autre sur la dame. La déduction pure et simple indique toutefois que si Hilarion-Jovial avait trempé son biscuit (pardon, commissaire, je me laisse emporter par mon sujet) (geste de Ravot qui comprend cet enthousiasme de limière sur la piste) avant le maire, et comme il est avéré que, lui, a éjaculé, le pénis du maire et ses environs, floc, floc, poils et tout, porteraient des traces du sperme d’Hilarion-Jovial, ce qui n’est pas le cas. Or, le sexe d’Hilarion-Jovial ne porte, lui, aucune trace, sauf de ses propres (enfin…) sécrétions et éjaculats, ainsi que les prélèvements et analyses biologiques de Milou Panosier le démontrent. Et c’est là que j’ai eu mon idée. 

 
Elle marque une pause dramatique, main levée index pointé vers le plafond, puis elle enchaîne :
  - Voici donc comment les choses se sont passées selon moi :
Petit Un : Le maire baise la fille.
Petit Deux : Hilarion-Jovial tue le maire alors en pleine action et trop préoccupé par ce qui est dessous pour prendre garde à ce qui se passe autour de lui, et cela juste avant qu’il ne… enfin… conclose[2]

 
- Poursuivez, poursuivez, l’encourage Ravot qui déglutit avec peine…

  - Petit Trois : la fille place un préservatif féminin, vulgairement appelé chaussette, dans son petit zigouigoui tout chaud des œuvres du maire, mais non inséminé desdites œuvres…

- Poursuivez, poursuivez, l’encourage Ravot…

- Petit Quatre : Hilarion-Jovial la saute à son tour, mais lui, se vide les couilles (cette fille a un vocabulaire de corps de garde, je n’aurais pas cru ça d’elle, se dit Ravot, rêveur, mais c’est normal, à fréquenter les monstruosités qui errent dans les analyses de police scientifiques. N’empêche… Salaud de Lepif. Salaud de jeune…) (soupir), et remplit ainsi la petite chaussette de sa partenaire. C’est ce contenu qui sera injecté dans le rectum du maire, pour laisser penser à un acte contre nature (tiens, se dit Ravot, presque rassuré, elle a ses pudeurs) (bof, émet discrètement Lepif avec un tendre sourire à l’endroit de l’oratrice qui lui répond d’un clin d’œil fripon) (Salaud de jeune, pense Ravot), qui aurait laissé d’autres traces si Hilarion-Jovial lui avait effectivement enculé l’œil de bronze (aïe, se dit Ravot, anéanti par tant de verdeur tautologique, ce n’était que litote).

 - J’ajoute, reprend Amélie, après un court silence de digestion méditative (qui flotte sur les tensions d’attentions multiples de son auditoire), qu’Hilarion-Jovial devait se trouver dans un état d’excitation peu commun pour sauter sans barguigner la partenaire de celui qu’il vient de massacrer, et que celle-ci, en revanche, a dû faire preuve d’un sang-froid exceptionnel pour, après avoir vécu in situ la mort foudroyante de son premier partenaire, penser à se placer la chaussette (dans son petit zigouigoui, complète Ravot in petto), puis de s’offrir à l’assassin du premier dans le seul but de lui tirer le foutre et de le recueillir. Quelle santé ! (et ceci non sans quelque admiration pour la performance semble-t-il).

Ben dis donc, se dit Ravot, toujours in petto, en percevant cette pointe admirative.

- Une Amazone ? demande-t-il, rêveur, à mi-voix…
- Et ce n’est pas tout, poursuit Amélie, lancée, renversée sur le dossier de sa chaise jambes croisées et le doigt levé vers le plafond. A partir de ces hypothèses…
- Tout à fait vraisemblables, confirme Lepif qui bave d’admiration devant la superbe logique du raisonnement de sa conquête…
- En tout cas sherlockiennes en diable, apprécie hautement Ravot…
- A partir de ces hypothèses, je me suis dit deux choses : la première, c’est qu’il y a une opposition totale entre le sang froid de la fille et le comportement de ceux que je considère comme ses victimes, puisque, aussi stupides et vulgaires qu’ils soient, je ne les imagine pas se livrant habituellement à de semblables excès.
- En effet, je vois mal un maire amorti, à poil, pourfendant une fille de ses assauts échevelés, devant un concurrent politique que je vois tout aussi mal le tuer à seule fin de le remplacer entre les cuisses de sa partenaire, approuve Ravot…
- … après l’en avoir extrait ! enchaîne Amélie avec un geste circulaire et démonstratif de la main gauche et un « plop » de l’index droit qu’elle fait claquer en le sortant latéralement de sa bouche dans la mimique très expressive dite « du bouchon qui saute ».
- Un défoulement ? se demande à haute voix Lepif qui se souvient avec un frisson d’angoisse rétrospective d’avoir rencontré la femme du défunt Conseiller en matière d’économie électorale, en compagnie de la sœur dudit…
- Non, objecte définitivement Ravot.
- Donc, reprend Amélie, il y a une DIFFERENCE entre les hommes et la femme.
- Ça, on le savait, remarque bêtement Lepif qui s’attire un regard noir de sa souris rousse, et poursuit, pressé de se faire pardonner cette facilité de café du commerce :
- Gloups, excuse-moi, ma minette (révélant ainsi leur intimité dans le trouble de sa confusion) (laquelle minette hausse les épaules) (aïe, aïe, aïe, se dit Lepif qui ne peut cependant s’empêcher d’apprécier le mouvement induit sous le gros pull) (son regard allumé fait sourire Amélie, qu’il chatouille presque autant que la laine) (ouf, pardonné)…
- Une différence de comportement, gros bêta (on voit bien qui porte la culotte, se dit Ravot plus du tout jaloux de Lepif) (encore que…). Et je me suis dit qu’il devait y avoir une raison « technique ». Une drogue. Vous-même, commissaire, l’aviez observée, évoquée, supputée, devant le comportement des manifestants de l’autre jour…
- Parmi lesquels se trouvaient déjà nos deux victimes, et, car je pense les avoir également repérés, mais sous réserve de confirmation, les Humevesne et Suceprout qui ont disparu, soit dit entre parenthèses. Et qui n’avaient pas l’air non plus d’être aussi excités que les autres…
- Ce qui confirmerait ce double comportement sur le lieu de certains crimes : l’un, hystérique, et l’autre froidement opérationnel. Alors j’ai cherché. Et je pense avoir trouvé.


[1] Ou interrogatif, si vous préférez. C’est juste pour changer un peu.

[2] De « conclore » et non de « conclure »

AUTOPSIE / P2C2E15

P2C2E15 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 15)

 
N° 116 / AUTOPSIE / P2C2E15

C’est l’histoire où l’autopsie de Luis nous apprend bien des choses étranges. 

  Mercredi 4 mai
9 heures
Morgue de Saint Tignous sur Nivette

 
On ne peut vraiment pas dire que Ravot raffole de ces endroits où les experts font « parler les morts ».

 
Saint Tignous sur Nivette est une petite ville et sa morgue est assez sommaire : une petite salle carrelée de blanc dans un sous-sol de l’hôpital, équipée d’une dizaine de tiroirs frigorifiques encastrés dans le mur du fond.

 Deux hommes en longues blouses vertes, gantés de latex, tournent le dos à la table de dissection sur laquelle gît le cadavre tragique de Luis. Un troisième s’affaire à recoudre les ouvertures immenses qui y ont été pratiquées pour l’autopsie.

 
Les deux hommes, le docteur Milou Panosier professeur de médecine légale, et le docteur Marnier (un mètre soixante cinq, on l’appelle le petit Marnier quand on est sûr qu’il ne peut pas entendre), légiste occasionnel de Saint Tignous sur Nivette et chirurgien de l’hôpital, échangent leurs conclusions tandis que l’interne de service tente de rendre figure humaine (selon l’expression du professeur Panosier) aux restes torturés. L’interne en question, qui a connu Luis au lycée de Saint Tignous, éprouve quelque difficulté à « piquer droit » comme dirait sa mère, couturière en ville. Le tremblement de ses mains et les nausées récurrentes qui le secouent rendent ses gestes imprécis. Quant aux larmes qu’il ravale de plus en plus difficilement, elles noient la salle toute entière dans un brouillard horrible où le rouge du sang se mêle au vert des blouses et au blanc brillant des carreaux dans une sarabande abominable.
 
C’est cependant lui qui a insisté pour assister les légistes : un hommage à son ancien camarade… Ce qu’ont admis et approuvé les légistes. Mais c’est dur. Et maintenant il doit aller jusqu’au bout…

 
Ravot les rejoint avec Catachrèse, jette un coup d’œil aux restes du journaliste, hoche la tête :
- Vous ne pensez pas qu’il serait possible d’en discuter un peu plus loin ?
Panosier approuve d’un hochement de tête :
- Nous vous laissons terminer, cher collègue (il sait que cette valorisation peut donner à l’interne la force de finir : un petit coup de pouce. Mais il a sincèrement apprécié son courage). C’est presque terminé… Rejoignez-nous ensuite en salle de réunion, voulez-vous ?
- Oui Monsieur… bredouille l’interne soulagé de se retrouver seul. Au moins, il pourra pleurer librement…
 
Le café du distributeur passe mal, mais il réchauffe…

  - Nous nous trouvons en présence d’un « travail » très particulier, qui n’a pu être réalisé que par des criminels extrêmement pervers disposant de très gros moyens, commence Panosier…
 
Il regarde Marnier qui approuve de la tête et lui fait signe de continuer.
- Il ne semble pas que la victime se soit défendue, ni qu’il y ait eu de lutte. A cet égard, il sera très important de connaître les conclusions des analyses toxicologiques qui seront pratiquées sur les prélèvements que nous avons effectués, aussi bien à partir du contenu de l’estomac qu’à partir du foie ou de divers autres organes, sans oublier, bien sûr, les analyses de sang ou de lymphe.
- Il est à peu près certain qu’il a été drogué, appuie Marnier…
- Amélie a commencé à étudier les prélèvements sanguins, confirme Catachrèse, qui précise à l’intention de Marnier qu’Amélie Fouad est leur toxicologiste. Mais son matériel portatif ne lui a pas permis de poser de conclusions pour l’instant : les drogues employées ne sont pas standard. Elle aurait pu identifier de la cocaïne, de la strychnine, du curare, de la morphine, ou n’importe laquelle des drogues courantes employées en anesthésie, par exemple. Mais là… Elle a envoyé des échantillons au labo de Bordeaux. La seule conclusion à laquelle elle a pu aboutir concerne l’attentat du journal : la bombe renfermait bien du sang de Luis auquel on avait ajouté un anticoagulant…
- L’attentat du journal ? demande Marnier
- Une petite bombe-surprise. Dégueulasse, mais pas dangereuse… Je vous demanderai, comme pour tout le reste, un silence complet. Black-out… répond Ravot, qui enchaîne :
- Donc il a été drogué, mais on ne sait ni comment ni par quoi ni bien sûr par qui et encore moins pourquoi…
- La nature de la drogue nous aidera peut-être à savoir par qui, observe Catachrèse.
- Pour le reste, reprend Panosier, nous avons eu la confirmation que l’opérateur, si je peux employer ce mot, possède de solides connaissances en matière de chirurgie : la manière dont ont été pratiquées les incisions est assez éloquente à ce sujet. En outre, nous avons fait une découverte surprenante : Luis a dû se trouver connecté à un système de circulation extracorporelle probablement même cryogénique…
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Ravot stupéfait.
- C’est un système qui permet de refroidir le sang, et donc d’abaisser la température du corps, tout en maintenant une circulation forcée en cas d’arrêt du cœur, précise Marnier…
- Un matériel de pointe réservé à certains hôpitaux essentiellement spécialisés en cardiologie, enchaîne Panosier. Cela permet de survivre à un arrêt cardiaque et dans certains cas de provoquer cet arrêt, pour intervenir sur le cœur, par exemple, en maintenant le corps en vie. Mais, en l’occurrence en imaginant que Luis soit resté plus ou moins conscient, cela a dû permettre de prolonger la torture… Et de le vider partiellement de son sang pour limiter les hémorragies.
- Mais il faut une salle d’opération ? s’étonne Ravot.
- Il suffit de planter deux trocarts, l’un dans une grosse veine, l’autre dans une grosse artère, pour dériver une partie de la circulation sanguine dans une machine cryogénique, et d’établir une circulation forcée au moyen d’une pompe capable de suppléer à l’inévitable défaillance cardiaque consécutive au choc. C’est ainsi que l’on a pu prolonger la vie de la victime, tout en réduisant les hémorragies, et qu’ensuite, le sang a été vidangé du corps lorsqu’on a décidé de l’achever, confirme Marnier. L’hôpital où nous nous trouvons et où j’exerce ne dispose pas de ce matériel, réservé, comme vous l’avez dit, à certaines unités spécialisées en cardiologie, mais les progrès récents le rendent assez compact pour être aisément transportable. Il n’en est pas moins très onéreux et très délicat à utiliser…
- Nous avons retrouvé les traces d’implantation de cathéters dans l’artère fémorale et dans la veine fémorale. Ce sont des vaisseaux profonds et seul un chirurgien expérimenté a pu les repérer sans erreur dans la position où était placé le corps, reprend Panosier. Ce n’est vraiment pas un travail d’amateur. Par ailleurs, et c’est tout aussi inexplicable, il semblerait que Luis ait éjaculé peu de temps avant de mourir : nous avons retrouvé des traces de sperme dans l’urètre…
 
Ravot hoche la tête :
- Tout cela paraît totalement invraisemblable ! Qui donc pourrait dépenser une telle somme de perversion sadique…
Catachrèse reprend :
- De notre côté, nous avons découvert des éléments intéressants dont certains concordent avec ce que vous venez de dire. En particulier, nous avons aussi trouvé des traces de sperme par terre, devant la victime, sous la flaque de sang. Il aurait donc éjaculé avant d’être écorché, ce qui, à la limite, pourrait indiquer des pratiques sado-masochistes…
- Avec un tel luxe de matériel ? J’en ai connus des sados-masos lorsque j’étais en fonction à Paris, intervient Ravot, mais vous savez bien qu’ils sont plutôt du genre (il chante) « Fais-moi-mal, Johnny, Johnny, Johnny »[1], ou bien bricolos du zizi, cuir-latex-corde-à-noeuds et pipi-caca-père-fouettard, que chirurgie de pointe !
- C’est certain, confirme Catachrèse. Mais nous avons trouvé d’autres indices intéressants, en particulier, dans la même flaque de sang, un long cheveu, féminin et blond, qui pourrait bien appartenir à votre amie Finette. Bien sûr, nous ne disposons d’aucune preuve scientifique… Il faudrait retrouver sa famille. Mon cher Ravot, c’est un travail pour vous… Mais je dois dire que comme le cheveu en question baignait dans le sang de Luis, il sera difficile d’en caractériser l’ADN qui a dû être contaminé par celui du sang. Ce qui est certain c’est qu’il se trouvait à la surface de la flaque et qu’il n’est donc pas antérieur au supplice du pauvre garçon…
- Pas d’empreintes digitales ? demande Ravot.
- Des tas !!! Bien sûr, celles de Luis, mais aussi, et cela, c’est intéressant, des empreintes que nous avons retrouvées sur les verres utilisés à la table des notables du Tapas’Embal’. Avec une ébauche d’identification. En particulier, nous avons retrouvé les empreintes d’Arnaud Boufigue, présentes dans notre fichier national depuis les « évènements »…
- Mais vous n’avez pas celles de Finette, déplore Ravot…
- Hélas, non… Toutefois, les empreintes de Boufigue figurent très clairement sur le projecteur, sur la porte de communication que l’on disait condamnée, avec l’escalier qui conduit au studio de la mairie, et à divers autres endroits… Pour ce qui le concerne, vous pouvez d’ores et déjà prévoir un mandat d’amener…
- Dès que le procureur sera arrivé : il n’a pas pu venir hier à cause du temps… Je le connais, Il a été nommé en même temps que moi et nous travaillons en confiance, mais j’ai déjà donné des instructions à mes hommes… Arnaud Boufigue n’est pas réapparu depuis la soirée. En fait, Gertrude Pilon a déclaré à l’agent que j’ai envoyé pour le convoquer, lui, ce matin à huit heures avec les « notables », et la convoquer, elle, cet après-midi, que Boufigue était rentré « vers minuit », c’est-à-dire à peu de chose près à l’heure de sa sortie du Tapas’Embal’, et qu’il avait passé la nuit avec elle avant de repartir hier matin tôt, en tout cas avant le passage de l’agent, pour « participer à une réunion » dont elle a été incapable de préciser le lieu, le moment et l’objet. Elle ne l’a pas revu depuis, mais il paraît qu’il est fréquent qu’il s’absente ainsi pour plusieurs jours sans la prévenir.
Je vais aussi lancer des recherches pour retrouver la famille de Finette, qui sait…
Quant aux autres, la seule chose que j’aie pu établir hier, c’est qu’il n’existe pas de notaires du nom de Gaston Brunières ou Marc Tombou. Ni à Paris, ni ailleurs…

  - Il y a encore quelque chose, intervient Catachrèse : la petite flûte suspendue au cou de Luis…
- Le pipeau ? demande Ravot…
- Oui, le pipeau de bois. En fait, il semblerait qu’il s’agisse d’un objet très ancien, très primitif, mais très ancien. Je compte le faire dater par Bordeaux, mais…
- Attendez, l’interrompt Ravot, attendez… Pouvez-vous me le confier jusqu’à demain ? Je pense que vous avez relevé toutes les traces qu’il pouvait porter ?
- Oui, nous n’y avons pas trouvé d’empreintes…
- Il est possible que j’en connaisse l’origine. Je ne peux rien en dire pour l’instant, et il faudra que je contrôle… Confiez-moi l’objet jusqu’à demain, et je vous dirai…
- Je vous l’aurais volontiers apporté, mais je crains qu’Amélie ne l’ait déjà expédié à Bordeaux….
Grimace d’exaspération de Ravot…
- Elle en a pris des photos…
- Ce sera parfait, approuve Ravot soulagé.
- Vous les aurez cet après-midi… Pour l’instant, je vous propose d’aller casser la croûte, qu’en dites-vous ?
- Je vous invite chez Mado, propose Ravot, et faites venir votre interne, mon cher Marnier, il a besoin de reprendre des forces ! 
 


[1] Saint Boris, sois béni.

ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

P2C3E4 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 4)

 
N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

 
Lundi 30 mai
9 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  On a laissé les trois chaises qui ont servi, un mois plus tôt, lors de l’interrogatoire des notables.

 
Ravot trône derrière son bureau, encastré dans son fauteuil « chef de bureau » piètement en hêtre, dossier et accoudoir cintrés, fond en contre-plaqué, modèle administratif réglementaire années cinquante, fabrication Baumann, qu’il avait emporté avec lui lorsqu’il avait quitté son cher bureau parisien, où, avant les siennes, il avait supporté les fesses d’un commissaire, qui aurait pu s’appeler Maigret s’il ne s’était pas appelé Dupont (avec un T, comme il se plaisait à le souligner lui-même), et dont il avait été le disciple.

  Face à lui, ses trois « sbires » : Lepif, bien sûr, et Martial, qu’il a « emmenés dans ses bagages » avec le fauteuil, et Pélot, « trouvé sur place », qu’il regarde avec une certaine méfiance, mais qu’il est bien obligé de conserver.

Lepif au centre, Martial à droite, Pélot à gauche…
 
C’est « le point du lundi matin ».

  - Pélot, ce jet mystérieux ?
- Des infos, commissaire. Interpol nous a fait savoir que l’immatriculation est bidon. Et puis, l’info vient du mécano de Temuco qui l’a contrôlé avant le décollage : c’est un Falcon X7, triréacteur d’affaires. Un long courrier.
- Un appareil privé. Pas de location. On a tenté de remonter les lignes comptables de ses approvisionnements en carburant, mais à Punta Arénas et à Temuco, le kérosène a été payé en espèces. Dollars américains.
- Et, patron, interrompt Lepif, si c’est un Falcon, il ne doit pas y avoir des centaines de triréacteurs de ce modèle dans la région, ni même dans le monde… Par la maintenance…
- Excellent. Pélot, vous fouillerez dans le secteur, contactez Interpol… Il faut que nous sachions d’où sort cet avion. Alors au boulot. Je ne veux plus vous voir avant que vous ayez trouvé une réponse. Et changez de cravate. Les canaris je ne les supporte qu’en cage…
- Mais patron…
- Inutile de me dire que c’est pour qu’on ne voie pas les taches de jaune d’œuf. Changez de cravate ! Cela dit, je répète que vous avez fait du bon boulot…

Pélot se lève en bougonnant et en soufflant sous les rires de ses collègues. Pélot souffle toujours parce qu’il est trop gros et que cela lui cause une gène respiratoire. Et aussi parce qu’il a mauvais caractère. Et qu’il n’aime pas Ravot.

 
- Non, ne partez pas, attendez que toutes les informations soient données. A vous, Martial : les conclusions d’expertises…

Martial remonte son écharpe tricotée bleu marine (on dit que c’est sa maman qui lui tricote ses écharpes, mais, chutt…), qui a tendance à glisser et il sort un papier de la poche de son inamovible imperméable :
- Surtout des confirmations de ce qui apparaissait déjà… Concernant Luis d’abord. Il a bien été écorché vif… On a trouvé dans son sang des quantités importantes d’anticoagulant et des éléments qui tendraient à prouver qu’il a été « refroidi » par un système de circulation extracorporelle, comme l’avait laissé entendre le légiste. On a aussi trouvé des traces de (il consulte ses notes) tétrodotoxine, qui est un poison extrait d’un poisson (un poison de poisson, ça c’est rigolo, se pense Martial) et qui serait utilisé par les sorciers vaudous pour « fabriquer » les zombies… Des traces également de saponine, de solanine, de scopolamine, et de multiples autres substances en « - ine », souvent à la limite de la détection (je reprends les termes du rapport)… Et aussi, comme sur les petits papiers à messages qui emballaient les  tapas, qui devaient en contenir, des traces de psilocybine et de mescaline. En fait, il était drogué jusqu’à l’os, d’abord euphorisé en sortant du Tapas’Embal’, où il a été décrit « en pleine forme », mais il semblerait, d’après Amélie Fouad, la mignonne petite chimiste qui était venue avec Catachrèse (Lepif approuve du chef sans même s’en rendre compte), que le cocktail de complément qu’il a dû recevoir par la suite aurait pu avoir pour conséquence de le rendre totalement docile, et même incapable d’agir par lui-même, de manifester la moindre initiative, incapable de bouger, de parler, de manifester quelque réaction que ce soit. Réduit à l’état de zombie. Simultanément, il serait devenu hypersensible à toutes les stimulations possibles, physiques autant que psychologiques… Elle a parlé d’hyperesthésie… Mais privé de toute possibilité d’expression. D’après elle, il aurait pu mourir de douleur sous l’effet d’une simple caresse, si parallèlement, sa résistance physiologique n’avait pas été renforcée temporairement par l’abaissement de sa température centrale et le ralentissement des défenses naturelles qu’il a induit, avec l’appui de quelques drogues. Par exemple, m’a-t-elle dit, ses muscles auraient « claqué » (c’est le terme qu’elle a employé) en arrachant leurs ligaments, et son cœur aurait « implosé »… On l’a fait souffrir, et on a fait en sorte qu’il souffre longtemps et le plus possible…
- Un délire de sadique absolu, remarque Lepif effaré…
- Augmenter la souffrance au-delà du supportable… enchaîne Ravot…

Pélot ne dit rien. Il tripote sa cravate. Il est très rouge.

- Et il semblerait qu’il soit resté conscient jusqu’au bout, d’après le légiste : son thalamus était saturé de ce qu’Amélie Fouad a appelé je ne sais plus comment, d’une substance, qui serait la trace d’une douleur subie consciemment… Mais là, je les cite, « ce ne sont que des hypothèses, parce que personne n’a jusqu’ici vécu un tel cauchemar, et personne n’aurait pu y survivre pour en témoigner  »…

  Silence…

 
Les coudes sur son bureau, les mains à plat devant lui, les yeux baissés, Ravot grogne :
- La suite, Martial, la suite…
- Il a bien éjaculé avant d’être saigné, mais c’est tout ce que l’on a pu constater, et son sperme a été retrouvé sur le sol devant lui, sous une couche de sang qui a dû être versée avant qu’il ne soit soumis au refroidissement, puisque ce sang ne contenait pas d’anticoagulant. On y a aussi retrouvé un cheveu féminin blond, impossible à identifier parce qu’il a été imbibé du sang de Luis et que son ADN est donc contaminé. Mais on a pu établir que Finette de Sainte Fouillouse a participé à la fête : l’une de ses empreintes a été retrouvée sur la porte d’entrée et identifiée à partir de traces relevées chez sa mère, qui recoupent celles du Tapas’Embal’. Une seule empreinte. Cependant, on n’a pas essayé d’effacer les autres, dispersées un peu partout, et parmi les autres, on a trouvé celles d’Arnaud Boufigue, aussi bien sur le projecteur que sur le miroir, où l’on a également reconnu les empreintes de ceux que l’on a désignés comme « les notaires », et qui figuraient aussi dans la collection des traces relevées au Tapas’Embal’, et sans doute celles d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui était présent au même endroit. Mais aucune de ces empreintes n’a pu être identifiée dans quelque fichier que ce soit. Ces trois noms sont inconnus.
Des avis de recherche et des mandats d’amener ont été lancés… Mais tous ces gens, Arnaud, Finette et les trois autres, ont disparu.
Dernière chose, la petite flûte que Luis portait au cou n’était pas en bois mais en ivoire de mammouth. Elle serait vieille de près de quarante mille ans… Ce serait l’un des objets de ce type parmi les plus anciens que l’on ait jamais trouvé. Et elle semble avoir été utilisée récemment, à preuve, des traces d’ADN sur son embouchure. ADN qui a surpris les spécialistes de la chose : il ne correspond à aucun type humain connu… En revanche, il ressemble au sang retrouvé sur la flèche à pointe d’argent que vous avez confiée à Catachrèse. A ce propos, l’argent de la pointe est renforcé par un tranchant en acier. Il proviendrait de mines d’Amérique du Sud abandonnées depuis des siècles. Le bois de la hampe est celui d’un arbuste de la famille du sureau qui pousse en Terre de Feu… Et l’empennage est fait de plumes de condor… Mais ces informations m’ont été transmises sous réserve de vérification, et verbalement.

  Silence.

 
Pélot regarde sa cravate.

  Lepif, les coudes posés sur ses genoux, se tient le front entre les mains.
 
Ravot fixe le dos des siennes, toujours posées à plat sur son bureau.

  Martial a croisé les jambes et se balance silencieusement sur sa chaise, les yeux au plafond, le papier de ses notes froissé entre ses doigts.

 
Personne ne regarde personne.

  Silence.

Les informations relatives à Luis étaient plus ou moins connues de tous. Plutôt moins que plus. Et le plus en renforce l’horreur et le caractère incompréhensible.

  - Lepif, à vous…

Lepif tousse pour s’éclaircir la voix, se racle la gorge :
- Eh bien moi, j’ai essayé de me renseigner sur ce qui se passe au Super Troc…
J’ai commencé par demander à Daniel Forpris de m’expliquer ce qu’il entendait par marketing, ce qu’il comptait obtenir en remplaçant Super Troc par Nouvelle Réna, qui étaient ces fameux « Élus » qui envahissent les espaces publicitaires, ce qu’il savait de Finette, ce qu’était devenu son patron, qui après tout, fait l’objet d’un mandat d’amener pour complicité de meurtre avec barbarie, ce qu’il connaissait d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui nous a été présenté comme un « partenaire financier capital » par Arnaud Boufigue…
- Et… ? relance Ravot qui connaît la réponse.
- Et je me suis fait jeter. Tout comme je