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HYBRIS / P2C1E8

P2C1E8 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 8)

 
N°87 / HYBRIS / P2C1E8

 
C’est l’histoire où l’on commence à comprendre l’horrible  mort de Luis.

 
Mardi 3 mai
10 heures
Le Matois

  Les trois spécialistes de police scientifique sont encore un peu secoués par le voyage mouvementé qu’ils ont fait dans la neige et le vent lorsqu’ils descendent de voiture.

- Je pense que vous resterez chez nous un certain temps si vous devez rentrer par le même chemin !
 
Le ton jovial du commissaire les détend un peu. Le plus grand d’entre eux, stature d’ours, visage ingrat dissimulé sous une barbe irrégulière, petites lunettes à monture d’acier qui couvrent un regard flou et cheveux aussi rares que gris, répond avec un sourire surprenant de gentillesse :
- Nous prendrons le train si ce temps continue. Nous avons roulé derrière le chasse-neige sur la moitié du chemin. Je suis le commissaire Lucien Catachrèse, physicien, spécialiste des traces, et voici mes collègues, l’inspecteur Amélie Fouad, chimiste toxicologiste et le docteur Milou Panosier, légiste et biologiste. Donc, nous sommes spécialistes polyvalents de tout, ce qui devrait répondre à vos questions. Nous allons effectuer mesures et prélèvements que nous traiterons au labo en rentrant à Pau et que nous enverrons à Bordeaux si besoin. Mais vous avez une morgue sur place pour l’autopsie, je crois…
- Nos techniciens locaux vous assisteront, reprend le commissaire Ravot, avant de leur présenter Vic et Eusèbe.
- J’ai suivi de très près vos aventures d’il y a deux ans, observe le commissaire Catachrèse, et je dois dire qu’en tant que physicien, j’ai été très impressionné par ce qui s’est produit. Par les moyens qu’ont déployé ces individus, autant que par la… facilité avec laquelle vous avez déjoué leurs plans…
- Facilité apparente, croyez-le bien, objecte Victor qui ne tient pas à se laisser entraîner dans une discussion sur ce thème…
- Nos amis ont lourdement payé de leur personne, appuie le commissaire Ravot qui sent bien, surtout après la promesse de discrétion qui lui a été arrachée par Victor et Eusèbe, que l’on est en train de s’aventurer sur un terrain dangereux… Et d’ailleurs, poursuit-il, c’est pour être bien certains que le drame qui s’est déroulé ici ne relève pas du même style de complot que nous avons fait appel à vous : il s’agit d’aller aussi loin que possible dans les investigations… Mais allons sur les lieux nous mettre à l’abri, ce temps est infect…

  Cinq minutes plus tard, leur matériel installé dans l’entrée du Matois, les trois spécialistes revêtus de combinaisons blanches, masqués, gantés et charlotte en tête, assistés de quatre techniciens locaux de l’identité judiciaire harnachés de la même manière, s’approchent de la silhouette suspendue en croix de Saint André qui se détache à contre-jour dans la lumière brutale du projecteur. Son image à l’étrange regard écarquillé fixe le vide du fond du miroir qui lui fait face.

Ils parlent peu et à voix basse, photographient, prélèvent ici et là poussières, fragments et brimborions divers, qu’ils placent dans des tubes ou dans des pochettes du bout de pinces, pincettes ou seringues, ignorant les autres assistants de la scène restés en retrait.

Et ça flashe à tout va.

 
De son côté, le commissaire Ravot se fait expliquer par Victor la destination des locaux, leur disposition, l’attribution de tel ou tel bureau, de telle ou telle chaise, affiche ou machine, ordinateur ou imprimante… Il dessine sur le carnet quadrillé qu’il a sorti d’une large poche de son ample pardessus, annote, corrige, précise. Mais il ne prend aucune note concernant les réponses à ses questions. Seulement les lieux, les formes… Eusèbe remarque d’ailleurs que le commissaire fait preuve d’un réel talent de dessinateur.
- C’est que les formes sont souvent plus synthétiques que les mots, et que la solution d’un problème réside souvent dans sa synthèse, lui répond Ravot avec un sourire en coin. Pour le reste, j’ai une bonne mémoire.

  Tous ont évité de regarder en face le cadavre de Luis dont les yeux ouverts restent brillants.

Aucun n’a pu éviter son reflet sanglant dans le grand miroir dressé, muscles à nu à peine suintants d’une humeur rougeâtre, tendons nacrés, sexe pelé, rouge, obscène comme une bite de chien qui bande…

Tous ont tourné de loin autour de la tragique statue crucifiée dans l’espace entre les piliers au bout de ses cordes tendues. Mais sans la regarder.

Seuls, les trois spécialistes l’ont observée de très près, en hochant la tête, chacun dans son domaine préoccupé de sa propre problématique, et évitant soigneusement dans un premier temps de commenter ses observations ou ses remarques.

Et puis, l’inspecteur Amélie Fouad, la toxicologiste, a discuté avec son collègue Milou Panosier, le médecin légiste (professeur de médecine légale, pardon). Et elle a rapporté leurs conclusions à Ravot :
- Cet homme a été écorché vif, cela, c’est certain, et cependant, l’impression première est qu’il ne semble pas avoir souffert : les muscles sont détendus, et, bizarrement, la rigidité cadavérique n’est pas intervenue… Il ne présente pas les terribles contractures que l’on pourrait s’attendre à rencontrer sur un corps aussi abominablement supplicié. Il n’y a pas eu de « sidération », pour employer le terme technique qui constate la tétanisation qui peut survenir lors d’une décapitation où d’un foudroiement par exemple, d’un choc en tout cas.[1]
- C’est impossible, voyons, proteste Eusèbe qui, soixante ans plus tard, se souvient encore de
la Gestapo, même si lui-même a eu la chance d’y échapper.
- Tant que l’autopsie et les analyses, toxicologiques en particulier, n’auront rien confirmé, il est bien sûr difficile d’être totalement affirmatif, mais je suis presque certaine, et Milou est de mon avis, que la mort n’a pas suivi l’écorchement ou du moins qu’il a survécu assez longtemps… Par ailleurs, nous n’avons pas retrouvé sa peau. L’assassin, ou les assassins, parce qu’ils devaient être plusieurs, l’ont très soigneusement découpée autour du cou, en évitant de toucher aux vaisseaux sous-jacents, ce qui dénote un bonne compétence chirurgicale, fendue dans le dos tout au long de l’échine, puis sur l’arrière des bras et des jambes, au-dessus des poignets et des chevilles où sont nouées les cordes de suspension, et ils lui ont ôtée, comme une couverture, en découpant soigneusement les points d’adhérence. Il était bien vivant et l’est resté un bon moment après cette opération… Il ne s’est pas débattu, ce qui tendrait à confirmer qu’il était drogué… Il a paradoxalement peu saigné… Il aurait dû y avoir une hémorragie importante, mais non.

- C’est très étrange, ajoute le légiste… Cela me rappelle certains supplices chinois, en beaucoup moins brutal toutefois…
- Moins brutal ! ne peut s’empêcher de s’exclamer Victor.
- Oui, au début du siècle dernier encore, les Chinois découpaient en morceaux certains condamnés de droit commun et s’arrangeaient pour que cela dure. Ils droguaient les victimes avec de l’opium, et suivaient un protocole assez précis. Mais ils enlevaient de gros morceaux de chair et finissaient par un démembrement en règle. Ils appelaient cela le supplice des Cent Morceaux… Cela se pratiquait en place publique et le spectacle se voulait exemplaire. C’est pourquoi il devait durer. Ici… C’est plus subtil… Et le plus étrange, c’est que je ne sais pas vraiment de quoi il est mort… L’écorchement l’aurait certainement tué assez rapidement, mais, encore une fois, il ne semble pas avoir souffert et n’a pas perdu tout le sang qu’il aurait dû, compte tenu de l’immensité de la blessure… Il y a très peu de sang sur le sol. En revanche, de la lymphe, ce qui était à prévoir, et peut-être, à terre, des traces de sperme… à confirmer par les prélèvements. Et l’on a voulu qu’il assiste à son propre supplice : ses paupières ont été proprement découpées. Je dirais que toute l’opération, a été pratiquée à l’aide d’un bistouri électrique pour éviter tout saignement, et que ses yeux ont été lubrifiés, peut-être à la glycérine, ce qui en a préservé l’éclat et lui a sans doute permis de continuer à voir sans la lubrification naturelle des larmes qui, faute de paupières, ont coulé sur ses joues, comme vous en voyez la trace. Mais nous attendrons la vérification de notre amie chimiste…

- Il est sans aucun doute mort cette nuit, observe le commissaire Ravot. Pouvez-vous préciser vers quelle heure ?

  Derrière les experts, les techniciens s’affairent à décrocher le corps… Un brancard est amené, les cordes sont tranchées près des chevilles puis des poignets. Le corps, soutenu par deux hommes au teint verdâtre qui se demandent pourquoi ils ont choisi ce métier, s’effondre lentement, mollement semble-t-il. Il est disposé tant bien que mal sur une civière et emmené, recouvert d’un drap.

- C’est encore l’une des étrangetés que j’ai relevées : vous voyez, il est à peine rigide… Et cependant, sa température est égale à celle de la salle : il y fait 20°, et sa température rectale est de 20°. Vous me dites qu’il est mort cette nuit… Sa température devrait être supérieure à 25°… Je serai pour l’instant incapable de vous donner l’heure du décès.

- Mettez-moi de côté les cordes et ce petit pipeau qu’il porte au cou, intervient le physicien… Et éteignez-moi ce fichu projecteur !

L’un des policiers présents trouve la prise et la débranche… Soupir de soulagement lorsque la lumière brutale est interrompue. Par contraste, la salle semble maintenant plongée dans une sorte de pénombre où se dresse le miroir vide. 

  Les techniciens continuent de travailler, dans les éclairs des flashes. Ils échangent des informations à voix basse, prennent des notes, brossent, soufflent…

- Commissaire ! Regardez !!

L’un d’eux s’est tourné vers les assistants, restés confinés dans l’entrée pour ne pas gêner les spécialistes et il désigne le miroir. Rendue clairement lisible par la poudre qu’il vient d’y souffler pour révéler les traces d’empreintes, une inscription ressort, dessinée du bout d’un doigt nerveux :
 

HYBRIS

 


[1] Dct François Paysant : La mort et les formes légales de la mort (Internet)

DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

P2C1E18 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 18)

 
N° 97 / DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

 
C’est l’histoire où nous assistons aux funérailles d’une vieille femme goum, et où nous apprenons que le Numéro Cinq, le docteur Pouacre, aurait été libéré. 

 
Mardi 3 mai
14 heures
Agotchilho

 
- Venez, leur enjoint Amaïa en se levant de son siège de pierre.
  Suivie des deux gardiennes et des Boules qui l’escortent, elle s’engage dans le déambulatoire qui prolonge l’espace situé derrière les grandes flammes et qui, découvrent-ils, se prolonge par un large couloir ouvert derrière l’ultime gros pilier sur lequel repose la voûte.
 

Rébéquée semble connaître les lieux et suit les Goums sans hésitation, malgré la pénombre. Elle explique à Ravot que la sensibilité de leurs yeux leur permet d’évoluer dans ces ambiances obscures où eux-mêmes ne se déplacent que difficilement. Elle explique aussi la présence des lampes électriques qui ont remplacé les torchères à gaz des temps anciens, en limitant les besoins en ventilation et en supprimant des risques d’explosion… 

  - Comment se fait-il que vous connaissiez si bien ces gens étranges ? ne peut s’empêcher de lui demander Ravot intrigué.
- C’est une longue et vieille histoire, commissaire…
- Jules…
Rébéquée a un petit sourire
- Jules… J’avais un ami, un confrère, qui s’appelait Jules et… il a disparu. Il est mort ici, de manière tragique. J’ai encore quelque peine à… Mais je vous l’ai déjà dit, je crois…
- Ne vous excusez pas…
- Cela fait partie de cette longue et vieille histoire. Vous la connaîtrez petit à petit, mais il serait trop long de tout vous raconter maintenant en détail… Sachez seulement qu’une confiance particulière me lie à Amaïa qui s’est sentie d’une certaine manière responsable de ce qui est arrivé à mon ami Jules, et de ce qui m’est arrivé…
- De ce qui vous est arrivé ?

Rébéquée s’aperçoit qu’elle n’a jamais été aussi près de livrer ce secret qu’elle a su préserver, des avanies qui lui ont été infligées et dont le souvenir l’éveille parfois encore la nuit (la tendresse alors d’Hélène à ses côtés, ses lèvres sur ses yeux brûlants de larmes…). Ce commissaire Ravot doit être redoutable lorsqu’il a décidé de faire parler quelqu’un.

 
- Toujours est-il, reprend-elle, que je lui ai promis de me charger des relations entre son peuple et… nous, de tenter d’enrayer leur déclin tout en préservant le secret de leur existence et leur mode de vie. En échange, lorsque c’est nécessaire, elle nous ouvre leur Mémoire. Et les Goums luttent avec nous contre le risque de famine provoqué par le froid : ils nous ont communiqué leurs manières de se nourrir, que nous diffusons par les produits de cette usine et de quelques autres, ils nous ont révélé les cachettes de nourriture des Écolocroques, qu’Arthur Malfort s’emploie à répartir avec la collaboration des Nations Unies, et… Nous arrivons, je crois.

  Depuis quelque temps, un vague écho de flûte semble résonner au loin.

Il se fait plus net et même Rébéquée s’en montre surprise :
- C’est curieux, je n’ai jamais entendu cela…
 
Amaïa s’est arrêtée à une bifurcation de la large galerie dans laquelle ils circulent :
- L’une de nos sœurs est morte il y a peu, et son corps va être préparé pour être remis à Ôoumloc. J’ai promis à Rébéquée de ne rien vous cacher. Venez…

  La galerie descend en suivant une pente accentuée, s’enfonce semble-t-il profondément dans la falaise. Le sol devient humide, luisant d’eau, alors que la pénombre s’accentue.
 
C’est maintenant un ruisseau qui s’étale en fine lame d’eau sur le sol de pierre. D’une eau chaude et fumante. Le chant de la flûte, monotone, répétitif, emplit toute la galerie, se mêle au bruissement de l’eau et au clapotement des pieds…
  La galerie s’est élargie, mais la quasi obscurité rend imprécis les contours de la salle.
 

Sur un geste d’Amaïa qui s’est rapprochée des visiteurs, l’intensité de la lumière remonte d’un cran, leur permettant de voir.

  Quatre Boules portent une civière au centre de la salle et la posent à terre, près d’une large mare d’eau noire. La salle est carrée et dans chacun de ses angles une femme joue de la flûte, assise en tailleur sur un siège surélevé.

  Amaïa prend la parole, solennelle :
- Ganaïa est morte hier. Elle portait

la Mémoire de

la Troisième Main et elle l’a portée tout au long de sa vie. Elle a aussi donné naissance à deux filles et à un fils. La première de ses filles est porteuse de Mémoire et s’est rattachée, selon son choix, à

la Quatrième Main, et en outre, elle a récemment donné naissance à un fils. Sa seconde fille a pris sa succession dans

la Troisième Main. Son fils, lui, pêche le crabe et les algues. Sa vie aura été féconde pour le peuple Goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…

  Amaïa s’est mise à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Ganaïa était notre sœur. Nous sommes Ganaïa. Le chant de sa parole est celui de la flûte et le chant de la flûte est désormais le chant de Ganaïa. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

 
Des larmes coulent sur son visage, sa voix, nette et profonde, se déploie dans toute sa richesse, se conjugue à la flûte, lui tresse un contrepoint :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ganaïa, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

 
La lumière a baissé. Les flûtes se sont tues. Les flûtistes descendent de leurs sièges, et sortent, suivies des Boules qui portaient la civière. 

  Amaïa regarde le corps de la vieille femme, décharné, nu, pitoyable, étendu sur le sol auprès de la mare d’eau noire. L’eau qui coule à terre, et que chacun des visiteurs sentait chaude et fumante au travers de ses semelles, est maintenant très froide.
 
Un frémissement apparaît dans les eaux de la mare.

  - Venez, dit Amaïa.

 
Une heure plus tard, tous se retrouvent assis sur des pierres lisses autour d’un feu de gaz dont les flammes font briller la dentelle de pierre qui les entoure comme un manchon.

  La pièce est vaste, mais sans comparaison avec les salles destinées à une occupation commune d’où ils viennent. Pas de portes. Hommes et femmes, nus ou vêtus de la sorte de poncho noué à la taille qu’ils connaissent, passent sans s’occuper d’eux. Parfois, des enfants, seuls ou en groupes, viennent les regarder, écoutent, les touchent avec curiosité, souriants. Amaïa prend sur ses genoux une toute petite fille qui s’est collée à elle, et lui montre Rébéquée. La petite se lève en piaillant et se précipite vers elle. Rébéquée l’embrasse, ravie, en disant à Ravot :
 
                      Isoeu

- C’est Rébéquée, la fille d’Amaïa, ma filleule…
- Votre filleule ?

Amaïa reprend :
- Vous savez, nous n’avons pas les mêmes sentiments d’individualité que vous autres, Goumyôs. Mais nous conservons un profond sentiment filial. Comme nous les allaitons pendant leurs premières années, les enfants sont très liés à leur mère. Même s’il arrive souvent que l’une nourrisse l’enfant de l’autre ! Parce que nos enfants sont élevés par tous et éduqués par tous. Moi, comme je suis

la Mère, je me dois de donner naissance au plus grand nombre d’enfants possible. Pour pouvoir être de nouveau enceinte, j’ai donc cessé l’an dernier d’allaiter moi-même ma fille qui tête d’autres mères. (Elle a une sorte de sourire en direction de Rébéquée) Et je suis enceinte… En même temps qu’Hélène. Nous n’avons normalement qu’un enfant tous les deux ans et demi ou trois ans. Mais nous restons attachés à tous les enfants de tous… Et nous les traitons tous de la même manière. Il en sera ainsi pour l’enfant de Rébéquée et d’Hélène, comme il en est pour l’enfant de Béatrace, qui nous fait parfois le bonheur de venir parmi nous, et pour l’enfant que porte encore Clèm, tous ces enfants sont ou seront toujours chez eux parmi nous. Toujours.

  - Et nous en sommes reconnaissants à tous les Goums : nous savons que nous pouvons indéfiniment compter sur eux, enchaîne Victor, ce qui surprend quelque peu Ravot qui ne s’attendait pas à une telle adhésion de la part d’un homme, lui-même restant surpris et réservé devant ces déclarations. Après tout, il s’agit là d’un peuple étrange, étranger, faudrait-il dire, et leur mode de vie est tellement éloigné…

  Eusèbe, qui semblait fatigué par la longue promenade souterraine, se redresse alors et reprend à l’intention du commissaire :
- Mais vous n’êtes pas seulement venu faire la connaissance des Goums. Cela c’est nous qui l’avons voulu. Vous êtes chargé d’une mission, et vous l’avez dit vous-même, vous êtes venu enquêter sur le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, et voir en quoi il pouvait être relié aux évènements qui se sont déroulés ici même il y a deux ans. Or, il fallait pour que vous puissiez comprendre ce qui s’est réellement passé, que nous vous présentions Amaïa et le peuple Goum dont le rôle a été capital en l’occurrence, puisque c’est eux qui ont finalement vaincu les Numéros, comme nous l’avons brièvement expliqué en venant. Nous vous donnerons d’ailleurs à ce sujet toutes les explications complémentaires que vous pourrez souhaiter, mais je crois qu’il serait bon que nous exposions à Amaïa le détail de ce qui s’est passé la nuit dernière. Et que, pour notre part, nous relions à la manière d’agir des Écolocroques.

 
Victor entreprend alors de raconter à l’intention d’Amaïa et de Rébéquée ce qu’il a découvert en entrant au Matois, ce matin même, et Ravot demande :
- Voyons, pouvez-vous me dire ce qui motive exactement vos soupçons à l’égard de ces Écolocroques ? 

  Clèm s’est levée, malgré la main de Victor qui tente de la retenir, de l’empêcher, de parler :
- Je vais vous dire… Je vais vous dire…

Amaïa a repris sa fille sur ses genoux. L’enfant pose la tête sur ses seins et s’endort. De la main, elle caresse doucement son front, les yeux fixés sur le visage de Clèm.

 
- Je vais vous dire, mais il faudra le garder pour vous : il est des détails que nous ne voulons pas faire connaître. Lorsque nous sommes arrivés, Victor et moi, nous avons été contraints d’assister au supplice et à la mort d’Hector, l’ami d’Hélène. Kuhhirt l’a fait dévorer vivant par des crabes. Sous nos yeux. Il s’est ensuite vanté d’avoir fait dévorer de la même manière une de leurs complices qui trafiquait avec eux de la drogue. Par un seul crabe, pour que cela dure. Ils ont « éliminé » a-t-il dit, tous les prisonniers qui sont intervenus pendant la guerre pour construire leur base sous-marine. De la même manière. Alors que nous étions prisonniers à bord de leur sous-marin, j’ai vécu sous la menace constante d’un viol de tout l’équipage avant un « recyclage » en bordel, et ce sous les yeux de Victor, avant que nous soyons éventuellement liquidés de l’une ou l’autre manière. Eusèbe devait être ramené ici pour y être bouffé vivant. Et nous n’avons été sauvés qu’in extremis : les joyeux Numéros Un, Quatre et Cinq allaient nous violer pour de bon, Victor et moi. Avant de nous « repasser à l’équipage » !!! Ils ont massacré un nombre indéfinissable d’adversaires ou présumés tels, et ils se proposaient d’asservir le monde en l’affamant après l’avoir plongé dans les glaces, ce qui est en passe d’ailleurs de se produire. Leurs agents, contre mon avis, mais la diplomatie l’exigeait paraît-il, leurs agents n’ont pas été inquiétés, ni cette Finette volatile qui n’est restée à Saint Tignous que le temps d’ouvrir leur bureau de recrutement, ni ce rat d’Arnaud Boufigue, ni ce collabo de maire. Ces trois-là et quelques autres que nous connaissons sans doute moins, se trouvaient présents à la même table que Luis hier soir. Dévorés vifs, écorché vif, l’horreur est du même ordre, non ?

  Clèm s’assied, se cache les yeux entre ses mains, se replie sur elle-même, secouée de sanglots silencieux. 

 
Victor l’entoure de ses bras… murmure près d’elle, la berce…

  Ravot hoche la tête, pensif :
- Et qu’est-il advenu de ces fameux Numéros dont je ne connais que ce que chacun croit savoir mais dont vous m’avez dit qu’ils ne se sont pas réellement suicidés comme je le pensais…
 
Amaïa se redresse, les mains posées en protection sur la tête de sa fille :
  - Nous avons peut-être commis une erreur.

 
Et d’une voix nette :
  - Nous avons commis une erreur, répète-t-elle.
 
Un silence…
  - Voici deux ans, lorsque, comme je vous l’avais demandé, vous nous avez remis les Numéros afin que nous punissions l’ignoble abus qu’ils avaient fait de notre confiance, nous les avons ramenés ici. Et leur Numéro Un, tout comme la femme qu’ils appelaient le Numéro Quatre, ont été livrés à la colère d’Ôoumloc. Et Ôoumloc les a punis dans ses chambres sous-marines et secrètes. Nous pensions avoir ainsi libéré le monde de cette engeance en éradiquant leur famille. Mais le Numéro Cinq n’était pas de leur famille, nous a-t-il dit. Et eux-mêmes l’ont présenté comme le directeur d’une de leurs bases, un professeur, un technicien en quelque sorte. Et nous l’avons laissé repartir dans son école d’Andøya… N’a-t-il pas pu reprendre à son compte les lambeaux de l’organisation des Écolocroques ? Par ailleurs, si je retiens la gravité de l’indice que constitue le crime de Saint Tignous, je n’oublie pas la disparition du sous-marin… Je vais placer en alerte tous les membres de notre peuple et demander à nos Itzals d’inventorier tout ce qu’ils auront pu relever d’étrange de par le monde, aussi bien à Thulé, où les nôtres vivaient séparés des techniciens Goumyôs qui y restaient qu’à Andøya ou aux îles Chonos, où subsiste un groupe important, et dans quelques autres endroits où nous sommes retournés depuis deux ans, à la demande d’Arthur. Comme à Punta Camarinal, par exemple… Mais d’abord, je vais m’informer de ce qu’est devenu le Numéro Cinq.

Ravot l’interrompt :
- Amaïa, les Écolocroques connaissaient-ils l’usage que vous faites de la flûte lors des funérailles des vôtres ?
- C’est possible, oui. Ônyà, qui était Mère avant moi, trompée par leurs discours, leur a fait confiance, ignorant quels étaient leurs buts suprêmes. Il est probable qu’elle leur a permis d’assister à des funérailles…
  - La flûte… La flûte, au cou de Luis… Mais qu’est-ce que cela pourrait signifier ? s’écrie Victor en se relevant.

  - Il faut retourner à Saint Tignous, grogne Eusèbe. Le journal devra en parler et évoquer nos craintes. Et cette fois, au diable la diplomatie, si c’est vraiment eux, on leur rentre dedans !
 

UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

P2C1E22 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N° 101 / UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

 
C’est l’histoire où Jeanne tente l’Explication des Métaphores avant que tout se trouve noyé dans le sang.

  Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
 
— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré
 ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

 
Raymond Queneau

  Mardi 3 mai
19 heures

La Lanterne du Fort

  Jeanne est venue au journal, ce qu’elle a trouvé ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais puisque Eusèbe est là, c’est là qu’elle veut être. 

  Et puis c’est vrai que ce meurtre est très inquiétant.

 
Elle se trouve avec Mouchoir dans le bureau d’Arthur (on continue de l’appeler le bureau d’Arthur même s’il n’y vient plus souvent et que c’est, bien sûr, devenu le bureau de Vic) (au fait, il a très vite « exorcisé » le divan de la petite pièce de repos en annexe) (il semble d’ailleurs que ce soit là que Clèm (nostalgique ?) et lui aient conçu leur future descendance) (par pure commodité d’ailleurs puisque c’est sur place et qu’ils doivent souvent rester tard au journal) (mais cela ne regarde personne n’est-ce pas), et ils étudient la maquette de l’édition du lendemain lorsque Eusèbe et Clèm reviennent.

  C’est aussi le moment que Ravot choisit pour revenir du Tapas’Embal’ en se disant qu’il y aura peut-être quelqu’un qui sera capable de traduire les petits papiers en latin dont il a apporté les copies.
 
Les présentations sont vite faites : Jeanne, Jules ; ma femme et secrétaire ; le commissaire Ravot, chargé de l’enquête, un ami ; enchanté, ravie.

- Il ne manque que Béatrace, mais elle reste avec Tijules auprès du téléphone rouge, précise Clèm, et Vic va arriver, il est passé voir si elle a pu contacter Arthur.

  Et justement, Victor entre en coup de vent :
- On a tué Mouye à Thulé…

Il y a comme cela des jours catastrophe que l’on devrait supprimer du calendrier, pense Jeanne…
 
Il poursuit :
- Arthur revient…
  - Je crois qu’il serait bon de mettre un peu d’ordre dans tout ça, résume Jeanne pour elle-même mais à haute voix, avec son regard de Dragon–dans-son-mauvais-jour.
 
Eusèbe interrompt le silence qui s’est installé en frappant du poing sur la grande table. Lèvres pincées, front rageur et regard flamboyant, il reste debout lorsque tous, Ravot inclus, s’assoient, accablés.

  Et puis il s’assied à son tour, narines frémissantes :
- Raconte-nous, Victor…
 
En deux mots, Vic expose le peu qu’il a appris, la conversation avec Arthur, l’appel du téléphone rouge, la flèche dans la gorge de Mouye. Pas de détails : on n’en sait pas plus…

  Jeanne hoche la tête :
- De l’ordre… Il se passe trop de choses… Trop de choses, trop de gens… Trop d’évènements, peut-être trop d’indices…
- Que voulez-vous dire par « trop d’indices », chère Madame ?
- Jeanne, commissaire, Jeanne…
- Oui… Moi, c’est Jules… Eh bien, Jeanne, je voulais ajouter quelques indices à cette surabondance que vous constatez à juste titre.
 
Ravot pousse devant elle la page de calepin sur laquelle Lepif a recopié les trois citations latines :
- Ces phrases ont été relevées sur des papiers d’emballages de tapas retrouvés sur la table que Luis occupait au Tapas’Embal’ avec ceux qui l’accompagnaient lorsqu’il est parti hier soir. C’est insolite, donc intéressant.

  Jeanne tend la main, tente de déchiffrer, tête baissée, réfléchit, réfléchit, réfléchit, prend un papier, un crayon, note…
 

- Nous en sommes à deux meurtres et à la disparition du Hai II, récapitule Eusèbe.
- Et nous n’avons pas pu retrouver les « personnalités » qui étaient assises hier soir à cette fameuse table, précise Ravot. En fait, nous en avons situé quatre : le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, le curé, et Arnaud Boufigue. Mes services tentent de les joindre pour les convoquer. Mais nous n’avons pas localisé Finette de Sainte Fouillouse, ni les notaires, ni l’investisseur, cet Aloïs Guétotrou-Kifumsec que personne ne semble connaître.
- Vous n’avez pas de précisions sur la mort de Mouye ? demande Clèm, encore bouleversée.

Elle se souvient si clairement de cette grande et belle fille goum qui leur a sauvé la vie à tous, au moment du pire désespoir…

- Tout ce que Nouye a pu me dire c’est qu’elle a été tuée d’une flèche dans la gorge…
  - Une flèche… Une flûte… Un écorché… Il ne manque qu’une lyre, marmonne Jeanne comme pour elle-même… 

 
Du coup, on se tait, on l’écoute.

  Elle ajoute entre ses dents en relisant le billet de Ravot :
- Vitae necisque potestas : Pouvoir de vie et de mort… Mysterium tremendum, fascinans, augustum : Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue … Le troisième papier dit : Enthousiasme… Et pour couronner le tout : Hybris…
 
Elle réfléchit un temps, et puis, s’adressant au commissaire :
- Les trois premières formules ont, si j’ai bien compris, été retrouvées sur la table du repas et constituent donc une sorte de… préambule au « sacrifice » qui a suivi…
- Sacrifice ? Mais, Jeanne… s’étonne Ravot…

Jeanne hoche la tête :
- Sacrifice, oui. On a préparé la victime en lui communiquant les trois « justifications » que se sont données les auteurs du rituel : d’abord, l’affirmation de leur pouvoir, qui est le pouvoir divin, le pouvoir de vie et de mort. Et la victime n’a pas protesté puisque, je pense, elle a dû consommer le tapas qu’emballait le papier. Peut-être y a-t-il eu d’autres « préparatifs », d’autres rites. La victime a pu être placée dans un certain état physique, peut-être droguée, si j’en juge d’après ce que vous m’avez dit de son aspect. Il serait bon de faire analyser ces tapas ou pour le moins leurs emballages… Ensuite, ils lui ont exposé les conditions dans lesquelles se déroulerait le rituel, et son but : il s’agit de faire naître une « terreur sacrée », le « mysterium tremendum » qui constitue le corollaire inévitable d’une prise de conscience de la manifestation du sacré, de l’ordre d’une présence divine, par exemple, forcément suivie de la béatitude, de la « fascination », au sens fort, qui précède immédiatement l’Acte de Foi, pour reprendre un langage chrétien, l’Augustum avoué, l’autorité absolue que l’on reconnaît au dieu à qui l’on va rendre hommage par le sacrifice. L’idéal étant que la victime participe à cet hommage, bien entendu… Et tout cela s’achève par l’Enthousiasme, pris bien sûr dans son sens étymologique : l’envahissement par le dieu… Vos trois petits papiers ont été placés dans le bon ordre, commissaire…
- Mais alors, l’assassinat de Luis ?
- … est un sacrifice humain. Et même un sacrifice apollinien, si je ne m’abuse.
- Apollinien ?
- Lié aux mythes d’Apollon. C’est très cohérent et cela complète ce à quoi j’avais pensé lorsque vous m’avez parlé de l’horrible supplice infligé à Luis. J’ai vérifié, fouillé dans mes bouquins. Mes souvenirs étaient vagues, mais… Voilà ce que racontent les récits mythologiques : cela fait penser à un certain Marsyas, un satyre phrygien qui a eu la malchance de ramasser une flûte qu’avait fabriquée Athéna. Parce que d’en jouer lui déformait le visage, Athéna avait jeté cette flûte qui provoquait les quolibets de ses copines. Marsyas est devenu si habile au jeu de l’aulos, qui est le nom donné à cette flûte double, qu’il a prétendu concourir avec Apollon, qui, lui, jouait admirablement de la lyre. De la lyre qu’il avait inventée, bien sûr. Et ce concours, jugé par les Muses, donne Apollon vainqueur puisque Marsyas n’a pu l’égaler en jouant, comme Apollon l’en a défié, en retournant son instrument. Pour le punir de son audace de s’être mesuré à lui, Apollon a écorché vif le pauvre Marsyas… Au passage, d’ailleurs, le roi Midas, qui faisait partie du jury, a hérité d’une paire d’oreilles d’âne pour avoir tranché en faveur du flûtiste…
Les Grecs appellent « hybris » tout comportement de démesure, en particulier, celui qui consiste à défier les dieux. Nous serions donc en présence de gens qui se prennent pour des dieux et « sacrifient » ceux qui leur « manquent de respect », ou plutôt, qui cèdent à la démesure de vouloir les égaler. Avec la double fonction d’un sacrifice de punition / expiation et de célébration. Rédemption diraient les chrétiens… Ça pue la secte… 

  Un silence…

 
Mouchoir se lève discrètement pour allumer les plafonniers. La nuit tombe et la tension est telle que personne ne semble s’en être aperçu.

  - Et Mouye ? demande Clèm.
- Apollon est appelé aussi l’Archer. Inventeur de la lyre, maître de l’arc… Ce sont des instruments similaires et vraisemblablement issus l’un de l’autre. L’ensemble est très cohérent. Apollon solaire tue ses ennemis à coups de flèches.
 

- Mais… en quoi Luis aurait-il manqué de « respect » à ces gens ? demande Victor dont le cartésianisme se révolte.
- Je n’en sais rien. Peut-être n’est-il qu’une victime symbolique : il travaillait pour nous… C’est nous qui sommes visés. Nous, et les Goums…
-… qui par ailleurs utilisent la flûte, interrompt Victor pensif…
-… instrument également connu pour être celui du dieu « antagoniste » d’Apollon, Dionysos, reprend Jeanne… Avec… mais là, je m’avance… avec quelque chose de paradoxal…
- Oui ? l’encourage Eusèbe…
- Avec une sorte d’inversion : les Numéros tuaient « du dedans », avec leurs crabes. Les écorcheurs auxquels nous sommes confrontés tuent « du dehors »… Je ne sais pas si cela signifie quelque chose ou si c’est une simple intimidation par l’horreur. Mais une chose est sûre : ces gens-là connaissent les Goums, nous connaissent. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’ils sont très proches des Écolocroques !
  - Le sous-marin ! s’écrie Victor.
- Pouacre ! s’écrie Clémentine.
- Pouacre ? demande Ravot.
- C’était leur Numéro Cinq, celui que les Goums ont épargné, comme vous avez entendu le dire par Amaïa, précise Eusèbe.
- Ils l’ont laissé partir en Finlande, à la base d’Andøya, reprend Victor. Leur école de cadres était située à Andøya. Nous l’avons fermée bien sûr. Mais qu’est-il advenu de ses professeurs, de ses élèves ?
- Je me souviens que cela a été vérifié, poursuit Clèm. Et vérifié par la commission de l’ONU dont s’occupait Arthur : aucun ne connaissait l’existence de la base et ils ont été relâchés dans l’amnistie générale. Mais nous avons conservé leurs coordonnées quelque part au bureau N°1. Et… je crois me souvenir que Boufigue a étudié là-bas. Il est aussi probable que Finette, qui est arrivée en même temps que lui, ait suivi le même cursus, mais nous n’avons pas réussi à retrouver en quoi consistaient ces études, mise à part une formation commerciale de haut niveau… Ces étudiants étaient censés créer un réseau de boutiques, diffuser une propagande écolo assez classiquement vertueuse. Nous sommes seulement certains que plusieurs enseignants ont disparu avant que nous ayons pu intervenir. Nous ne les connaissons que par quelques allusions, quelques déclarations des étudiants débutants que nous avons pu interroger. Tous les autres étaient partis sans laisser d’adresse.
 
- Il faudrait pouvoir y aller, grogne Eusèbe, retourner tout ça, repartir de zéro et ne plus s’arrêter cette fois à une « diplomatie » dépassée : les tueurs sont revenus. Ils préparent quelque chose… Je vais contacter le Président, et voir s’il est capable de penser à autre chose qu’aux élections du mois de septembre.

  On frappe à la porte. Mouchoir ouvre à Toto, le portier, qui porte un paquet volumineux :

- Un policier en uniforme a apporté ceci de la part de l’inspecteur Lepif à l’intention du commissaire Ravot. Il a dit que c’est urgent qu’il faut qu’il regarde tout de suite pour donner son avis. Le policier attend en bas, je ne l’ai pas laissé monter… (Toto n’aime pas les uniformes).

- Merci, je vais regarder si vous le permettez.
 
Ravot, qui s’est approché, lui prend le paquet des mains et le pose sur la table. Paquet cubique enveloppé sommairement de papier kraft. Toto reste dans l’embrasure de la porte.

  Cela introduit une certaine détente, une petite distraction…

- Lepif ne m’a certainement pas dérangé sans une raison sérieuse, je vous demande pardon…
- Faites, encourage Eusèbe. C’est peut-être une information supplémentaire, un élément nouveau…
 
Ravot déchire le papier grossièrement scotché, qui découvre une grande boîte de bois blanc fermée par un couvercle emboîté.

  Et puis il soulève le couvercle.
 

Un sifflement…

  - Attention, bombe ! A terre !!! s’écrie Eusèbe qui a lui-même confectionné suffisamment de colis piégés dans sa jeunesse pour savoir comment cela fonctionne. Mais il n’a pas le temps de réagir, de se jeter à terre comme il le voudrait qu’une explosion étouffée déchire le paquet…
 
Cris, fumée, confusion…

  Une pluie froide arrose la pièce et tous ses occupants…
 
Une pluie grasse projetée par l’explosion dont la fumée se dissipe rapidement…

  Il n’y a ni blessés ni dégâts, rien qu’une stupeur horrifiée.

 
Les murs, le plafond et tous les occupants sont couverts de sang.

  Du sang que contenait le paquet.

 

AUTOPSIE / P2C2E15

P2C2E15 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 15)

 
N° 116 / AUTOPSIE / P2C2E15

C’est l’histoire où l’autopsie de Luis nous apprend bien des choses étranges. 

  Mercredi 4 mai
9 heures
Morgue de Saint Tignous sur Nivette

 
On ne peut vraiment pas dire que Ravot raffole de ces endroits où les experts font « parler les morts ».

 
Saint Tignous sur Nivette est une petite ville et sa morgue est assez sommaire : une petite salle carrelée de blanc dans un sous-sol de l’hôpital, équipée d’une dizaine de tiroirs frigorifiques encastrés dans le mur du fond.

 Deux hommes en longues blouses vertes, gantés de latex, tournent le dos à la table de dissection sur laquelle gît le cadavre tragique de Luis. Un troisième s’affaire à recoudre les ouvertures immenses qui y ont été pratiquées pour l’autopsie.

 
Les deux hommes, le docteur Milou Panosier professeur de médecine légale, et le docteur Marnier (un mètre soixante cinq, on l’appelle le petit Marnier quand on est sûr qu’il ne peut pas entendre), légiste occasionnel de Saint Tignous sur Nivette et chirurgien de l’hôpital, échangent leurs conclusions tandis que l’interne de service tente de rendre figure humaine (selon l’expression du professeur Panosier) aux restes torturés. L’interne en question, qui a connu Luis au lycée de Saint Tignous, éprouve quelque difficulté à « piquer droit » comme dirait sa mère, couturière en ville. Le tremblement de ses mains et les nausées récurrentes qui le secouent rendent ses gestes imprécis. Quant aux larmes qu’il ravale de plus en plus difficilement, elles noient la salle toute entière dans un brouillard horrible où le rouge du sang se mêle au vert des blouses et au blanc brillant des carreaux dans une sarabande abominable.
 
C’est cependant lui qui a insisté pour assister les légistes : un hommage à son ancien camarade… Ce qu’ont admis et approuvé les légistes. Mais c’est dur. Et maintenant il doit aller jusqu’au bout…

 
Ravot les rejoint avec Catachrèse, jette un coup d’œil aux restes du journaliste, hoche la tête :
- Vous ne pensez pas qu’il serait possible d’en discuter un peu plus loin ?
Panosier approuve d’un hochement de tête :
- Nous vous laissons terminer, cher collègue (il sait que cette valorisation peut donner à l’interne la force de finir : un petit coup de pouce. Mais il a sincèrement apprécié son courage). C’est presque terminé… Rejoignez-nous ensuite en salle de réunion, voulez-vous ?
- Oui Monsieur… bredouille l’interne soulagé de se retrouver seul. Au moins, il pourra pleurer librement…
 
Le café du distributeur passe mal, mais il réchauffe…

  - Nous nous trouvons en présence d’un « travail » très particulier, qui n’a pu être réalisé que par des criminels extrêmement pervers disposant de très gros moyens, commence Panosier…
 
Il regarde Marnier qui approuve de la tête et lui fait signe de continuer.
- Il ne semble pas que la victime se soit défendue, ni qu’il y ait eu de lutte. A cet égard, il sera très important de connaître les conclusions des analyses toxicologiques qui seront pratiquées sur les prélèvements que nous avons effectués, aussi bien à partir du contenu de l’estomac qu’à partir du foie ou de divers autres organes, sans oublier, bien sûr, les analyses de sang ou de lymphe.
- Il est à peu près certain qu’il a été drogué, appuie Marnier…
- Amélie a commencé à étudier les prélèvements sanguins, confirme Catachrèse, qui précise à l’intention de Marnier qu’Amélie Fouad est leur toxicologiste. Mais son matériel portatif ne lui a pas permis de poser de conclusions pour l’instant : les drogues employées ne sont pas standard. Elle aurait pu identifier de la cocaïne, de la strychnine, du curare, de la morphine, ou n’importe laquelle des drogues courantes employées en anesthésie, par exemple. Mais là… Elle a envoyé des échantillons au labo de Bordeaux. La seule conclusion à laquelle elle a pu aboutir concerne l’attentat du journal : la bombe renfermait bien du sang de Luis auquel on avait ajouté un anticoagulant…
- L’attentat du journal ? demande Marnier
- Une petite bombe-surprise. Dégueulasse, mais pas dangereuse… Je vous demanderai, comme pour tout le reste, un silence complet. Black-out… répond Ravot, qui enchaîne :
- Donc il a été drogué, mais on ne sait ni comment ni par quoi ni bien sûr par qui et encore moins pourquoi…
- La nature de la drogue nous aidera peut-être à savoir par qui, observe Catachrèse.
- Pour le reste, reprend Panosier, nous avons eu la confirmation que l’opérateur, si je peux employer ce mot, possède de solides connaissances en matière de chirurgie : la manière dont ont été pratiquées les incisions est assez éloquente à ce sujet. En outre, nous avons fait une découverte surprenante : Luis a dû se trouver connecté à un système de circulation extracorporelle probablement même cryogénique…
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Ravot stupéfait.
- C’est un système qui permet de refroidir le sang, et donc d’abaisser la température du corps, tout en maintenant une circulation forcée en cas d’arrêt du cœur, précise Marnier…
- Un matériel de pointe réservé à certains hôpitaux essentiellement spécialisés en cardiologie, enchaîne Panosier. Cela permet de survivre à un arrêt cardiaque et dans certains cas de provoquer cet arrêt, pour intervenir sur le cœur, par exemple, en maintenant le corps en vie. Mais, en l’occurrence en imaginant que Luis soit resté plus ou moins conscient, cela a dû permettre de prolonger la torture… Et de le vider partiellement de son sang pour limiter les hémorragies.
- Mais il faut une salle d’opération ? s’étonne Ravot.
- Il suffit de planter deux trocarts, l’un dans une grosse veine, l’autre dans une grosse artère, pour dériver une partie de la circulation sanguine dans une machine cryogénique, et d’établir une circulation forcée au moyen d’une pompe capable de suppléer à l’inévitable défaillance cardiaque consécutive au choc. C’est ainsi que l’on a pu prolonger la vie de la victime, tout en réduisant les hémorragies, et qu’ensuite, le sang a été vidangé du corps lorsqu’on a décidé de l’achever, confirme Marnier. L’hôpital où nous nous trouvons et où j’exerce ne dispose pas de ce matériel, réservé, comme vous l’avez dit, à certaines unités spécialisées en cardiologie, mais les progrès récents le rendent assez compact pour être aisément transportable. Il n’en est pas moins très onéreux et très délicat à utiliser…
- Nous avons retrouvé les traces d’implantation de cathéters dans l’artère fémorale et dans la veine fémorale. Ce sont des vaisseaux profonds et seul un chirurgien expérimenté a pu les repérer sans erreur dans la position où était placé le corps, reprend Panosier. Ce n’est vraiment pas un travail d’amateur. Par ailleurs, et c’est tout aussi inexplicable, il semblerait que Luis ait éjaculé peu de temps avant de mourir : nous avons retrouvé des traces de sperme dans l’urètre…
 
Ravot hoche la tête :
- Tout cela paraît totalement invraisemblable ! Qui donc pourrait dépenser une telle somme de perversion sadique…
Catachrèse reprend :
- De notre côté, nous avons découvert des éléments intéressants dont certains concordent avec ce que vous venez de dire. En particulier, nous avons aussi trouvé des traces de sperme par terre, devant la victime, sous la flaque de sang. Il aurait donc éjaculé avant d’être écorché, ce qui, à la limite, pourrait indiquer des pratiques sado-masochistes…
- Avec un tel luxe de matériel ? J’en ai connus des sados-masos lorsque j’étais en fonction à Paris, intervient Ravot, mais vous savez bien qu’ils sont plutôt du genre (il chante) « Fais-moi-mal, Johnny, Johnny, Johnny »[1], ou bien bricolos du zizi, cuir-latex-corde-à-noeuds et pipi-caca-père-fouettard, que chirurgie de pointe !
- C’est certain, confirme Catachrèse. Mais nous avons trouvé d’autres indices intéressants, en particulier, dans la même flaque de sang, un long cheveu, féminin et blond, qui pourrait bien appartenir à votre amie Finette. Bien sûr, nous ne disposons d’aucune preuve scientifique… Il faudrait retrouver sa famille. Mon cher Ravot, c’est un travail pour vous… Mais je dois dire que comme le cheveu en question baignait dans le sang de Luis, il sera difficile d’en caractériser l’ADN qui a dû être contaminé par celui du sang. Ce qui est certain c’est qu’il se trouvait à la surface de la flaque et qu’il n’est donc pas antérieur au supplice du pauvre garçon…
- Pas d’empreintes digitales ? demande Ravot.
- Des tas !!! Bien sûr, celles de Luis, mais aussi, et cela, c’est intéressant, des empreintes que nous avons retrouvées sur les verres utilisés à la table des notables du Tapas’Embal’. Avec une ébauche d’identification. En particulier, nous avons retrouvé les empreintes d’Arnaud Boufigue, présentes dans notre fichier national depuis les « évènements »…
- Mais vous n’avez pas celles de Finette, déplore Ravot…
- Hélas, non… Toutefois, les empreintes de Boufigue figurent très clairement sur le projecteur, sur la porte de communication que l’on disait condamnée, avec l’escalier qui conduit au studio de la mairie, et à divers autres endroits… Pour ce qui le concerne, vous pouvez d’ores et déjà prévoir un mandat d’amener…
- Dès que le procureur sera arrivé : il n’a pas pu venir hier à cause du temps… Je le connais, Il a été nommé en même temps que moi et nous travaillons en confiance, mais j’ai déjà donné des instructions à mes hommes… Arnaud Boufigue n’est pas réapparu depuis la soirée. En fait, Gertrude Pilon a déclaré à l’agent que j’ai envoyé pour le convoquer, lui, ce matin à huit heures avec les « notables », et la convoquer, elle, cet après-midi, que Boufigue était rentré « vers minuit », c’est-à-dire à peu de chose près à l’heure de sa sortie du Tapas’Embal’, et qu’il avait passé la nuit avec elle avant de repartir hier matin tôt, en tout cas avant le passage de l’agent, pour « participer à une réunion » dont elle a été incapable de préciser le lieu, le moment et l’objet. Elle ne l’a pas revu depuis, mais il paraît qu’il est fréquent qu’il s’absente ainsi pour plusieurs jours sans la prévenir.
Je vais aussi lancer des recherches pour retrouver la famille de Finette, qui sait…
Quant aux autres, la seule chose que j’aie pu établir hier, c’est qu’il n’existe pas de notaires du nom de Gaston Brunières ou Marc Tombou. Ni à Paris, ni ailleurs…

  - Il y a encore quelque chose, intervient Catachrèse : la petite flûte suspendue au cou de Luis…
- Le pipeau ? demande Ravot…
- Oui, le pipeau de bois. En fait, il semblerait qu’il s’agisse d’un objet très ancien, très primitif, mais très ancien. Je compte le faire dater par Bordeaux, mais…
- Attendez, l’interrompt Ravot, attendez… Pouvez-vous me le confier jusqu’à demain ? Je pense que vous avez relevé toutes les traces qu’il pouvait porter ?
- Oui, nous n’y avons pas trouvé d’empreintes…
- Il est possible que j’en connaisse l’origine. Je ne peux rien en dire pour l’instant, et il faudra que je contrôle… Confiez-moi l’objet jusqu’à demain, et je vous dirai…
- Je vous l’aurais volontiers apporté, mais je crains qu’Amélie ne l’ait déjà expédié à Bordeaux….
Grimace d’exaspération de Ravot…
- Elle en a pris des photos…
- Ce sera parfait, approuve Ravot soulagé.
- Vous les aurez cet après-midi… Pour l’instant, je vous propose d’aller casser la croûte, qu’en dites-vous ?
- Je vous invite chez Mado, propose Ravot, et faites venir votre interne, mon cher Marnier, il a besoin de reprendre des forces ! 
 


[1] Saint Boris, sois béni.