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L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

P3C1E25 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 25)

  N°170 / L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

 
C’est l’histoire où, de retour chez Mado où il tient ses quartiers, le commissaire Ravot assiste à l’agression dont elle fait l’objet de la part de Humevesne et de Suceprout qui tombent sur un os. Où l’on évoque la « méthode Ravot ».

  Vendredi 10 juin
Le soir
Saint Tignous sur Nivette

 
Amaïa leur a dit d’attendre demain pour poser des questions et tenter de comprendre. 

  Ils sont donc repartis, accompagnés par Victor jusqu’au journal. 

 
Et puis ils ont longuement parlé, à trois, tenté de se faire une idée cohérente de ce qu’ils ont vu.

  Lepif et Amélie essaient vainement de hiérarchiser ce qu’ils ont vu de plus invraisemblable. Amélie a « du travail pour au moins un an », avec les prélèvements qu’elle s’est empressée de mettre au frais dans le frigo du commissariat. Ce mucus, en particulier, l’intrigue : si elle a bien compris, il aurait servi de réserve d’oxygène à Arthur pendant près d’une heure d’immersion, selon les dires du commissaire.
 
Et puis ils sont arrivés au commissariat, et là, Ravot a découvert qu’il devait répondre à quelques interpellations de sa hiérarchie, qui lui reproche son zèle excessif à persécuter des notables du lieu, « zèle qui semble s’être terminé par la mort de l’honorable directrice d’une usine de la région »… 

  Les cons, s’est-il contenté de grommeler en expédiant une copie de la mise en demeure, par fax, au Procureur.

 
- Les enfants, je crois que ce soir il serait profitable à tout le monde de faire relâche, finit-il par dire à Lepif et à Amélie. Vous avez besoin que l’on vous fiche la paix pour quelques heures. Et moi aussi, je l’avoue. Tout ça, c’est beaucoup. Martial va prendre la permanence. Je rentre chez moi, vous savez où me trouver. Sauf urgence, on se rejoint ici demain matin à huit heures. Et à neuf heures, nous redescendrons faire le point avec les Malfort, si Arthur a récupéré un peu…

   Et à peine rentré :
- Ah, Mado, vous n’imaginez pas ce qui peut se passer sous les évidences… Donnez-moi un chocolat chaud, j’ai froid…

 
Il n’y a personne à cette heure-ci et la fatigue ouvre la voie aux confidences. Mado vient s’asseoir à la table de Ravot et dépose deux tasses fumantes, une pour lui, une pour elle…

  - Mais, commissaire, j’ai moi aussi quelques idées souterraines…
- C’est vrai, sourit Ravot. Madelin Picaillon, docteur en droit et avocat stagiaire, Zézette pour les intimes du Bois… Mado depuis son arrivée à Saint Tignous sur Nivette, retour du Brésil où elle est devenue Madame Madeleine Picaillon. Mais dites-moi, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce qui vous a fait atterrir ici ?
- Je vois que vous êtes encore mieux informé que je ne le pensais, commissaire, je pourrais dire que j’y suis venue parce que vous y étiez et que je connaissais votre… largeur d’esprit, mais non, j’ignorais, et vous aussi, que vous seriez nommé ici il y a cinq ans lorsque je me suis installée…

 
La porte s’ouvre à la volée. Mado se lève, se retourne et se retrouve face au taser que Humevesne lui brandit sous le nez. Suceprout suit, en retrait, un méchant vilain colt pointé droit sur Ravot :
- Bouge pas, fais pas le con ou j’te fume, connard…
  Ravot dans la pénombre se dit qu’avec de la chance ces idiots ne l’ont pas reconnu. Ils portent de beaux costumes tout neufs, mais comment sont-ils dehors ? Il les avait laissés en garde-à-vue au commissariat ce matin… Alibi…Mais il n’a pas dit de les relâcher… Si c’est encore un coup de Pélot, ça va fumer…
 

En attendant, il se tasse dans son coin…

  - Alors ma grosse, la Zézette à son papa Lepif a mouchardé les potes ? J’aimerais bien te les couper…
- Mais c’est déjà fait, enchaîne Mado qui n’a pas l’air aussi inquiète qu’elle le devrait…
 - Tu sais que t’es vraiment une marrante toi, la bite de Lepif au cirage. On en a parlé dans le temps, c’était la légende chez les Hommes. J’imaginais pas que c’était vrai, continue Humevesne en grinçant presque des dents. En attendant, j’ai bien envie de te peler les nichons. Un p’tit coup de ça (il agite son taser sous le nez de Mado) et on sera peinards pour finir tes opérations, non ? Qu’est-ce que t’en penses, morue ?
- Et Monsieur qui se planque là au fond nous refilera son larfeuille à dollars et même le code de sa carte de crédit si on lui demande gentiment, poursuit Suceprout en redressant le museau noir de son pistolet…
- T’as fermé la boutique ? demande Humevesne par-dessus son épaule…
- Natürlich, comme on dit à Pékin… Alors, ton portefeuille, bourgeois…

  Ravot se réjouit, pour une fois, de s’être encombré de son arme de service. En fait, comme il déteste ce poids mort, il se contente, d’un petit pistolet, léger et très plat, pas très puissant, mais qui peut faire très mal dans une bagarre de rue quand il est bien manié.

  Il bredouille des mots sur un ton de fausset, et sort son portefeuille dans lequel, en fouillant dans sa poche, il a glissé son arme. L’autre lui tend la main, et le coup de feu claque. Suceprout surpris par une balle dans l’épaule, sent retomber son bras, inerte. Ravot, sans hésiter, tire sur l’autre rufian qu’il atteint au poignet au moment où lui-même le braquait avec son taser. Humevesne, sous la douleur et l’impact de la balle, lâche son arme, maintenue par le pontet, pivote autour de son index, et la décharge part en l’atteignant au pied. Humevesne se tétanise et tombe d’une masse.

 
- Bande de cons, conclut Ravot, tandis que Mado achève de désarmer Suceprout et va rouvrir sa porte.
- Va appeler Martial qu’il enchriste ces deux balaises… Au fait, connard, c’est Pélot qui vous a relâchés ?
- Vous… Oh merde, on est maudits ! C’est pas humain un tel manque de bol…
- Ce coup-ci vous êtes bons. Tentative de meurtre avec sévices et actes de barbarie, et menace de mort sur un officier de police dans l’exercice de ses fonctions… A moins…
- A moins ?
- Va te faire soigner, on verra ça demain… Ce soir, j’en ai ma claque.
  Le pimpon de la sirène…
- On ne peut pas vous laisser seul deux minutes, commissaire, remarque Martial. Mais qu’est-ce qu’ils fichent dehors ces deux oiseaux ?
- Pélot… dit Ravot…
- Tsss… dit Martial…
- Oui, dit Ravot… Bon vous les embarquez, passage à l’hosto en chambre surveillée. Ce brillant animal a une balle dans l’épaule. Il ne braquait avec ça (il montre le Colt que Mado tient encore et tend à l’inspecteur. Et l’autre se proposait d’assommer Mado avec ça (il montre le taser) avant de lui tailler les nichons en pointe. Mais il est tellement con qu’il s’est envoyé la décharge dans le pied quand il m’a menacé pour défendre l’autre oiseau. Il a une balle dans le poignet…
- Votre petit 6,35 ?
- Oh, c’est bien suffisant pour la chasse aux merles… Mado ? on casse la croûte ?
- Un bourguignon d’hier, avec son Beaujolais, ça vous va ?
- Un Graves, Mado, ce soir. J’aurai besoin d’un peu plus de corps dans mon verre.
 
Ravot s’était installé chez Mado le jour même de son arrivée à Saint Tignous sur Nivette. 

  Bien sûr, elle l’avait immédiatement reconnu.

 
Bien sûr, il avait feint de ne pas la reconnaître.

  Bien sûr, elle avait cru qu’il ne la reconnaissait pas.

 
Et puis, il avait été « sollicité » : le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, dont il connaissait le comportement opportuniste, sinon collaborationniste, vis-à-vis des Numéros qui avaient ici même démarré l’offensive des Écolocroques… Pour avoir la paix, il avait pour de bon pris pension dans le petit studio que Mado lui loue, depuis, au-dessus du bar. Pension complète, Mado est devenue sa logeuse. Il occupe « sa » table au bar, discrète, tout au fond, où il mange le plus souvent, où il petit-déjeune toujours (quand il a le temps de petit-déjeuner), où il dîne parfois le soir, selon l’heure, en salle ou d’un plateau que Mado lui prépare et qu’il monte chez lui. Elle entretient son linge et s’occupe de son ménage, dans la plus grande discrétion, toujours.

  Il a installé sa bibliothèque, ses disques, son écran de télé et son fauteuil, ses films enregistrés et sa table de dessin devant laquelle il passe de longues soirées de réflexion lorsqu’une affaire le préoccupe…

  Il vient justement d’achever un lavis qui lui a demandé beaucoup de travail, où il représente l’assassinat d’Edmonde de la Vorme Séchée. Ce grand dessin fait suite à celui qu’il a déjà réalisé, après l’assassinat de Tomie la Louve, et il tente de mettre en place sur une autre feuille de canson la fin terrible de Birke, coupée en deux par le Crabe. Ça lui rappelle une histoire de Dahlia Noir[1]

  Il a souvent observé que dessiner des évènements auxquels il a assisté lui permet de prendre conscience de détails qu’il avait enregistrés sans s’en rendre compte, et à plusieurs reprises, cela lui a permis de retrouver LE détail crucial à partir duquel une enquête a basculé. Le lavis exige une certaine spontanéité et Ravot le « travaille à l’envers », comme il le dit lui-même lorsque (très rarement) il en parle : plutôt que d’employer ses encres diluées pour, au pinceau, ombrer et modeler un dessin préalable qu’il aurait réalisé à la plume, au crayon ou au feutre, il jette sur sa feuille de larges volumes d’espaces plus ou moins sombres qui mettent en place la scène qu’il veut représenter, et à partir de cette impression générale, il va « descendre dans le détail », en recherchant « ce qui lui manque plutôt que ce qu’il sait », c’est-à-dire, en ignorant les évidences. Avec ce résultat paradoxal d’un portrait d’où le regard sera absent, mais où il aura précisé jusqu’au plus infime détail l’implantation des sourcils ou la position d’une mèche de cheveux, ou même une ride d’expression un peu particulière. Avec plus de netteté que sur la photo qui se trouve dans le dossier correspondant.

  C’est ainsi qu’il a retrouvé, non, qu’il retrouve… ce visage dans la foule, derrière la Vorme… mais oui, c’est bien celui de Humevesne ! Demain, il regardera le film…

[1] Le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de vingt-deux ans, Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Son meurtrier ne sera jamais retrouvé.

GUILI-GUILI SUR LE NOMBRIL / P2C3E14

P2C3E14 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 14)

 
N° 137 / GUILI-GUILI SUR LE NOMBRIL / P2C3E14

 
C’est l’histoire où deux méchans enlèvent Jo et Ted en faisant du mal à Mado, et où la police s’empare de l’affaire.

  Mardi 7 juin
11 heures 30
Chez Mado

  Guili-guili sur le nombril…
Guili-guili sur le nombril…
Guili-guili sur le nombril… 

 
Mado a des absences, les yeux dans le vague. Noyée dans un phantasme flou, elle rêvasse derrière son comptoir pour échapper à la situation qui lui déplaît le plus : une salle vide.

  Guili-guili sonne la porte.
 
Non, c’est la clochette qu’elle y a accrochée : c’est drelin-drelin, pas guili-guili. Pfff…

  Elle sursaute.

 
Jo et Ted viennent d’entrer, l’air sombre et fatigué de ceux qui vont au boulot et s’octroient une petite pause en passant.

  Les horaires ont été changés et l’équipe de nettoyage dont ils font partie commence à midi et demie au lieu de 13 heures. Va falloir se taper les incinérateurs. Et l’atmosphère est tendue après la perquise d’hier. Paraît qu’ils ont arrêté l’installation pour un grand nettoyage.
 
- Avec un peu de chance, on verra le commissaire ? suppute Jo…
- Tu crois qu’il nous parlera de la perquise ? demande Ted que tout cela inquiète…
- Bof, je…

  Drelin-drelin, sonne la porte qui lui coupe la parole avec sa petite clochette…

 
Mado, que l’arrivée des deux habitués avait à peine éveillée, émerge de ses brumes intimes (allez, y’a du monde, au turf, ma fille), redresse la tête. 

  Drôle de touches ces deux inconnus qui viennent d’entrer à leur tour. Genre balaises de foire, revisités gorilles de cinéma, mâtinés polar américain. Des méchants à la Chandler. Feutres mous inclinés sur l’œil, vestes gonflées aux biscotos, jambes arquées et chaussures bicolores. Chicago années 30, prohibition et tout ça. D’où y sortent ces deux-là ?

Et pourtant… Comme un air de famille… 

  Ou de peut-être même de déjà vus… Dans l’une ou l’autre de ses vies antérieures ?

  Mais ils s’approchent des deux copains qui les regardent arriver sans s’en faire plus que ça :
- Allez, suivez-nous les locdus, on vous emmène visiter la campagne !

 
Et ils braquent sur les deux potes suffoqués deux espèces de pistolets en plastique jaune.

  - Holà messieurs ! On perturbe ma pratique ? s’insurge Mado pour le coup tout à fait réveillée.
- Occupe-toi de ta plonge, Mémère, et laisse bosser les hommes !
 

Des sous-Gabin qui débitent du sous-Audiard. Des Tontons flingueurs à quatre sous, même pas drôles…

  Et ça, elle aime pas Mado. Elle aime pas du tout, même. 

 
Une fraction de seconde, elle a hésité : argumenter, leur exposer l’inanité primaire de leur sexisme basique, les convaincre, leur expliquer qu’aussi fermé à l’esthétique qu’il puisse être, aucun homme ne se trouve en droit de qualifier une dame de « Mémère », fût elle limonadière en activité, fût-elle, et elle en accepte l’idée, quelque peu défraîchie (encore que…) ; que toute occupation professionnelle mérite respect et donc qu’il est absurde de se revendiquer d’une activité pour en mépriser une autre, etc…

  Une fraction de seconde.
 
Mais le regard lourd, épais, bovin, bleu-qui-tache, que lui lance son interpellateur, a vite fait de lui montrer l’inutilité de cette tentative, aussi absurde que de tenter de convaincre d’un fait simple, clair et honnête un politicien muré dans la stratégie de son plan de carrière.

  Lorsque les mots défaillent, il reste encore les actes.

 
La fraction de seconde suivante Mado propulse avec une vigueur de Grosse Bertha tirant sur Gross Paris le lourd cendrier de verre massif qui trône sur le comptoir malgré les décrets d’interdiction de fumer promulgués par un gouvernement soucieux de la santé publique (que pendant qu’on (ses thuriféraires) s’extasie sur sa vertu, il peut grenouiller tranquille par ailleurs, là où ça rapporte et où ça ne regarde personne).

  Et c’est pan dans la gueule du grossier qui s’étale par terre, tout explosé du pif.
 
Las, les malfaisants sont deux, et si l’un est KO, le second est OK et il tire avec son truc jaune qui fait comme un gros plop ! et envoie sur Mado une sorte de fil suivi d’un éclair bleu grésillant et fumant. Et la pugnace fille s’effondre comme pantin, assommée par le choc des 50 000 volts du taser. 

  - Allez, les rigolos, emmenez mon copain ou bien c’est votre tour. On vous veut pas de mal et à Mémère non plus, elle va se réveiller dans dix minutes, mais j’aimerais pas devoir me servir de l’autre… 

 
Il sort de sous sa veste un méchant pistolet au museau court percé d’un très gros trou qu’il braque sur Jo et Ted sidérés :
- Celui-ci fait des trous vraiment définitifs…

  Cinq minutes plus tard, lorsque Ravot rejoint « sa base », comme il aime à le dire, il trouve Mado qui grogne derrière son comptoir en tentant de se relever, secouée de brusques frissons nerveux, les cheveux en pétard, le tablier et la jupe remontés au-dessus des jarretières en caoutchouc, qu’elle porte sous le genou.
 
Il se précipite pour l’aider, lui prend un bras et tente de la relever, mais elle pèse son poids, la mâtine (80 kg et des brouettes, elle a grossi), et ses mouvements spasmodiques contrarient ses efforts, dans l’espace réduit où elle se trouve tassée. Elle roule des yeux, claque des dents, halète, oppressée, sous l’effet des contractions désordonnées de ses membres.

  Et puis elle retombe et semble se détendre, respire profondément, plusieurs fois, tandis que, penché sur elle, Ravot lui tapote délicatement les joues :
- Qu’est-ce vous foutez derrière mon comptoir ?
- Je vois que vous récupérez ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Un malaise ?
- Un malaise ? Tenez : regardez-moi ça.

Elle lui montre les deux petites aiguilles de cuivre encore plantées dans le devant de son tablier.

 
- Une sorte de pistolet électrique qui m’a foudroyée quand j’ai essayé de défendre les deux petits jeunes…
- Un taser… Saloperie… Heureusement que vous avez le cœur solide, Mado !
- J’ai le cœur blindé, commissaire (soupir)…

  Ravot lui prend la main et la tire vers le haut pour l’aider à se relever.
 
- Les petits jeunes, Jo et Ted (elle s’agrippe à la main de Ravot pour se désencastrer du frigo dont la porte lui coince les reins), hann !… on les a enlevés !
- QUOI ??? s’écrie Ravot qui du coup lâche tout, et crac Mado se réencastre avec un grognement désabusé tandis que le commissaire se précipite sur le téléphone, toutes affaires cessantes.

  Les affaires cessées ont tout juste réussi à se redresser lorsque Victor et Eusèbe poussent la porte, suivis du pin-pon rageur de Lepif en urgence.

- Comme toujours, la cavalerie arrive après la bataille, grogne Mado morose en se frottant les reins.
- Pardon, Mado, mais…
- Oh, ça va, j’ai bien compris que ce n’est pas au secours de ma vieille peau qu’il est prioritaire de courir…

 
Mine déconfite de Ravot. Rire grinçant de Mado. Incompréhension des autres. Entrée fracassante de Lepif, pistolet au poing.

  - Rentrez ça, avant de blesser quelqu’un ! lui intime Ravot. Vous vous prenez pour Clint Eastwood ? On a enlevé Jo et Ted. Racontez-nous, Mado…

 
Lepif emballe les restes du cendrier qui va peut-être fournir quelques indices sur le groupe sanguin d’un agresseur, mais c’est bien peu de choses…

  - Il est certain que c’est en rapport avec la perquisition, affirme Ravot. On a dû identifier les jeunes comme étant nos indicateurs, mais comment ?
- Une chose, ajoute Mado rêveuse, leur visage me dit quelque chose… Mais quoi ?
 

JO ET TED, ASSASSINÉS / P2C3E18

P2C3E18 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 18)

 
N° 142 / JO ET TED, ASSASSINÉS / P2C3E18

 
C’est l’histoire où les ravisseurs de Jo et Ted les assassinent et puis, dans l’indifférence générale, réduisent leurs corps en cendres sur un parking de la 10. 
 
Mardi 7 juin
11 heures 30
Saint Tignous sur Nivette

  - Allez, montez les jeunes !!!

 
Poussés dans les reins par le museau menaçant du révolver, Jo et Ted n’ont d’autre choix que de grimper à l’arrière du vieux J7 garé près de la porte du bar, tout en soutenant entre eux celui des deux qui digère le cendrier de Mado. 

  Il s’ébroue, et se dégage avec humeur après avoir passé la porte à glissière ouverte du côté gauche du fourgon, suivi par son complice armé.
 
La porte se referme en grinçant. 

  Les ravisseurs leur ordonnent de s’allonger côte à côte, face au plancher graisseux du fourgon, la tête vers l’arrière et les bras levés. Leurs doigts touchent les petites portes de tôle rouillée, sous le hayon. Par les trous de la tôle, ils distinguent le goudron de la route…

 
Celui des bandits qui est resté « intact » se met au volant après avoir confié son arme à son complice. 

  Assis sur le passage de roue, le moche amoché s’essuie le nez en grommelant des mochardises.

 
On démarre.

  - Où nous emmenez-vous ? crie Ted pour se faire entendre malgré le chahut de la carrosserie rouillée et bringuebalante.

 
Pas de réponse. Après quelques minutes, le fourgon sort de la ville, en direction de la côte, et puis il ralentit et cahote quelque temps dans un chemin raviné (chemin de terre, ornières, flaques d’eau se succèdent au travers des trous bordés de rouille) avant de s’arrêter. Mais le moteur continue de tourner.

  - On ne bouge pas ! Deux minutes et vous pourrez descendre !
- Mais qu’est-ce que vous nous voulez ?
- Rien du tout, ne bougez pas, on vérifie quelque chose. On va vous montrer à quelqu’un. Ne regardez pas : nous serons obligés de tirer si vous le voyez !
 

Le chauffeur est descendu et a ouvert le hayon arrière tout en laissant fermées les petites portes du bas.

  Le gardien descend à son tour, sans cesser de maugréer, et ils l’entendent rejoindre le chauffeur.

 
Il y a le double « plop » suivi du grésillement des tasers. Une légère odeur d’ozone.

  Mais ni Jo ni Ted, paralysés par la décharge, ne l’ont sentie.

 
- Vite fait bien fait, et sans bavures, constate le chauffeur en refermant le hayon.
- Attends que j’aie fini le travail avant de redémarrer, approuve son complice en se mouchant péniblement entre ses doigts, cette salope m’a pété le groin. Tu aurais dû la flamber au magnum…

  Il remonte à l’arrière, auprès des deux corps inanimés, et relève leurs vêtements pour découvrir la peau nue de leur dos. Et puis il sort un long poinçon de section triangulaire de sous sa veste, et le pose près de lui avec application.

- Saloperie de pif, ça me brouille la vue…

 
Il cherche du bout des doigts de la main droite un point précis entre les côtes de Jo, là où il sent battre le cœur, le marque du pouce de la main gauche, reprend le poinçon et l’enfonce d’un seul geste jusqu’à la garde.

  Le corps marque un léger sursaut et retombe, le cœur transpercé de part en part.
 
Il attend quelques secondes, puis il ressort le poinçon rougi. 

  La plaie se referme en laissant à peine sourdre un filet de sang. 

 
Il rabat les vêtements sur le dos de sa victime.

  Et puis, il tue Ted.

 
Il essuie le poinçon sur les vêtements de ses victimes avant de le replacer dans la gaine dissimulée sous sa veste.

  Il déploie une bâche dont il recouvre les deux corps et remonte auprès du chauffeur qui l’a regardé faire avec l’indifférence de l’habitude :
- Grouille ! On n’a pas que ça à faire…
- Ouais, j’arrive, tu sais que j’aime travailler proprement. Faudrait pas qu’on se fasse arrêter par les flics avec des corps à découvert dans la brouette !
- Et roulez jeunesse !
 
Le double meurtre n’a pas pris plus de deux minutes, et le vieux fourgon reprend sa route en fumant du pot pour rejoindre
la Nationale 10.

  Midi.

  Sur l’aire de repos qui borde la Nationale, les poids lourds vont commencer à s’arrêter, et à remplir le parking qui leur est réservé, à l’écart des bâtiments du restaurant routier et de sa boutique de « produits régionaux ». 

  Tout au bout de ce parking presque désert, un « porteur » frigorifique est déjà garé auprès d’une grosse citerne d’essence. Les deux véhicules tournent le dos au restaurant. Ils sont arrivés trois heures plus tôt et leurs chauffeurs sont partis ensemble dans un vieux J7 qui s’était installé là la veille au soir. Entre eux, juste assez de place pour glisser ce même vieux J7, qui revient justement s’y encastrer, tête-bêche, sa propre cabine tournée vers le restaurant.

  Le hayon et les demi-portières s’ouvrent en grinçant. Mais qui les entendrait, avec cette circulation ?

Et personne ne peut voir sortir, de l’arrière du fourgon, les deux hommes qui ouvrent ensuite la portière de la cabine du frigorifique, entre les deux camions.

De toutes façons, le fourgon les masque complètement.

 
Personne ne peut voir ces deux hommes y transporter le corps inerte de Jo.

  Personne ne les voit répéter la même manœuvre dans la cabine du camion-citerne pour y installer le corps de Ted.

 
Personne ne prête attention à ce camion frigorifique lorsqu’il démarre et revient, après une courte manœuvre, se ranger de l’autre côté de la citerne. Peut-être son chauffeur est-il incommodé par un voisinage déplaisant, ça arrive sur ces parkings où chacun casse la croûte sans s’occuper des autres.

Mais comme personne n’y prête attention…

  Personne n’a remarqué ces deux hommes effondrés sur le volant des camions : il arrive souvent qu’un chauffeur s’octroie une petite sieste après le casse-croûte, justement.

 
Personne, bien sûr, ne prête non plus attention à ces deux autres hommes qui s’éloignent tranquillement des trois véhicules garés côte à côte et qui rejoignent une Citroën des plus banales arrivée là ce matin, un peu avant le départ du fourgon. 

  Mais cela non plus, personne ne l’a remarqué…

 
Et personne, surtout, ne remarque la flaque de liquide qui s’élargit sous la citerne… Une vanne mal fermée sans doute…

  Et puis il y a une grande flamme, lorsque l’un des occupants de la Citroën jette, en passant, une cigarette allumée dans cette flaque.

 Et tout le monde entend l’énorme détonation qui secoue le bâtiment lorsque la citerne explose, quelques instants plus tard.

 

La Citroën vient de quitter le parking en direction de Bordeaux.
 

13 juin 2008 - Aucun commentaire
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EDMONDE DE LA VORME SÉCHÉE / P2C3E19

P2C3E19 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 19)

  N° 143 / EDMONDE DE LA VORME SÉCHÉE / P2C3E19

  C’est l’histoire où le commissaire Ravot apprend que l’on a retrouvé les restes carbonisés de Jo et de Ted sur l’aire de Cestas, et où il interroge la directrice de Lartigo.
  Mardi 7 juin

15 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - Allo, commissaire Ravot ? Adjudant Buchmol, de Marinoval… Oui, très bien, je vous remercie. Nous avons à l’œil la maison Chrestia, comme vous nous l’avez demandé…
- Suggéré…

L’adjudant éclate de rire :
- Diplomate, commissaire ! Vous êtes décidément diplomate ! Mais nous avons dépassé ces détails. Ce n’est pas pour cela que je vous appelle, mais parce que j’ai cru comprendre que vous aviez entamé une procédure à Saint Tignous sur Nivette, et que ce n’est peut-être pas sans rapports avec la maison Chrestia… Mais je ne vous en voudrai pas de ne rien me dire de précis, je sais que la discrétion est parfois nécessaire…
- Et comment en avez-vous été informé, collègue ?
- Oh, le battage du Conseiller en matière d’économie électorale, qui tente de rameuter contre vous tous les élus du coin ! Le maire m’en a touché un mot pour me prévenir. Je crois qu’il veut vous parler à ce sujet… Mais ce n’est pas le but de mon appel. J’ai cru comprendre que votre problème concerne l’usine Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette ?
- En effet, en effet, vos déductions sont justes, mon affaire concerne des disparitions, enlèvements et meurtres liés à l’histoire de Luis Ottouadla, lui-même assassiné. Tout cela paraît lié à Tapas’Embal’. Vous voyez qu’ici on nage dans le bonheur… Et donc ?
- Et donc, l’usine Tapas’Embal’ de Bordeaux a porté plainte pour le vol de l’un de ses camions frigorifiques. Le véhicule, chargé de quinze palettes de saucisses venait de chez vous : il aurait quitté Saint Tignous hier soir à 18 heures, et il ne serait toujours pas arrivé. Pas de nouvelles du chauffeur non plus.
- C’est plus qu’intéressant ! C’est passionnant !!! On a dû recevoir le même avis, non ?
- Sans doute, mais je sais comment ça se passe : on y voit plus clair à deux, et nous, gendarmes de campagne, nous sommes plus attentifs à ce genre de méfaits que vous ne l’êtes en ville.
- En revanche, moi, je peux vous dire que les saucisses que contient ce camion sont toutes du lot… attendez, je regarde… du lot 16598a-38… Et je vais voir si quelqu’un a relevé l’avis chez nous…
- Attendez, ce n’est pas fini : le camion a été retrouvé !
- Ah ! C’est parfait ! Et où se trouve-t-il ?
- Ne triomphez pas trop vite. Il est à Cestas, sur l’aire de stationnement de

la Nationale 10, mais…
- Bravo ! J’espère que les collègues qui l’ont coincé l’ont mis sous séquestre ?

L’adjudant a un petit rire navré :
- Hélas, je vois combien vous teniez à ce camion… Mais vous serez déçu : il a intégralement brûlé…
- Brûlé ?
- Brûlé. Avec son chauffeur, celui du camion citerne d’essence qui se trouvait à côté, et un vieux fourgon J7 qui a eu la malchance d’être garé près des deux premiers quand la citerne a explosé. Mais ce n’est toujours pas fini…
- Attendez (le commissaire réfléchit une seconde)… Vous savez qui était ce chauffeur ?
- Non, je n’ai que des informations partielles parce que j’ai appelé la brigade qui a constaté les faits, mais je suis certain que vous disposerez de toutes les informations nécessaires très bientôt dans la mesure où ce camion se trouve en liaison directe avec votre affaire…
- Et comment ! Je suis à peu près certain qu’il transportait le stock que je voulais saisir ! Des saucisses à la chair humaine !
- Et c’est bon ?
- Justement, je voulais en goûter, mais là, j’ai bien peur qu’elles n’aient pris un goût de brûlé, d’après ce que vous me dites…
- Vous ne vous ennuyez pas à Saint Tignous ! Si vous voulez de l’aide, n’hésitez pas !
- Le mieux que vous puissiez faire, c’est de protéger la maison Chrestia. Et de me passer des tuyaux… Encore merci !!!
- Attendez, je n’ai pas fini : la citerne qui a brûlé et le fourgon étaient des véhicules volés. Le fourgon a été piqué hier soir sur un parking et la citerne ce matin. On a retrouvé le véritable chauffeur de la citerne ! Le collègue qui m’a raconté l’affaire en était encore ahuri : on a braqué le camion sur la route de Bassens, alors qu’il sortait de la raffinerie, et on a assommé le chauffeur. Devinez avec quoi ?

Une idée traverse l’esprit de Ravot qui répond, du tac au tac :
- Un taser…
- … Alors là, chapeau ! Comment avez-vous deviné ?

Ravot réfléchit à deux cents à l’heure :
- Vous m’avez dit que le chauffeur de la citerne a brûlé avec son camion ?
- Oui, enfin, le voleur, ce ne peut être que lui…
- Ne concluez pas trop vite… On a enlevé pratiquement sous mon nez deux de mes indicateurs. Avec un taser. Savez-vous si les cadavres des chauffeurs ont été identifiés ?
- Je ne pense pas, mais d’après ce que m’a dit le collègue, il n’en reste pas grand-chose… Carbonisés tous les deux… Peut-être avec les dents ?
- Mon cher Buchmol, vous m’avez peut-être apporté LE chaînon qui me manquait. Je vais appeler Catachrèse, pour l’identification. Vous le connaissez, je pense ?
- Et comment ! C’est un grand amateur de Jurançon…
- J’ignorais ce détail…
- Je l’ai découvert à la suite d’un stage de police criminelle que j’ai suivi chez lui…
- Décidément, vous disposez d’informations capitales à la gendarmerie !
- A votre service, commissaire !
- Merci, mon adjudant. A charge de revanche !

 Ravot raccroche juste au moment où Lepif revient dans son bureau, suivi de Madame de la Vorme Séchée encadrée de deux agents.

- J’ai procédé aux formalités de mise en examen, commissaire, et je vous amène Madame de la Vorme Séchée pour l’interrogatoire.
- Merci Lepif (d’un geste, il fait signe aux deux policiers en uniforme de sortir). Asseyez-vous, Madame, et excusez-moi un instant, un coup de fil à passer… Pendant ce temps, Lepif, pouvez-vous vérifier sur la main-courante si nous avons reçu ce matin le signalement d’un vol de camion frigorifique appartenant à la société Tapas’Embal’ de Bordeaux ? Sinon, voyez avec le centre de signalement s’il a été diffusé et très exactement à quelle heure.

 Droite et muette, Madame de

la Vorme Séchée s’assied sur la chaise que le commissaire lui a désignée.

Ravot compose un numéro :
- Allo, police scientifique ? Ici le commissaire Ravot, de Saint Tignous sur Nivette. Pouvez-vous me passer le commissaire Catachrèse ?

Un temps d’attente… Ravot regarde distraitement Madame de la Vorme Séchée, lui sourit en guise d’excuse, comme le ferait un monsieur bien élevé contraint malgré lui de faire patienter une dame…

- Allo, Catachrèse ? Ravot. Oui, bonjour, dites-moi, vous avez dû être averti de cette histoire de camions brûlés à Cestas ? Oui, c’est cela (un silence assez long, le commissaire hoche la tête, en jetant des coups d’œil de connivence à Madame de

la Vorme Séchée qui reste impassible face à ces mondanités)… Oui, bien sûr, c’est Bordeaux qui va… mais écoutez-moi bien : le camion frigorifique contenait le stock de saucisses dans lequel vous avez décelé de l’ADN humain… Eh oui, c’est fâcheux… C’est bien mon avis. Destruction de preuves, c’est aussi ce que je pense. D’autant plus que ce camion a été déclaré volé ce matin même, alors qu’ici, on me dit qu’il aurait quitté Saint Tignous hier soir. Non, je pense qu’il n’a quitté l’usine que ce matin. Pourquoi ? Oh, parce que notre perquisition n’a eu lieu qu’hier dans l’après-midi et que je pense que c’est cette perquisition qui a précipité les choses. Or, le camion frigo est venu de Bordeaux, à trois heures de route, ce qui l’aurait amené ici aux environs de vingt heures, en comptant le temps de se retourner, et l’aurait fait repartir vers 21 heures au plus tôt pour rentrer vers minuit, une heure.… Je vais enquêter sur place pour savoir quand il est vraiment parti. S’il a chargé une partie bien précise du stock, ce n’est pas passé inaperçu des ouvriers qui ont fait le travail, et on doit le retrouver sur les bons de sortie… Mais peu importe, après tout. L’important… Oui, vous avez raison, il faut que vous soyez chargé du dossier, qui recoupe le nôtre, et cela d’autant plus que je soupçonne autre chose. Oui… Oui, en effet, mais vous savez qu’ici nous avons affaire à des frénétiques ! Vous vous souvenez de Luis ? Ah, celui-là, on n’est pas prêts de l’oublier…
Ecorché vif… Ça ne se rencontre pas tous les jours. Trop curieux, sans doute. Mais je soupçonne la même bande… Oui les mêmes… Et bien sûr liés à Tapas’Embal’… Non, ils ont disparu. Je n’ai réussi à retenir que la patronne de l’usine… Oui. Jusqu’au cou, vous avez raison. Ah, il faudra tenter d’identifier les deux cadavres retrouvés dans les camions incendiés. Je crains beaucoup pour la vie de deux jeunes gens d’ici. Oui, d’anciens amis de Luis… On les a enlevés sous mon nez ce matin même. Cinq minutes plus tard et je prenais les ravisseurs en flag’. Voyez les restes humains retrouvés dans les camions, ça collerait très bien. Oui, je peux vous procurer leur ADN, je vous donnerai leur identité et leurs coordonnées pour les prélèvements… Oh, il n’y a qu’un seul dentiste à Saint Tignous sur Nivette… Oui… Oui, il est très sollicité… Pour les implants, bien sûr… 

  Ravot écoute en hochant la tête, prend quelques notes et, au moment où Lepif entre, lui fait un signe et lui donne le papier sur lequel il a pris ses notes. Lepif hoche la tête, repart.

   - … Eh bien d’accord, mon cher. A tout à l’heure. Vous envoyez Amélie ? Je crois que cela fera plaisir à Lepif ! (rire)… Oui… j’en serais ravi…

 
Il raccroche, sourit. 

  Madame de

la Vorme Séchée est livide.

  - Nous en sommes à trois meurtres prémédités. Assez horribles tous les trois… Sans compter Luis… Mais je pense que nous progressons. Dès que j’aurai précisé que ce camion est bien parti ce matin, votre mensonge et celui de vos collègues de Bordeaux deviendra évident. Votre complicité sera alors établie, pour au moins les deux derniers évènements… Nous disposons déjà de très fortes présomptions concernant le meurtre de Gertrude Pilon. Lepif dirait, avec son humour habituel un peu… rude, que ce n’est pas une raison parce que cette fille était un boudin pour en faire des saucisses… Cette preuve sera établie à partir de vos fiches de fabrication et du ratio matière première/produit fini, que nous avons pu définir d’après les éléments que nous avons trouvés dans l’ordinateur que vous refusiez de nous laisser saisir lors de notre première perquisition…

  Lepif sourit, paternel, gros matou, « Chester » (P2C2E14) en diable, pour laisser Madame de la Vorme Séchée prendre conscience de la situation…

  Légère transpiration dans l’angle de l’aile du nez pincé de la dame… Les articulations de ses mains, crispées sur le tissu de sa jupe, sur ses genoux, sont blanches, et ses ongles vont certainement laisser des marques dans le lainage bleu marine. 

  - Mais quand bien même vous auriez chargé cette nuit la marchandise à éliminer, la préméditation du meurtre des deux jeunes gens dont je parlais sera établie dès que les analyses auront confirmé ce dont je suis certain, c’est-à-dire que vous avez fait assassiner vos deux employés. Pour des raisons qui me sont encore obscures mais que j’éclaircirai très vite. Trop bavards, sans doute ? S’il se confirme que ce sont bien leurs cadavres qui ont été brûlés dans le camion. A partir de là, il nous restera à remonter la filière de vos indicateurs, ce qui sera très facile, je pense… Mais je vais vous faire un aveu, Madame de la Vorme Séchée, aussi paradoxal qu’il puisse paraître que ce soit le policier qui avoue à la meurtrière (elle semble se raidir sur sa chaise et son regard flamboie) ! Ce mot vous déplait ? Je n’en vois pas d’autre dans l’immédiat, pardonnez ma franchise. Je vais donc vous faire un aveu : vous ne m’intéressez pas. Pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre le fin mot du pourquoi et du comment de cette histoire de saucisses. Et je vais aller plus loin : je suis persuadé que vous n’en savez pas beaucoup plus que moi. Juste un peu. Et ce peu, si vous me le disiez, pourrait changer le regard que je porte sur vous. Si j’ai bien compris, vous êtes arrivée en même temps que la nouvelle direction. Vous l’incarnez, ici, mais vous n’en maîtrisez ni les objectifs ni les méthodes. Vous appliquez. Et je ne suis pas certain que vous les approuviez… Mais vous appliquez ! Eh bien, appliquer pour appliquer, appliquez-vous à m’expliquez ! Expliquez-moi, et je trouverai bien le moyen de minorer votre rôle dans l’histoire… Mais il faudra prouver que ce déménagement hâtif a été prévu et préparé de longue date pour commencer à me convaincre d’un début de bonne foi. Il y a trop de coïncidences entre ce que nous avons découvert lors de notre première perquisition, les disparitions et les meurtres, ce déménagement, la destruction des preuves à laquelle vous vous êtes livrés, vos amis et vous… Pensez que ce soir même partiront des mandats d’arrêt concernant vos collègues…

 Madame de la Vorme Séchée reste glaciale, figée, livide, sur son siège :
- Je n’ai rien à vous dire…

  Ravot hausse les épaules :
- Lepif !!!
- Commissaire ?
- Lepif, appelez Pélot, j’ai à lui parler…
- Justement, je voulais vous dire…
- Appelez-le, et revenez, j’ai un travail pour vous aussi.

  Deux minutes plus tard, Pélot, l’œil toujours aussi terne, pousse sa brioche dans le bureau en feignant de ne pas voir l’accusée.

  - Oui, Pélot, attendez un moment je vous prie ; Lepif, vous allez libérer Madame de

la Vorme Séchée et la reconduire, avec des égards, à son entreprise. Vous la saluerez cordialement lorsqu’elle descendra de votre voiture et lui présenterez à la fois nos excuses et nos remerciements pour son aide. Et cela, publiquement. Allez !

 Edmonde de la Vorme Séchée a encore blêmi, si cela est possible. Elle s’est levée si vite que sa chaise se serait renversée si Pélot ne l’avait retenue, un sourire forcé aux lèvres…

 - Si vous voulez bien me suivre ? invite Lepif, très Grand-Siècle.
- Commissaire, je…
- Oui, Madame de
la Vorme Séchée ? Je vous écoute…
- Je…
- Vous ?
- … je ne peux rien vous dire (la statue de glace se trouve au bord des larmes)…
- Mais vous m’en avez déjà dit beaucoup, croyez-le chère amie… Nous nous reverrons plus tard, je crains d’avoir encore beaucoup de travail avec ces procédures à lancer…

 Ravot se lève, épanoui, main tendue et saisit celle que mécaniquement, par pur réflexe, lui tend Edmonde de la Vorme Séchée en retour. Il la presse entre les siennes :
- Vos mains sont glacées, ma chère… Voulez-vous un café avant de partir ?

Le regard de la patronne de l’usine est totalement affolé :
- Je ne…
- Allons, chère amie, remettez-vous. Lepif va prendre soin de vous. Allez, Lepif, et soyez très aimable avec Madame de la Vorme Séchée. C’est une amie précieuse…

 Lepif sort du bureau, poussant doucement de la main une Madame de

la Vorme Séchée qui titube sur ses talons.

  - Ah, Pélot, mon vieux, pouvez-vous me ramener votre rapport sur ce Cessna ?
 

LES ÉLUS CANNIBALES ? / P2C3E20

P2C3E20 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 20)

 
N° 144 / LES ÉLUS CANNIBALES ? / P2C3E20

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort se demande, dans un article de son journal, si les Élus doivent être considérés comme d’horribles criminels cannibales. C’est la fin de la deuxième partie du feuilletonton de Tonton Raspoutine. La troisième est prête…
 
Mardi 7 juin
17 heures

La Lanterne du Fort

  Article publié ce jour dans le journal régional «  La Lanterne du Fort » :
 

Les Élus cannibales ?

C’est tout naturel…


 


Du nouveau à Saint Tignous sur Nivette, qui depuis les « évènements » d’il y a deux ans, lorsque les Écolocroques s’y étaient installés, somnolait dans une paix retrouvée. Chacun était retourné à ses occupations paisibles, on avait tout fait pour oublier de possibles rancoeurs en une sorte d’amnistie tacite…


On aurait quand même pu remarquer un fait insolite : cette cité, donc, avait été choisie comme base de départ par les Écolocroques. Bien. Cela, c’est du passé. Mais voilà que, par l’un de ces miracles qui font que la foudre peut frapper deux fois au même endroit, cette cité donc, se trouve avoir été également choisie par les « Élus » pour être le « berceau » de la Nouvelle Réna !


Vous me direz comme il se doit : « c’est tout naturel »…

  Bien sûr, les Élus restent nimbés d’une brume de mystère, d’une aura de transcendance, d’une distance sacrée qui les rend à la fois précieux et indiscutables dans leur perfection…


Tout le monde, et surtout, tous les Initiés, les nombreux Initiés, tout le monde reconnaît le plaisir que procure leur approche, l’étrange bonheur que l’on éprouve à côtoyer leurs Mystères, à la fois si simples et si étranges que ceux qui les touchent n’en conservent qu’un souvenir heureux et vague…


Tous les Initiés savent quelle joie procure l’approche renouvelée de ces retrouvailles fusionnelles qui, deux ou trois fois par semaine, les amène à processionner autour du Putier central, joie maintenue active par la consommation assidue des Saucisses de Pyxide que procure

la Nouvelle Réna. 

  C’est tout naturel… 

  Même si c’est un peu cher…


Mais non, voyons, les réunions sont « indemnisées »…
 
Nos lecteurs locaux savent déjà, et les autres l’apprendront certainement avec plaisir, que ces fameuses Saucisses sont, ou plutôt, étaient fabriquées ici, à Saint Tignous sur Nivette, dans l’usine dite Lartigo, du nom de son fondateur (en dernière minute, nous apprenons que cette production est « délocalisée » à Bordeaux). Bref. L’usine Lartigo a été rachetée il y a peu par une certaine Finette de Sainte Fouillouse, charmante jeune femme dont les Tignousais sont pour la plupart en droit d’ignorer le nom. Mais pas l’image, puisque c’est son visage radieux qui figure avec celui de l’Élu sur les innombrables affiches et publicités où il se prépare manifestement à l’embrasser, comme il embrasserait sans doute une épouse très chère…


Et quelle Initiée ne rêverait d’être ainsi épousée par l’Élu ?

  Saint Tignous sur Nivette a donc encore été distinguée par le sort.

  Or, voici quelques jours, disparaissait l’une des personnes les plus proches de ce « berceau » de

la Nouvelle Réna que nous évoquions plus haut :


Tout le monde, à Saint Tignous a rencontré Gertrude Pilon, et connaît son caractère enjoué et pétulant. Ses parents ont été d’honorables commerçants de notre ville et ils lui ont laissé de quoi vivre facilement. Poussée par sa nature militante, elle a mené diverses activités bénévoles au sein d’associations écologistes, basées pour la plupart d’entre elles, à la MJC.


A ce titre sans doute, elle s’est trouvée « en première ligne » lorsque les Écolocroques ont ouvert leur bureau de recrutement dans notre ville, et c’est avec toute la fougue de sa sincérité qu’elle a collaboré à ce mouvement bourré de bonnes intentions… et de sous-marins atomiques. Comme beaucoup, elle s’est dit que

la Cause méritait

la Menace, et que

la Menace exclurait l’Action…


Nous savons tous comment s’est achevée l’histoire. (voir Résumé Première Partie)


 
Je ne reviendrai pas sur les manipulations et les enlèvements, dont ma famille, mes amis mes collaborateurs et moi-même avons été victimes de la part des « Numéros » qui dirigeaient en sous-main cette organisation qui visait rien moins que l’instauration d’un pouvoir totalitaire sur la planète. 

  Curieusement, mais c’est certainement un hasard, ce premier bureau des Écolocroques, à Saint Tignous sur Nivette avait été placé sous la direction d’une certaine Finette de Sainte Fouillouse, celle-la même qui a racheté les conserveries Lartigo pour y fabriquer les Saintes Saucisses de Pyxide, celle des affiches que nous évoquions…

  Bref, Gertrude a disparu. Comme, avant elle, a disparu, voici un mois, Arnaud Boufigue, créateur du système Super Troc, depuis « reconverti » en l’un de ces  « C’est tout naturel  », qui hébergent

la Nouvelle Réna un peu partout en France et dans le monde me dit-on.

  Mais il doit s’agir d’une autre sorte de disparition, puisque Arnaud Boufigue fait l’objet d’un mandat d’arrêt international après l’assassinat encore non élucidé de notre collaborateur Luis Ottouadla…
  Lundi, une information confidentielle a conduit le Commissaire Ravot, qui dirige les services de police de Saint Tignous sur Nivette, à effectuer une perquisition dans la fameuse conserverie.


Jusque là, rien que de routine, pourrait-on penser, et tous les restaurateurs et artisans bouchers, pâtissiers ou poissonniers de la ville et d’Europe subissent des contrôles de la part des services d’hygiène sans que ces contrôles soient baptisés « perquisition », et sans qu’interviennent des forces de police ! Alors, pourquoi ce déploiement de képis ?

  Avertis de l’opération par un informateur, nous avons pu y assister de l’extérieur, la perquisition proprement dite restant bien sûr confidentielle.


C’est avec surprise que nous avons observé qu’il avait fallu faire usage de la force pour pénétrer dans l’établissement, gardé comme un véritable bunker ! Et le commissaire Ravot s’est trouvé confronté à l’opposition formelle des édiles de la cité, à savoir, Monsieur le Maire, ceint de son écharpe, et le Conseiller en matière d’économie électorale, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse (que l’on dit lointain cousin de Finette), qui ont protesté contre « ces méthodes policières honteusement brutales et indignes de notre République». (Notre photo)


Nous supposons que les édiles ont été avertis de la perquisition par la direction de l’usine, puisqu’ils s’y trouvaient. La direction de l’usine était donc elle-même au courant. Nous ne sommes sans doute pas les seuls à bénéficier d’informations. Mais s’il est légitime d’avertir la presse, il l’est moins de prévenir le suspect… Les édiles ont refusé de nous recevoir pour répondre à nos questions. Il aurait sans doute été intéressant de savoir en quoi cette suspicion pouvait les concerner… Quant à Madame Edmonde de la Vorme Séchée, qui dirige l’établissement, elle reste égale à sa réputation de silence impénétrable. N’a-t-elle pas été surnommée « le Sphinx » par ses employés ? Mais chutt, ne compromettons personne… 

  Revenons à la perquisition : elle a donné lieu à des prélèvements, effectués sur les stocks de matière première et de produits finis. Aurait été également saisi du matériel informatique.

  Or, hier après-midi sont tombés les premiers résultats issus des analyses des prélèvements effectués :

Ont été trouvés dans un incinérateur quatre implants dentaires, identifiés formellement pour avoir appartenu à Gertrude Pilon, d’une part. D’autre part, des traces d’ADN humain ont été relevées dans l’un des lots de saucisses analysés…

 
À fin conservatoire, toute la production aurait dû se trouver saisie. Las, elle avait déjà été, elle aussi, « délocalisée » à Bordeaux…

  La directrice de l’établissement, madame Edmonde de la Vorme Séchée a été interrogée par le commissaire Ravot et remise en liberté après avoir fourni diverses indications qui sont restées secrètes.

  Nous tiendrons nos lecteurs au courant des développements de cette affaire.

  Le dossier complet « Écolocroques » est disponible sur le site de notre journal.
 Eusèbe Malfort.


Dernière minute

Un enlèvement à Saint Tignous sur Nivette


 


Nous apprenons l’enlèvement, ce matin à onze heures de « Jo et Ted », deux jeunes compères bien connus de Saint Tignous sur Nivette où ils font l’objet d’une estime générale. L’enlèvement s’est produit « chez Mado », le bar de la place de

la Mairie, rendez-vous des jeunes et des moins jeunes, pour une fois désert à ce moment de la journée. Jo et Ted, qui y avaient leurs habitudes, venaient d’entrer dans le bar « pour prendre un café avant d’aller au travail », nous a raconté Mado, « lorsque deux individus déguisés en gangsters américains  les ont braqués avec des espèces de pistolets en plastique jaune ». Mado, qui s’est courageusement interposée, a alors reçu une violente décharge électrique, émise par l’une de ces armes, dans laquelle le commissaire Ravot a reconnu un taser, arme incapacitante utilisée par la police américaine, qui délivre des décharges de 50 000 volts.


Lorsqu’elle a repris connaissance, tout le monde était parti !


Ni Jo, ni Ted ne se sont présentés à leur travail, à la conserverie Lartigo, et ils ne sont pas revenus à leur domicile.

  Il est évident que ni l’un ni l’autre ne dispose d’une fortune quelconque qui justifierait un enlèvement crapuleux visant une demande de rançon. Ces jeunes gens étaient d’anciens camarades de Luis Ottouadla, tragiquement assassiné il y a environ deux mois, comme nous l’avons rappelé plus haut.

 
Le commissaire Ravot lance un appel à témoins : toute personne ayant, soit assisté à la scène, soit rencontré l’un de ses protagonistes, doit le contacter au plus vite au commissariat de Saint Tignous sur Nivette.


Et voilà, conclut pour lui-même Mouchoir en mettant la dernière main au texte qu’Eusèbe lui a fait passer sur quelques feuillets arrachés à son bloc. Inutile de le faire relire… Depuis le temps… Mouchoir a un regard attendri pour les pattes de mouche qu’il vient ainsi de transcrire sur le clavier de l’ordinateur. Il a un soupir nostalgique pour le temps pas très lointain où il tapait le texte sur sa machine mécanique avant de l’envoyer par pneu à la compo où les linotypistes…

Allez, on finalise…
  Une dernière touche à presser et le journal tout entier est transmis par satellite à ses abonnés Internet, professionnels ou privés, partout dans le monde. Il arrive aussi à l’imprimerie, au sous-sol, pour les quelques dizaines de milliers d’abonnés régionaux qui devraient en recevoir l’édition papier demain à l’aube.
 

Le problème reste de savoir quand ils le recevront effectivement !
  Depuis que le temps fait des siennes et que les communications sont devenues aléatoires, on ne peut plus jurer de rien.
 

Et cependant Mouchoir est resté optimiste : le Patron s’en tirera. Arthur reviendra. Arthur sauvera le Monde !
 

Mais il est peut-être le seul à y croire encore…

 

ET C’EST LA FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3