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DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

L’ATTENTE / P3C1E23

P3C1E23 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 23)

  N°168 / L’ATTENTE / P3C1E23

 
C’est l’histoire où, après que le Grand Crabe a enlevé Arthur, nous apprenons qu’il n’en est pas à son coup d’essai, et que c’est sans doute ainsi que les premiers Goums ont pu extraire les premiers clathrates de méthane. 

  Vendredi 10 juin
15 heures trente
Agotchilho, « Le Temple »

 
Livide, Béa regarde avec une stupeur absolue la surface de l’eau où tremblent des reflets. Ses ongles griffent la pierre du siège dans un geste inconscient de retrait devant l’horreur. Elle est tétanisée, livide, et les muscles noués à un point tel que Tijules s’éveille. 

  Sans que se mère en ait conscience, il se redresse en baillant, regarde autour de lui en se demandant bien pourquoi ils sont tous immobiles comme des cailloux, même Amaïa, mais elle, il a l’habitude : quand elle pense, et surtout ici, elle tire les volets, comme dit tonton Vic, et elle s’enferme au-dedans de sa tête. Mais pas mama Béa, ni tata Clèm, qu’il voit de l’autre côté d’Amaïa, avec Isœu sur les genoux. Isœu, c’est le nom qu’il a donné à la fille d’Amaïa, qui s’appelle aussi Rébéquée, même que ça pourrait faire des confusions et des mélanges avec Tatabéquée, alors, il l’appelle Isœu, en fait, ça veut dire Ptite-Sœur, mais avec son accent tijules, ça donne Isœu, et il l’appelle, alors elle le regarde et elle lui répond en goum qu’Ôoumloc vient de repartir et qu’elle non plus n’a pas eu le temps de le voir mais qu’elle aurait bien aimé, et que Clèm a l’air d’être drôlement embêtée et qu’elle est peut-être en train d’accoucher, comme elle a entendu dire par sa maman que c’était pour bientôt…

 
… et les deux marmots gazouillent au-dessus des accoudoirs des trônes de pierre sans que personne ait l’air de s’en occuper, et surtout pas Clèm ni Béa, qui restent pétrifiées.

  De l’autre côté du jubé de pierres basses qui sépare la salle de la mare dont les eaux ont repris leur aspect luisant de miroir d’obsidienne, les femmes aux pierres sonores se détournent et rejoignent leur Main, qui chacune se lève et repart, par petits groupes discrets et silencieux. 

 
Ne restent plus que Jeanne, et l’une des plus vieilles des vingt femmes qui étaient là, qui regarde son groupe, tout proche, échange quelques mots avec plusieurs d’entre elles, en se balançant sur place, comme des Juifs dévots, dans un goum particulièrement gras…

Béa semble s’effondrer, se tasser dans son siège, elle incline la tête et referme ses bras sur Tijules, qui proteste d’abord (il parlait à Isœu du bain de tout à l’heure) et s’aperçoit alors que mama Béa pleure. Il prend entre ses mains son visage ravagé et lui fait des baisers tout partout, comme elle aime, du front à la moustache, des oreilles jusqu’aux joues, en lui disant que tout ça c’est des histoires, mama Béa, qu’il est là et qu’il va tout faire pour qu’elle soit presque aussi contente que quand c’est Papatur qui la prend dans ses bras, parce qu’il est encore tout petit mais qu’il va grandir pour qu’elle soit très contente et que…

  … mais mama Béa pleure, et Amaïa lui prend la main et la force à redresser la tête qu’elle cachait contre Tijules :

- Ecoute.

Ecoute ce que dit Noumâou (la vieille femme s’adresse maintenant à la Mère, qui traduit à mesure)…

Au temps des premières Mains (voir P1C2E14), un accord a été passé entre notre peuple et Ôoumloc.

C’est lui qui nous a donné la force de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle ».

Mais il fallait aller le chercher, et aucun d’entre nous ne pouvait travailler enfoncé dans les flots (la vieille s’est tue et dialogue un temps avec les autres femmes, assises en rond).

Cela se passait il y a cent mille ans, précise Amaïa (mais la femme reprend et elle poursuit sa traduction approximative)…

Un jour, un jour précis qu’elle donne avec une grande exactitude, et c’était à la fin du printemps, Ôoumloc leur a montré comment plonger sous l’eau.
Il les a enfermés dans un manteau de bulles et les a entraînés sous les eaux de la mer.

C’est ainsi que les Goums ont pu creuser le fond, trouver les premiers gisements de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle » et chauffer leur domaine, dans lequel ils étaient en train de mourir de froid.
Elle dit que depuis, Ôoumloc n’a jamais plus montré le chemin du fond des eaux aux Goums, et que dans les Rubriques sacrées des Mains de l’Avenir, à l’égal de Noumâou, Amaïa restera la Mère qui a su convaincre le Grand Crabe, Ôoumloc, d’aider les Goums contre leurs ennemis, qui sont aussi les siens.

  La vieille femme s’incline, rejoint sa Main et sort…

  Amaïa tient maintenant la main de Béa dans la sienne, et aussi celle de Clèm, qui pleure sur son ventre.

Lorsque toutes les Mains sont ainsi reparties, Jeanne à son tour rejoint ses compagnons derrière le jubé de pierres basses et Amaïa leur dit :

- J’ai aussi peur que vous, mes amis, plus peut-être, car je connais la force terrible du Grand Crabe. Mais il a bien compris qu’en nous aidant, il s’aide. Il sait, je lui ai dit, que l’homme qui était là était manipulé par ceux qui ont voulu arrêter les courants qui le rendaient heureux, lui et tous ses semblables qui vivent aux grands fonds des océans du monde. Je lui ai expliqué que nos ennemis ont détourné les poudres qu’il nous a indiquées, et que nous fabriquons à partir d’éléments qu’il nous a apportés… Attendons… S’il vous plaît… Attendons…

 
Béa penche la tête, l’appuie sur son épaule, comme Clèm, chacune de son côté.

  Et les enfants, sur leurs genoux, discutent d’un nouveau jeu qu’ils viennent d’inventer.

 
Les Malfort se regroupent, assis sur le jubé, et ils attendent aussi…
 

LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

P3C1E24 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 24)

  N°169 /  LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

  C’est l’histoire où Lepif et Amélie repêchent le corps d’Arthur Malfort dans l’avant-port de

la Marée aux Ports et où ils le suivent dans la grande salle du Temple qu’ils découvrent avec effarement. C’est aussi le moment où il s’avère qu’Arthur est toujours vivant.

  Vendredi 10 juin
16 heures
Agotchilho, avant-port.

  Debout en haut du quai, Ravot scrute l’eau de l’avant-port avec les vieilles jumelles Zeiss que lui a données Victor avant de le quitter pour suivre Amaïa.
 Dans leur bateau de pêche, Lepif et Amélie, assis contre la proue, regardent la surface du bassin en parlant à mi-voix, sous le regard absent de leur pilote goum qui reste à la barre et fait décrire des cercles à son embarcation.
 

A distance, les autres petits bateaux de pêche, immobiles, guettent on ne sait quoi.
  La marée redescend : un espace plus sombre est nettement visible sur les portes d’écluse, marquant le niveau de la marée haute.

On regarde. On attend… 

  La surface luisante, très calme, est presque lisse, et Ravot se demande ce qu’il doit surveiller : le Crabe ? Ce monstre énorme qu’il a vu une fois dans le « temple » archaïque où il est arrivé à l’appel d’Amaïa ? C’était invraisemblable, impossible, incroyable… Et pourtant…

 
Et puis… Mais… Qu’est-ce que c’est ? Une épave ? Il règle ses jumelles… Un gros paquet remonte, flotte plus ou moins bien, là… Entre le bateau qui se trouve au plus près de la falaise et celui de Lepif et d’Amélie (leur tête, lorsque Victor leur a expliqué ce qu’il allait leur montrer, alors qu’ils se trouvaient au journal !!! leur tête, quand il les a fait descendre dans le « métro » !!! leur tête, quand ils ont rencontré Amaïa !!!) un paquet flottant, dans une sorte de sac en plastique, semble-t-il… Il crie, agite les bras… Ces imbéciles sont en train de roucouler, il les voit bien, la main dans la main à l’avant du bateau. Je te vais me leur passer un de ces savons :
- Eh Lepif !!! Oh !!! Oh, oh….!!!!

  Ils ne sont pas très loin, et le moteur du bateau tourne au ralenti, si bien que Lepif finit par entendre… Par lever les yeux, par voir le commissaire et par réagir : Ravot tend le bras, désigne, là… Oui, d’accord, un paquet… Bof, sans doute un sac poubelle qui remonte… Il fait signe au Goum qui les pilote, lui montre le paquet flottant, tandis qu’Amélie lui explique le plaisir de trouver « la » bonne molécule, ou d’extraire l’ADN de la molaire d’un cadavre… 

 
Le moteur accélère ses pout-pouts somnolents, l’embarcation manœuvre, s’approche, met en panne, un coup en arrière brise l’erre, et le bateau dérive bord à bord contre le paquet flottant. 

  Merde, on dirait un corps… 

 
Lepif saisit une gaffe accrochée au plat-bord, croche dans le paquet… Un bras… Tire… Amélie et le Goum sont venus en renfort. Il est lourd l’animal, et englué d’une sorte de mucus bulleux, comme ces feuilles de plastique d’emballage que les gamins s’amusent à faire claquer sous leurs doigts. Celui-ci est glissant, les bulles sont plus grosses, et grasses… 

  Lepif le reconnaît immédiatement lorsque le corps bascule sur le pont : c’est bien Arthur Malfort.

 
Il est inerte. Il est resté longtemps dans l’eau à ce qu’il semble, et il a dû absorber ce mélange d’air et de mucus qui l’enveloppe comme un manteau gluant (prélèvements, vite, prélèvements, dit Amélie). La bouche et le nez en sont remplis. Colmatés. Son pouls est imperceptible, et le mucus empêche tout contact direct avec sa peau. 

  Ravot, du haut du quai, téléphone au journal où il sait que Mouchoir assure une veille active et pourra relayer l’information au bureau N°1 : ils ont trouvé le corps d’Arthur et ils le ramènent.
 
A peine se sont-ils amarrés au quai du port, que des Goums en combinaisons blanches, hommes et femmes, entourés de gardiennes et de gardes, se pressent  en troupe silencieuse, comme s’ils les attendaient.

  Le corps d’Arthur Malfort est chargé sur une civière. Non, « on » refuse de le déshabiller. Il reste donc couvert de ses vêtements mouillés, englués de mucus, et la civière part, portée par quatre Goums, des femmes, en uniforme de gardiennes, pèlerine et bâton, qui descendent la rue en tournant le dos à l’usine, la rue de La Marée au Petit Port qui longe la falaise, ses maisons troglodytes. 

  Ravot arrive derrière eux, fait signe à Lepif et à Amélie…

Ils sautent à quai, suivent, incrédules… 

  Un perron de hautes marches au pied d’une façade monumentale, deux grandes portes, épaisses, noires, lourdement sculptées de figures grotesques, à la Lovecraft, portail grand ouvert. 

  On escalade les marches pour entrer dans la pénombre d’une salle hypostyle assez basse, piliers taillés en réserve dans la pierre, on s’y enfonce… Lueur au fond, autre portail grand ouvert. Bruit sourd : il se referme derrière eux… Sol de dalles d’ardoise… Il fait chaud… Amélie vient placer sa main dans celle de Lepif… Salle, non, nef immense, immenses torchères blanches, flammes vives qui ronflent derrière la silhouette de trois trônes de pierre taillés dans un seul bloc, et là… oh, nom de dieu !!! Tous les Malfort à poil encadrent Amaïa ! S’ils s’attendaient à ça ! Lepif et Amélie se regardent, effarés de se sentir « déplacés », non pas d’être ici, mais bien d’être habillés !

 
Quatre Goums, des gardiennes, sont entrées, portant une civière, suivies d’une petite troupe, au milieu de laquelle sont les trois policiers. 

  Béa, sans un mot, s’est dressée. Elle a tendu Tijules à Amaïa, et elle s’est levée…
 
Les porteuses franchissent le jubé de pierres basses et posent la civière là où voici une heure… une heure, sous l’eau, une heure… Une heure !!!

  Elle s’approche, livide, vacillante… 

 
Elle est tout près d’Arthur, de son visage inerte barbouillé de mucus… 

  Elle tente de voir, dans le flou de ses larmes… 

 
Elle tombe à genoux, et s’effondre sur lui avec un hurlement…

  C’est alors qu’il frémit…

  … et qu’il ouvre les yeux…
 

LES CADAVRES / P3C1E26

P3C1E26 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 26)

  N°171 / LES CADAVRES / P3C1E26

 
C’est l’histoire où l’on découvre les deux cadavres, du maire et du conseiller en matière d’économie électorale.

  Vendredi 10 juin
Le soir, juste après ce qui a précédé.
Saint Tignous sur Nivette

 
La sonnerie de son portable arrache le commissaire à ses réflexions :
- Ravot, j’écoute ? Oui, Martial ? Qu’est-ce qui vous prend ? J’avais demandé qu’on me fiche la paix ce soir… QUOI ???? J’arrive…

 
Le premier corps est celui d’Hilarion-Jovial, qui semble sortir de la petite cour sur l’un des côtés de laquelle est garée sa voiture. 

 
Couché face contre terre, il venait manifestement de s’engager sur le chemin discret qui passe derrière l’hôtel Marengro et conduit à l’un des quartiers du lotissement des Six Mille qui se trouve là au bout, en impasse.
 
C’est d’ailleurs l’un des habitants de cet endroit qui a découvert le cadavre et alerté la police. 

  Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse a l’air de se diriger vers la route qui passe devant l’hôtel.

  Les bras étendus devant lui, comme s’il était tombé en pleine course, il a été frappé de deux flèches, l’une au creux des reins, tirée par derrière, et l’autre dans la bouche, tirée de face, et qui ressort par la nuque, comme celle qui a tué la Vorme. 

  Il y avait donc deux archers (deux Amazones, pense aussitôt Ravot).

  - Appelez Lepif, Martial, et dites-lui de faire venir Amélie Fouad. Prévenez aussi le Procureur et le légiste, et…
- … et c’est pas tout, Patron, y’en a un autre à l’intérieur…
 
L’air consterné de Martial laisse à penser qu’effectivement, « c’est pas tout, Patron ». 

  La chambre se trouve au bout d’un petit couloir. Assez vaste, elle renferme, outre un vaste lit, deux fauteuils, un ample divan et une table basse qui constituent un coin salon. Le tout dans une atmosphère de bonbonnière tendue de satin rose sur fond de moquette bleue. Un petit nid d’amour. La salle de bains, presque aussi grande que la chambre, résume à elle seule ce qui se fait de mieux en matière d’art balnéosanitaire. Ne manque que la piscine. Mais la baignoire est au moins à six places…
 
Le maire est allongé entre la porte et le lit, tourné vers le lit. Il est nu. Sur son dos est étalée une peau, ou quelque chose qui ressemble à une peau… Tannée ? Curieux aspect… Poil noir dispersé… 

 
Couché la face contre le sol, la tête couverte de sang, il a les bras étendus devant lui et les jambes écartées. Près de lui, l’arme du crime, une batte de base-ball à l’extrémité tachée de sang sur laquelle subsistent quelques cheveux. 

  En s’approchant avec précautions pour ne pas brouiller les traces, Ravot observe que l’occiput a été arraché par un coup donné à la volée, comme le swing d’un golfeur. Quelques débris d’os et de cuir chevelu ont été projetés contre le lit… 

 
Le coup a dû être porté avec une extrême violence.

  Le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale… C’est beaucoup le même soir… Sans parler du retour d’Arthur Malfort, qui pour sa part, devra rester discret…

 
Ravot appelle le Procureur Kératine, que Martial a déjà prévenu. Lui expose la situation (sans parler d’Arthur, évidemment : comment pourrait-on expliquer à un magistrat du Parquet que ce Monsieur, délégué officiel à l’ONU, a été enlevé par un Crabe géant, repêché mort, et qu’il a ressuscité entre les bras de son épouse qui l’attendait, à poil au milieu de la famille Malfort au grand complet et dans le même costume, en compagnie d’une tribu néandertalienne secrète cachée depuis cent mille ans dans un temple souterrain dédié audit Crabe géant ? Même si on connaît le magistrat en question depuis trente ans, cela relève de l’impossible). 

  Il lui demande de réquisitionner d’urgence Catachrèse, son équipe et un hélico pour rappliquer vite fait sur les lieux, avec le juge Foutral, s’il te plaît. J’ai deux cadavres de notables sur les bras, le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale. Situation équivoque, le maire à poil, et le Conseiller en matière d’économie électorale, tués par flèche comme Edmonde de la Vorme Séchée… D’accord, on boucle le quartier, on ne touche à rien et on attend…

  - Martial, Pélot est au commissariat ?
- Il y est patron, je lui ai laissé les clés.
- Faites-le venir, on a besoin de monde. Qu’il ne laisse qu’un planton. Je crois que Pourticol est de service. Il fait ça très bien.
- Pourticol est à l’hôpital, Patron, il garde Humevesne et Suceprout.
- Alors faites-le remplacer à l’hôpital. Je préfère que Pourticol reste au commissariat, les autres sont assez nuls pour s’entretuer si une porte claque…

  - Commissaire, commissaire !!!
Ravot sursaute. Il s’assoupissait sur le siège de sa voiture. Martial revient en courant, la radio à la main :
- Commissaire… (tiens, il ne m’appelle pas « Patron »…) Pélot est injoignable : une grande fille blonde est passée le demander au commissariat et il est parti avec elle… Et l’hôpital a appelé : Pourticol a été assommé et les deux prisonniers se sont enfuis…

 
Ravot passe une main lasse sur son visage :
- Et merde…
 

APPEL DE L’ÉLYSÉE / P3C1E35

P3C1E35 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 35)

 
N°180 / APPEL DE L’ÉLYSÉE / P3C1E35

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort reçoit une invitation du Prédlarép. 

  Lundi 13 juin
11 heures 60
Bureau N°1

 
- Eusèbe Malfort, mon cher, ce que je suis heureux de vous entendre !

  - Moi aussi, Président, j’ai essayé de vous joindre à plusieurs reprises depuis quelque temps, mais…

 
- Ah, ce téléphone, une plaie ! On pourrait croire que l’Elysée… Mais non, mon vieux, non ! Tenez, l’autre jour, je disais à Nixon… 

  - Nixon ?
 

- Oui, enfin son remplaçant, Bill ou Dubeliou ou je ne sais plus qui, ces Américains changent tout le temps… Comment voulez-vous être efficace si vous changez tout le temps ? Moi au moins, hein, je reste ! Bref, je lui disais qu’il devrait faire l’effort de remplacer son vieux Èrforsouane Boeing par un A 380 français, comme ça, pour lui montrer où est le prestige, qu’il pourrait y loger plus facilement sa famille et s’entraîner au golf sans devoir descendre, et clac, coupés ! La standardiste s’était gourée de fiche ! Je lui ai passé un savon de première, mais elle m’a dit que si je continuais elle allait m’attaquer pour harcèlement… Bref, on a perdu le fil de la conversation, et quand je l’ai eu de nouveau au téléphone, le cow-boy m’a demandé si tous mes produits fonctionnaient aussi bien et a fini par déclarer qu’il ne voulait pas d’avion à pédales. On a perdu un marché. Mais ce n’est pas pour vous décliner mes misères domestiques que je vous appelle : on meurt beaucoup chez vous…

  - Chez moi, directement, non, merci, ça va, répond Eusèbe, que Nouye est allé chercher dans le « temple » où Clèm vient de mettre au monde la petite Amaïa. 

  Le téléphone direct, relayé par Mouchoir avait sonné, très impératif : « Ici le Président de

la République, je veux parler à Eusèbe Malfort »…

  - Et j’ai d’ailleurs appris que votre fils était revenu au bercail ? Tant mieux, tant mieux, comment va-t-il ? C’est que voyez-vous, les élections approchent et il vaut mieux rester prudent, éviter les remous inutiles… 

  Il éclate d’un rire tonitruant.
 
Eusèbe, qui n’a toujours pas compris ce que lui veut celui que Béa appelle le Prédlarép, écarte le combiné de son oreille, de plus en plus surpris par ce monologue décousu et loufoque dans la bouche d’un tel personnage. 

  Lequel enchaîne, après avoir repris son souffle :

- Ça me rappelle… Vous savez à quel point le Ministre du Confort peut me… casser les roubignoles, entre nous, bien sûr, « off », comme on dit entre professionnels, vous de la presse, et moi de la politique, non, de
la Politique, avec un grand P, car je ne suis pas de ces… Bref… Oui, je disais, le Ministre du Confort… que j’ai bien été obligé de nommer à ce poste, mais vous savez cela aussi bien que moi… Bref… Qu’est-ce que je lis, la semaine dernière dans les colonnes de France Boire et de Paris Vache ? Vous le savez ? Vous avez dû le lire, vous aussi ?

  - Je suis à la retraite, Président, je ne suis plus l’actualité d’aussi près, c’est mon fils, Arthur, qui s’occupe de…

  - Arthur ! Voilà, c’est Arthur. Je me souviens qu’on vous l’a enlevé, non ? J’ai donné des instructions à mes services, toute priorité, toutes affaires cessantes…

 
- Il est revenu, je vous remercie, il a été libéré hier, comme je vous le disais…

  - Oui, bien sûr, où avais-je la tête, je le savais, bien sûr… Nos services se sont montrés très efficaces… Et il va bien ??

 
- Il…

  - En fait (rire étouffé), en fait c’est cette histoire du Ministre du Confort… Vous savez ce que disaient les journaux ? Il est cocu ! Cocu, le pou nerveux du gouvernement ! Il est vrai qu’il passe tellement de temps à m’emmerder, hein, que pendant ce temps-là bobonne a du temps libre pour le vague à l’âme et la chasse au matou… Aux matous… Et c’est lui qui me parlait de remous inutiles. A votre endroit, mon cher, à votre endroit ! Et à celui d’un certain… Je prends mes notes… Un certain Pavot…
 
- … Ravot…

  - … Ravot, j’écris mal, une graphie précipitée, mon astro-graphologue en déduit que je travaille trop… Ravot, commissaire de police, je crois ? Notez que moi aussi, moi aussi, je suis cocu, bien sûr, comme tout le monde (non, pas vous, hein, puisque vous êtes veuf, grand fou), mais Emmanuelle, mon épouse, avait au moins la discrétion de ne pas convoquer la presse à ses jeux d’écarte-figue ! D’écarte-figue ! Je pouffe ! Du Pagnol, mon cher, du Pagnol… Je me demande où je vais les chercher… Avait, parce que maintenant, hein, elle est rangée des voitures… Pièce de collection… Classée Art Premier ! Mais l’autre, là, dans Paris Vache, en pleine page, sa mousmé roulant galoche un noirpiot de paltoquet méditerranéen… Et il me parle de remous inutiles… C’est vrai qu’on vous a tué un Maire et un Conseiller en matière d’économie électorale ? Inadmissible, bien sûr, mais ils ne faisaient pas preuve d’une grande tenue morale, si je m’en réfère au compte-rendu confidentiel de mes indicateurs des RG : qu’un Maire de droite (de Droite, mon cher, de Droite !) se fasse enculer dans la garçonnière d’un Conseiller en matière d’économie électorale de gauche (de gauche ! je pouffe !) par ledit Conseiller en matière d’économie électorale, c’est inadmissible… Je compte sur votre discrétion… 

 
Pause très courte, et il reprend, nostalgique :

  - Le temps n’est plus où une telle histoire se serait réglée en expédiant le tourtereau au bat’d’af pour finir par jouer les trous à ratons chez les crouillats de Tanger, non, maintenant, on fait profil bas en attendant que la gueuse vous revienne. Elle sait où la gamelle a le plus d’avenir, non ? C’est pas avec un gamin au poil gommeux qu’elle aura une loge présidentielle à l’Opéra ! Et puis Tanger, hein ! Boum ! A pu !!! C’est ce que je lui ai dit au ministre : de nos jours, le cocu fait vendre, Dugenou s’y reconnaît et compatit. Et il vous met le bulletin dans l’urne à hauteur de ce que M’âme Dugenou se fait mettre le popotin par les burnes du voisin. La compassion ! Vous serez le premier cocu électoral, que je lui ai dit… Histoire de lui rendre des couleurs à c’pauv’homme… Je pouffe ! La vie est… rose ! Croyez-moi, mon cher ! Rose ! Positivement. Rose saucisse. Vous devriez vous y mettre, je vous sens tendu… En fait, c’est lui, le ministre, qui me les a fait goûter. Pas un si mauvais bougre que ça, au fond… Mais alors, au fond ! En grattant loin… Sous les croûtes ! Alors pensez à vos amis qui n’ont pas envie d’être emmerdés par des affaires en forme de boules puantes au moment des élections : vous avez récupéré votre fils, le ministre a récupéré sa femme (j’ai fait paraître une petite annonce à mes frais, je la connais bien, hé, hé, et je sais où elle se cache pour ses galipettes : une bonbonnière vers Passy, c’est moi qui lui avais donné la clé du temps où…), et elle a compris : le sens de l’Etat, mon cher… Ah ! Ces filles de France !!! Alors je compte sur vous. Ah, oui, on me tend une fiche… Non, pas téléphonique… Oui, bien sûr… Une nouvelle secrétaire. Blonde. Lointaine origine allemande. Glace et feu. Un bijou à réveiller un mort. Au poil… Alors vous vous êtes enfin décidé à vous remarier ? Faut fêter ça, mon ami, mais oui, bien sûr, toutes mes félicitations ! Emma et moi serons ravis de vous recevoir à l’Elysée, ça nous changera des pisse-froid. Emma ? Non, ce n’est pas la secrétaire… Est-il drôle… Non, elle, c’est une certaine Weide, mais vous ne pouvez pas la connaître… Lointaine origine allemande… Oui. Déjà dit. Surmenage. Emma c’est Emmanuelle, bien sûr, mon épouse, en protocole privé, c’est Emma, et c’est Manu pour son nouveau coiffeur. Il n’y a plus que le Canard pour l’appeler Emmanuelle 5… Et j’ai un nouveau cuisinier qui vous mitonne une tête de veau sauce gribiche ! Tendre, croquante et juteuse comme une pucelle… Alors c’est entendu, nous disons mercredi 15, après-demain sur le coup de midi, après le conseil des ministres, et sans protocole, en famille, vous nous présenterez votre nouvelle épouse… Jeune ? Votre âge ? Il est fou… Je vous aime bien Malfort. A mercredi.

 
Clic, il a raccroché.

  Eusèbe regarde le combiné silencieux, puis Nouye, restée impassible :
- Il est devenu fou, lui demande-t-il ?
- Non, bien sûr, répond-elle, il est intoxiqué !
- Tu as enregistré ?
- J’ai enregistré.
- Appelle Ravot, qu’il vienne d’urgence avec Lepif et Amélie s’ils sont dans le coin. Et vois si Arthur est en forme… Je crois que Clèm aura besoin des autres…
- Oui. Et je préviens aussi Amaïa.
 

MÉTÉO / P3C1E44

P3C1E44 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 44)

  N°189 / MÉTÉO / P3C1E44
 

C’est l’histoire où l’on fait appel à Elasque-Jean Kronobian, météorologue.


Mardi 14 juin
8 heures
Bureau N°1

 
Elasque-Jean Kronobian dodeline du chef sous le casque orange qui protège ses pauvres oreilles du bruit infernal de l’hélico.

  Il y a deux ans, Arthur Malfort l’avait appelé en lui demandant de se tenir prêt à une « entrée en résistance clandestine » (P1C3E19). 

  Et puis il y avait eu les « évènements », et, bien qu’il ait continué à collaborer à la rubrique météo de la Lanterne du Fort, il n’avait plus été question de clandestinité, puisque le problème semblait  avoir été résolu par la chute des Numéros, même si la catastrophe écologique due au refroidissement terrestre continuait de sévir.

  Et voilà que le même Arthur Malfort le rappelait, pratiquement dans les mêmes termes, lui enjoignant la même discrétion, mais cette fois-ci dans une urgence telle qu’il envoyait un hélico à sa recherche !

  A Saint Tignous sur Nivette, l’hélico « ONU » se pose sur le toit du journal et Arthur Malfort, accompagné d’une jeune femme à l’air dynamique lui tend la main :
- Je vous présente Rébéquée Taritournelle. Ici, nous travaillons tous dans le même but et sans hiérarchie particulière. Je sais pouvoir compter sur votre discrétion, quoi qu’il arrive, mais je vous demande cependant, solennellement, le secret le plus absolu sur tout ce que vous verrez, entendrez ou apprendrez, aussi étrange, invraisemblable ou anormal que cela puisse vous paraître.
 
Elasque-Jean Kronobian, encore abruti par une heure d’hélico qui lui laisse l’impression d’être passé dans un moulin à café, confirme sa confiance, sa discrétion et sa disponibilité pour toute action nécessaire. Encore faudra-t-il lui expliquer ce que l’on attend de lui et pourquoi : sa barbe de prophète grisonnant ne s’engage pas dans des machins douteux.

  Il avait bien compris ce qui s’était produit lorsque les Numéros avaient tenté de conquérir la Terre, comment ils s’y étaient pris, et ce qu’ils avaient vraiment recherché : issu d’une famille arménienne qui avait fui le génocide turc de 1915, il connaissait le poids de l’histoire et savait par expérience vers où allaient ceux qui tentaient de la confisquer à leur profit. 

  Le météorologue était déjà venu au journal, mais sa surprise est sans bornes lorsqu’il est conduit dans le « métro » et qu’ils arrivent ainsi à Agotchilho, dont Arthur et Rébéquée lui montrent les activités.

  Il découvre avec effarement le peuple secret des Goums et lorsqu’il est placé en face d’Amaïa, il a le sentiment que « la boucle de son destin s’est refermée ».

 
Même si l’expression (c’est celle qui lui vient à l’esprit) est à la fois pompeuse et stéréotypée, c’est elle qui s’impose à lui : sa famille avait fui vers l’Ouest, clandestinement, dans l’Europe en Guerre, traversant à grands risques la Turquie pour rejoindre la Grèce, l’Italie, toujours vers l’Ouest, poursuivant le soleil et les étoiles dans leur course, plus loin, plus outre. 

  Il était bien fatal que lui, Elasque-Jean, après deux générations, arrive à la station météo du Pic du Midi, au cœur d’un champ d’étoiles, par-delà les nuages… 

  Il concevait cela comme un aboutissement logique. 

 
Mais depuis que ceux qu’il appelait les Voraces avaient tenté de mettre la main sur le Monde, ses hauteurs s’étaient glacées. Et les mêmes Voraces, lui explique Arthur Malfort, renouvellent leur tentative… 

  En lui faisant quitter son île stellaire pour descendre sous la terre, Arthur Malfort referme la boucle de son destin. 

 
On lui avait dit un jour que « les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à périr de froid ». 

  Et maintenant, on lui demande comment réchauffer la planète…
 
A l’évidence, il faut rendre du sens à l’histoire. 

  Il faut raviver sa Mémoire… 

  Or, « les Goums vivent sous la terre, a dit Amaïa en lui présentant son peuple, et ils y cultivent la Mémoire »…

  Il est donc arrivé à destination.

  Ils se sont assis, tous les quatre autour de la grande table du Bureau N°1.
 
 
Il a suffi de deux heures pour exposer la situation et montrer un peu les lieux au météorologue : l’usine de production de soupe, le métro, la ville souterraine, et tous les lieux alimentés en énergie, la centrale électrique, et les cuisines aux feux éternels. 

  Mais, pour faire vite, ils ne l’ont pas conduit au « temple » et à ses grandes torchères…
 
Amaïa reprend :
- Jadis, la libération accidentelle d’une grande quantité du gaz sous-marin que nous employons, comme tu l’as vu, a accéléré, sinon provoqué, un réchauffement. Ce gaz est présent sur beaucoup de régions littorales. Il peut générer, nous a-t-on dit, un effet de serre important. Nous sommes en mesure de provoquer de nouveau cette libération rapide en certains lieux… Nous voudrions savoir quelles conséquences cela pourrait entraîner…

  Le météorologue hésite devant cette femme aussi impressionnante par sa stature que par sa nudité :
- Vous êtes certaine de ce que vous avancez ? Il s’agit de clathrates ?
- Il s’agit de clathrates. Il y a… environ huit mille ans, mais je pourrais le dater à dix ans près si vous le voulez, il faudra seulement que j’interroge celle qui se souvient plus précisément de ce chapitre de notre Mémoire, certaines de nos dernières tribus, déjà clandestines, ont voulu mettre en exploitation un tel gisement, sur la côte de Norvège. Ils  n’étaient pas assez nombreux pour maîtriser un tel chantier. Ils ont fait preuve d’imprudence et ont provoqué la brusque libération de tout le gisement, et un gigantesque glissement de terrain sous-marin s’en est suivi, qui a ravagé toutes les côtes occidentales de l’Europe, l’Islande et le Groenland, et qui les a détruits, eux, avec beaucoup d’autres hommes…
- Le glissement de terrain de Storegga… murmure Kronobian incrédule.
- C’est cela.

 
Le météorologue réfléchit un moment, en hochant la tête…
  - Et vous pourriez renouveler cet… exploit ?
- Nous le pouvons, d’une manière plus ou moins régulée…
- Il est toujours dangereux de tenter de manipuler l’atmosphère… Vous proposez rien moins que déclencher ce que l’un de mes correspondants, James P. Kennett, de l’Université de Santa-Barbara, en Californie, a appelé « l’hydrate gun », capable selon lui et en substance, de flinguer l’atmosphère… Il faudrait que je puisse calculer… Mais je n’ai pas mes ordinateurs…
- Nous pouvons nous y connecter à distance, intervient Arthur.
- Vous pouvez…
- Mais oui, soit d’ici, soit du journal. Vos stations doivent être interconnectées, il suffira de pénétrer votre réseau, vous devez en connaître les codes d’accès…

 
Kronobian hoche la tête :
  - C’est faisable…
  - Alors, au boulot !
 

LA GUERRE / P3C1E45

P3C1E45 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 45)

  N°190 /  LA GUERRE / P3C1E45

 
C’est l’histoire où Jules Mouchoir est fasciné par la beauté goum de Nouye. Et où l’on décide de faire la guerre.

  Mardi 14 juin
8 heures
Salle de réunion de la Lanterne du Fort.

  Mouchoir est fasciné. 

  Depuis que la réunion est commencée, il n’a pas quitté Nouye des yeux. 

 
C’est la première fois qu’il voit une fille goum. 

  Il en connaît l’existence, mais il n’est jamais descendu à Agotchilho : sa modestie, son sens du devoir, un certain fond de culpabilité aussi, l’ont toujours retenu d’exprimer sa curiosité et maintenu à son poste de « gardien du temple », comme il le dit lui-même avec une certaine autodérision.
 
Mais il sait, pour avoir parlé longuement avec M’me Marty (appelle-moi Jeanne, lui répète-t-elle à tout bout de champ) (la tutoyer alors qu’il n’a même jamais imaginé l’appeler, « le Dragon », fut-ce en son for intérieur !), il sait qu’en bas, tout le monde se promène à poil, qu’on y mange et qu’on y fabrique de la soupe (Victor leur en apporte régulièrement), et que c’est un refuge très sûr. 

  Et une « bibliothèque » incroyable. 

 
Alors, il répond qu’il descendra « lorsque tout cela sera terminé », avec un geste vague qui désigne les « évènements », anciens et nouveau, les flèches qui tuent, les menaces et les enlèvements, les enfants qui naissent, les drogues qui rôdent, le tout pêle-mêle englobé dans un geste vague…

  Pour lui, Nouye, c’est de l’exotisme à l’état pur.
 

Oh, elle s’est habillée, bien sûr, pour venir à cette réunion, une combinaison blanche qui doit servir aux ouvriers de l’usine d’en bas, mais elle porte à la main l’étrange bâton d’ivoire de mammouth dont M’me Marty lui a dit qu’il constituait une arme redoutable. 

  Et son visage est impassible. 

 
Ses yeux insondables regardent de très loin, sous leur bourrelet frontal marqué, mais sans disgrâce, plutôt comme le ferait un trait d’accentuation que comme une marque primitive. L’ovale de la face se trouve équilibré entre des pommettes hautes et une mâchoire forte, centré sur un nez puissant, mais sans excès, qui surplombe des lèvres pleines, gourmandes… Et silencieuses. Le tout sous une chevelure curieusement coiffée, à l’Africaine, en petites nattes tressées au milieu de carrés de cheveux…

  Mouchoir est fasciné.
 
Balancé entre l’admiration purement esthétique qu’éveille en lui la force dynamique du corps énergique, mais gracieux que laisse deviner la combinaison, la peur sourde que génère sa timidité native et que renforce le silence calme qui émane de celle dont il connaît le caractère taciturne, et un désir inavoué mais affleurant, tout nouveau chez lui…

  Et cette peau laiteuse qui ne voit pas le jour…

 
Elle se tourne vers lui et le regarde à son tour, comme si elle avait perçu l’intensité inhabituelle du regard qui se veut pourtant discret de Mouchoir.

  Il détourne hâtivement les yeux, gêné de sa propre indiscrétion.
 

S’est-il trompé, ou bien lui a-t-elle souri ?

  On a un petit peu attendu que les flics arrivent. 

 
Arthur et Rébéquée sont restés en bas avec Amaïa et le météorologue…

  Et ils sont entrés tous les trois, Ravot, Lepif et Amélie.
 
Bien sûr, avec son œil expérimenté de secrétaire de rédaction, Mouchoir avait noté l’absence de Clèm qu’il n’a pas revue depuis son accouchement d’hier matin.

  Mais ça, c’est normal.

 
Alors, on a discuté.

  Et c’est comme cela que l’on a décidé de faire la guerre.
 

LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…