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DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ MORT / P3C1E30

P3C1E30 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 30)

 
N°175 / IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ  MORT / P3C1E30

 
C’est l’histoire où Arthur s’éveille. C’est aussi l’histoire où l’on commence à deviner où se trouve la base des Méchants, « en Harpie ». C’est enfin l’histoire où la fille de Clèm, Amaïa, naît, sur le trône de pierre.

  Lundi 13 juin
8 heures
Agotchilho

  Il s’éveille dans une eau chaude, épaisse, soyeuse, où la peau glisse sans efforts, coule sans clapots, dans une odeur d’herbe foulée et d’algues, un bruissement d’envol de papillons sous la fraîcheur d’un rideau de peupliers, l’été, dans des glissements onctueux de gomme arabique sous la pulpe des doigts… Dans une eau bucolique où il flotte, léger, une eau moelleuse où il somnole, une eau bruissante, à peine, où il sombre dans la paix…

 
Il entrouvre les yeux dans une pénombre de pierres rouges où vacillent des flammes d’or chaud, découvre la surface mordorée de cette eau qui le baigne, le porte, léger, tendrement complice de ses lassitudes qu’elle absorbe, dissout, efface, souffle léger et tiède à la surface de son esprit. 

  Peu à peu se dénouent les douleurs de ses muscles, les aigreurs de sa gorge, les crispations de ses angoisses…
 
Il entrouvre les yeux… 

  Une cuve de pierre où sourd cette eau si chaude qui le porte si bien, et qui, en débordant sans cesse, produit ce bruissement paisible et berceur… 

 
Il flotte entre deux eaux, la nuque reposée sur un coussin de mousse et les bras écartés sur des pierres du fond que l’on a disposées juste à la bonne hauteur…

  Il est bien…

 
Il sourit…

  Un mouvement, au bout de la cuve, l’eau en frémit à peine, on s’approche de lui, dans l’eau, tout doucement :
- Tu t’éveilles… Bonjour…

 
Béatrace sourit, le visage près du sien, se colle contre lui, se presse tendrement, se niche, se love, l’enserre, l’embrasse…

  - Bonjour Arthur revenu, mon homme grand et fort… Bonjour… Je suis heureuse…
 

Arthur referme les bras sur toute sa tendresse, porté par l’eau complice, il referme les yeux, de plaisir cette fois, se dresse légèrement (ces petits seins durcis sur sa poitrine creuse)… Du coup il se lève pour de bon, sans relâcher Béa, pousse un cocorico sonore et triomphant… et retombe en riant, parce que le fond glisse, en buvant une tasse de l’eau suave de sa baignoire…

  - Pfff… Toi, ici ? Et moi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? 

 
Il embrasse Béa qui émerge à son tour, la moustache en bataille, cherche à la soulever… et tombe de nouveau, de faiblesse, cette fois…

  - J’ai faim ! Explique-moi ! 

 
Il a fallu deux heures et quatre bols de soupe pour le sortir de l’eau bienfaisante du bain.

  Tijules est accouru en entendant les cris (il était dans la pièce voisine et pataugeait avec les autres enfants).

 
Amaïa, sobrement triomphante, est venue expliquer ce qui s’est passé. 

  Eusèbe, Clèm, Jeanne, tous, sauf Rébéquée, retenue au port, et Vic, resté au journal, tous sont accourus aux appels de Béatrace !
 
Arthur, corps (affaibli) et âme (vigoureuse), se trouve enfin réintégré tout entier au giron chaleureux de leurs forces regroupées.

  - Vic a prévenu Ravot, dit Clèm, qui s’essouffle vite (demain ou après-demain, lui a dit Amaïa, tu t’assiéras au siège où naissent les enfants !)…
- Ravot ? demande Arthur…
- Le commissaire. Tu l’as rencontré à Saint Tignous, mais Amaïa l’a admis « en bas ». Il est devenu un ami. Il va falloir que l’on t’explique ce qui s’est passé ici, et que toi aussi, tu nous racontes ce dont tu te souviens…
- Il ne faut pas trop le fatiguer, s’interpose Amaïa, il est encore très faible…
- Mais non, je…
- Mais si, tu ! insiste Béa en lui tendant un cinquième bol de soupe.
- Il est fort le bougre, grommelle Eusèbe ému.

Amaïa confirme :
- Il est indestructible, puisqu’il est déjà mort…


 
- Et avec tout ça, on en est où ?

  Arthur est revenu avec tout le monde au bureau N°1.
 
Complètement perdu, il essaie de comprendre, de renouer les fils… Lui, il en est encore à la mort de Daouj et à l’écorché de l’île Guamblin… Et à cette immense faiblesse…

  Alors on essaie de lui expliquer, de résumer les évènements, et surtout, de lui faire comprendre l’importance qu’a prise la Nouvelle Réna…

  Bien sûr, il perçoit immédiatement et en miroir, l’importance de tout ce qu’il a vécu, et de ce qu’il a retenu. Qu’il était censé oublier. Qu’il aurait oublié si… SI. 

  Il ne sait pas pourquoi, par quel miracle il n’a justement pas oublié.

 
Tout cela va lui revenir sans doute. Il faut qu’il sorte, qu’il parle, comprenne. 

  - Attention, objecte Rébéquée. Il ne faut pas sortir… Il y a encore au moins deux Amazones dans la nature, sinon trois. J’ai dû laisser partir le Mélanippé vendredi soir sans le fouiller. Et il navigue vite, d’après ce que j’ai pu relever… 

  On explique à Arthur que c’est le bateau sur lequel se sont embarqués Daniel Forpris et peut-être une Amazone, celle qui a tué la Vorme. 

  Encore des flèches marquées Hybris, comme celle qui a tué Daouj.
 
On lui explique qui était Edmonde de la Vorme Séchée, et ce que l’on sait des tenants et aboutissants de la chose, ce qui mène à Ted et Jo, et…

  Arthur interrompt les explications :
- Mais alors, le Mélanippé va en Harpie !
- En Harpie ?
- Oui, là d’où je viens, là où j’ai vu Pouacre, l’Élu et Boufigue. Et… quelqu’un d’autre aussi, qui m’a permis de me souvenir… Mais je ne sais plus…
- On doit aussi y trouver le laboratoire où ils produisent leurs saloperies, souvenez-vous des « matières précieuses » dont parlait Tomie avant d’être tuée, remarque Victor…
- Il est suivi par satellite, précise Rébéquée, et…
- … et par Ôoumloc, ajoute Amaïa qui veut assister à la renaissance d’Arthur et surveiller ses efforts pour, au besoin, les limiter.
- Il y a autre chose. Comme je le disais quelqu’un est intervenu pour que je me souvienne, mais, comme pour tout ce qui précède cette intervention, j’ai oublié… Je me souviens de ma capture dans l’avion que l’Élue a appelé la Flèche d’Argent, de mon arrivée en Omphalie… Oui, de tout cela, je me souviens…

 
Ravot, depuis son arrivée, est resté silencieux, assis dans un coin. Il faut dire que depuis trois jours, il n’est pas à la fête… Mais là, il réagit :
- Attendez, il n’y a pas que le Mélanippé. Vous vous souvenez sans doute des voitures qui ont disparu le soir du meurtre de Luis ? Une Rolls entre autres. Embarquées sur l’Hippolyte qui était propriété d’un armement russe : « Стрелка деньг. Stryélk Dyéng »… La Flèche d’Argent. Les voitures ont été débarquées en Mauritanie, à Nouakchott. Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux, paraît-il… On a soupçonné un trafic de voitures…

Rébéquée intervient :
- Et le Mélanippé se rend à Dakhla, au nord de Nouakchott, sur la côte du Sahara occidental… C’est dans le même secteur, non ?
- L’Hippolyte doit se trouver sur sa route de retour, en direction de Mourmansk, où il arrivera s’il réussit à passer les glaces, ajoute Ravot, pensif…
- D’où venait le Falcon qui m’a déposé à Biarritz ? demande Arthur…
- En principe de New York, mais c’est peu probable : ses réservoirs contenaient encore trop de carburant pour qu’il vienne de New York, d’après l’enquête de Lepif. Il n’avait pas dû parcourir plus de 3500 km. Il n’avait d’ailleurs nul besoin de s’arrêter à Biarritz pour faire le plein de carburant. Or l’équipage a présenté son arrêt comme une escale technique. En fait, il s’est posé pour « livrer » Arthur et les deux Amazones qui ont tué le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale. Autre chose : j’ai reçu confirmation ce matin de ce que la peau qui couvrait le cadavre du maire est bien celle de Luis et je dois revoir Amélie qui m’a annoncé d’autres découvertes…

  Un court silence…

  - Le cadavre du maire ? demande Arthur qui est resté en arrêt devant cette information…
- Il a été tué vendredi dernier, et le Conseiller en matière d’économie électorale aussi, mais lui, de deux flèches, explique brièvement Ravot, Cela fait partie des évènements importants de ces derniers jours… Pour en revenir à ce que je disais, il est possible que l’avion vienne de Harpie, reprend-il…
- Si le Mélanippé semble s’arrêter en pleine mer et si la signature satellite de quelques palettes reste marquée à l’endroit où il s’est arrêté après son départ, nous saurons exactement où est leur base principale, affirme Rébéquée.
 
- C’est vrai, approuve Arthur, un peu perdu dans cette avalanche d’informations, mais il n’en reste pas moins que le Hai II ne s’y trouve certainement plus et que nous ignorons où il est allé ! Or sa base de repli ne se trouve ni en Omphalie ni en Harpie… Et qu’en Harpie subsiste le mystère de ma mémoire. Si « on » ne l’avait pas préservée, et je ne sais ni qui a pu le faire, ni comment, le plan de Pouacre aurait fonctionné et… je préfère ne pas penser à ce qui se serait produit…

  Béa, assise près de lui penche la tête sur son épaule :
- Il ne s’est rien passé, tu es sauvé, et nous aussi…
- Grâce à Ôoumloc, murmure Amaïa. Mais aussi grâce aux forces qu’il a mises en œuvre et qui ont réussi à contrecarrer celles qu’avait détournées Pouacre. Peut-être pourrons-nous les réutiliser…
- Grâce à toi, à ton peuple, et à sa Mémoire, Amaïa, mais il se passe trop de choses en même temps, murmure Arthur en secouant la tête… La solution est là, quelque part… Mais quel bordel !!!
- Il faut que tu te reposes, intervient Amaïa. Que tu retournes au bain de guérison et que tu laisses les évènements reprendre leur place dans ton esprit. Béa va t’accompagner et…
- Ahhhh, gémit Clèm avec un regard de détresse… Je crois que…

 
Amaïa se lève et vient auprès d’elle, puis elle fait un signe et un instant plus tard, deux Boules se présentent à l’entrée du bureau, portant une civière :
- Je m’y attendais et j’ai demandé à ce que notre peuple t’accompagne. Viens, laisse-nous t’aider. Vous pouvez nous suivre, ajoute-t-elle à l’intention des autres, mais Arthur doit se reposer…

  C’est ainsi qu’est née Amaïa, fille de Clèm et de Victor, sa mère étant assise sur le trône de pierre aux côtés de Rébéquée et d’Amaïa la Grande, Mère des Goums, devant les Malfort qui forment sa famille et l’assemblée des Goums qui dansent d’un pied sur l’autre, tandis qu’un frémissement de l’eau de la mare laisse percevoir la présence du Grand Crabe à qui la Mère offrira le placenta de la délivrance, cependant que, plus loin, dans le bain de guérison, Béatrace réapprend à Arthur les gestes tendres de l’amour.
 

LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1

Chapitre 2


  P2C2E1 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 1)

 
N° 102 / LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1

C’est l’histoire où Arthur et Daouj sont interrompus dans leur travail de recherche, en Terre de Feu, et où Daouj est tué d’une flèche.

  Mardi 3 mai
14 heures (heure locale)
18 heures (heure française)
Terre de Feu (lien Carte Terre de Feu)
   
Arthur et son guide Daouj venaient de casser la croûte (une succulente ration goum du type soupe au crabe, complétée d’un demi gigot). Ils étaient repartis depuis moins d’une heure lorsqu’ils avaient reçu l’appel de Béatrace.


Ils circulaient au milieu de nulle part : la Terre de Feu en mai, au début de l’automne, c’est, en pire, et au Sud, comme le Cap Nord en octobre : on circule encore, mais jamais par plaisir. On a beau se trouver à peu près à la latitude de l’Ecosse, le refroidissement global y est nettement plus sensible. Et le vent atroce.

  Arthur travaillait à repérer, avec son ami Daouj, l’un des rares Itzals masculins qu’il ait rencontré, toute une série d’entrepôts que les Écolocroques avaient installés le long des côtes désolées de l’Atlantique et du Pacifique, entre la Patagonie,

la Terre de Feu et les multiples îles du Sud de la côte chilienne, dans d’anciennes bases nazies jamais utilisées et pratiquement oubliées de tous dès qu’elles avaient été construites. Reconverties en silos, elles regorgeaient de centaines de milliers de tonnes de céréales accumulées au cours des cinq dernières années avant les « Évènements », soigneusement conservées, au début, par un personnel local à qui on avait fait croire qu’il s’agissait de « stocks du gouvernement ». Quelques pots de vin pour l’administration et des salaires corrects pour l’endroit, c’est-à-dire dérisoires, avaient suffi à entretenir la machine. 

  Bien sûr, Arthur disposait de toute la force logistique de l’ONU, et si besoin en était, de navires et d’hélicos, mais le plus efficace des moyens de recherche restait l’exploration patiente et terrestre dans leur petit véhicule à chenilles, calfeutré et chauffé : le weasel[1], piloté par Daouj, qui les conduisait d’un site à l’autre en tirant un traîneau-remorque chargé de carburant et de provisions. Ils avaient déjà mis au jour une douzaine de ces bases, dont les deux tiers étaient fermées et désertes, mais dont les silos étaient pleins. Les autres restaient gardées par quelques couples autochtones de chasseurs qui y survivaient l’hiver sur les provisions accumulées dans les silos qu’ils étaient censés surveiller. Ils en revendaient discrètement ce qu’ils pouvaient pour leur compte lorsque l’occasion se présentait…
 
C’est donc en plein désert que l’appel de Béatrace les avait joints sur le téléphone satellite. 

  Elle appelait souvent Arthur lorsqu’elle se trouvait en état « d’abisaminose aiguë[2] », comme elle le disait de la petite voix navrée qui le faisait fondre. Et sa fusion se trouvait accentuée par les gazouillis de Tijules qui lui « racontait sa vie » dans d’interminables « raconte-à-papa ». Et à son petit âge, la densité de la vie, qui se jauge au passé, est foisonnante.

 
Mais là, entre le meurtre de Luis, la fuite du Hai II, et maintenant le meurtre de Mouye, la conversation avait pris un autre tour…
  - Daouj, on laisse tomber les recherches et on rentre directement à San Pablo ! Je me charge de les appeler pour qu’ils nous préparent un hélico : je dois être de retour chez moi au plus vite, il se passe des choses graves…
- Et que se passe-t-il donc pour que nous interrompions notre travail ? Nous avons encore un site à visiter et nous devions y passer la nuit…

 
Daouj est un Itzal. Il comprend mal que l’on puisse interrompre une tâche commencée, pour quelque raison que ce soit. Surtout pour une raison personnelle.

  Alors Arthur lui explique : l’assassinat de Luis, qu’il ne connaît pas, bien sûr, mais dont les « modalités » le surprennent, la fuite du Hai II, et surtout l’assassinat de Mouye.

- Je ne connaissais pas Mouye, mais je sais qu’il y a eu d’autres meurtres comme celui-là à Chonos…
- A Chonos ? (carte Chonos)

 

La base de l’Archipel des îles Chonos (globalement appelée Chonos ou Guamblin, parce qu’elle se situe précisément sur l’île Guamblin) avait été la dernière à être « reconquise ». C’était le port d’attache du Hai I. Personne ne savait exactement ce qu’il était advenu de ce sous-marin, lors de la chute des Écolocroques. Il avait donc fallu convaincre les occupants mercenaires de Chonos, très éloignés des bases européennes et dotés d’une solide autonomie, que les Numéros avaient été vaincus.

  En fin de compte, ce sont les Goums qui en étaient venus à bout en leur « coupant » le gaz, puisque les installations fixes fonctionnaient, là comme ailleurs, avec le méthane des clathrates que les Goums exploitent depuis la nuit des temps et dont ils maîtrisent empiriquement l’extraction.

 
Et cela ne s’était pas passé sans quelques accrochages.

  En particulier, précise Daouj, plusieurs Goums avaient été tués à coups de flèches « par la patronne ».
 
Arthur avait bien entendu parler de cette « patronne » qu’il pensait mythique, puisque personne n’en avait retrouvé la trace. On lui avait décrite lors de sa première visite ici comme une jeune sauvageonne qui aurait vécu dans les environs de la base, et dont la renommée n’était pas allée jusqu’en Europe. 

  Elle constituait une sorte d’épouvantail dont les mercenaires auraient effrayé les Goums devenus rétifs. On disait qu’elle rôdait la nuit, comme un oiseau de malheur en quête de proie. 

 
Les mercenaires interrogés étaient restés muets à son sujet et les Goums l’évoquaient avec crainte. Aucun ne l’avait approchée.

  Le seul à en savoir quelque chose semblait être l’un des anciens responsables de la base, technicien électricien, très soucieux de minimiser tout ce qui risquait de constituer le moindre fait susceptible de le compromettre : oui, on avait bien reçu la visite d’une fille plutôt jeune, amenée jadis par le Numéro Un, mais vous savez, c’est si loin, les vrais responsables sont partis avec le Hai I, ils ont disparu…
 
A cette époque, Arthur y avait d’autant moins prêté attention que l’affaire semblait avoir été « traitée » par les Goums qui ne lui en avaient pas parlé directement. Une sorte d’affaire interne, des « dégâts collatéraux » liés à la capture de la base. 

  Les îles Chonos ne constituaient pas des peuplements goums anciens, à l’inverse de ce qui se passait en Europe : les Allemands les avaient seulement emmenés pour aménager leur base. En Europe, l’inverse s’était produit et les Allemands s’étaient installés dans des lieux depuis très longtemps occupés et adaptés à leur usage par des Goums. Si les Goums des Chonos se montraient assez confus dans le récit des évènements, c’est qu’ils les comprenaient mal. Il y avait à l’époque très peu d’Itzals parmi eux pour les interpréter à leur intention et ils ne savaient plus très bien où ils en étaient.

 
Et maintenant, Daouj lui parle de Goums tués à coups de flèches dans la gorge.

  Il lui parle aussi de ce même « responsable », reconverti à l’entretien de la centrale électrique comme beaucoup de mercenaires à qui l’on avait laissé le choix d’un séjour probatoire de cinq ans sur les lieux, contrôlé par les Goums, ou de vingt cinq ans de travaux forcés dans un camp spécial.
 
Au-dehors, il neige de plus en plus fort et Arthur se dit qu’à ce train-là, ils ne sont pas prêts d’arriver.
  Le weasel cahote entre les congères accumulées par le vent sur la piste qui longe la côte. Les puissants essuie-glaces raclent la neige qui se presse sur les étroites glaces chauffantes du pare-brise tandis que les phares s’efforcent de percer le mur de flocons qui se presse devant eux.
Il faut tout le flair de Daouj pour ne pas perdre la piste à peine distincte sur laquelle le véhicule avance, plein pot, à onze kilomètres/heure…

 
- Je vais appeler San Pablo pour les prévenir de préparer l’hélico, et un avion à Punta Arenas, pour Puerto Cisnes, en espérant que les conditions météo seront convenables…  Et puis un hélico jusqu’à la base des Chonos… Je suis pressé de rentrer, mais ce que tu me dis me pousse à mener au moins une petite enquête sur ces assassinats d’il y a deux ans….
- Oh, mais tu sais, l’an dernier encore il y a eu un meurtre du même genre…
- Raison de plus… Et peut-être que cet électricien sait quelque chose…
  Ils étaient vraiment partis du Bout du Monde, celui de Magellan et du phare de Jules Vernes, et ils remontaient la côte atlantique, depuis le cap San Diego, à l’extrême pointe du continent, où ils avaient été déposés avec le weasel et sa remorque par l’hélico parti d’Ushuaia.

  C’est, entre autres, sur cette portion de côte désolée, perdue, basse, tourbeuse, infiniment moins déchiquetée que la côte pacifique, que la Mémoire des Goums qui avaient dû collaborer à leur construction avait situé les bâtiments susceptibles d’avoir été transformés en silos. 

  Et San Pablo, bourgade argentine et ancien campement d’hivernage de chasseurs fuégiens, constituait leur objectif, à cent vingt kilomètres de leur point de départ. 

  Quelques trappeurs vivaient encore l’hiver sur ce territoire, jadis parcouru l’été par de petits groupes d’indiens Ona, exterminés au début du vingtième siècle par les éleveurs qui avaient entrepris d’accaparer le monopole des ultimes plaines de l’Amérique du Sud et dont les troupeaux de moutons remontaient vers le Nord dès que la neige faisait son apparition.
 
Un hélico de ravitaillement et de secours était basé à San Pablo, capable de les ramener au besoin jusqu’à Ushuaia, ou plus haut, à Punta Arenas, d’où il était plus facile de faire décoller un avion vers le Nord.

  Leur mission, de repérage et d’inventaire, devait définir un plan de récupération des vivres retrouvés, et déterminer quels moyens logistiques seraient les mieux adaptés à leur situation géographique extrême. 

 
Il reste une soixantaine de kilomètres à parcourir avant d’arriver à destination, et la piste est de plus en plus accidentée. Et pas question de faire venir un hélico par ce temps. Il faut donc avancer, dans le ronron monotone du weasel…

  Même les communications radio sont perturbées… Pas question de satellite…
 
19 heures.

  Plus que trente kilomètres. Le temps s’améliore, la neige s’est presque arrêtée…
 
Arthur tente une fois de plus d’établir la communication radio, lorsque Daouj freine brusquement en poussant un grognement de mécontentement :
- Un guanaco[3]

  Arthur, qui tripotait les boutons de la radio, relève la tête, et découvre une vague silhouette entre les flocons qui tombent nettement moins dru de l’autre côté du pare-brise. C’est plutôt une ombre couchée en travers de la blancheur de la piste… Il faut les yeux sensibles d’un Goum pour l’avoir vu…
 
- Qu’est-ce qu’il fait au milieu de la piste ? demande Arthur
- Et ça arrive justement dans un endroit où on ne peut pas le contourner, regarde, la piste passe entre des rochers…

En effet, de grandes silhouettes blanches bordent les côtés du chemin à peine dessiné que suit le weasel. Quelques arbustes aussi, couverts de neige épaisse… On traverse une sorte de bosquet de buissons.

Le terrain était resté plat jusque là, et c’est justement au moment où des rochers erratiques s’y égarent que… Arthur se souvient d’en avoir vu d’autres, pendant la journée. Des rochers gros comme des maisons, transportés depuis les montagnes de l’Ouest par des glaciers disparus depuis des millénaires…

Mais un guanaco couché là… C’est trop de malchance.

  Le weasel arrêté ronronne comme un gros chat, éclairant de la lueur de ses phares la neige qui couvre de plus en plus la masse brune en travers de la piste.
 
- Et il n’est pas là depuis longtemps, remarque Daouj, il aurait été recouvert et on serait passés dessus sans s’en rendre compte. Juste un cahot sous les chenilles…
- Il ne bouge pas…
- Je vais voir…

  Daouj coupe le moteur et le silence retombe… Et puis il ouvre sa portière et descend…
- Attends, l’interrompt Arthur, prends la carabine, c’est peut-être un puma[4]. Je sais bien qu’ils sont rares, mais à part eux, dans ce désert…
 
L’air froid entre violemment par la portière ouverte, et Arthur allume l’éclairage intérieur pour décrocher l’arme suspendue derrière lui contre la cloison. Daouj s’est tourné vers la cabine, appuyé d’une main sur le siège de conduite, et il tend l’autre pour saisir la crosse qu’Arthur lui tend…
  - Il y a moins de vent, remarque-t-il…

 
Il y a un choc.

  Ses yeux s’écarquillent.
 
La pointe rougie de la flèche qui lui a traversé la nuque ressort entre ses dents écartées…

  Arthur retourne le gros Remington qu’il tenait encore par le canon, éteint le plafonnier, et d’un seul geste, coup sur coup, tire cinq fois dans la nuit, par-dessus la tête de Daouj effondré en avant sur le siège.

 
Il n’éprouve qu’une énorme, gigantesque, féroce colère, une rageuse envie de tuer.

  Il éteint les phares toujours allumés du weasel qui ne peuvent que l’aveugler dans toute cette blancheur.
 
Dans l’éblouissement de l’obscurité retombée, il ouvre la portière derrière lui sur le froid de la nuit.

  D’un coup, les gestes de défense si péniblement acquis, de Sarajevo à la guerre du Golfe et à Jérusalem, ses réflexes de correspondant de guerre exposé aux snipers, aux pierres lancées, aux mines, aux chantages et aux violences de toutes sortes, ces réflexes s’activent et s’exacerbent en rage meurtrière qui lui dilate les narines et fait trembler ses mains.

 
Il recharge, prend deux ou trois respirations profondes pour se calmer et se laisse couler à terre, dans la neige épaisse et molle, allongé derrière le train de chenilles du weasel et, l’arme en bandoulière pour la protéger de la neige, insensible au froid, il rampe jusqu’à l’arrière du véhicule silencieux. Ses yeux s’habituent d’autant plus facilement à la nuit que la neige a cessé de tomber et que la pleine lune apparaît entre les nuages.

Il se glisse sous le porte-à-faux de l’habitacle, entre le véhicule et sa remorque, passe sous la barre d’attelage, creusant des deux mains dans la blancheur molle et froide pour rester à fleur de neige, observe, silencieux, invisible…

  Le guanaco a été placé de telle sorte que le weasel s’est arrêté juste avant la série de roches erratiques disposées à droite et à gauche de la piste qui s’engage à cet endroit dans une sorte de chaos rocheux où il est probable qu’elle serpente, hors de vue.
 
Au second plan, des buissons trapus, transformés par la neige en boules compactes et étroitement juxtaposées, assez dispersés pour former un labyrinthe aux multiples entrées, devraient permettre à une véritable armée de rester invisible.

  Et puis, légèrement décalé sur la gauche, un monticule, un mamelon plus haut que les rochers, blanc sous le ciel où éclate la lune.

 
Et un haut de ce mamelon, à une centaine de mètres tout au plus, une silhouette en parka blanche, qui se détache sur le ciel argenté, svelte, légère, élégante, un grand arc dans la main gauche, flèche encochée maintenue sur la corde par la main droite, nettement visible maintenant dans la clarté froide qui joue sur les cristaux de neige encore en suspension dans l’air, un grand oiseau blanc posé sur l’épaule gauche, encadrée de deux grands chiens noirs, assis, immobiles, et qui la regardent…
  Immanquable pour un tireur comme Arthur.
 
Il se soulève légèrement pour dégager la bretelle du gros Remington, le saisit, l’arme, l’épaule…

  L’oiseau s’est envolé sans un bruissement d’ailes et d’un élan glissant plane au ras de la neige qui se soulève un peu au vent de son sillage.
 
Les chiens tournent la tête…

  Elle s’est accroupie en redressant son arc. Elle. Il en est sûr, c’est « Elle », la « patronne » dont ils parlaient avec Daouj avant que…
 
La rage l’envahit de nouveau et il tire d’instinct sur cet oiseau qui passe à trois mètres de lui et continue son vol sans même un froissement.

  Il se redresse alors et vise la colline, ajuste la silhouette maintenant debout entre ses chiens dressés, immobiles et silencieux.
 
Il voit fuser la neige à ses pieds sous les impacts des balles : un, deux, trois, quatre… 

  Déclics du percuteur à vide…
 
Impossible de la manquer pourtant.

  Elle s’est redressée et le regarde en plein sans qu’il voie son visage perdu dans la clarté lunaire.
 
La rage a aboli toute forme de prudence : tuer, il veut tuer cette image narquoise qui relève son arc, le bande… 

  Il voit briller la pointe ajustée sur sa gorge, aiguë, affûtée, tranchante…
 
Il rejette son arme inutile dans la neige, dégaine le couteau qu’il porte à la ceinture…

  Elle détend son arc sans décocher la flèche et il la voit sourire et tourner les talons…
 
Quand il arrive, hagard, en haut du rocher blanc, il n’y a plus personne, que des buissons serrés entre  lesquels se perdent des traces de pas légers…

  Il a froid.
 
Il revient « bredouille » (c’est le mot qui lui vient à l’esprit), vers le weasel silencieux.

  Silencieux… blanc sous la lune blanche au milieu de la neige. Blanc comme son esprit.
 
Juste devant ses yeux, dans l’ouverture de la portière, Daouj est effondré, à genoux dans la neige…

  Une plume… sa balle a dû frôler l’oiseau à son passage. Plume blanche frangée d’une mince ligne brune à son extrémité. Il la ramasse, récupère sa carabine…
 
Il a froid…

  Un réflexe de journaliste le pousse à prendre quelques photos du corps, avec le petit appareil numérique qui lui tient lieu de bloc-notes… Et puis, l’arme en bandoulière, il redresse Daouj, le tire par les aisselles vers l’arrière du weasel, le cale sur la remorque, entre les jerricans d’essence de la réserve.

 
Il passe devant le weasel, auprès du guanaco en face duquel ils se sont immobilisés. La carcasse est raidie, lourde, encroûtée dans la neige. La gorge de l’animal est déchirée, ouverte par les crocs des chiens noirs. Il le sait, ce sont eux qui ont déchiqueté la laine épaisse et le cuir de l’animal farouche. Mais qui l’a porté là ? La « patronne » ? Peu probable. Lui-même a quelque mal à le faire bouger : le guanaco doit peser près de cent kilos, il est raide de froid, mais même fraîchement tué, une femme n’aurait pas pu le transporter bien loin… Les chiens ? Incroyable. Certainement pas l’oiseau qui lui a fait l’effet d’un grand rapace nocturne pour planer en un vol aussi silencieux.

  La carcasse écartée, il remonte dans le véhicule, en referme les portes, relance le moteur. Les phares…
 
- Allo, Arthur Malfort appelle, Arthur Malfort appelle, répondez San Pablo, répondez…

  Il a fallu cinq minutes pour que la base lui réponde, il lui a fallu cinq autres minutes pour expliquer sa situation.
 
La température était remontée dans la cabine lorsque l’hélico est arrivé, amenant deux officiers de police argentins armés. 

 
Des recherches ont aussitôt été entreprises pour tenter de retrouver la « patronne », et Arthur a pu voir le départ des traces, depuis le haut de la colline, il a pu les suivre de l’hélico, avec des jumelles, dans le fouillis des buissons : d’en haut, la neige tombée des branches indiquait un chemin perceptible. Il a découvert les marques qu’avait laissées un véhicule chenillé semblable au sien sans doute, et qui contournaient le bosquet pour recouper la piste au-delà des blocs erratiques, avant de rejoindre la côte et de disparaître sur une plage en pente douce éclairée par la lune. Un large périple parcouru au-dessus de la mer n’a permis de découvrir aucune embarcation. Rien. Personne.

  Il s’est fait ramener au weasel et il a insisté pour le conduire lui-même jusqu’à San Pablo. L’hélico doit rentrer pour faire le plein et l’amener ensuite à Punta Arenas…
 
Daouj est là, près de lui, qui lui parle dans le ronronnement du moteur…

  Daouj, son ami si sérieux qui ne sourit jamais.

Il a froid.
 


[1] Véhicule polaire chenillé.

[2] Maladie typiquement béatracienne qui consiste pour l’essentiel en une carence de tendresse et qui se manifeste par un urgent besoin de bises. Ce besoin peut, dans une certaine mesure être comblé par Tijules, mais sa forme aiguë exige l’intervention d’Arthur. (Ne pas confondre avec l’abitaminose qui, elle, procède d’un autre type de carence).

[3] Lama sauvage.

[4] Gros chat sauvage, très méchant.

L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

P2C2E11 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 11)

  N° 112 / L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

  C’est l’histoire où Daniel Forpris initie Gertrude Pilon, le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale à

la Nouvelle Réna. Dont nous découvrons le Rituel d’Intronisation par la même occasion. 


  Mardi 3 mai
19 heures
C’est tout naturel


  - Crébonsoir, s’écrie Gertrude, soulevée d’enthousiasme à l’idée des foules nombreuses défilant sous l’égide de la Nouvelle Réna !

  Et son cri de joie pure fait sursauter le maire assis à côté d’elle dans le vaste bureau de Daniel Forpris qui leur expose, allègre, les amples perspectives de son plan marketing.

  En écho, Varochaix se fend, et en français encore, d’un « C’est-tout na-tu-rel », qu’il scande comme la pub que martèle France Info, et Hilarion-Jovial rosit d’un tendre bonheur simple.

 
Il est très bon, Daniel, pour exposer, presque sans notes, un projet commercial abstrait et compliqué, emporter un marché, convaincre un Acheteur[1] que ce dont il a besoin, c’est justement du truc, du bidule, du machin qu’il veut vendre. Alors, vous pensez bien, lorsqu’il s’agit de vendre rien moins que l’avenir ! L’Avenir !!!

  - Et ainsi, mes amis, serons-nous, que dis-je ! serez-Vous, placés en tête d’une restructuration des forces vives de la terre entière qui, par simple effet de boule de neige, ne pourra que nous suivre ! Vous suivre !!!

 
On applaudit.

  Mais Daniel est trop bon vendeur pour se contenter de ce facile effet d’approbation, et il sait qu’il lui faudra apporter des Résultats[2] pour qu’au-delà de l’enthousiasme du début, le Marché s’installe dans la durée, évitant de la sorte que l’adhésion de départ ne soit ensuite perçue au travers d’un dramatique déficit dans la communication positive et ne tende à l’évictionnel. C’est en cela que le Vendeur se distingue du simple histrion qui n’aura à emballer que le public d’un soir.

 
C’est donc avec un modeste sourire qu’il invite ses « amis » à visiter son installation pilote (Saint Tignous sur Nivette, toujours en pointe, possède la seule installation de ce type au cœur du premier et du plus élaboré des Super Trocs, où nous nous trouvons, mes biens chers amis, grâce à notre Saint fondateur Arnaud Boufigue et à ses généreux Inspirateurs et Financeurs de l’OSARM, grâces leur soient rendues !), et à leur offrir une Initiation démonstrative.

  On se lève, dans la chaleur du sentiment de communauté partagée qu’a fait naître l’éloquence de Daniel. Ah, que c’est bon, de se sentir les coudes ! Jusqu’au maire, qui en viendrait presque à trouver Hilarion-Jovial touchant dans son émotion juvénile ; jusqu’à Hilarion-Jovial qui en viendrait presque à trouver le maire sympathique du fond épais de son sourire mou…

 
Et avant de sortir de son bureau, Daniel profite du léger brouhaha qui les fait se presser vers la porte, pour les rassembler en cercle, comme les membres de l’équipe de basket autour du coach, leur joindre, en une seule poignée symbolique, des mains pour une fois solidaires, et les faire s’exclamer, d’une même voix, dans un même rythme et d’un même coeur, de Gertrude à Varochaix et du maire à Hilarion-Jovial (lui, qui cultive une image si réservée) : « C’est-tout na-tu-rel » !!!

  Le petit groupe ainsi momentanément soudé descend du bureau pour rejoindre la Salle de Troc où s’affairent les derniers troquistes de la soirée (on ferme à vingt heures).

  Une grande affiche représentant le visage extatique de Finette s’ouvre à leur approche sur la porte à double battant qu’elle dissimulait : c’est par là que se presseront les foules des Postulants futurs…
  C’est par là qu’ils quittent l’éclat et le bruit joyeux entretenus dans la Salle de Troc, pour le silence et la pénombre savamment dosés du Couloir large de trois mètres, entièrement floqué de noir et coupé de trois chicanes qui le transforment en amorce de labyrinthe au bout duquel se distingue la lueur vaporeuse du narthex.

  - Je vais vous laisser poursuivre sans moi, précise Daniel Forpris, je vous retrouverai dans

la Grande Salle : il faut que je me change pour vous y accueillir. Je vous demanderai de vous déchausser dans le narthex où se trouvent des casiers sécurisés dont vous conserverez la clé. Ne vous inquiétez pas de la vapeur qui y règne : son odeur d’encens fait partie de la mise en condition utile à la participation active des Postulants que vous êtes censés être… Gertrude vous guidera…

  Gertrude, à qui Daniel a montré les lieux le matin même, après qu’il ait souscrit à ses amples besoins, se rengorge :
- Ne t’inquiète pas, je serai digne de ma Mission…

  Et les Portes du Couloir se referment silencieusement derrière Daniel lorsqu’il a regagné

la Salle de Troc…

  On entend une vague rumeur monter du narthex, aussi vague que la lueur sur laquelle ils se guident, aussi vague que l’odeur d’encens et de fleurs fraîches (menthe, citronnelle, rose, violette ? bien malin qui pourrait le dire, les aromaticiens qui l’ont mise au point ont veillé à rester dans l’indécis) qui sourd au ras du sol et se renforce lorsqu’ils s’avancent, malgré tout un peu inquiets de toute cette mise en scène :
- C’est très élaboré comme accueil, observe Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui estime l’effort marketing à l’aune de ses propres recherches de communication, confortées par celles de sa soeur.
- Et vous n’avez encore rien vu ! prévient Gertrude, fière d’être celle qui sait et d’en remontrer aux huiles qu’elle pilote (pour Varochaix, ce serait plutôt une huile de vidange, ne peut-elle s’empêcher de pouffer en elle-même, et, filant la métaphore, pour Hilarion-Jovial, et ce qu’elle en connaît, elle voit très bien l’huile à salades, ce qui l’amène à repouffer in petto. Ses trois « clients », du coup, se demandent où ils ont mis les pieds, avant de se rappeler que la fille est réputée pour avoir un grain. Mais justement, choisir un guide pas très net, décrédibilise ceux qui l’ont désignée, et donc…).

  Mais on arrive dans le narthex, pièce de bonne taille, toujours floquée de noir, aux murs couverts de casiers fermés chacun par une clé fluorescente.  On y voit plus clair que dans le Couloir, mais quand même, ce n’est pas le plein soleil ! D’autant que cet éclairage réduit se trouve mêlé à de subtils effets d’ultraviolets qui donnent aux visages et aux mains un aspect blafard passablement sinistre, et qui fait éclater le blanc des chemises, des dents et des yeux…

 
La musique se renforce, sourd grattement, lourd grondement de guitares, enveloppante, insidieuse, et l’odeur d’encens s’accentue tandis qu’une voix venue de nulle part, avec des moelleux d’hôtesse de hall d’aéroport, leur susurre des mots d’accueil entrecoupés de « C’est tout naturel » scandés dans le rauque haletant d’une contralto au bord de l’orgasme, tout en insistant sur le fait qu’ils doivent « absolument » se déchausser et déposer leurs bagages à main dans les casiers réservés à cette fin, sans oublier d’en conserver la clé numérotée, merci… 

  On s’exécute, avec des petits rires gênés de grandes personnes qui joueraient aux billes dans la cour de récré pendant que les enfants sont en classe.

 
La vapeur d’encens s’est encore accentuée, jusqu’à presque saturer l’atmosphère, et s’y mêle une autre odeur… Une autre odeur… indéfinissable…

  Le blanc des yeux s’est agrandi, les sourires se font plus larges. On se trouve tellement sympathiques, tous, ici, si gentils…

  Les portes du fond du narthex se sont ouvertes et un grand souffle frais et parfumé d’herbe fraîchement coupée (la tonte du gazon, le samedi après-midi, dans la maison de campagne, quand on oublie tous les ennuis de la semaine pour suivre le pout-pout de la vaillante petite tondeuse…), un grand souffle balaie l’odeur d’encens, et les Postulants, ravis, pénètrent dans la Grande Salle, disposée comme un cercle autour de l’arbre central : le Putier…

  Au pied de ce putier aux branches chargées de fruits rutilants et de fleurs délicates, éclairé on ne sait comment à la fois par-dessus et par-dessous, Daniel Forpris, vêtu d’une tunique blanche ceinturée d’une cordelière pourpre, arbore à hauteur d’épaule une fibule rouge en forme de lyre.

  Sur le mur du fond s’allument alors les lampes à éclats de la grande lyre qui était jusqu’ici restée invisible, et dont le scintillement éclipse d’un coup la lueur du putier central.

Cette lumière vive et mouvante dévoile trois silhouettes jusque là restées invisibles, qui se détachent du mur du fond où elles étaient adossées, immobiles, perdues dans l’ombre, et qui s’avancent, en ondulant des hanches, vers les Postulants. Trois jeunes femmes, vêtues d’une courte tunique, attachée à la taille par une cordelière blanche, qui dévoile leurs cuisses nues. Elles arborent la lyre noire des Initiés au-dessus du sein gauche…

 
Elles s’avancent, tandis que la musique se mue en simple accompagnement de Daniel Forpris qui psalmodie, les yeux clos et les bras à demi levés, avec des accents mesurés de prélat à l’office lançant à l’assemblée un fervent « Dominus vobiscum » :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,  
 

Et les filles répondent, sur le même ton, comme un « Et cum spiritu tuo », mais selon le rythme devenu habituel :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Les filles prennent chacune l’un des Postulants par la main et le guident dans une déambulation  circulaire autour du Putier central, tandis que Daniel Forpris enchaîne :
  La force de son chant
La tension de son arc
 

Et que les filles, maintenant accompagnées par les Postulants répondent :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La souplesse du sol leur donne l’impression de marcher sur un nuage de guimauve…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Leur vision se trouble quelque peu, ils se sentent si bien…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La farandole se meut dans un espace léger où l’air devient ouaté, où les sons se colorent :
  La vigueur de son bras
Et son œil infaillible
 

Les mains chaudes des filles leur réchauffent les bras, la nuque, les reins…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Tout en tournant en rond, sans même les toucher autrement que des mains sur la paume des mains, sans leur parler plus loin que des mouvements doux de leurs lèvres gonflées, elles se font caresse, tendresse, douceur…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Comment donc sont tombés ces vêtements stupides qui les couvraient encore l’instant auparavant ? Ils ont roulé à terre, sur ce sol si moelleux qu’il semble une prairie poussée sur de la soie et se mêlent aux filles, haletantes et languides qu’ils besognent au rythme de la musique lourde :
  C’est-tout na-tu-rel…
  Gertrude seule debout, les bras levés au ciel et ondulant du cul, tourne encore, ravie, autour du grand Putier au pied duquel, hilare, Daniel Forpris triomphe.

  Ça a duré longtemps, mais il a bien fallu que ça s’arrête. Après que les hoquets des uns et puis des autres ont montré que, ma foi, tout avait une fin, Daniel a fait un signe et la musique, qui poursuivait son rythme, s’est éteinte doucement. 

  Et Daniel est venu, les a fait relever (ils dormaient plus ou moins entre les cuisses ouvertes des filles qui, patientes, attendaient que ça passe), leur a tendu à chacun une tunique blanche. Les filles, relevées elles aussi, les ont aidés à les enfiler, à nouer les ceintures blanches :
- Bienvenue, Frère Varochaix, dans la Nouvelle Réna…
-