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LE NUMERO UN S’EXPLIQUE / P1C2E11

P1C2E11 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 11)

 
LE NUMERO UN S’EXPLIQUE / P1C2E11

C’est l’histoire où, dans le sous-marin, le Numéro Un s’explique à Victor et Clémentine.


Mardi 19 avril
8 heures 30
Hai II

  Le Numéro Un s’esclaffe :
- Ah, mes amis, venez lire ça !!! C’est une merveille !!! Ils ont ressorti les chassepots !!!
Il est assis devant l’écran d’un ordinateur dans la bibliothèque où Vic et Clèm viennent d’entrer, sous la conduite de leur « ordonnance » Vladimir, et ce qu’il lit semble le ravir :
- Venez voir, c’est encore mieux que ce que je pensais !!!

Derrière lui, Piotr, debout et sourire en coin, s’écarte pour leur laisser la place.
Victor s’approche pour lire par-dessus l’épaule du Numéro Un. Et il découvre la première page de la
Lanterne !
- Mais c’est la première !
- Oui, l’un de nos… amis a installé un système de mouchard qui nous ouvre toute votre informatique, aussi bien au Matois qu’à

la Lanterne. D’ailleurs c’est la même chose maintenant, ils ont fusionné les deux titres : lisez, ils ont publié cela vendredi !
- L’un de vos amis ?
- Nous avons des amis partout, (avec un rire grinçant) l’écologie est une noble cause qui attire les bonnes volontés. Voyez-vous (il s’écarte de l’écran pour regarder son interlocuteur en face) ; l’un de nos penseurs du siècle dernier, un certain Rudolf von Sebottendorf[1] pour être précis, et quelques-uns de ses amis, ont développé le principe d’une stratégie remarquable : pour lui, pour eux, le combat culturel précède le combat politique et le combat politique précède la lutte armée. Mais je vous en parlerai bientôt de manière plus… concrète. Nous sommes encore dans le combat culturel. Et nous abordons le combat politique, grâce à votre collaboration. C’est au nom du combat culturel, de cette fabuleuse lutte pour un monde propre, que nous avons acquis les collaborations dont nous avons besoin… (il s’interrompt et regarde plus intensément Victor en face, comme s’il le découvrait) Mais… Vous, vous avez changé ! Notre influence déjà ? Je… (il éclate de rire) La moustache ! Vous avez rasé la moustache !!!! Quelle excellente initiative ! Entre nous et si vous me permettez cette remarque indiscrète, je trouvais ces crocs démodés. Mais il en va de la moustache de l’homme comme de la coiffure de la femme : c’est un changement de personnalité. Et la vôtre n’avait pas besoin de ces crocs conquérants (il affiche un large sourire). Nous conquérons le monde. Vous n’avez plus besoin de paraître conquérant, mon ami ! Vous l’êtes !!!
- C’est votre rasoir électrique qui a glissé. Une simple maladresse de ma part. N’en tirez aucune conclusion.
- Bien sûr, bien sûr. Mais trêve de plaisanteries. (En montrant l’écran) Que pensez-vous de ceci ?
- Je vois que les deux rédactions ont fusionné, remarque Clèm qui est restée en retrait et vient de s’approcher pour découvrir l’écran. Arthur Malfort est un homme généreux (Victor amorce le geste de friser ses moustaches, et se trouve réduit à froncer les sourcils)… Son père est un type bien, mais je ne le connais pas…
- Un type bien ! s’esclaffe le Numéro Un. Une antiquité !
- Pas plus que votre père, remarque Clèm glaciale.

 Le Numéro Un se retourne pour la regarder en face :
- Mon père n’a jamais pris sa retraite ! Il n’est jamais sorti de l’action. Malfort, lui, joue « Le Retour ». Il sort de ses pantoufles. Mais cette fois, c’est nous qui disposons des cartes qu’ils n’ont pas su, pas osé utiliser.

La Résistance !!! Après cinquante ou soixante ans, ils en sont encore à se gargariser de leurs vieilles lunes ! Allons, mes amis, vous croyez sincèrement qu’ils ont une seule chance face à nous ? Dans leur « démocratie à réaction » qui n’a vraiment rien d’une fusée, leur « Président » va en référer à l’Assemblée des « élus à réaction » du Peuple, qui vont se mettre à imaginer les réactions de leurs électeurs devant leurs possibles réactions officielles ou officieuses, pour savoir comment stratégiquement réagir et quelles réactions adopter au bout du compte. Deux sondages et trois émissions débat plus tard ils balanceront entre marcher ou reculer, peut-être mobiliser, mais quoi, contre qui pour ne mécontenter personne de leur électorat ? Allons, pas d’inquiétudes : le temps qu’ils réalisent, qu’ils réagissent et qu’ils lancent Vigie-Pirate, nous serons les Maîtres !

- Les maîtres ? demande Victor ? Mais pour quoi faire ?

- Pour être les Maîtres. C’est une ambition en soi. Et pour imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Pouvoir. Je vous assure, mon cher, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est ce qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus noble de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Ils aimeraient bien pouvoir tuer, parce qu’ils pressentent que c’est cela le vrai pouvoir, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils recherchent le pouvoir. Plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Aucun n’a notre force : nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Le vrai Pouvoir ne doit en aucun cas être ostentatoire. C’est l’ostentation qui a tué les dynasties du passé et qui les réduit à ces marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous.
Mais assez de… philosophie, que diable, soyons joyeux ! Et répondons à leurs attentes, ils doivent se demander, comme vous, ce que nous voulons, puisque nous avions dit (il suit du doigt la ligne de sa proclamation sur l’écran) : « Nous vous contacterons dès demain pour vous dicter nos conditions et vous faire connaître nos exigences écologiques ». Alors allons-y ! Nous sommes déjà en retard ! C’est vous, mes amis, qui leur transmettrez. Le mail partira cette nuit. Piotr, papier, crayon. Vladimir, leur ordinateur doit être prêt. Et une photo de nos amis dans la bibliothèque pour montrer leur collaboration. Ici, tout le monde travaille !!! 

  Il se frotte les mains en riant, se relève, arpente la pièce et vient pousser amicalement Victor à s’asseoir devant le bloc que lui a présenté Piotr toujours souriant et louchant sur Clèm qui le snobe ostensiblement :
- Donc : D’abord, une adresse liminaire, du genre « Peuples de la Terre », nous plaçons la Terre par-dessus tout, vous êtes des gougnafiers de l’avoir négligée et nous nous sommes donné les moyens de vous forcer à la respecter. Comme c’est nous les plus forts, vous obéirez. Je vous laisse broder sur le thème. Faites dans le solennel avec pour message : de toutes façons si vous continuez comme ça la terre est fichue, alors fichue pour fichue, nous n’hésiterons pas à vous atomiser.
 Ensuite, vous énoncez nos conditions. Et là, soyez précis, écrivez…

  Après dix minutes d’une dictée qui laisse pantois les journalistes, le Numéro Un se penche tout guilleret sur l’épaule de Victor qui noircit le bloc de ses notes :
- Ces premières injonctions des Écolocroques, à paraître dès demain, seront transmises dès que possible. Ajoutez le récit de votre séjour, vos impressions… Positives… Positives ! insiste-t-il. Et regardez… (les pages suivantes du journal s’affichent sur l’écran) Bien… Ils ressortent les affaires du dossier Écolocroques…

Il relit au fur et à mesure de l’affichage des documents et éclate de rire :
- Le hangar de la SOPAPI, tu te souviens, Piotr ? C’est là que notre mauvaise payeuse avait planqué son stock. Elle l’a avoué après cinq minutes d’intimité avec son crabe. Tu as récupéré le stock et brûlé le reste. Et on a fait croire que c’était des OGM. La pisciculture… ah, ça c’était joli. Combien a-t-on versé au Conseiller en matière d’économie électorale pour qu’il flanque le type à l’eau et qu’il le récupère ? 4000 ? Il voulait « 6000 en plus », comme il disait !!!  Dix mille, quoi !!! Il a dû se contenter d’un article dans le journal. Un brillant avenir politique… Ça c’était pour faire plaisir aux Chochos : le ruisseau finit dans un de leurs machins souterrains… Le silo de Bordeaux, on n’y est pour rien. Un accident, mais on a récupéré le bébé… C’est comme la fuite de pinard : une blague de potaches. Tu te souviens ? C’est toi qui as eu l’idée dans une réunion d’écolos en les entendant se disputer sur leurs certifications… La pépinière… On essayait un lance-flamme. Tant qu’à faire, autant que ça serve à quelque chose. Pas terrible d’ailleurs le lance-flamme en question. Le notaire, oui, c’est celui qui voulait faire des recherches généalogiques autour de la base d’Agotchilho. C’est le fils du pharmacien qui nous a prévenus, un brave petit écolo lui aussi. Bon p’tit gars ! C’est lui qui a barbouillé les murs de papa. C’est bien, ces jeunes qui placent leur idéal « über alles » ! Le tracto, ce sont des imbéciles du coin, des histoires de chasseurs je crois, ou de bergers, mais là aussi… on récupère ! Et… Ah, oui, le directeur de supermarché ! Un tyranneau local qui jouissait d’emmerder son personnel et qui a voulu des « cadeaux », des « marges arrière » pour continuer à vendre le pain d’algues. J’étais là quand il s’en est pris à  ce petit curieux, qu’on a dû mettre aux crabes (Clèm s’est redressée, livide, et Victor lui a saisi vivement la main pour la contenir)… Comment s’appelait-il déjà, c’est mon père qui s’en est occupé… (il se redresse et regarde Victor qui reste paralysé, le stylo enfoncé dans le bloc et la main gauche serrée sur celle de Clèm) J’oublie parfois les détails, vous savez…
- Hector, il s’appelait Hector, lui rappelle Piotr.
- Voilà… Piotr a une excellente mémoire. Hector… Eh oui, nous soutenons nos amis, nos collaborateurs, si lointains soient-ils, et celui-là était vraiment lointain, et nous l’avons soutenu contre ce tyranneau aux petits pieds. Mais il ne faut pas nous trahir, je pense à Hector, naturellement. Bref, ce bonhomme du magasin en question nous a beaucoup amusés. En dix minutes de conversation, nous l’avions convaincu de nous donner son magasin, sa femme, ses deux filles et les caissières qu’il forçait à coucher avec lui sur les cartons de la réserve. Mais nous sommes restés incorruptibles. Nous ne sommes pas des marchands de tapis, n’est-ce pas, mon cher Piotr ? Vous allez rire, Piotr venait de voir un reportage sur les dauphins de Méditerranée qui s’étouffent dans les sacs plastique que les touristes jettent à l’eau. Ça lui a donné l’idée du dauphin gonflable ! Pas mal, hein ? Allez, viens Piotr, nous avons du travail. (Il s’adresse à Victor, toujours figé) Et n’oubliez pas : les injonctions des Écolocroques, à paraître dès demain en publication intégrale, insistez bien, seront transmises dès que possible. Et les impressions positives (il détache les syllabes) po-si-ti-ves sur votre séjour !

La Terre par-dessus tout !!!

  Il éclate de rire et il sort suivi de Piotr  et de son sempiternel sourire.

- Ah, j’oubliais : (il est revenu en arrière et passe la tête par la porte) Rudolf von Sebottendorf… Vous trouverez ses écrits et quelques autres dans notre bibliothèque. Je pense qu’il doit y en avoir une traduction française, si vous ne lisez pas l’allemand. Nous avons encore trois jours de navigation, les journées sont longues à bord d’un sous-marin lorsque l’on est passager…
Et il referme doucement la porte.

  Clèm s’assied près de Victor qui lui lâche la main. Vladimir s’assied à son tour de l’autre côté de la table où il a posé l’ordinateur portable de Vic.
- Il est fou !!! Complètement cinglé ce type ! Et il dispose de… mégatonnes !!! souffle Clèm.
Victor regarde Vladimir qui pose un doigt sur ses lèvres : le lieu n’est pas sûr.
- On doit écrire, mon Canon. Aide-moi… C’est tout ce qu’on peut faire pour l’instant.


[1]: Le baron Rudolf von Sebottendorf, de son vrai nom Adam Alfred Rudolf Glauer, (9 novembre 1875 - 9 mai 1945), ingénieur allemand naturalisé turc, fut l’homme qui dirigea l’Ordre de Thulé. Cette organisation sectaire est célèbre pour avoir donné une base idéologique à certains Nazis aux débuts de la Seconde Guerre mondiale, en mêlant une idéologie antisémite à la philosophie occulte du Moyen-Orient. Avec la participation de Sebottendorf, l’organisation se mua rapidement de secte en un rassemblement d’activistes politiques réunis par l’envie de faire tomber la toute jeune République de Weimar. Etabli en Turquie, Sebottendorf était revenu en Allemagne pour y mener l’action de l’Ordre de Thulé. Ayant brusquement quitté l’Allemagne, il n’y revint qu’à l’occasion de la venue au pouvoir d’Hitler, mais échoua à rebâtir une influence politique au sein du nouveau régime. Il retourna rapidement en Turquie et se donna la mort à Istanbul en 1945. Sebottendorf mettra sur pied un journal, le ” Volkischer Beobachter “, afin de diffuser les idées de

la Thulé. Ce journal deviendra plus tard l’organe officiel du parti nazi.

LA FORFAITURE DE MOUCHOIR / P1C2E16

P1C2E16 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 16)
 

LA FORFAITURE DE MOUCHOIR / P1C2E16

  C’est l’histoire où Jules Mouchoir avoue sa forfaiture et reçoit le pardon magnanime d’Eusèbe. 

  Mercredi 19 avril
Midi moins le quart.

La Lanterne

  - Le bureau de Monsieur Malfort, j’écoute…

Le Dragon a décroché machinalement, dans l’indifférence générale, tant ils sont préoccupés par le document délirant des Écolocroques…
- Zèbe ! Zèbe !!!…
Elle tend le combiné à Eusèbe Malfort, les yeux ronds. Un large sourire la fendille comme une porcelaine :
- C’est Arthur !!!

Eusèbe Malfort lui fait signe de passer la communication par le haut-parleur :
- Arthur ? C’est toi ?
  A l’autre bout du fil, Arthur est assis confortablement à la place du Numéro Un, le Numéro Deux rageant dans ses liens sur le siège du visiteur. Assise sur un coin du bureau, Béatrace joue négligemment avec son Luger P08, à

la Calamity Jane. A tel point qu’Arthur lui reprend : ça peut être dangereux ces trucs entre des mains innocentes et pas forcément adroites…
- Oui, c’est moi, et j’ai du nouveau. Beaucoup de nouveau, mais il faut être prudents : nos communications sont espionnées et tout ce qui passe en composition au journal se retrouve ici. Donc, tu écoutes et tu ne dis rien. Juste ceci : l’espion qui se trouve au journal doit penser travailler pour une organisation écologiste « vertueuse ». Le fait de l’éclairer sur les buts réels des Écolocroques devrait le faire basculer. En attendant, la situation est la suivante : nous sommes maîtres de leur base d’Agotchilho et nous avons capturé leur Numéro Deux…

Hurlement de joie dans le bureau du journal.
Eusèbe demande :
- Pas de nouvelles des nôtres ?
- Non, mais nous avons coulé l’un de leurs sous-marins !
- Quoi ? Et… comment avez-vous fait ?
- Avec le locotracteur. Je te raconterai plus tard. En attendant, nous ferons comme si la base était toujours entre leurs mains et nous transmettrons tous les messages. Quoique je pense qu’ils doivent communiquer directement… Ce téléphone a l’air sûr, c’est une ligne qui semble directe. Mais je n’insiste pas trop. Je te rappellerai…

 Eusèbe Malfort relève la tête :
- Ils sont dans la place… Pas d’autres nouvelles. C’est une tentative de coup d’état mondial… Mouchoir, commencez à préparer une édition consacrée à leur dernier communiqué, et transmettez son contenu à

la Présidence… Et pas un mot les concernant : leur vie est en danger… Terriblement en danger…

Tous le regardent en silence. L’euphorie momentanée a tourné à l’angoisse. Le Dragon s’est placée derrière lui, une main sur son épaule, et parcourt la petite assemblée d’un regard glaçant :
- Le premier qui dérape ou qui déborde aura affaire à moi !
  Jules Mouchoir et les journalistes présents baissent la tête, impressionnés…

- Monsieur Malfort…
Jules Mouchoir parle d’une voix tremblante, les yeux baissés, les mains crispées au bord de la table qui soutient sa console…
- Monsieur Malfort… Je… Je vous dois un aveu…

Eusèbe a relevé les yeux, sans dire un mot.
- Monsieur Malfort, je…Voilà… Il y a deux ans, j’ai milité dans un groupe écologiste qui plaçait « la terre par-dessus tout » et qui voulait être informé très vite de ce qui touchait… aux événements concernant l’environnement… Ils voulaient simplement que j’implante un petit logiciel dans l’informatique. Pour que les informations arrivent directement chez eux sans que cela se sache… Ils m’ont fait une démonstration. C’était pour gagner du temps, et puis, toutes les dépêches ne sont pas utilisées et ils n’avaient pas les moyens financiers d’accéder directement aux agences… C’est… c’est ce qu’ils m’ont dit.

Eusèbe le regarde, l’air simplement intéressé, mais sans manifester de sentiments ni de réactions.
Jules Mouchoir transpire à grosses gouttes, ses phalanges ont blanchi sous l’effort. Il poursuit, lentement, péniblement, sa confession invraisemblable.

- Je… je ne pensais pas nuire au journal. Simplement aider une organisation aux buts généreux. Je… je l’ai fait, Monsieur Malfort. Je l’ai fait. Il faut que vous le sachiez et que vous sachiez que c’est moi qui l’ai fait. Mais… mais ce n’était pas pour vous trahir, ni pour trahir le journal… Ce n’était pas pour de l’argent ni pour un intérêt matériel… J’ai implanté ce logiciel, et je crains qu’ils puissent entrer dans notre informatique et que… Il fallait vous prévenir… Voilà…

Jules Mouchoir redresse la tête et regarde Eusèbe au travers de ses larmes.
- Je… je vous demande d’accepter ma démission Monsieur Malfort…

  Tous les regards convergent maintenant sur le visage du secrétaire de rédaction. La main du Dragon s’est appesantie sur l’épaule d’Eusèbe Malfort qui pousse un profond soupir et hoche la tête :
- J’apprécie le courage, Jules. Et j’imagine ce que cet aveu vous coûte. Je vous tenais pour un mou, mais vous avez gagné mon estime. Vous avez été imprudent et un peu… sot ? Mais cette même forme de sottise teintée de générosité a pu frapper d’autres personnes ici, au journal, ou ailleurs, en ville ou dans le monde. Je ne vous la reprocherai donc pas plus. Il nous faut avancer et lutter contre ce qui semble bien être la pire attaque que l’humanité ait eue à subir, et qui m’en rappelle bougrement une autre que j’ai bien connue. Le pire, c’est que d’autres… collaborations peuvent subsister, fondées sur des intentions beaucoup moins nobles… Nous devons donc, je le répète, être très, très prudents. Et ne rien changer dans notre comportement qui puisse alarmer nos adversaires. Ce qui s’est dit ici ne devra pas en sortir. Nous conserverons notre configuration informatique et nous nous laisserons espionner si nous le sommes. Simplement, à partir de maintenant, je vous préviens que j’exécuterai de ma main celui qui divulguera ce qui ne doit pas l’être.
 
Silence de plomb. 

  Puis il reprend :
- Quatre journalistes sont perdus dans la nature, dont mon fils Arthur. Vous le savez. Ils travaillent, pour nous et avec nous, quelles que soient les conditions dans lesquelles ils se trouvent. Notre but est et doit être de les aider. Uniquement.
Donc, vous préparez l’édition spéciale, avec le discours du Président et l’article de nos amis incluant la proclamation des Écolocroques. Sans commentaires. Une seule page : ça doit sortir tout de suite.

Il se lève et s’avance vers le secrétaire de rédaction au visage ruisselant de larmes, lui tend la main :
- Au travail !
 
Puis il sort :
- Jeanne, bureau de crise.
  Elle le suit dans le petit bureau qu’avaient occupé Rébéquée et Jules :
- Appelle-moi l’Elysée sur la ligne protégée. La pièce est sûre ?
- Oui, Arthur l’a fait isoler et les lignes sont filtrées.

- Il leur a, ils leur ont devrais-je dire, ils leur ont coulé un sous-marin ! Ils ont pris leur base par surprise et capturé le Numéro Deux de l’organisation. Ils vont sans doute rappeler. Il faudra tout enregistrer et tout conserver, être prêts à tout. On a affaire à des fous furieux. Maintenant, l’Elysée…

Jeanne Marty, dite le Dragon, la terreur du journal, en est tombée sur le cul :
- Ben merde alors ! Il est pire que son père !!!

Trente ans qu’elle n’avait pas juré aussi sincèrement.
 
Une heure plus tard, l’édition spéciale bouleversait les rédactions du monde entier.
 

ARNAUD BOUFIGUE CONTINUE DE PARLER / P1C3E15

P1C3E15 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 15)

  N°63 / ARNAUD BOUFIGUE CONTINUE DE PARLER / P1C3E15

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue continue de parler et où il annonce l’intervention de Finette de Sainte Fouillouse tandis que Mouchoir fait preuve d’initiative.
 
Jeudi 21 avril
22 heures

La Lanterne

  Bien sûr, Arnaud Boufigue n’a pas fait beaucoup de difficultés pour « se mettre à table ». Pourquoi en aurait-il fait ? Il est plutôt fier de son action, il a rempli son contrat, n’était cette opposition brutale (armée !!! vous vous rendez compte ?) des Malfort, mais il n’avait pas prévu qu’un Arthur resterait en réserve, et là, il n’a pas de consignes et il doit improviser. Or, il n’a pas été « formé » à l’improvisation poussée à ce point, et il propose d’en référer à ses supérieurs, de prendre des instructions pour…
Arthur hausse les épaules et le laisse à la garde de Mouchoir, le temps d’aller téléphoner à la « base Chocho ».

  Alors, Arnaud Boufigue a bien essayé de convaincre Mouchoir de…, mais il s’est attiré une réplique méprisante et acerbe. Écœurant.

  - Un petit travail pour vous, Mouchoir, lui annonce Arthur en a parte à son retour : il va falloir accueillir la « collègue » de notre ami, qui va venir ouvrir son bureau de recrutement. Je n’apparaîtrai nulle part et ce cher Arnaud restera ici avec nous. Il sera « rédacteur en chef » officiel, chargé bien sûr de fermer sa grande bouche sous mon contrôle absolu, et je promets de le découper en rondelles fines s’il ne joue pas le rôle que je lui ai attribué, mais il devra, et j’insiste sur le mot, nous conseiller sur ce qu’il faut dire ou taire pour ne pas attirer excessivement l’attention de ses commanditaires. Et cela jusqu’à ce que nous y voyions clair dans leur jeu.
J’ai communiqué les renseignements qu’il nous a fournis si aimablement à nos amies et à mon père. De leur côté, elles nous transmettront toute information nouvelle qu’elles recueilleront et nous en ferons la synthèse. Il ne semble pas que cela doive durer très longtemps. Les commanditaires de ce monsieur préparent quelque chose et…

  Il est interrompu par le téléphone… s’éclipse, revient en lisant à Arnaud Boufigue les notes qu’il a prises pendant la nouvelle communication de Rébéquée :
- « Deux sous-marins US coulés par Hai II. Lancement fusée opération Alu prévu demain 18 heures Thulé et Chonos. Annonce télé sera faite par Malfort demain 13 heures. Retransmettre  rapport Arnaud Boufigue sur résultats obtenus. » J’attends des explications.

- Je ne peux pas tout expliquer, vous savez, je ne suis qu’un technico-commercial. Chargé d’une mission précise et qui d’ailleurs n’a rien de secret, c’est pour cela que je vous réponds volontiers. Bien sûr, mes actions peuvent paraître sortir de la légalité. Mais de la légalité actuelle. Bientôt, lorsque nous dirigerons le monde, elles apparaîtront comme tout à fait normales. Et vous devriez en tenir compte dans votre comportement à mon égard. Votre père a été écarté pour que sa présence n’interfère pas avec le rôle qui lui est dévolu, mais il n’a subi aucun préjudice physique, il a seulement été endormi. Il avait besoin de repos d’ailleurs, ces tensions opératives ne sont plus de son âge, vous le savez, Arthur, si je peux me permettre cette familiarité…
- Vous ne pouvez pas.
- Excusez-moi… Arnaud Boufigue lui lance son sourire le plus sympathique et le plus professionnellement ouvert.

- J’attends toujours vos explications. Il y a quatre éléments dans le message de votre centre :
Deux sous-marins coulés ? Qu’en savez-vous ?
- J’en ignore tout. En revanche, je suis très étonné : d’où tenez-vous ces informations, et où sont ces amis et votre père, qui …
- Ne nous faites pas perdre de temps : c’est moi qui interroge et vous répondez. Profitez de ce que nous avons encore besoin de vous, mon vieux, collaborez, mais avec nous et surtout pas avec les Écolocroques, ou vous ne connaîtrez jamais la fin de l’histoire. Vous ne m’inspirez aucune compassion et encore moins de sympathie.  Je ne parle même pas de confiance. Vous êtes un opportuniste intéressé qui devrait bien penser que c’est nous qui vaincrons vos… patrons, quoique vous en pensiez. Et nous sommes de toutes façons du bon côté de la mitraillette. Alors, répondez à mes questions, un point c’est tout. Donc vous ignorez tout des sous-marins coulés.
- Absolument tout. Je suis « agent de surface ». C’est la qualification qui m’a été donnée et en tant que tel, je ne connais que les instructions qui me concernent. Bien sûr, je sais que notre force de conviction, qui correspond à votre force de dissuasion, repose sur deux sous-marins nucléaires à bord de l’un desquels se trouvent d’ailleurs deux de vos collègues, mais je n’en sais pas plus que vous. Je vous ai parlé du centre de formation que j’ai fréquenté en Finlande, à Andøya, près de l’une de nos bases que je n’ai jamais vue. Je sais qu’il existe une autre base près d’ici et que la base principale est au Groenland. Mais je n’y suis jamais allé. Et ces bases sont maintenant reconnues internationalement, si j’en crois la déclaration des Nations Unies. A part ce que je connais d’Andøya, qui ressemble à n’importe quelle école finlandaise isolée dans la nature, je n’en sais pas plus que vous. Je peux seulement imaginer que deux sous-marins US sont venus chatouiller l’un des nôtres et qu’ils ont été coulés, mais c’est tout.

- Soit. L’opération « fusée Alu »?
- Jamais entendu parler.

- L’annonce télé de demain 13 heures ?
- Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je pense qu’une intervention de votre père aura lieu demain. Nous n’avons plus besoin de lui pour le faire parler, vous le savez. Peut-être cela concerne-t-il les deux points précédents ?

- Votre rapport sur les résultats obtenus ?
- Cela me concerne : je dois envoyer un compte-rendu quotidien de mes actions. Cela rejoint l’ouverture de la cellule de recrutement. Ma collègue Finette de Sainte Fouillouse doit arriver demain matin à la première heure et je dois l’accueillir et la présenter au Maire qui met le local à sa disposition. Elle vient dans un fourgon chargé de matériel pédagogique, affiches, livrets de présentation, cartes d’adhérent, ordinateurs, imprimantes, etc.… Si je n’y suis pas…
  Arthur hoche la tête. Il est vrai qu’il y a là un problème : il n’est pas question de laisser filer le bonhomme, mais l’impératif majeur reste de ne pas inquiéter les Écolocroques.

- J’irai l’accueillir de sa part, intervient Mouchoir. Et Arnaud Boufigue sera retenu par son travail ici même. Il pourra téléphoner (sous notre contrôle étroit), à ses complices (Arnaud Boufigue a un geste de protestation devant le mot) : au maire d’abord, et aussi à cette Gertrude et à Varochaix, pour mettre les choses en place, il « écrira » ses articles et ses comptes-rendus qu’il transmettra comme il le voudra (toujours sous notre surveillance, bien sûr), et comme si tout se passait bien pour lui, jusqu’à ce que la situation soit assez clair pour que nous sachions quoi faire…

- Bravo, Jules, c’est LA solution, s’écrie Arthur. C’est bien vu, on fait comme ça. A quelle heure arrive cette jeune personne ?
- Elle devrait être là vers huit heures demain matin devant la mairie et m’appeler au portable, répond Arnaud Boufigue.
- Vous lui direz que vous êtes retenu et que vous lui envoyez un agent recruté sur place. Après tout, ils devraient vous connaître, Jules.
Qui rougit en baissant la tête…
- Votre erreur passée se révèle précieuse, lui souffle Jeanne qui sent bien que la moindre allusion à sa faute le blesse profondément.
- Vous nous êtes indispensable maintenant. Assumez, Jules, nous avons besoin de vous. Il faudra savoir jouer au traître avec assurance.
Jules redresse la tête :
- Vous ne craignez pas qu’avec ma patte folle…
- C’est de votre tête que nous avons besoin. Votre patte suivra, j’en suis sûre, lui dit Jeanne en lui tapant sur l’épaule.

Et Jules rougit cette fois de plaisir en grimaçant un peu : c’est vrai que ce fichu Dragon a de la poigne !
Et il a encore une idée :
- Pourquoi Boufigue ne téléphonerait-il pas au maire pour qu’il prévienne cette personne ? Il va sûrement la rencontrer… Comme ça, je pourrai rester travailler ici…
- Et on a besoin de vous, conclut Arthur. Continuez à trouver des solutions et je vais pouvoir prendre des vacances…
 

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3



CHAPITRE 3



 
N° 124 / ARTHUR CHEZ LES AMAZONES / P2C3E1
C’est l’histoire où Arthur, capturé par la Patronne, est livré aux désirs impurs de ses Amazones.

N° 125 / BITENOR / P2C3E2

C’est l’histoire où Arthur apprend de Vladimir ce qui lui a été imposé comme épreuve par les 120 Amazones d’Omphalie.

N° 126 / CONSTERNATION DE TIJULES / P2C3E3

C’est l’histoire où la consternation règne à Saint Tignous sur Nivette.

N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

N° 128 / LA MISSION DE TIJULES / P2C3E5

C’est l’histoire où Tijules fait l’éloge de la boulange et se trouve chargé d’une importante mission par Nouye.

N° 129 / AFFAIRES DE SAUCISSES / P2C3E6

C’est l’histoire où l’on reparle des saucisses de chez Lartigo. Et de Gertrude. Les saucisses seraient-elles droguées ? Et puis, l’avion d’Arthur aurait-il disparu en mer ?

N° 130 / AMOUR, AMOURS… / P2C3E7

C’est l’histoire où Rébéquée, en plein spleen après la disparition d’Arthur, évoque ses amours et les amours, avant que ne soit capturée une Amazone meurtrière.

N° 131 / LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8

C’est l’histoire où il semble de plus en plus probable que Gertrude a fini par être transformée en saucisses. Et les Goums offrent l’Amazone meurtrière au jugement d’Ôoumloc.

N° 132 / LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

C’est l’histoire où Tomie, l’Amazone capturée, se montre coopérative.

N° 133 / PERQUISITION / P2C3E10

C’est l’histoire où le commissaire Ravot et son équipe perquisitionnent l’atelier de fabrication de saucisses de l’usine Lartigo, malgré les pressions et l’opposition du maire et du conseiller en matière d’économie électorale.

N° 134 / HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

C’est l’histoire où l’Amazone capturée parle de Harpie avant d’être assassinée, et où Tijules nous révèle les réflexions que lui inspirent les nichons des gonzesses.

N° 135 / HÉLÈNE JOUE À L’ ÉLUE / P2C3E12

C’est l’histoire où Hélène pense très fort à Rébéquée avant de jouer le rôle de l’Élue et de faire parler l’Amazone capturée.

N° 136 / UNE HISTOIRE DE SORCIÈRES ? / P2C3E13

C’est l’histoire où Béatrace exulte d’avoir des nouvelles d’Arthur et où l’on analyse les déclarations de l’Amazone : une histoire de Sorcières ?

N° 137 / GUILI-GUILI SUR LE NOMBRIL / P2C3E14

C’est l’histoire où deux méchans enlèvent Jo et Ted en faisant du mal à Mado, et où la police s’empare de l’affaire.

N° 138 / POIL AUX DENTS / P2C3E15

C’est l’histoire où Varochaix, après avoir satisfait ses bas instincts sur sa maigre secrétaire découvre du poil dans ses saucisses et entreprend de faire chanter Daniel Forpris qui l’invite au Marengro. Premières considérations gastronomiques.


N° 139 / PETIT GOÛT DE NOISETTE (1) / P2C3E15b
C’est l’histoire où nous observons avec curiosité la Gastronomie en ses pratiques, et où nous retrouvons Hémi, la secrétaire de Varochaix. Avec des photos des plats. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

N° 140 / LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

C’est l’histoire où Arthur reçoit les confidences du traître Vladimir qui lui dévoile les plans secrets du professeur Pouacre.

N° 141 / GERTRUDE EN SAUCISSES / P2C3E17

C’est l’histoire où Lepif et le commissaire Ravot retrouvent la trace de Gertrude Pilon et arrêtent Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine de fabrication des saucisses Lartigo.

N° 142 / JO ET TED, ASSASSINÉS / P2C3E18

C’est l’histoire où les ravisseurs de Jo et Ted les assassinent et puis, dans l’indifférence générale, réduisent leurs corps en cendres sur un parking de la 10.

N° 143 / EDMONDE DE LA VORME SÉCHÉE / P2C3E19

C’est l’histoire où le commissaire Ravot apprend que l’on a retrouvé les restes carbonisés de Jo et de Ted sur l’aire de Cestas, et où il interroge la directrice de Lartigo.

N° 144 / LES ÉLUS CANNIBALES ? / P2C3E20

C’est l’histoire où Eusèbe Malfort se demande, dans un article de son journal, si les Élus doivent être considérés comme d’horribles criminels cannibales.

C’est la fin de la deuxième partie du feuilletonton de Tonton Raspoutine. La troisième est prête…