logo

HUMEVESNE ET SUCEPROUT / P3C1E9

P3C1E9 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 9)

  N°154 / HUMEVESNE ET SUCEPROUT / P3C1E9

 
C’est l’histoire où les deux tueurs sont conduits par la ruse jusque dans les griffes du Commissaire Ravot.

 
Jeudi 9 juin
9 heures 30…
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Vaste brouhaha à l’entrée du commissariat : Pélot s’énerve…

- Tenez-les, bande d’abrutis !
- Mais Inspecteur, on fait ce qu’on peut !
- Lâchez-moi, grandes brutes, couine l’une des deux « personnes » arrêtées, menottées chacune à deux agents, un à chaque poignet, avec des menottes en fourrure rose d’un côté et des menottes réglementaires de l’autre, tandis que deux serveurs du Tapas’Embal’, montés en renfort dans le fourgon de police, poussent au derrière pour faire sortir le tout du panier à salade, sous les encouragements de Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, venues en escorte sur leurs Harley-Davidson respectives.

- Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? s’écrie Ravot en sortant de son bureau.
- Deux travelos excités qui font du tapage, commissaire, ils ont voulu forcer notre porte avec des menottes roses aux poignets, et comme vos agents se trouvaient là, je leur ai demandé leur aide, précise fort à propos Begoña-Conception en descendant de son engin qu’elle béquille d’un coup de talon sûr.
- Notre établissement est respectable, ajoute Gerañum-Assomption en prenant son casque sous son bras. Ces… individus n’ont rien à y faire !!! Surtout s’ils font du tapage, N’est-ce pas, Bégony ?
- Et comment, Gérany ! Nous sommes chez nous, pas vrai commissaire ?
- Tout à fait Mesdames…
- Mais lâchez-nous, bande de veaux bleus ! s’écrie le premier interpellé en secouant ses menottes et les agents qui y pendent.
- Ces Bordelaises de merde nous ont dit qu’on pourrait se retaper dans votre boîte pourrie et elles nous ont largués les tantes ! Et vous, vous nous jetez aux cognes ! On a de quoi les payer, vos foutus tapas ! Merde alors !!!
- Allez, fichez-moi ça en cellule et merci pour votre aide, Mesdames, je vous ferai convoquer pour votre déposition…
- Avec plaisir commissaire. Tu viens Bégony ?
- J’arrive, Gérany… Montez derrière, vous autres…


Les deux fiers serveurs au petit cul moulé dans un étroit pantalon noir (pour éviter les coups de corne) sautent en croupe et leur empoignent à pleines mains le garnissage du Perfecto. Elles démarrent en trombe dans le grondement profond de leur mécanique…

 
- Bon. On est calmés ?
- Z’avez beau dire, commissaire, c’est pas honnête. On se croyait encore à Bordeaux, nous. On a dû dormir en route… C’est quand même pas interdit de faire la fête… On fait une virée chez les copines, on se poivre un peu, histoire de démarrer en douceur, et puis tout d’un coup voilà t’il pas que ces malhonnêtes nous branchent sur le courant lumière, nous envoient aux quetsches, nous plombent notre artiche, et nous larguent ici façon fin de java en nous disant que c’est des potes à elles et qu’elles vont nous soigner pour nous finir !
- Je crois même qu’y en a une qui m’a plumé l’oignon !
- Ah, toi aussi ? C’était une impression, mais, bon…
- Si, si, je t’assure…

 
Tout le commissariat est là, bien sûr. C’est pas tous les jours la foire aux bestiaux : deux balaises (le quintal pour 1 mètre 85) avec aux joues le poil bleu d’un petit matin pas rasé et mal camouflé de crème « Soir de Tempête, Mer d’Huile », avec des yeux rimmel « Cil la Faux », des lèvres « Poisson Rouge Baisé Parce Que je le Veau Bien», perruques « Blonde Champ de Blé après la Verse » et « Rouge Vésuve ça Coule Encore de Lave », petite robe noire, bien sage, décolleté discret, jersey près du corps à mi-cuisses, limite jarretelles (en strass) et bas résille pour laisser respirer les touffes de poils. Talons 15 cm plexi, que merde, on se tord les pieds sur vos planchers à la con ! Bon. Bijouterie dans le sobre, perlouse nature, trois rangs tout juste, pour rester dans le culturel. Gourmettes en jonc massif marquées « Humevesne » et « Suceprout ». Chanel, quoi. Mais du N°10 au moins. Pas chipoter. Ça vous habille les narines et vous fouette le sentiment et l’olfactif…  

  - Ben on fêtait juste une affaire : on a gagné aux petits chevaux, et on voulait rigoler un peu. On s’est fait chambrer par des sado-maso à la con, soyez sympa, commissaire, on n’est pas des méchants, hein Suceprout ?
- Sûrement pas, Humevesne, sont cons ces sado-maso, t’as le mot juste…
- Même qu’ils m’ont pété le blair ces cons-là, j’ai caché avec le fond de teint, mais j’suis sûr que demain j’serai toute bleue, hein Suceprout ?
- On va porter plainte, profiter qu’on est là, hein commissaire ? Qu’y s’en tirent pas comme ça, ces cons-là, comme tu dis à très juste titre, Humevesne…
- Je vais vous aider, approuve Ravot. D’abord, vous débarbouiller, les gars. Faut faire sérieux après la fête. Les agents vont vous prêter leur douche et des vêtements… normaux, si on en trouve à votre taille. Ensuite, je prendrai votre déposition…
- Ah ça c’est chic commissaire. Tu vois, ce que j’te disais, Humevesne, en province, les bourrins, c’est pas pareil, c’est pas toujours des mules…
- Ouais, t’as raison Suceprout, les keufs ici, y zont du savoir-vivre. C’est pas les tueurs de la BAC. C’est d’accord commissaire, J’y go.
- Lepif, montrez le vestiaire à ces messieurs et fournissez-leur au moins une gabardine… On doit avoir ça dans le vieux vestiaire…
- Lepif ! Y s’appelle Lepif, le mec, eh, Humevesne, t’as entendu… Oh, pardon Inspecteur, c’est sans malice…
- … Par ici…
- Ah, Pélot, allez chercher Mado. Vous garderez sa boutique le temps qu’elle revienne…
- Mais commissaire…
- Vous assurerez la sécurité des lieux, Pélot… C’est un ordre… Elle est capable de trouver sa route sans vous. Exécution.
 
- Commissaire, une voiture de Bordeaux, avec deux témoins…
- Faites patienter, Pourticol… Faites patienter dans le bureau des inspecteurs…
 

STUPÉFIANTE RÉVÉLATION / P3C1E17

P3C1E17 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 17)

 
N°162 / STUPÉFIANTE RÉVÉLATION / P3C1E17

 
C’est l’histoire où Lepif et Amélie découvrent le Peuple Goum et sont entraînés dans une surprenante partie de pêche.
 
 
Vendredi 10 juin
11 heures
Agotchilho

  Un battement sourd et lent, toutes les deux secondes.

  Le bruit, lointain, semble venir de partout émaner des murs mêmes de la caverne, où Lepif et Amélie ont abouti, effarés, après les révélations que Ravot, Eusèbe Malfort et Victor Bourriqué leur ont faites dans la salle de direction de la Lanterne du Fort. 

  Bien sûr, ils connaissaient le journal, où Lepif était déjà venu, il y a deux ans, au moment de la découverte du corps de Luis.

  Bien sûr, comme tout le monde, il se doutait qu’il y avait eu « des choses bizarres » dans le règlement de l’histoire des Écolocroques !

 
Mais de là à imaginer l’intervention d’un peuple oublié qui vivait et qui vit toujours sous leurs pieds ! 

  L’instauration de l’extraterritorialité des anciennes bases de ceux qui avaient tenté de s’approprier le monde avait soulevé beaucoup de questions.
 
Mais de là à imaginer cette usine souterraine dans laquelle travaillent des gens aussi étranges ! 

  Non, Lepif ne s’y fait pas. 

 
Il a beau chercher le réconfort du regard d’Amélie, qui, elle, bée d’admiration, questionne, touche, et prélève à tour de flacons les « poudres » que cette… incroyable géante (Amaïa, ils l’appellent Amaïa) met ainsi à sa disposition… Cette géante à poil ! Incroyable. Et tout le monde, même Ravot, trouve cela normal !

  La fille qui surveille les écrans de radar et de je ne sais quoi, est dans le même « costume » ! 

 
Et lorsqu’ils ont « visité » la « cité » des Goums, comme ils se désignent dans leur langue étrange, ils en ont croisé bien d’autres. Très aimables, par ailleurs, mais… à poil.

  Plus de femmes que d’hommes, et les hommes vêtus d’une sorte de sac noué à la taille, avec un trou pour la tête et ouvert sur les côtés. Avec ce front bas et ce bourrelet au-dessus des yeux, comme des sourcils à casquette…

 
Il a solennellement juré le secret, mais pourquoi ? Personne ne le croirait, de toutes façons ! 

  Et ce tambour… Tiens, ça lui rappelle… Il était enfant lorsqu’on avait installé un lotissement sur un terrain sablonneux voisin, et des pieux avaient été battus dans le sol, très profondément. Il se souvenait de la machine qui les enfonçait : on appelait cela un mouton, et il avait demandé pourquoi. On lui avait répondu que c’était un bélier qui fait du sur-place. Il avait haussé les épaules en pensant que celui qui lui répondait (un ouvrier du chantier), se moquait de lui, comme les adultes un peu bébêtes le font aux enfants curieux qui posent des questions auxquelles ils ne savent pas répondre. C’était le même bruit lourd d’une masse qui retombe avec un choc profond, obscur, qui ébranle tout, obstinément, imperturbablement, jour et nuit. Sans arrêt, parce que deux machines travaillaient en alternance, l’une relayant l’autre à chaque changement de poteau, pour ne pas perdre de temps, jour et nuit.
 
Et ici, il n’y a ni jour ni nuit, dans cette ambiance de caverne tiède.

  On leur a servi un grand bol de soupe chaude et parfumée, agréable ma foi, et puis une fille un peu boulotte (qui a dû enfiler une combinaison bleue pour la circonstance), les a conduits au bord de la grande écluse qui ferme le port de la Marée au Grand Port. Ils sont sortis de l’usine souterraine par la grande porte où passent des petits trains très semblables au « métro » qu’ils ont emprunté pour aller de la cave du journal jusqu’à cette impossible cité. 

  Ravot les suit, mais reste effacé. Il a l’air d’être bien connu. 

  Ici, tout le monde se tutoie. 

 
Tiens, il ne me serait pas venu à l’idée de l’appeler Jules…

  On est ressortis au jour.

 
Lepif observe avec un certain soulagement que le battement oppressant ne s’entend plus.

  Amélie est magnifique, le teint vif, le sourire éclatant, la toison flamboyante…

 
Lepif est heureux.

  Ouâniahoua leur dit de monter sur le petit bateau, en train d’écluser, avec plusieurs autres, pour se trouver dans l’avant-port au moment de la marée haute, et puis d’attendre que la marée commence à redescendre : si « quelque chose » (mais on ne leur a pas dit quoi) remonte à la surface, il faudra le repêcher, avec l’aide des pêcheurs goums présents sur leur bateau.
 
Les autres embarcations prêteront main forte, bien sûr, mais c’est leur bateau qui devra prendre à son bord ce qui sera repêché, pour qu’Amélie puisse effectuer tous les prélèvements possibles… 

  Ravot est resté sur le quai de l’écluse, les mains dans les poches de son vieux trench-coat déboutonné… Pourquoi regarde-t-il la surface lisse de l’eau profonde avec une attention aussi concentrée, avec autant d’inquiétude ? On dirait qu’il sait ce qui va se passer…

 
Tout cela tourne un peu dans la tête de Lepif qui voudrait bien être simplement heureux de regarder Amélie, de se trouver un peu seul avec elle (un peu, pour commencer, au début). Même s’il sait qu’il se sentirait gêné, après tout ce qui s’est dit, après ce qu’a dit cet imbécile de Zézette, cette andouille de Mado…

  Amélie se retourne vers lui, et il n’a plus peur… Quelle extraordinaire promenade…

 
Les grandes portes de l’écluse s’ouvrent vers le chenal maritime et le moteur tousse au démarrage.

Ça sent le goudron et le large, les algues et le crabe, s’il a bien compris ce qui lui a été expliqué. Mais les panneaux de cale sont fermés : on n’est pas partis pêcher…

On glisse vers l’avant-port. 

  Les petits bateaux se disposent en large cercle tout autour de l’espace face au barrage, où s’ouvre l’écluse. 

 
Le leur au centre…

  La marée est à son plus haut et va commencer à refluer…

 
Il fait presque chaud…

  Des bandes d’oiseaux noirs volent de rive en rive en croassant très fort.