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SAUCISSAGE / P3C1E40

P3C1E40 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 40)

 
N°185 / SAUCISSAGE / P3C1E40

 
C’est l’histoire où Benoîte Franchon, en extase et sous nos yeux égarés, se trouve transformée en saucisses.

  Lundi 13 juin
17 heures
Usine de Bordeaux

Le début des mésaventures de Benoîte Franchon est en P3C1E38, et se poursuit en P3C1E39 pour s’achever ici-même.

  Un camion s’arrête dans la cour de l’usine, du côté de l’élevage de porcs en chantier…

 
Une longue stase, une longue extase…

  Une file hagarde d’une vingtaine d’hommes et de femmes (dont Benoîte) en descend, guidée par deux personnages dans lesquels nous pourrions reconnaître Gaston Brunières et Marc Tombou, qui furent « notaires » voici quelque temps, si nous assistions directement à la scène.
 
Et peut-être alors pourrions-nous intervenir ? 

  Interviendriez-vous, Lectrice, Lecteur, effarés par les abominations pressenties au vu de Gaston Brunières et Marc Tombou ? Ou bien, comme ces passagers de métro, tourneriez-vous lâchement le dos tandis que l’on surine votre voisin ou que l’on trombine votre voisine ? Qui peut le dire ? 

  Mais ici, tout au moins serez-vous exonérés de toute charge de complicité passive, de tout remord et de toute culpabilité, vous serez, comme moi, pauvre auteur impuissant devant les Faits, aspirés par la dévorante spirale mælstromique de la Violence inhérente à la vie, qui m’est une province et beaucoup davantage ?

  C’est la voix de mon bien-aimé !
Le voici, il vient,
Sautant sur les montagnes,
Bondissant sur les collines.
  Mon bien-aimé est semblable à la gazelle
Ou au faon des biches.

 
Le voici, il est derrière notre mur,
Il regarde par la fenêtre,
Il regarde par le treillis.

  Et Benoîte est si bien, Benoîte se sent si bien, avançant vers la main lisse de son Élu qui lui tend une coupe de vin, à elle qui n’en boit jamais, mais qui le sent descendre avec délices dans sa gorge…

 
Mon bien-aimé parle et me dit :
Lève-toi, mon amie, et viens !
Car voici, l’hiver est passé ;
La pluie a cessé, elle s’en est allée.
Les fleurs paraissent sur la montagne,
Le temps de chanter est arrivé.

  Benoîte s’abandonne aux mains douces des servantes qui la préparent pour ses noces, foin de ces vieux vêtements, usés, sales, ternes, vulgaires, elle est assise nue, à demi renversée, dans une vasque tiède où des vapeurs lustrales l’entourent et la baignent tandis que, abreuvée, elle s’abandonne, lavée, nettoyée du dedans, elle toujours resserrée, c’est vrai quoi, constipée, on peut dire le mot, mais là, si paisible, sans besoins ni remords, se laissant s’écouler hors de soi, et ce vin de douceur qui coule de l’Élu et lui emplit la gorge, et la noie de délices…

 
Le figuier embaume ses fruits,
Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens !

  L’Élu lui tend les bras, la saisit aux poignets, vision éblouissante, la soulève, l’emporte dans une extase immense, une gloire de lumière qui lui brûle la peau jusque sous les paupières, elle danse, suspendue à ses mains fermes, chaudes, viriles, qui la portent au ciel, et redescend vers lui dans un sourd froissement d’ailes…

 
Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher,
Qui te caches dans les parois escarpées,
Fais-moi entendre ta voix,
Laisse-moi voir ton visage :
Car ta voix est douce, et j’aime ton visage[1].

  Et Benoîte, épuisée, lève vers son Élu un visage extatique, tandis qu’elle descend pendue par les poignets aux pinces du portique jusque dans la trémie d’alimentation du grand cutter où bourdonnent sourdement les lames tournantes qui l’attendent.

 
Les pinces la retiennent, et son corps nu, détendu, boursouflé par les jets de vapeur de l’épilation, lavé, vidé de ses sécrétions et produits internes par la purgation  nettoyante drastique et même intégrale, à demi exsangue, se trouve petit à petit, découpé par les pieds en tranches de cinq centimètres d’épaisseur.

  Lorsqu’elle est grignotée jusqu’en haut des cuisses par les lames tranchantes, son regard lumineux, sous la double cloque de ses paupières, s’éteint, et les pinces l’abandonnent au hachoir concasseur, tandis qu’au-dessus d’elle, un autre corps extasié amorce sa descente.
 


[1] Benoîte a été élevée chez les sœurs et a été marquée par l’érotisme torride du Cantique des Cantiques.

INFILTRATION / P3C1E41

P3C1E41 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 41)

 
N°186 / INFILTRATION / P3C1E41

 
C’est l’histoire où Arthur, accompagné de Nouye déguisée en Amazone, entreprend d’infiltrer le C’est tout naturel de Saint Tignous sur Nivette.

 
Lundi 13 juin
17 heures 30
C’est tout naturel

 
On a habillé Nouye, dans la petite maison, tandis que Rébéquée la remplace au bureau N°1. 

  C’est quelque chose.
 
D’abord, Nouye n’aime pas ce déguisement, et elle le montre, encore plus froide, distante et laconique que d’habitude.

Après tout, pour le personnage qu’elle va incarner ce n’est pas plus mal : une combinaison blanche d’ouvrière de l’usine à soupe, une parka blanche de Rébéquée et les bottes assorties, avec un léger talon pour ne pas faire ouvrière en fausse perm, la perruque de Mado, et un petit parapluie pliant, ou plutôt, l’enveloppe récupérée d’un parapluie pliant psychédélique de Béatrace, qui bulgarise parfaitement son bâton de gardienne Itzal. Et sur tout ça, une large casquette qui lui masque le front, et un maquillage tsoin tsoin tout soigné dans tous les coins par la même Béatrace !

  - T’es d’enfer, lui dit-elle, tandis que Tijules tourne autour du chantier avec des cris de Sioux. A part les yeux noirs, une vraie Amazone. Mais après tout, y’a peut-être des Amazones aux yeux noirs…
- Il y a des Amazones aux yeux noirs, confirme Arthur à qui une ultime potion magique d’Amaïa a définitivement et totalement rendu le mémoire…
Avec d’ailleurs une certaine confusion paradoxalement liée à la précision même des souvenirs révélés…parce qu’il se souvient très exactement des 120 Amazones d’Omphalie et de ce qu’elles lui ont fait faire / subir (cela restera entre nous)… Même qu’au début, c’était pas mal… Après, bien sûr, ça faisait beaucoup, et même Bitenor peut manifester une certaine lassitude post coïtale…

 
Ravot est allé récupérer la tignasse postiche que Lepif avait rendue à Mado et en a profité pour porter un bol de soupe à celle-ci, des fois que l’on tente de la droguer. On ne sait jamais. Il a d’ailleurs eu bien du mal à la pousser à consommer un bol de soupe « d’urgence » à trois heures de l’après-midi, mais il a réussi, à grands coups d’arguments aussi fallacieux qu’absurdes. Quitte à passer pour plus fou qu’il ne peut  raisonnablement l’être… Et puis il a ramené la perruque jusqu’à la petite maison Malfort, maintenant gardée discrètement par deux gardiennes armées. 

  Arthur se félicite de l’avoir fait fortifier, comme tous les accès possibles vers le monde des Goums…
 
Amélie, retournée à Pau, est plongée dans la synthèse à grande échelle de la molécule qui vaincra la drogue potentialisée par les saucisses et commence à en emplir de petits sachets… Les dosages (infimes) sont définis, reste à trouver un mode d’administration… Elle a quelques idées…
 
Ravot, de retour à son commissariat, tente en vain de joindre le juge et le procureur… Mauvais signe. Il charge Lepif d’aller interroger la famille du défunt Conseiller en matière d’économie électorale. 

 
Quatre agents, les yeux troubles, y mangent des saucisses…
 
Eusèbe et Jeanne sont remontés au journal, pour contacter Elasque-Jean Kronobian, l’ingénieur météo avec qui le journal collabore régulièrement…
 

Et puis Arthur a appelé Edgar Maupuis, le « nouveau » directeur de C’est tout naturel… Un rendez-vous discret… Porte de derrière…
 
Un vigile les attend. Il jette un coup d’œil à Nouye, qui suit Arthur, l’air indifférent, et il les guide par une série de couloirs obscurs et d’escaliers dérobés jusqu’à la porte du bureau du « patron », comme il l’appelle.
  
 
Edgar Maupuis leur fait signe d’entrer… Il y a déjà un visiteur dans son bureau : le Chanoine Onésiphore Biroton qu’Arthur est bien surpris de trouver là… Il faut croire que le directeur du
C’est tout naturel de Saint Tignous sur Nivette est très au courant de la situation d’Arthur : il le traite comme quelqu’un de son camp, sans réserves ni discrétion particulières et lui fait signe d’attendre :
- Monsieur le Chanoine, je peux vous assurer que vous recevrez dès jeudi ce qui vous a été promis comme encens, comme hosties et comme « Petits Biscuits du Bon Dieu ». Vous décuplerez ainsi le zèle de vos ouailles, comme l’a dit Monseigneur Zeeman lorsqu’il vous a conseillé de venir nous voir. La semaine prochaine toutes celles et tous ceux qui auront assisté à votre messe dominicale retrouveront l’âme prosélyte des saints martyrs des premiers temps ! Et votre marge sur les biscuits contribuera largement au Denier du Culte…
- Merci, Monsieur Maupuis, merci, je peux vous confier à quel point j’étais inquiet de cette horrible montée de l’incroyance et de ces sortes de rituels païens qui se développent et dont j’ai reçu l’écho…
- … trompeur, Monsieur le Chanoine, trompeur ! Nous favorisons l’observance religieuse, et si nous ne nous mêlons pas directement aux manifestations de foi, car ce n’est pas notre rôle, nous faisons de notre mieux pour leur apporter notre appui technique… Nous appliquons à la lettre un idéal de laïcité positive qui nous rend inattaquables…
- Dieu vous le rendra !
- Amen, Monsieur le Chanoine, amen !!! Et que Dieu vous garde !!!
 
Le Chanoine sort, conduit par le vigile qui a introduit Arthur et Nouye, toujours debout près de la porte.
 
- Excusez-moi un court instant et je suis à vous…
  Il décroche un téléphone :
- Les pains hallah et le vin kasher du rabbin de Pau sont prêts ? Bon, faites-les livrer. Et renseignez-vous sur les besoins des boucheries hallales. Demandez à l’imam. Oui, bien sûr, il est au courant… Les merguez et l’eau lustrale. C’est ça… Et ne confondez plus les livraisons, ça provoque des incidents.
 
Il repose le combiné et regarde Arthur sans un mot…
 
Arthur garde cet air lointain, un peu égaré qu’il arbore depuis qu’il s’est présenté à C’est tout naturel  :
- Le Mentor m’a dit de m’adresser à vous si je rencontrais des difficultés dans l’accomplissement de ma mission…

Maupuis hoche la tête en le regardant :
- Ainsi c’est vous Arthur Malfort… J’ai beaucoup entendu parler de vous par mon collègue Arnaud Boufigue… (Il le toise du regard) Ce résultat est remarquable… Décidément, le Mentor est très fort… Très fort… Ce conditionnement me semble parfait…

Il se lève et vient regarder Arthur de plus près :
- Vos « amis » vous ont retapé semble-t-il… Physiquement retapé… Bien… Et quelles sont ces difficultés qui vous préoccupent ? Je connais votre mission et il serait bon que vous l’accomplissiez cette fin de semaine, nous avons prévu de déclencher les opérations finales dès la semaine prochaine, et nous aimerions être débarrassés de l’abcès que constituent ce journal et la population des Chochos…
 
Arthur ne bronche pas. Quant à Nouye, elle semble taillée dans le granite…
  - C’est que… j’aurais besoin d’un moyen pour…
- Pour agir tranquillement ?
 
Edgar Maupuis hoche la tête, semble hésiter un instant et regarde d’un peu plus près Nouye qui reste impassible.
  - C’est l’une des aides que le Mentor m’a attribuée, mais je n’ai pas pu l’introduire dans la place, précise Arthur.
- Bien sûr, bien sûr… Je ne la connais pas… Un peu de sang inuit sans doute… Elle doit venir de Septentrion… On les voit peu… Suivez-moi…
 
Il se lève et appelle « Léon » par l’interphone.
 
Ils sortent du bureau et se dirigent dans le dédale qui semble constituer la partie administrative de ce qui fut un supermarché. 
 
Dans un recoin, au détour d’un couloir, les attend un homme jeune, à l’air timide et effacé, vêtu comme son patron d’un simple pantalon et d’un polo marqué du sigle du lieu :
- Mon assistant, Léon Bournemol, chargé de la technique cérémonielle à

la Nouvelle Réna. Mais je ne pense pas que le Mentor vous ait décrit nos méthodes dans le détail. Peu importe pourvu que vous assumiez votre tâche. Je suppose que, comme prévu, vous serez ultérieurement recyclé dans le processus. Ouvre, Léon…

Léon sort de sa poche une clé attachée à sa ceinture par une chaînette, et il l’enfonce dans un boîtier, de prime abord destiné à contrôler la ronde d’un veilleur de nuit. Une partie de la paroi du couloir coulisse, dévoilant un local assez étroit au centre duquel trônent plusieurs gros cubes métalliques (Arthur en compte une dizaine) d’où entrent et sortent canalisations et tuyaux. Un pupitre couvert de boutons et de curseurs ; une console où scintillent quelques écrans qui montrent diverses vues de la salle de troc, et d’autres salles, dont deux vestiaires où des « initiés » sont en train de revêtir de courtes tuniques, hommes d’un côté et femmes de l’autre, et une vaste salle de cérémonies où d’autres participants de la Nouvelle Réna, le visage ravi, tournent en rond autour du fameux « putier » central dont Ravot a parlé. 

  Partout, une brume, une fumée, dont les variations d’intensité suivent le ronflement sourd de certains des cubes. Au-dessus de ces cubes, de petites trémies dans lesquelles Léon verse des sachets de poudres diverses.
  - Donne-lui un sachet de Catatonine, ordonne Edgar Maupuis…
L’assistant s’exécute, non sans quelque réticence dans le regard :
- Vous êtes sûr que…
- Mais oui, c’est un envoyé du Mentor, tu peux y aller…
Il se tourne vers Arthur :
- Il vous suffira d’une toute petite partie de ce sachet dans l’eau de leur boisson pour qu’ils deviennent dociles comme des agneaux. Vous pourrez alors disposer d’eux sans difficulté, comme il vous a été ordonné. Cela, c’est plutôt pour les Malfort et les cadres Chochos, dont il faut que vous soyez définitivement assuré de la mort.
 
Il ouvre un placard, garni d’armes à feu diverses et en sort un pistolet :
- Glock 19, 9 mm, 17 coups. Un chargeur de rechange. Pour leur donner le coup de grâce. Hommes, femmes, enfants. Pas de survivants. Je contrôlerai personnellement. Pour la masse des Chochos (il fait signe à son assistant qui est retourné à ses écrans), donne-lui quelques sachets de Percutacrime. Il faut jeter les sachets sans les ouvrir dans les sources qui alimentent leur terrier. Le poison agit par contact à très faible dose. Son activité disparaît en quelques heures. Faites-moi signe lorsque je pourrai entrer sans risques, j’ai hâte de reprendre possession des lieux… 
 
Arthur approuve de la tête, sans ajouter un mot, et Edgar Maupuis les guide sans plus de discours vers la porte dérobée par laquelle ils sont entrés dans le bâtiment et devant laquelle le vigile a repris sa faction. Sans un mot : on ne discute pas avec un exécutant. Ni avec un exécuteur. 
 
Et pour le « patron » des lieux, Arthur est l’exécuteur qu’envoie le Mentor, sans plus.
 

MÉTÉO / P3C1E44

P3C1E44 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 44)

  N°189 / MÉTÉO / P3C1E44
 

C’est l’histoire où l’on fait appel à Elasque-Jean Kronobian, météorologue.


Mardi 14 juin
8 heures
Bureau N°1

 
Elasque-Jean Kronobian dodeline du chef sous le casque orange qui protège ses pauvres oreilles du bruit infernal de l’hélico.

  Il y a deux ans, Arthur Malfort l’avait appelé en lui demandant de se tenir prêt à une « entrée en résistance clandestine » (P1C3E19). 

  Et puis il y avait eu les « évènements », et, bien qu’il ait continué à collaborer à la rubrique météo de la Lanterne du Fort, il n’avait plus été question de clandestinité, puisque le problème semblait  avoir été résolu par la chute des Numéros, même si la catastrophe écologique due au refroidissement terrestre continuait de sévir.

  Et voilà que le même Arthur Malfort le rappelait, pratiquement dans les mêmes termes, lui enjoignant la même discrétion, mais cette fois-ci dans une urgence telle qu’il envoyait un hélico à sa recherche !

  A Saint Tignous sur Nivette, l’hélico « ONU » se pose sur le toit du journal et Arthur Malfort, accompagné d’une jeune femme à l’air dynamique lui tend la main :
- Je vous présente Rébéquée Taritournelle. Ici, nous travaillons tous dans le même but et sans hiérarchie particulière. Je sais pouvoir compter sur votre discrétion, quoi qu’il arrive, mais je vous demande cependant, solennellement, le secret le plus absolu sur tout ce que vous verrez, entendrez ou apprendrez, aussi étrange, invraisemblable ou anormal que cela puisse vous paraître.
 
Elasque-Jean Kronobian, encore abruti par une heure d’hélico qui lui laisse l’impression d’être passé dans un moulin à café, confirme sa confiance, sa discrétion et sa disponibilité pour toute action nécessaire. Encore faudra-t-il lui expliquer ce que l’on attend de lui et pourquoi : sa barbe de prophète grisonnant ne s’engage pas dans des machins douteux.

  Il avait bien compris ce qui s’était produit lorsque les Numéros avaient tenté de conquérir la Terre, comment ils s’y étaient pris, et ce qu’ils avaient vraiment recherché : issu d’une famille arménienne qui avait fui le génocide turc de 1915, il connaissait le poids de l’histoire et savait par expérience vers où allaient ceux qui tentaient de la confisquer à leur profit. 

  Le météorologue était déjà venu au journal, mais sa surprise est sans bornes lorsqu’il est conduit dans le « métro » et qu’ils arrivent ainsi à Agotchilho, dont Arthur et Rébéquée lui montrent les activités.

  Il découvre avec effarement le peuple secret des Goums et lorsqu’il est placé en face d’Amaïa, il a le sentiment que « la boucle de son destin s’est refermée ».

 
Même si l’expression (c’est celle qui lui vient à l’esprit) est à la fois pompeuse et stéréotypée, c’est elle qui s’impose à lui : sa famille avait fui vers l’Ouest, clandestinement, dans l’Europe en Guerre, traversant à grands risques la Turquie pour rejoindre la Grèce, l’Italie, toujours vers l’Ouest, poursuivant le soleil et les étoiles dans leur course, plus loin, plus outre. 

  Il était bien fatal que lui, Elasque-Jean, après deux générations, arrive à la station météo du Pic du Midi, au cœur d’un champ d’étoiles, par-delà les nuages… 

  Il concevait cela comme un aboutissement logique. 

 
Mais depuis que ceux qu’il appelait les Voraces avaient tenté de mettre la main sur le Monde, ses hauteurs s’étaient glacées. Et les mêmes Voraces, lui explique Arthur Malfort, renouvellent leur tentative… 

  En lui faisant quitter son île stellaire pour descendre sous la terre, Arthur Malfort referme la boucle de son destin. 

 
On lui avait dit un jour que « les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à périr de froid ». 

  Et maintenant, on lui demande comment réchauffer la planète…
 
A l’évidence, il faut rendre du sens à l’histoire. 

  Il faut raviver sa Mémoire… 

  Or, « les Goums vivent sous la terre, a dit Amaïa en lui présentant son peuple, et ils y cultivent la Mémoire »…

  Il est donc arrivé à destination.

  Ils se sont assis, tous les quatre autour de la grande table du Bureau N°1.
 
 
Il a suffi de deux heures pour exposer la situation et montrer un peu les lieux au météorologue : l’usine de production de soupe, le métro, la ville souterraine, et tous les lieux alimentés en énergie, la centrale électrique, et les cuisines aux feux éternels. 

  Mais, pour faire vite, ils ne l’ont pas conduit au « temple » et à ses grandes torchères…
 
Amaïa reprend :
- Jadis, la libération accidentelle d’une grande quantité du gaz sous-marin que nous employons, comme tu l’as vu, a accéléré, sinon provoqué, un réchauffement. Ce gaz est présent sur beaucoup de régions littorales. Il peut générer, nous a-t-on dit, un effet de serre important. Nous sommes en mesure de provoquer de nouveau cette libération rapide en certains lieux… Nous voudrions savoir quelles conséquences cela pourrait entraîner…

  Le météorologue hésite devant cette femme aussi impressionnante par sa stature que par sa nudité :
- Vous êtes certaine de ce que vous avancez ? Il s’agit de clathrates ?
- Il s’agit de clathrates. Il y a… environ huit mille ans, mais je pourrais le dater à dix ans près si vous le voulez, il faudra seulement que j’interroge celle qui se souvient plus précisément de ce chapitre de notre Mémoire, certaines de nos dernières tribus, déjà clandestines, ont voulu mettre en exploitation un tel gisement, sur la côte de Norvège. Ils  n’étaient pas assez nombreux pour maîtriser un tel chantier. Ils ont fait preuve d’imprudence et ont provoqué la brusque libération de tout le gisement, et un gigantesque glissement de terrain sous-marin s’en est suivi, qui a ravagé toutes les côtes occidentales de l’Europe, l’Islande et le Groenland, et qui les a détruits, eux, avec beaucoup d’autres hommes…
- Le glissement de terrain de Storegga… murmure Kronobian incrédule.
- C’est cela.

 
Le météorologue réfléchit un moment, en hochant la tête…
  - Et vous pourriez renouveler cet… exploit ?
- Nous le pouvons, d’une manière plus ou moins régulée…
- Il est toujours dangereux de tenter de manipuler l’atmosphère… Vous proposez rien moins que déclencher ce que l’un de mes correspondants, James P. Kennett, de l’Université de Santa-Barbara, en Californie, a appelé « l’hydrate gun », capable selon lui et en substance, de flinguer l’atmosphère… Il faudrait que je puisse calculer… Mais je n’ai pas mes ordinateurs…
- Nous pouvons nous y connecter à distance, intervient Arthur.
- Vous pouvez…
- Mais oui, soit d’ici, soit du journal. Vos stations doivent être interconnectées, il suffira de pénétrer votre réseau, vous devez en connaître les codes d’accès…

 
Kronobian hoche la tête :
  - C’est faisable…
  - Alors, au boulot !
 

LA GUERRE / P3C1E45

P3C1E45 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 45)

  N°190 /  LA GUERRE / P3C1E45

 
C’est l’histoire où Jules Mouchoir est fasciné par la beauté goum de Nouye. Et où l’on décide de faire la guerre.

  Mardi 14 juin
8 heures
Salle de réunion de la Lanterne du Fort.

  Mouchoir est fasciné. 

  Depuis que la réunion est commencée, il n’a pas quitté Nouye des yeux. 

 
C’est la première fois qu’il voit une fille goum. 

  Il en connaît l’existence, mais il n’est jamais descendu à Agotchilho : sa modestie, son sens du devoir, un certain fond de culpabilité aussi, l’ont toujours retenu d’exprimer sa curiosité et maintenu à son poste de « gardien du temple », comme il le dit lui-même avec une certaine autodérision.
 
Mais il sait, pour avoir parlé longuement avec M’me Marty (appelle-moi Jeanne, lui répète-t-elle à tout bout de champ) (la tutoyer alors qu’il n’a même jamais imaginé l’appeler, « le Dragon », fut-ce en son for intérieur !), il sait qu’en bas, tout le monde se promène à poil, qu’on y mange et qu’on y fabrique de la soupe (Victor leur en apporte régulièrement), et que c’est un refuge très sûr. 

  Et une « bibliothèque » incroyable. 

 
Alors, il répond qu’il descendra « lorsque tout cela sera terminé », avec un geste vague qui désigne les « évènements », anciens et nouveau, les flèches qui tuent, les menaces et les enlèvements, les enfants qui naissent, les drogues qui rôdent, le tout pêle-mêle englobé dans un geste vague…

  Pour lui, Nouye, c’est de l’exotisme à l’état pur.
 

Oh, elle s’est habillée, bien sûr, pour venir à cette réunion, une combinaison blanche qui doit servir aux ouvriers de l’usine d’en bas, mais elle porte à la main l’étrange bâton d’ivoire de mammouth dont M’me Marty lui a dit qu’il constituait une arme redoutable. 

  Et son visage est impassible. 

 
Ses yeux insondables regardent de très loin, sous leur bourrelet frontal marqué, mais sans disgrâce, plutôt comme le ferait un trait d’accentuation que comme une marque primitive. L’ovale de la face se trouve équilibré entre des pommettes hautes et une mâchoire forte, centré sur un nez puissant, mais sans excès, qui surplombe des lèvres pleines, gourmandes… Et silencieuses. Le tout sous une chevelure curieusement coiffée, à l’Africaine, en petites nattes tressées au milieu de carrés de cheveux…

  Mouchoir est fasciné.
 
Balancé entre l’admiration purement esthétique qu’éveille en lui la force dynamique du corps énergique, mais gracieux que laisse deviner la combinaison, la peur sourde que génère sa timidité native et que renforce le silence calme qui émane de celle dont il connaît le caractère taciturne, et un désir inavoué mais affleurant, tout nouveau chez lui…

  Et cette peau laiteuse qui ne voit pas le jour…

 
Elle se tourne vers lui et le regarde à son tour, comme si elle avait perçu l’intensité inhabituelle du regard qui se veut pourtant discret de Mouchoir.

  Il détourne hâtivement les yeux, gêné de sa propre indiscrétion.
 

S’est-il trompé, ou bien lui a-t-elle souri ?

  On a un petit peu attendu que les flics arrivent. 

 
Arthur et Rébéquée sont restés en bas avec Amaïa et le météorologue…

  Et ils sont entrés tous les trois, Ravot, Lepif et Amélie.
 
Bien sûr, avec son œil expérimenté de secrétaire de rédaction, Mouchoir avait noté l’absence de Clèm qu’il n’a pas revue depuis son accouchement d’hier matin.

  Mais ça, c’est normal.

 
Alors, on a discuté.

  Et c’est comme cela que l’on a décidé de faire la guerre.
 

LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du papier peint à petites fleurs et du mobilier formica jaune sable.

  - Assoyez-vous… À la bonne franquette… Emma, sers-nous un jaune et des saucisses, et préviens la cuisine qu’ils commencent le service, j’ai une inauguration à 14 heures à La Villette…
- A La Villette ? demande Emma.
- Oui, une usine de saucisses. Ils en installent partout, et aussi une usine d’épuration et de distribution d’eau. Distribeau… Eux aussi, ils construisent beaucoup. Ou bien ils rachètent et rénovent…

  Emma a sorti du buffet formica jaune sable à pieds nickelés une bouteille de pastis surmontée d’une boule de dosage et quatre verres à moutarde avec des dessins en couleur de Mickey :
- On fait simple. C’est plus chaleureux… Si tu inaugures, j’irai au coiffeur…
- Ben voyons, rétorque le Président avec un clin d’œil appuyé en direction d’Eusèbe…
- Je croyais que vous étiez mieux logés, remarque celui-ci pour dire quelque chose.
- Oh, au début, c’était le grand tralala, mais comme j’ai l’habitude de le dire, j’avais l’impression de manger au bureau. Alors j’ai fait aménager ce petit appartement. À l’origine, c’était celui du cuisinier. Ça a libéré de la place et on a pu développer le secrétariat…
- Et installer un salon de coiffure moderne…

  Jeanne s’agite, comme soudain attaquée par un régiment de puces :
- Zèbe, mon sac…

 
Eusèbe interroge le Président du regard :
- Vite, elle va faire une crise d’asthme…
- Ma Ventoline, vite…

  Emma lui tend le sac qu’elle avait remisé dans le placard à balais :
- Oh, ma pauvre, c’que c’est que de nous quand même, tenez…

 
Jeanne, qui s’est relevée et baille à vide comme carpe sur le pré, ouvre le sac, en sort la petite bombe et titube jusqu’à se raccrocher à l’épaule du Président. Elle presse sur la valve et un jet brumeux jaillit en plein dans l’auguste poire présidentielle.

  - Oh, pardon, je suis désolée, bafouille-t-elle en reprenant son équilibre.
 
Mais Emma s’est déjà levée pour lui porter assistance, la croyant sur le point de s’effondrer, et elle se trouve pschittée à son tour, comme moustique un soir d’été.

  Il y a un trou.

 
Une sorte de silence, tandis que Jeanne, qui a retrouvé toute sa stabilité, toute sa force et toute l’acuité de son regard, contemple les effets de sa manœuvre.

  Eusèbe à son tour se lève et vient à tout hasard se placer de l’autre côté du Président qui reste figé sur la chaise de formica jaune sable où il s’est effondré.

 
Emma s’est assise mécaniquement, l’air aussi hagard que son noble époux.

  Une sonnerie, dans un angle de la pièce. Une lampe témoin clignote au-dessus d’une porte à coulisse…
 
- C’est l’entrée, constate-t-elle d’une voix blanche… 

  Elle se lève, toujours aussi machinalement, ouvre la porte en la tirant vers le haut et sort un saladier Arcopal de harengs fumés pommes à l’huile de ce qui se révèle être un monte-plat.
 
Elle le pose sur la table.

  - Qu’est-ce qui s’est passé ? demande le Président qui semble émerger d’un profond sommeil…
- Jeanne vous a désintoxiqué, lui répond Eusèbe.
- Désintoxiqué ? Mais… Mais où sommes-nous ? C’est l’Elysée, ça ? Et… Mais regardez-vous, mon amie (il montre Emma du doigt), vous avez l’air d’une… d’une… souillon !
- Et… cette cuisine ! enchaîne Emma qui n’a pas remarqué l’interpellation, c’est horrible, mon Ami (elle parle toujours au, et du, Président avec une Majuscule). Mais que Nous (avec une majuscule, parce qu’Il est dans le Nous, enfin, qu’Il y fut, enfin…) arrive-t-Il (sur sa lancée, elle majuscule jusqu’à l’impersonnel) ?
- Eh bien je vais vous l’expliquer, déclare Eusèbe tandis que le Président vide d’un trait et avec une grimace son pastis sans eau.
 
Il explique. 

  Ça dure un bon moment.

  - Mais alors, cette secrétaire…
- … est une Amazone, Président. Nous l’avons explicitement identifiée comme telle : elles ont été trois à débarquer ensemble du Patriarche, le bateau qui les a amenées, Esche, Weide, qui est la vôtre, et Birke, que nous avons capturée et qui est morte. Et il y en a eu d’autres, arrivées par d’autres moyens. Vous l’avez échappé belle. Sans doute ont-ils trouvé plus simple de vous conserver vivant jusqu’aux élections. De plus nous sommes mercredi et d’après les informations qu’Arthur a pu récolter auprès de l’agent qu’ils entretiennent à Saint Tignous sur Nivette, l’attaque n’est prévue que pour la semaine prochaine…
- L’attaque ? Mais c’est effarant ! Toute la population serait intoxiquée ?
- Pratiquement, à ce qu’il semble. En tout cas, tous les corps constitués, et vous en êtes la preuve, doivent être considérés avec méfiance, et tous les circuits d’autorité sont sans doute contaminés, du policier au judiciaire et sans doute à l’armée, quoique leur vie relativement isolée par le casernement les mette un peu à l’abri…
- Et que pouvons-nous faire ? Vous dites que les Goums (dont j’avoue que j’avais oublié l’existence) et votre petite chimiste, là…
- Amélie Fouad…
- Amélie… C’est crédible ça, une Amélie ?
- Elle tient ses promesse : la preuve, c’est elle qui a préparé ma pseudo-Ventoline, confirme Jeanne.
- Oui, enfin… Donc, ils auraient trouvé une parade ?
- La Ventoline…
- Mais nous ne pouvons pas pschitter le museau de tous les Français ! Et chaque magasin de C’est tout naturel  serait…
- … potentiellement un nid d’envahisseurs, oui, confirme Eusèbe. Je dis envahisseurs faute d’autre terme, puisque je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Sinon ce que voulaient les Écolocroques : le pouvoir universel…
- Mais, objecte la femme du Président qui reprend pour de bon ses esprits, il faut bien que leurs cadres résistent à cette intoxication, on ne peut quand même pas encadrer des zombies avec des zombies !
- Si, la reprend le Président qui en sait quelque chose, mais dans certaines limites…
- En fait, précise Eusèbe, il semble qu’il y ait deux types d’encadrements. Le premier niveau est celui de ce que l’on pourrait appeler les « croyants », intoxiqués et actifs, qui bénéficient d’avantages au sein de la Nouvelle Réna dans laquelle ils sont intégrés. C’était le cas des élus de Saint Tignous qui ont, je ne sais pourquoi, été assassinés. Et le second niveau, celui des cadres réels, n’a pour but que de préparer l’Invasion. Eux, sont à l’abri de l’intoxication et de ces effets de manque qui poussent les « initiés » à cette consommation compulsive de saucisses, mais j’ignore par quel moyen. En revanche, ils sont totalement inféodés à l’idéologie… « mystique » des Élus. Je les crois plutôt soumis à un conditionnement qu’à une intoxication. Plus long à obtenir mais plus durable et surtout plus tenace. C’est en particulier le cas des Amazones qui tuent « rituellement », en revêtant une tunique spécifique. Nous en avons eu la preuve par l’aveu même de cette Birke dont je vous ai parlé, et par le film que nous avons pu réaliser de l’assassinat de la directrice de leur usine de Saint Tignous. Ils utilisent les drogues « pour la plus grande gloire des Élus », comme pourraient dire les Jésuites. Mais Arthur a décelé, chez celui qu’ils appellent le Mentor et qui semblerait avoir une certaine autorité sur les Élus eux-mêmes, une ambition tout à fait étrangère à ce carnaval, et qui diffuse peut-être chez certains cadres, comme ceux des magasins, qui se réfèrent directement à lui et pas aux Élus qu’ils utilisent cyniquement pour attirer les candidats à l’initiation… Tout cela est assez confus encore. Les enquêtes sont rendues très difficiles par les interventions de la hiérarchie administrative qu’ils ont gangrenée… Vous-même avez tenté de dissuader Ravot…
- Le commissaire… C’est étrange, je me souviens de presque tout ce qui s’est passé, mais comme au travers d’un verre déformant… Que faire ?
- Reprendre la main, dit Jeanne.
- Mais comment ? demande le Président…
- Le désarmement de l’adversaire est par définition le but proprement dit des opérations de guerre, disait Clausewitz. Nous devons les désarmer, dit Jeanne la Guerrière.
- Mais comment ? demande le Président…
- En détruisant leurs armes, dit Jeanne la Guerrière.
- J’entends bien, mais comment ? demande le Président…

- Eh bien voilà, commence Jeanne

la Guerrière…
 

LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

P3C2E9 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
N°198 / LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

 
C’est l’histoire où les de Sainte Fouillouse survivants s’agitent bizarrement et reparlent de la Méthode à 6000. Et où Amaïa envoie Arthur au lit. 

 
Mercredi 15 juin
11 heures
Bureau N°1

  (Voir un rappel de la Méthode à 6000 dans l’article consacré à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse : lien)

 
Tout ça nous mène à onze heures, et à l’arrivée de Ravot accompagné de Lepif. 

  Qui tombe en arrêt devant Nouye.
 
Lui non plus ne se fait pas à sa nudité, mais, plus jeune, il le manifeste autrement que son patron : regards détournés et période d’adaptation un peu plus longue. 

  Il ne tire pas la langue, mais c’est tout juste. 

 
Quand Amélie est là, avec son regard étonnant (« Comme-Les-Vagues-L’Hiver », disent les Goums), sa présence occulte la balayette[1] celle de toute autre et rend le fait sinon indifférent, du moins indistinct. 

  Mais là…
 
Nouye est toute seule dans sa situation devant le groupe vêtu, et forcément, ça se remarque qu’elle est très bien foutue pour une Goum, pas massive, pas trapue, pas mamelue, pas fessue, juste ce qu’il faut, quoi…

Juste, et bien !

  - Alors Lepif, on a fini de baver, le secoue Ravot, vous tournez limace, mon garçon, rentrez la langue…

  Lepif rougit, ce qui fait rire tout le monde, rougir plus fort l’inspecteur, et se poser des questions au météorologue qui vient de revenir de sa douche, en grand uniforme d’officier de la Kriegsmarine, la barbe taillée d’équerre, et qui n’y comprend rien. 

  Surtout lorsque, impassible, Nouye déclare froidement que s’il le souhaite, Lepif pourra participer à une prochaine cérémonie d’amour pour s’accoupler à elle, mais qu’il faudra attendre que les résultats des essais d’hybridation soient avérés, parce que jusqu’ici les résultats sont restés négatifs…

- Ou qu’il mette une capote, enchaîne fort sérieusement Rébéquée, faudrait pas qu’il devienne papa Boule…

  Ce qui, de nouveau, fait rire tout le monde, sauf Nouye, insensible à l’humour et qui, en bonne Goum, ne comprend pas que l’on puisse désirer s’accoupler dans un but purement ludique. 

 
Et sauf Lepif, dont la gène est totale. 

  Quant au météorologue, il nage dans une forêt de points d’interrogation, perdu dans un brouillard de force 10.

  Ravot relance son adjoint, pour le sortir de l’embarras dans lequel il l’a plongé (ce qui manifeste une belle hypocrisie de sa part, hypocrisie que Lepif lui reprochera entre quat’zieux à la première occasion, il se le promet), et l’inspecteur se reprend, avec un petit air gêné des plus délicieux :
- J’ai interrogé lundi après-midi la famille du Conseiller en matière d’économie électorale. Son épouse et sa sœur. Le commissaire avait préféré attendre un peu, par décence…
- L’annonce officielle a été faite par le juge lui-même, qui m’avait demandé de lui laisser ce soin, bien que cela relève de mes fonctions… Mais j’ai peu de goût pour ce genre de situations…
- On vous comprend volontiers, approuve Arthur.
- Donc, je n’y suis allé que lundi vers 18 heures, reprend Lepif…
- J’étais retenu au commissariat, précise Ravot, j’essayais de joindre le juge…
- … pour apprendre que Pélot était déjà passé et leur avait exposé ce qu’on a découvert. Mais Pélot a disparu. Aucune nouvelle. Et puis le juge à son tour est venu leur faire l’annonce officielle, donc. Pas content d’avoir été grillé par Pélot…
- Comment ont-ils réagi ? demande Arthur…
- Ont-elles… précise Lepif. Il y avait trois femmes. Une vieille mama effondrée, comme on peut naturellement s’y attendre, touchante, adorable, et puis une épouse et une sœur inquiètes. Le mari de la sœur était absent. Il paraît qu’il l’est souvent.
- Inquiètes ? demande encore Arthur…
- Inquiètes, confirme Lepif : la réputation, parce que Pélot leur avait décrit la scène de crime, parlé de la garçonnière et du cadavre nu du maire couvert de la peau de Luis… Et puis il s’est produit quelque chose d’autre… qui les a plongées dans le désespoir et la révolte : pendant que je les interrogeais sur les connaissances que le frère et mari pouvait entretenir à l’extérieur, est arrivé un courrier porté par l’une des deux tenancières du Tapas’Embal, le bar à tapas. Je ne sais pas ce que c’était, mais ça a eu l’air de les bouleverser, et elles m’ont proprement fichu à la porte. L’épouse m’a raccompagné, et j’entendais la sœur pousser des cris de rage « c’est pas possible ! C’est pas possible !! ». Et puis : « Je ne vois pas pourquoi je me gênerais si je peux gagner 6000 en plus ! », et la mama qui protestait en gémissant : « Oh, ma fille, oh, ma fille, pas toi, pas toi aussi, pas comme ton frère, pas comme ton père… ». Je n’en sais pas plus pour l’instant.
- Et pendant ce temps-là, reprend Ravot, moi, je recevais la visite d’un certain Le Vacher, qui m’a poursuivi jusque chez Mado. Un olibrius à face-à-main qui voulait porter plainte contre Hilarion-Jovial à qui il reproche de s’être fait tuer au lieu de le servir dans ses intérêts. Désespéré et furieux, le bonhomme : selon lui, le Conseiller en matière d’économie électorale aurait dû lui avouer qu’il était pédé, ainsi que l’auraient prouvé les constatations de la police. Or, Le Vacher avait engagé « des billes », comme il dit, dans l’hôtel Marengro qui appartenait à Hilarion-Jovial. Ce qui entraînait quelques risques pour sa propre réputation : pensez, un conseiller financier ! Personne ne voudrait croire qu’il ignorait le comportement pervers de son client ! Sa réputation se trouvait compromise… J’ai dû subir le délire de persécution de ce connard imbécile et paranoïaque…
Malgré tout j’en ai retenu quelque chose d’étonnant : il connaissait des détails confidentiels sur la mort des victimes. Ainsi que l’a dit Lepif, Pélot était passé par là, et il s’était montré très indiscret…
- Dans le même ordre d’idée, mes trois « clientes » ont été plus bouleversées par la visite de Begoña-Conception que par la mienne, remarque Lepif.
- Elles mangeaient des saucisses ? lui demande Arthur…
- Je n’en ai pas vu, mais je serais très surpris qu’elles fassent leurs courses elles-mêmes. Si elles restent à la maison, elles sont assez peu exposées… Elles se sont montrées indifférentes à la mort du frère ou de l’époux. Mais ce billet les a… Comment dire ? Electrisées. J’aurais bien aimé connaître son contenu…
- Vous ne croyez pas que vous vous attardez à des détails ? ronchonne Rébéquée en écrasant son accent de Québec…
- Pas forcément, la reprend Arthur… Je ne sais pas… C’est très en désordre tout ça et je ne parviens pas à m’y retrouver… Mais justement, un détail peut se révéler significatif…
- Et ce n’est pas tout, continue Lepif. Ce que j’ai raconté se passait avant-hier soir. En sortant de la réunion d’hier matin à la Lanterne, vers 11 heures, je suis retourné chez les de Sainte Fouillouse. Je n’ai trouvé que la mama, de plus en plus effondrée, et elle m’a raconté quelque chose d’incroyable : sa fille et sa bru sont revenues dans un curieux « état d’excitation » de l’hôtel où elles étaient allées « pour voir ». Je reprends ses termes. Elles lui ont vaguement parlé de « transmission de l’hôtel et du lotissement des 6000 », lui ont dit qu’elles attendaient des notaires parisiens, parlé de la volonté écrite d’Hilarion-Jovial, et le mari de la sœur (que je n’avais jamais vu jusqu’ici), un certain Lebièvre, m’a même glissé en confidence (mais il avait l’air d’être passablement surpris, pour ne pas dire démonté, mais plutôt agréablement m’a-t-il semblé) que « son épouse s’était montrée étrangement excitée, ce qui n’est pas dans ses habitudes », confirmant les déclarations de sa belle-mère dans un sens plus précis. J’ajoute avoir vu une boîte de petites saucisses sur la table de la cuisine. Toujours d’après le mari d’Ordegale-Junie, sa femme et celle d’Hilarion-Jovial seraient reparties, avec leurs gosses, que je n’ai jamais vus, vers 9 heures du matin, dans une grosse voiture noire, une Mercedes, avec un certain Gaston Brunières, notaire parisien, qui est venu les chercher.
- Gaston Brunières ? Ça me dit quelque chose, remarque Arthur.
- C’est l’un des deux « notaires » qui étaient présents à l’inauguration du bar à tapas, le soir de la mort de Luis. Nous avons démontré qu’il n’existait pas de notaire parisien de ce nom, rappelle Ravot. Et celui qui se faisait appeler comme cela avait disparu dans la nature.
- Mais alors…
- Je suis reparti vers 11 heures 30, poursuit Lepif, et j’ai rendu compte au commissaire…
- J’ai tout de suite lancé un avis de recherche pour la Mercedes, pour Brunières et pour les autres, poursuit Ravot. Et j’ai décidé d’aller voir moi-même de quoi il retournait, en accompagnant Lepif. La maison était vide. Plus de mama ni de mari. Personne. Les portes fermées mais pas verrouillées, pas de voisins, pas de témoins. Du coup, nous sommes allés voir ce qui se passait à l’hôtel Marengro. On y installait une nouvelle enseigne en forme de lyre. Et nous avons été reçus par Begoña-Conception elle-même qui s’est présentée comme étant la nouvelle directrice de l’établissement qui aurait été « repris » par la chaîne Tapas’Embal… Nous avons émis quelques doutes discrets et nous sommes faits proprement éjecter par une troupe de serveurs musclés et menaçants. Comme nous n’avions aucune raison de perquisitionner ni même d’investiguer dans l’immédiat, je leur ai dit que nous allions requérir tous les pouvoirs utiles auprès du juge d’instruction en charge des meurtres qui se sont déroulés dans les lieux…
- Ce qui n’a pas eu l’air de les déranger beaucoup, précise Lepif…
- A juste titre peut-être : je ne sais pas si le juge est de leur côté ou du nôtre… Je n’ai pas réussi à le joindre…
- Ils semblent bien sûrs d’eux, remarque Rébéquée…
- J’ai pu « traiter » à l’annihiline les agents les moins douteux du commissariat, et je leur ai très superficiellement exposé le problème auquel nous nous trouvons confrontés, en toute confidence, continue Ravot. J’en ai placé deux en faction chez Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et sa sœur. Jusqu’ici, personne n’est revenu. Dans vingt quatre heures je lancerai un avis de recherche. Mais je dois dire que tous les rouages administratifs semblent « gommer », comme on dit d’un moteur que patauge dans une graisse trop épaisse. Il faut que nous disposions très vite de moyens massifs de désintoxication…
- J’attends des camions de produits chimiques cet après-midi, enchaîne Rébéquée. Amélie et les autres membres de l’équipe de police scientifique, qu’elle a mis au courant après les avoir « traités » par précaution, se sont installés dans l’usine de fabrication de soupe. On a reconverti d’urgence les concentrateurs sous vide pour en faire des réacteurs chimiques, et d’après Amélie, en mélangeant d’une certaine manière du méthane (dont nous disposons en abondance), de l’ammoniaque et de l’hydrogène sulfuré qu’elle va fabriquer à partir de sulfure de fer et d’acide sulfurique, et en ajoutant quelques extraits d’algues, elle synthétisera de grandes quantités d’annihiline. En poudre, elle est très soluble et se prête à la confection d’aérosols et de solutions sublimables. La solution sera pulvérisée à partir de camions citernes dans les rues de la ville, à commencer par les abords des points sensibles où

la Nouvelle Réna est implantée, c’est-à-dire le C’est tout naturel, mais aussi le Tapas’Embal, puisqu’il fait partie de la même chaîne, et le Marengro. Et puis le centre ville, où notre ami Varochaix délire tranquillement en béarnais en vendant des tas de voitures à tout le monde, pratiquement de force, au milieu des chants régionaux. On devrait pouvoir commencer samedi ou dimanche au plus tard. A moins qu’on ne trouve un autre moyen d’ici-là.
- N’oublions pas que leur « attaque », dont nous ignorons tout, est prévue pour lundi. Et qu’il faut éviter de les inquiéter prématurément, remarque Arthur… Sans parler de ce qui va se passer aux Chonos… J’aimerais qu’on y voie un peu plus clair avant de…
  - Non, Arthur, le reprend Amaïa qui vient d’entrer dans le bureau suivie des porteurs de soupe. Non. Tu voudrais y voir plus clair, c’est vrai. Mais c’est parce que tu te trouves dans un état d’épuisement complet dont tu ne mesures pas toi-même la profondeur. Il faudrait que tu dises que « tu » voudrais que « tu » y voies plus clair et pas « qu’on » voudrait y voir plus clair. Tu es ton propre point faible. Que tu le veuilles ou non, que je le veuille ou non, tu es le plus fort, ici. Ce sont des hommes comme toi, des Goumyôs, et pas des Goums comme moi que nous combattons. Tu es donc mieux placé que nous, les Goums, pour les vaincre. Et de tous les Goumyôs, c’est toi qui es le plus habile. Ton épuisement nous dessert tous. Tu vas donc te reposer.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, elle a raison, appuie Béatrace. Tu ne t’es pas assez reposé après ta captivité… 
- Je t’ai préparé une potion de rêves. Elle te permettra de nettoyer ton esprit, mais tu dois en admettre l’idée et ne pas lutter pour rester debout contre vents et marées. Fais-moi confiance…
- Mais nous n’avons pas le temps, mon père va rentrer et il faudra décider…
- Nous déciderons avec lui, enchaîne Rébéquée.
- Mais…

Amaïa tend un petit flacon :
- Bois un bol de soupe avec nous. Tu sais que « Les morts aiment la soupe et la faim des vivants » et tu es déjà mort une fois, Arthur, lorsque le Grand Crabe t’a arraché au mauvais rêve dans lequel nos ennemis t’avaient enchaîné. Il faut donc que tu boives notre soupe de vie. Et puis tu prendras la potion de rêves et Béatrace t’emmènera dans la paix de son cœur et de son corps pour que tu dormes et que tu voies…
- Soit, admet Arthur en bougonnant… Mais quand même…

 Le geste d’Amaïa se fait insistant…

Arthur poursuit :
- Une dernière chose : Commissaire, il faut « récupérer » la mère de Finette de Sainte Fouillouse dans son petit bled des Ardennes et la faire venir ici. Discrètement…
- Ben voyons, grommelle à son tour Ravot… Et comment je fais pour organiser un enlèvement discret en Belgique ?
- Sais pas. Démerdez-vous. Moi il paraît que je dois dormir !
 



[1] Pour répondre à certaines questions oiseuses : on occulte toujours la balayette. Tout comme le durable est toujours de lapin. C’est un fait d’expérience qui ne se discute pas.