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TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)

  N°173 / LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

  C’est l’histoire où Varochaix, Maire autoproclamé, est séduit par la veuve Belcoucou avec qui il explore les chemises du Maire défunt. 

  Samedi 11 juin
10 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le grand bureau est désert, comme si l’ombre du défunt Maire rôdait dans les rideaux. 

  Non, pas désert. 

 
Varochaix a vu, derrière la tenture qui voile l’un des murs, comme une silhouette… Et ce n’est pas un fantôme !

  - Attendez-moi dehors et gardez bien la porte, souffle-t-il à ses héros, surpris, faut avouer, mais trop disciplinés pour le montrer à de potentiels témoins qui ne pourraient qu’être adverses.
 
Puis il entre.

  Il a fermé la porte.

 
Il écarte la tenture.

  C’est la femme du Maire. De l’ex-Maire. Le Feu. Le Défunt. 

 
Qui lui sourit, bien vivante. Elle n’a pas eu le temps de refermer le coffre qu’elle vient d’ouvrir avec difficultés. C’est vrai que son mari ne lui a pas montré comment on ouvre ce putain de coffre. Elle savait seulement où il en avait noté la combinaison. Et où se trouvait la clé. Alors, elle a un peu ramé pour trouver comment on fait, et puis la porte est vachement lourde. Et elle s’est pété un ongle, merde…

  - Bonjour… Vous êtes Monsieur… ?
- Varochaix, Monsieur Varochaix. J’étais Conseiller Municipal, mais… Je suis maintenant le Maire… Le Maire autoproclamé par la Volonté du Peuple d’Ici…
- Le Maire ? Mais mon mari…
- … est mort… Je vous connais Madame, pour vous avoir rencontrée à une réunion du POS[1], où vous conseilliez votre mari, avec beaucoup de clairvoyance, dois-je reconnaître…
- Ah, oui… Monsieur Varochaix, du Nari, je crois (il acquiesce de la tête), mon époux m’a parlé de vous… Feu mon époux… Mon dieu, quel drâââme épouvantable… 

  Elle sort un mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais et s’essuie les yeux, soupire, s’assied sur une chaise proche, placée juste auprès de l’entrebâillement de la lourde porte d’acier. 

  - Mon Dieu… Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse, pauvre femme au désespoir, perdue, seule, sans amis, sans parents, frêle petite barque au sein de la tempête…
- Oh, Madame, vous avez bien…
- Personne, Monsieur, personne…
- Mais cependant…
- Personne, Monsieur, personne… Ô, quel terrible destin que celui d’une veuve…

 
Varochaix ne peut que tenter de réconforter ce noble désespoir, une main sur l’épaule de cette pauvre femme qui en glisse à ses pieds…

  - Vous avez des amis, pauvre âmette éperdue…
- Croyez-vous que l’on aime, que l’on soutienne celle que fut la plus fidèle, la plus tendre des épouses, celle qui de tout son cœur, de toute son énergie, soutint les combats d’un homme assassiné que les méchants, vous le verrez bientôt, ô, Monsieur Varochaix, d’un homme que les méchants diront indigne, par méchanceté pure, car ce sont des méchants, sûrs de l’impunité que leur laisse son âme égarée dans les Cieux. Ô, Monsieur Varochaix, je connais bien ce monde, ce monde impitoyable où les pires ambitions côtoient les jalousies les plus triviales et où la mort du Maître sera l’occasion des vengeances de ces valets, de ces monstres sordides qu’il tenait éloignés par son Glaive infrangible ! Par son Glaive brandi (elle lui entoure les genoux, et appuie à ses cuisses un front marmoréen de pleureuse crétoise[2])… Par son Glaive brûlant (elle se redresse un peu sur les genoux et le front marmoréen se retrouve à hauteur de sa taille) (la salope, se dit Varochaix)… Par son Glaive tendu, poignée ferme et solide, racine du bon droit, comme bruyère au vent et indéracinable, sauf à l’assassiner (elle tire sur la racine, pour l’éprouver, sans doute, d’une main vigoureuse) (la sâââlope, soupire Varochaix, les yeux levés au ciel)… Glurp, achève-t-elle enfin, lorsque la racine de bruyère se mue tout soudain en écume de mer (rhâââ lovely, reconnaît Varochaix, délaissant la critique)…
 

Et c’est ainsi que Varochaix a connu sa première extraction de racine carrément de bruyère.

 
Mais il se reprend vite, et retrouvant son souffle en regroupant ses forces, rajustant ses effets, il pose la question essentielle :
- Alors, ce coffre ?

 
Sans attendre une réponse fortement engluée, il écarte le lourd panneau d’acier et en explore la vaste cavité ainsi dévoilée, car c’était un grand coffre.

  La veuve Belcoucou, qui s’est relevée en s’essuyant la bouche de son mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais, se rapproche aussi : elle avait eu juste le temps d’ouvrir, pas d’explorer. Elle se doutait bien qu’il n’y avait pas d’argent là-dedans, juste une petite liasse tout juste suffisante pour les menus frais courants. Quelques chéquiers inutilisables, au nom de la commune, mais… des dossiers.

C’est cela qu’elle cherchait.

 
- Pensez-vous que nous soyons en droit de consulter ces documents, faux-cultise-t-elle ?
  Varochaix hausse les épaules :
- C’est ce que vous alliez faire, non ?

 
Elle baisse la tête tandis qu’une légère roseur lui colore les pommettes, qu’elle a hautes[3].

  Mais Varochaix a déjà sorti la pile et l’a portée sur le bureau d’acajou massif, parfaitement rangé, où œuvrait le défunt édile. Le coffre est vaste, la pile épaisse.

 
- Son stylo… renifle Madame veuve Belcoucou. Un Mont-Blanc que je lui avais offert à l’occasion de sa dernière érection[4].

Et elle l’enfouit dans le vaste sac Hermès qu’elle avait laissé auprès du coffre.

  Varochaix s’en retourne un temps vers la porte et prévient ses hommes qui montent une garde impassible : rassemblez-moi tout le personnel dans le hall d’entrée dans trente minutes. Et fermez la porte de la Mairie. Pas de visiteurs. Mettez un panneau « Fermé pour deuil ». Sous-titré en français !

  Puis il revient au bureau dont il tire les rideaux, se croûte une petite saucisse, en offre poliment une autre à la veuve Belcoucou qui non-mercise de la tête en achevant un raccord de rouge à lèvres, et revient s’asseoir devant le bureau. La veuve colonise sa cuisse droite où elle s’installe en tortillant du prose, avec un grand sourire :
- On regarde ? demande-t-elle les yeux brillants…  

  Et on a vu : chaque chemise, rouge pour les adversaires, verte pour les « amis », blanche pour les autres, établie à un nom, de personne ou même d’entreprise, contient trois sous-chemises, baptisées « Dossier de personnalité », « Fiche de collaboration », « Relevé de prestations »…

 
Dans le « Dossier de personnalité » on retrouve tout ce que l’on a pu découvrir sur les petites histoires personnelles de chacun, depuis les indiscrétions et ragots, manies, petits travers ou grandes fautes, obtenus par les indiscrétions policières et les écoutes de tout ordre, qui font que l’on sait que Truc trompe sa femme avec celle de Machin, que Machin court après les petites filles, que le fils Untel fume de l’herbe à chats ou que Tartempion a payé au noir Dugenou, ouvrier de l’artisan plombier Ducoin pour retaper sa salle de bains et la repeindre en rose. 

  Les irrégularités dont les entreprises ont pu se rendre impunément coupables sont bien sûr enregistrées avec le plus grand soin. Ne serait-ce que les pots-de-vin versés dans d’autres villes pour accéder à tel ou tel marché public… 

  Certaines des fiches les plus anciennes, datées de 1945, indiquent par exemple qu’une certaine Rachel est juive, mais qu’elle est trop comestible pour être dénoncée, du moins pas tout de suite, ou que certains journalistes de la Lanterne seraient tentés par la Résistance.

  Bien sûr, ces fiches anciennes datent du maire précédent, père (officiel) du défunt. Ce dossier est riche de photos, de notes téléphoniques, de documents de toutes sortes. 

 
Dans le dossier « Fiche de collaboration », souvent réduit à un simple bristol, sont relevés les domaines « d’exploitation possible » des informations énumérées dans le dossier précédent ou disponibles par ailleurs, avec les références. Ou les risques que les adversaires relevés peuvent faire courir à ce qui est pudiquement appelé « la Municipalité ».

  Le « Relevé de prestations » récapitule la balance des services rendus et reçus par chacun des individus fichés. C’est éloquent. Pots-de-vin, chantages, concussion, exactions, malversations, prévarications et extorsions de toutes sortes sont relevés, chiffrés, et leur mode de règlement indiqué.
  Bien sûr, « on » se garde bien de dire où ces fonds, considérables dans leur ensemble, se trouvent versés. Ce qui enrage la veuve qui n’est manifestement pas au courant du dixième de ce qui a circulé comme argent sous les lourdes tables de la mairie.

 Varochaix s’attarde sur quelques dossiers, à commencer par le sien dans lequel il trouve peu de choses qu’il ne connaisse déjà. Sauf qu’il se fait rouler par Tiburce Véhicule-Petit, directeur de

la MJC, qui met dans sa poche la plus grande partie des frais d’impression du bulletin du Parti, le Burlatrri, et que Gertrude n’a adhéré au Nari qu’à la demande de Boufigue. 

  Il apprend aussi qu’Iparretarak, le mouvement terroriste basque, a contacté le défunt maire pour obtenir le versement d’un impôt révolutionnaire, et que ce foireux a payé ! Sans qu’un seul centime soit reversé au Nari, légitimement local ! Un scandale !

  En revanche, personne n’a découvert la méthode que lui, Varochaix, a mise au point pour obtenir qu’un semblable impôt soit versé au Nari, via des surfacturations effectuées par une imprimerie de Pau amie de la Cause. 

  Il rit encore de la tête qu’un sous-traitant a tirée quand il lui a présenté, à prendre ou à chercher du boulot ailleurs, une facture de six mille euros pour mille étiquettes minuscules destinées à garnir des boîtes à clous ! C’était trois fois le prix de la boîte par étiquette. Mais c’était pour la Cause. Bien sûr, il ne lui a pas dit, il n’a fait que parler de « frais de promotion et de collaboration commerciale » !

  Quant à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, son dossier est l’un des plus épais de la pile, avec l’histoire détaillée du lotissement des 6000, de l’hôtel, mais aussi avec d’obscures tentatives d’import-export de pâté à l’huile d’olive risquées à l’occasion de missions officielles dédiées au co-développement durable de lapin dans des pays très pauvres mais riches en terriers discrets et profonds, tentatives avortées, non rentables et foireuses autant que secrètes. Toujours cette ambition brouillonne, notait en marge Belcoucou qui comptait bien utiliser ces documents pour éliminer son concurrent le moment venu en l’accusant d’incompétence.

  Réjoui par ces découvertes, Varochaix se dit qu’il serait temps de penser aux choses sérieuses.

D’autant que la veuve toujours perchée sur sa cuisse droite s’agite en lui suggérant d’accepter sa collaboration, la main glissée entre deux boutons de sa chemise et la tête appuyée tendrement sur son épaule. 

 
C’est vrai que la greluche sait beaucoup de choses. De plus, elle est douée, tempérament de feu, le cul agréable (il en vérifie machinalement la consistance, ce qui provoque quelques gloussements qu’il stoppe d’une tape un peu plus rude), et tout ça. 

  Mais faut respecter un minimum de convenances. Et rester prudents. Bon. OK. On collabore. Viens me retrouver chez moi, tu pourras dépouiller les fiches, mais pas avant ce soir. Et tard. Tu diras que tu vas chez ta mère pour te remettre de ton chagrin, ou… Oui, je te fais confiance pour trouver une connerie crédible… 

 
En attendant, j’embarque tout ça avant que Ravot y mette son nez. 

  Celui-là, faudra trouver moyen de le bloquer une fois pour toutes. Oui, Maupuis m’a dit qu’il s’en occupait, mais ça n’avance pas vite. Passe-moi une saucisse. Mais non, salope, arrête ! Dans la pyxide que j’ai posée sur le bureau. Au fait, tu n’en manges pas ? Et dégage discrètement. Ah, tu as une entrée personnelle ? Mais arrête, salope, je parlais de la porte. Faudra que tu me montres. Je parle toujours de la porte, pour l’instant. 

  Moi, faut que je prenne en mains la mairie, mes gusses doivent avoir réuni le petit personnel…


[1] Plan d’Occupation des Sols, qui détermine la destination des terrains, constructibles ou non constructibles, intéressants ou pas, selon l’Intérêt Supérieur de l’Urbanisme et de celui qui s’en occupe.

[2] Pourquoi crétoise ?

[3] Crétoises ?

[4] Lapsus. La veuve a voulu dire élection.

LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

P2C1E5 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°84 / LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

C’est l’histoire où Victor, dit le Boulet, découvre le cadavre de Luis, écorché, horriblement assassiné. 
 
Mardi 3 mai
8 heures
Le Matois

 
Vic se trouve bien ennuyé.

  Bien sûr, c’est lui le directeur du journal, enfin, le directeur effectif, quoi. Tant qu’Arthur, directeur en titre, se trouve en Patagonie où il recherche les entrepôts clandestins des Écolocroques qu’il doit redistribuer en fonction des besoins de l’un ou l’autre pays. Un travail pas commode : la neige est là et il faut déménager des tas de tonnes de céréales et de viande congelée. C’est le boulot qu’il a accepté auprès des Nations Unies. 

  Et ça laisse Victor tout seul aux commandes de la Lanterne Matoise du Fort Subreptice. Pas commode non plus.

  Et ce petit con de Luis qui disparaît juste quand on a besoin de lui.

Il aurait dû rendre son papier hier soir, après le pince-fesses de Tapas’Embal’. Et on n’a pas encore de nouvelles. Bien sûr, il doit être au Matois. Mais l’intranet du journal fonctionne, bon sang de bonsoir. Il aurait pu envoyer son article. Il ne boit pas, ça, c’est sûr. Il n’est donc pas resté en tas dans un petit coin à cuver un excès du champagne douteux plus ou moins espagnol qui a certainement été servi pour l’occasion. A moins qu’il n’ait prolongé la fête dans l’une des boîtes de Saint Tignous sur Nivette. Avec l’un ou l’autre de ses copains. L’ennui d’avoir recruté un stagiaire local. Enfin…
 
Vic a encore essayé de le joindre, mais le Matois ne répond toujours pas. Après tout, c’est le travail de Mouchoir de récupérer la copie ! Mais Mouchoir a demandé à Clèm si elle ne pouvait pas lui demander, à lui, Vic, d’essayer d’appeler, parce que lui n’y arrivait pas, qu’il avait l’édition à préparer, et que ce jeune Luis ne lui plaisait pas beaucoup, ne lui inspirait pas confiance, à farfouiller partout. Et qu’il serait bon de le recadrer, de lui « remonter un peu les moustaches », ce qui a bien fait rire Clèm, ronronnante comme une grosse chatte depuis qu’elle est enceinte et tellement heureuse de l’être… Et qu’elle lui teint de nouveau les moustaches, justement… Et qu’ils occupent l’appartement de direction au-dessus des locaux du journal dans l’immeuble de la Lanterne. Et qu’ils oublient tendrement ce qu’il vaut mieux oublier de leur périple sous-marin…

  Bon. 

  On n’est pas bousculés. 

 
Mais il est vrai que depuis leurs aventures d’il y a deux ans, Vic et Clèm ne se sentent pas facilement « bousculés ». 

  J’y vais.
 
Il n’a pas souvent l’occasion de revenir ici. Ça lui fait tout drôle. Il s’attend presque à retrouver Béatrace, moustache en bataille, fulminant derrière sa photocopieuse de compétition et râlant après la copie qui n’arrive pas. Le tout après son quatrième café. Béatrace ne boit plus de café depuis qu’elle est maman ! 

  Et Jules… Jules, dont personne ne parle jamais.

 
Le premier fils d’Arthur et de Béatrace, né l’an dernier dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où ils ont emménagé, déjà fort comme un Turc, s’appelle Jules… Tijules pour les intimes…

  C’est à tout ça qu’il pense, Victor, quand il ouvre la porte… (tiens, elle n’est pas verrouillée), et qu’il s’avance… (tiens, l’éclairage ne fonctionne pas), l’interrupteur cliquette sans que les tubes néons fixés au plafond s’allument. 

 
Mais une lumière violente, là, au fond de la pièce…

  Tout d’abord, dans cette lumière, c’est seulement une silhouette à contre-jour entre les piliers. Doublée d’un reflet rougeoyant qui lui fait face… Curieux contre-jour. Normalement, la lumière parcimonieuse qui entre lorsque l’on ouvre la porte diminue à mesure que l’on s’avance. Mais un projecteur posé à terre a été allumé près de son ancien bureau. Et la silhouette se trouve placée entre les deux derniers piliers. 

 
Le projecteur est puissant et l’aveugle suffisamment pour rendre imprécis les contours de la silhouette…

  Vic s’approche, de moins en moins vite…

Nom de dieu…
 
Se précipite… s’arrête…

  Contourne le pilier de gauche, devant ce qui était le bureau de Béatrace…

 
S’assied. Non. Tombe assis sur le coin du meuble…

  Luis. 

 
Luis, suspendu écartelé aux piliers par des cordes attachées à ses poignets et à ses chevilles. La tête maintenue bien droite par une autre corde nouée dans ses cheveux épais et fixée à un anneau de la voûte. Les yeux ouverts rivés à sa propre image renvoyée par le grand miroir que l’on a disposé derrière le projecteur posé devant lui et qui l’éclaire crûment… 

  Nu…

 
Double vision pour qui entre : à contre-jour, la silhouette sombre vue de dos, et derrière cette silhouette, face à cette silhouette, son image illuminée dans le miroir, comme si cette image importait plus que sa chair. 

  Sa chair…
 
Les yeux grands ouverts et brillants. Comme s’ils étaient vivants.

Mais à voir sa poitrine immobile, sans souffle, et son immobilité absolue, il est évident que Luis est mort. 

  Luis est mort…

 
D’ailleurs, avec cette immense plaie…
Un étrange rictus aux lèvres…
Nu et souriant, avec un regard de ravissement horrifié largement écarquillé…
Un regard bordé de rouge…
Un regard sans paupières…

  Luis écarlate dans le miroir qui renvoie sa chair à vif…

Luis, écorché, du cou aux poignets et aux chevilles.

 
Mort.

  Souriant.

 
Suspendu à son cou par un cordon de laine rouge, il y a un petit pipeau de bois.

  Vic a surmonté sa nausée, fasciné d’horreur.
 
Il est ressorti, sans rien toucher, sans marcher dans la flaque sombre étalée sur le sol sous le cadavre.

  Il aurait voulu, là, tout de suite, en parler à Rébéquée, pas à Clèm, dont il veut protéger la grossesse, mais, à Rébéquée. Ou à Arthur, ou à Eusèbe, ou à Béatrace. Il ne sait pas. 

  Il est ressorti sur la place, vite, et puis là, dans le frais soleil du petit matin, il s’est assis dans sa voiture, a appelé Rébéquée, mais son portable ne répond pas, elle n’est ni à la boulangerie ni à l’usine de

la Marée aux Ports…

  Alors il a appelé Eusèbe chez lui, pas très loin de la ville, dans la maison qu’il occupe maintenant avec Jeanne.

  Eusèbe a compris, à demi-mot, parce que ce que Victor raconte ne peut s’exprimer qu’à demi-mot, et il a dit qu’il arrivait.

Et Vic attend… Assis dans sa voiture. 

 
Au soleil.

  Eusèbe reste ce grand bonhomme qu’il semble avoir toujours été. L’image ambiguë que les Écolocroques ont essayé de lui donner n’a pas laissé beaucoup de traces, en tout cas auprès des gens un tant soit peu informés, et ne l’a pas affecté. Il a repris la rédaction de ses mémoires, avec l’aide de Jeanne qui a quitté le journal pour, enfin, partager sa vie…

 
En dix minutes, il arrive en trombe et se gare dans un grand crissement des freins de son antique Mercedes.

  Vic est descendu de sa voiture et l’entraîne sans un mot auprès des restes de Luis.
 
Eusèbe siffle entre ses dents :
- Jamais vu ça… On l’a… écorché…

  Il s’approche prudemment pour ne rien toucher et pour éviter la flaque sombre à ses pieds.

-         C’est tout frais, regarde, le sang n’est pas encore totalement coagulé et… Oui, il goutte encore.         
Vic, qui a retrouvé son sang-froid tend la main pour frôler le cou du cadavre, au-dessus de la blessure :
- Il est froid. Tu penses qu’il faut appeler la police ?
- Je ne vois pas comment on pourrait faire autrement, mais…
- Mais c’est monstrueusement bizarre, non ? Et les monstruosités, on connaît. C’est très suspect. Ce qui serait simplement horrible ailleurs devient inquiétant ici dans la mesure où justement, cela rappelle trop de choses.
- Voyons, s’insurge Eusèbe en reculant d’un pas, ça ne peut pas être les Kuhhirt, on les a laissés aux Goums, comme promis, et Amaïa nous a dit qu’ils les avaient donnés à  Ôoumloc. On ne doit pas pouvoir les retrouver de sitôt ! Ils ont été bouffés par les crabes, les affreux. Alors ???
- On devrait vérifier auprès d’Amaïa, insiste Vic.
- J’avertis le Président, et j’appelle les flics, grogne Eusèbe…
- Et moi, j’appelle Béatrace, conclut Vic.

  Une demi-heure et quelques coups de téléphone plus tard, tout le monde est réuni dans le salon de la « maison d’artisan » qu’habitent Arthur (quand il est là) et Béatrace :
- Célaksavapu. Ksavapudutou, zazize Béatrace que tout ça rend furax.
Elle poursuit :
- C’est vrai quoi. Jusque-là ça s’est plutôt bien passé, on s’en est plutôt bien remis de toute cette catastrophe qu’on a prise de plein fouet. Entre Tijules et le reste, on est plutôt bien je trouve.

Elle arpente son salon en berçant vigoureusement Tijules, son petit garçon d’un an qui n’a pas l’air de s’émouvoir de l’agitation de sa mère et reste accroché d’une bouche avide au sein gonflé qui s’échappe de son corsage ouvert.

Eusèbe, Victor et Clèm sont assis dans les confortables fauteuils qui entourent la table basse.
- Si vous avez soif, vous vous servez, continue-t-elle, soudain consciente de ses devoirs de maîtresse de maison.

Et puis elle reprend son va-et-vient en berçant à pleins bras Tijules qui n’en tête pas moins sérieusement avec pour objectif l’assèchement temporaire du sein maternel, le museau plongé entre les douze poils frisés de l’aréole sur laquelle il s’acharne (poils qui provoquent parfois des crises d’éternuements qui se terminent en explosions de fous rires).
- … on s’en est bien sortis et je pense que le Monde l’a échappé belle. Grâce à nous et aux Goums, n’ayons pas peur de le dire et au diable la modestie (elle redresse la tête, moustaches frémissantes)… Grâce à nous ! Et c’est bien grâce aux Goums, à Rébéquée et à Arthur si les gens mangent à peu près normalement. Et…

Mais à force de le bercer, elle en vient à « débrancher » Tijules de son téton, et ce avec un flop marqué qui lui laisse le mamelon emperlé de lait.

Tijules déglutit et manifeste aussitôt son mécontentement par un « Ouin !! » bien senti que Béatrace, qui connaît son petit bonhomme, traduit in petto par « C’est bien gentil tes histoires, mais si tu arrêtais de me baratter le laitage, je pourrais finir mon casse-croûte ! ».

Confuse, Béatrace s’assied sur le bord du quatrième fauteuil, permettant ainsi à son chéri de se rebrancher d’un geste aussi décidé que précis pour reprendre son ouvrage là où il l’a laissé.

  Vic profite de l’interruption pour couper court à la tirade qu’ils connaissent par cœur et qui les fait d’habitude sourire avec attendrissement. Mais la situation est grave et on n’a pas le temps de sacrifier aux rituels.

Il enchaîne :
- … et quelqu’un nous en veut, ou plutôt, quelqu’un en a suffisamment voulu à ce pauvre Luis pour l’écorcher vif !
- Vif ? s’enquiert Béatrace que cette précision fait frémir.
- Vif, ou du moins je le suppose. L’autopsie confirmera certainement, précise Vic.
- Qu’est-ce que le Président vous a dit ? demande Clèm à Eusèbe.
- Il m’a dit d’informer le commissaire de police local à qui il envoie un fax confidentiel confirmant

la Priorité Défense du dossier. Je connais le commissaire Ravot, de Saint Tignous sur Nivette. Il est compétent et discret, mais bien sûr, il ne maîtrise pas intégralement ses collaborateurs. On est bien placés pour savoir comment ils communiquent avec la presse. Ravot va essayer de limiter les fuites de ce côté là, mais ce sera difficile. Pour ce qui concerne

la Lanterne, on va titrer sur l’assassinat d’un collaborateur dans nos locaux, sans en préciser les circonstances.

   - J’ai pu téléphoner à Arthur avant votre arrivée, reprend Béatrace. Il va se presser de terminer son chantier en Patagonie pour revenir rapidement. Il a eu l’air de trouver ça inquiétant pour nous. Il m’a parlé de nostalgiques qui chercheraient une vengeance…
- C’est vrai que ça fait penser à un crime rituel, approuve Clèm qui croise les bras sur son gros ventre en regardant Victor.
- Le Président va faire avertir Interpol pour recouper tous les crimes bizarres du même style, s’il en existe, et il contacte personnellement les Nations Unies pour alerter leur vigilance. Il ne faudrait pas que ces nostalgiques des Écolocroques dont parle Arthur se réveillent…
- Moi, je retourne voir où en est la police, et puis je vais creuser un peu pour savoir dans quoi Luis mettait son nez ces derniers temps, conclut Victor.
- Et vous revenez ici pour me tenir au courant. Je vais tenter de joindre Rébéquée. Elle pourra venir par le « métro » si besoin…

Le « métro », c’est la ligne de locotracteur souterrain qui joint Saint Tignous sur Nivette et Agotchilho et que les Goums ont prolongée jusque dans la cave de la petite maison des Malfort. Ce qui facilite bien des choses.

- Moi je fais la liaison au journal, poursuit Clèm en se relevant, lourde de ses six mois de grossesse.
- Tu fais surtout attention à toi, lui souffle Vic à l’oreille en l’embrassant dans le cou.
- Aies pas peur, on est deux à veiller ! et elle se presse le ventre à deux mains en lui rendant son baiser.
- Au fait, poursuit Vic, demande à Mouchoir ce que faisait Luis, qu’il nous prépare un topo. Je gagnerai du temps en revenant du Matois…

  Parce que Vic aussi dit toujours « le Matois »…
 

HYBRIS ENCORE / P2C2E17

P2C2E17 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 17)

 
N° 118 / HYBRIS ENCORE / P2C2E17

 
C’est l’histoire où l’on découvre un nouveau mort.

 Mercredi 4 mai
10 heures
Agotcholho

 
Une heure plus tard, tout le monde se retrouve au bureau N°1. Seule, l’Itzal est restée de garde à la porte de Marinoval, mais une équipe de dix Goums est partie d’Agotchilho en renfort pour battre les bois environnants. 

  Le jeune apprenti baragouinant est revenu avec eux et ils ont emporté le corps qui ne doit pas être vu par un « profane » de l’extérieur. Par ailleurs, il est normal qu’il soit traité selon les rites funéraires des Goums.

Mais Victor suggère à Amaïa de le montrer à Ravot avant de procéder à ces rites, pour que tous les indices possibles soient relevés.

Amaïa, qui les a étreints, lui et Clèm, sur sa vaste poitrine nue pour leur souhaiter la bienvenue, avant de prendre à son tour le jeune Itzal entre ses bras pour le réconforter, le calmer, et rendre ses propos compréhensibles[1], l’approuve d’autant plus volontiers qu’elle a conservé un bon souvenir du commissaire.

 
C’est ainsi qu’à dix heures, depuis le bureau N°1, Victor appelle Béatrace pour lui demander de joindre Ravot d’urgence et lui dire de la rejoindre chez elle toutes affaires cessantes, puis de l’envoyer à Agotchilho par le métro.

J’irai le chercher avec Clèm, on lui expliquera en cours de route…
- Tu ne m’as pas dit ce qui se passe, l’interrompt Béatrace inquiète.
- On a tué un Goum à Marinoval… Une flèche… Comme Mouye à Andøya…
- … et Daouj en Patagonie, ajoute Béatrace dont les doigts se sont mis à trembler sur le combiné du téléphone… Oh, Arthur, qu’il rentre vite… gémit-elle…
- Courage. Appelle Ravot et préviens Eusèbe, je serai peut-être retenu un certain temps en bas…
Béatrace passe la main dans les cheveux de Tijules qui la regarde, silencieux, en ouvrant de grands yeux :
- J’en aurai…

  Elle raccroche.

 
Au même moment.

  Un appel arrive des Chonos par le satellite de liaison directe entre les bases Écolocroques : Mnouay, la « Mère », demande à parler à Amaïa. De la part d’Arthur, qui a dû repartir en hélico sans pouvoir appeler personnellement.
- Au sujet de Daouj ?
- Oui, Amaïa, oui, bien sûr. Mais surtout au sujet de Yann Marbeuf… Yann Marbeuf ? Un électricien Goumyôs[2].
- Et alors ? (les Goums sont très directs).
- Alors, il est mort. Arthur nous a ramené le cadavre de Daouj. En repartant, il a retrouvé en haut de l’île le corps de ce Yann Marbeuf qu’il avait voulu interroger. Il avait été écorché vif.
  Tout le monde s’est tu.
- Pourquoi voulait-il l’interroger ?
- Pour avoir des informations sur les flèches d’argent et sur « 

la Patronne », dont on pense qu’elle les a tirées…
- « Les » flèches d’argent ? demande Clèm, en insistant sur le nombre…
La transmission se faisant par micro et haut parleur, il suffit d’élever la voix pour participer à la conversation…
- Oui, il y a eu six morts déjà à Guamblin. Et on a toujours cru que c’était une sorte de vengeance de celle que l’on appelle ici « 

la Patronne », sans savoir qui c’est vraiment. Ce sont toujours des Goums qui sont tués, et Daouj est le septième.
- Et vous n’avez rien dit ?
- On n’y a pas attaché d’importance…
Rébéquée reconnaît bien là la torpeur dont font preuve les Goums face à la mort, leur manque d’appétit face à la vie, leur manque de libido, leur absence totale de narcissisme, comme disent les experts qui les ont étudiés avec stupeur et passion. Leur manque d’individualité, a-t-elle ajouté lorsqu’elle s’en est expliquée avec Amaïa…
- Pourquoi « d’argent » ? demande Victor à son tour.
- Les pointes sont toutes en argent. S’il a insisté pour que je vous appelle, c’est parce que les viroles portent toutes la même inscription et qu’il l’a retrouvée sur le front de Yann Marbeuf…
- Quelle inscription ? s’impatiente Victor qui cependant la devine…
- Hybris…

  Un silence…

  - Arthur était pressé par le temps et ses communications passaient mal. Il est reparti en hélico et enverra des photos des corps depuis Puerto Cisnès lorsqu’il y arrivera, d’ici une heure. Nous, nous allons donner des funérailles à Yann Marbeuf. Je vous rappellerai s’il y a du nouveau. Terminé.
 
Un silence…
 
La flèche…

Le corps du menuisier est resté sur le quai, allongé sous une couverture, en attendant l’arrivée de Ravot, comme l’a demandé Victor et comme l’a approuvé Amaïa. Ils ressortent tous du bureau N°1. Le quai a été aménagé tout près, là où aboutit le tunnel du métro numéro 1, juste avant son raccordement camouflé avec les voies extérieures de l’usine.
 
Ils se regroupent autour du corps qu’Amaïa découvre d’un geste lent. La flèche a traversé la gorge, de gauche à droite, et, d’après ce que « sa femme » a déclaré à Victor et Clèm, il a marché vers la maison devant laquelle il se trouvait, sans un mot, bouche ouverte et les yeux écarquillés, pendant quelques mètres, les bras levés à hauteur des épaules, avant de s’effondrer comme une masse. Il a eu quelques soubresauts et il est mort.
 
Amaïa gratte avec un ongle la pointe métallique de la flèche, qui ressort à droite du cou, pour en enlever le sang. Métal blanc.
- Il faut attendre Ravot, mais on dirait de l’argent, confirme Victor qui s’est agenouillé auprès d’Amaïa…

Elle replace la couverture.
 
11 heures.
  Nouye est avertie de l’arrivée d’un message prioritaire sur le réseau intranet qu’Arthur a fait mettre en place par l’ONU et qui relie toutes les anciennes bases écolocroques, les bases annexes, comme Puerto Cisnès, et quelques autres endroits choisis, dont le bureau direct du secrétaire général de l’ONU, qui a pris de l’autorité depuis les « évènements ».

 
« INTRANET ONU
« Puerto Cisnès. 
« 5 heures, heure locale.
  « Top secret.
«  Transmission prioritaire.

 
« Destinataires :
« Amaïa et les siens
« Bourriqué Victor
« Kaligourian Clémentine
« Malfort Eusèbe
« Taritournelle Rébéquée

  « Expéditeur :
« Malfort Arthur

 
« Objet :
« Photos prises pour partie en Patagonie (Daouj) et à Guamblin (Yann Marbeuf).
  « Message informatif correspondant confié verbalement à Mnouay, de Guamblin.
« Message personnel sera envoyé à Béatrace depuis l’avion en cours de décollage.

« Consigne : ne pas montrer les photos à Béatrace.

 
« Fin de message

« Transmission photos…
  Suivent une cinquantaine de clichés de bonne définition qui s’affichent l’un derrière l’autre après les quelques secondes de délai de transmission et qui semblent se résumer en trois séries :
 
Une quinzaine de ces images peuvent être classées parmi les photos souvenirs qu’Arthur fait régulièrement parvenir à Béatrace et à ses amis, certaines destinées à servir de bloc notes professionnel. On y voit des paysages de Patagonie, un hangar à demi enterré, Arthur cuisinant sur un feu de bois face au weasel arrêté, puis Daouj découpant une pièce de gibier.
 
Cinq images, froides, terribles, montrent Daouj effondré contre le siège avant du weasel, les yeux grand ouverts, la pointe d’une flèche ressortant entre ses dents, de face, de dos, de côté, et des traces de pas dans la neige.

 
Trente images de Yann Marbeuf, écorché jusqu’aux sourcils, mitraillé sous tous les angles, et la dernière, de face, tout près, qui montre son front où en caractères sanglants, a été gravé le mot :

  HYBRIS


 

[1] Il disait (voir note précédente) : Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué…

C’est-à-dire : Venez, venez… Il y a eu un malheur… Le patron est tué…

[2] Les Goums appellent Goumyôs (les humains d’à-côté) les non-Goums qui les entourent. Mais je vous l’ai déjà dit. Entre votre distraction et mon radotage…

LE TERRIBLE RÉVEIL DE L’OBERST KUHHIRT / P1C3E20

P1C3E20 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 20)

  N°68 / LE TERRIBLE RÉVEIL DE L’OBERST KUHHIRT / P1C3E20

 
C’est l’histoire où le Numéro Deux reprend les choses en mains et où il offre à Rébéquée et à Hélène l’occasion d’une terrible vengeance.

 
Vendredi 22 avril
13 heures 30
Agotchilho

 
Eusèbe tape du poing sur le pupitre :
- Les ordures ! Me voler mon image, me voler mes… mes discours, et les déformer ignoblement, me voler ma… ma… personnalité, ma vie !!!

Béatrace tente de l’apaiser, de lui dire que…

- Mais non ! refuse Eusèbe. Je ne connais rien de plus ignoble que d’habiller quelqu’un de ses propres appétits pour le discréditer ! Jamais je ne leur pardonnerai cette manipulation ! Abuser la confiance que j’avais placée en eux en leur confiant mes mots, pour en faire « ça » !

 
Un énorme éclat de rire les fait se retourner brusquement. Le Numéro Deux, Luger au poing, les regarde en s’esclaffant :
-  Alors vous pensiez avoir encore une fois roulé l’Oberst Kuhhirt, n’est-ce pas mon cher Malfort ? Vous pensiez… Non, tenez-vous tranquille ! (Eusèbe s’est jeté en avant, aveuglé de rage, mais Béatrace l’a retenu d’une main ferme) Ach, votre petite camarade à moustaches est plus sage que vous ! Nous sommes vieux maintenant, mon cher, et même cette greluche peut vous arrêter ! Remerciez-la ! J’aurais quand même été assez rapide pour vous loger une balle dans le genou avant que vous ne m’ayez atteint, n’est-ce pas ?

- Calmez-vous Eusèbe, lui chuchote Béatrace, il est armé et sans scrupules…

- Très sage cette petite, grince Kuhhirt. Mais insupportable. Elle et son petit ami, votre fils, je crois, ont réussi à couler mon vieil U118 ! Et mon petit fils y est mort !!! Cela lui coûtera très, très cher. Je ne sais pas comment vous m’avez endormi, mais je vais vous dire ce qui va se passer maintenant : vous avez certainement compris que nous n’avons plus besoin de vous. La première phase de notre Opération est terminée et nous dirigeons déjà le monde. Bientôt, nous le modifierons suffisamment pour qu’il vous soit à tout jamais impossible d’en reprendre le contrôle. Pour mille ans au moins. Cela, c’est ce qui va se passer. Bientôt nos partisans se recruteront au grand jour. Ils constitueront vite une armée. Vous savez bien que les collaborationnistes trouvent toujours de bonnes raisons pour rejoindre le parti du plus fort.
Nous pourrons alors nous débarrasser de ces Chochos stupides qui nous encombrent : je trouve leur nouvelle mère (leur nouvelle mère !!! quelle bande de dégénérés !!!) bien insolente.
Nous avions besoin de Malfort pour contrôler les médias. C’est fait. Nous n’avons plus besoin de Malfort. Vous m’avez comme prévu été remis par mon fils, le Numéro Un, afin que je puisse me venger d’un vieil affront. Vous avez trouvé le moyen d’en ajouter un autre. Ma vengeance sera donc double, et même triple…

- Vous avez toujours été vantard, Kuhhirt ! l’interrompt Eusèbe…

- Ecoute-moi bien Malfort, ricane le Numéro Deux : il est vrai que j’ai tué ta femme par erreur. C’est toi qui aurais dû griller dans ta voiture (Eusèbe pâlit et se raccroche au bras de Béatrace). Ach, tu ne le savais pas ? Eh bien te l’apprendre sera donc ma première vengeance ! Qui est vantard maintenant ? Qui joue les matamores ? Et puis je vais capturer ton fils, qui pensait être parvenu à me réduire à sa merci. Et tu le verras mourir. Comme tu verras mourir sa petite amie, la guenon qui s’accroche à ton bras. Et puis c’est toi qui mourras. Très, très lentement…

Il aboie :
- Tournez-vous !

Impuissants malgré leur rage, Eusèbe et Béatrace lui tournent le dos et il leur lie les poignets avant de les pousser devant lui du canon de son arme :
- Allez, passez devant !

 
Glacés, impuissants, Eusèbe encore titubant et Béatrace effarée de n’avoir pas eu le temps de réagir, de se défendre, je ne sais pas moi, dans les films c’est facile, on prend la mitraillette et crac, le méchant s’effondre, tué net, sous une grêle de balles…
… sortent sous la menace du pistolet impatient du Numéro Deux qui les conduit dans la salle d’exécution qu’ont déjà connue Victor et Clèm…
 
Très satisfait de lui, il leur montre la grande vitre massive, le siège fixé au sol, la pièce voisine et ses deux sièges :
- Restez ici ma chère. Nous devons nous séparer, je ne tiens pas à vous laisser comploter ensemble.

 
Il ressort en poussant Eusèbe du canon de son pistolet, referme et verrouille sur Béatrace la lourde porte  étanche, puis il conduit son prisonnier de l’autre côté de la vitre :
- Je n’ai pas le temps de raffiner, mon cher Malfort : cette jeune personne servira donc d’apéritif aux crabes auxquels je vous destine…
- Mais… proteste Eusèbe dans un mouvement de révolte que Kuhhirt bloque en lui enfonçant le canon de son arme dans les reins :
- Il n’y a pas de « mais », tonitrue Kuhhirt, je vais ouvrir les vannes et elle sera bouffée, c’est ainsi. Et vous y assisterez ! Elle pourra se débattre et même se battre. Ils auront le dessus, croyez-moi, et même si le spectacle risque d’être moins parfait que celui qu’a offert ce cher, comment déjà ? Hector, c’est cela, Hector (il éclate de rire), à vos amis avant qu’ils n’embarquent sur notre Hai II, je vous promets que cela restera distrayant !

Il pousse Eusèbe vers l’un des sièges métalliques en fer à cheval :
- Asseyez-vous !

Et il part d’un grand rire !

Et puis il se fait « pédagogique » :
- Il me suffit d’appuyer sur ce premier bouton pour inonder la pièce, et sur ce second pour faire entrer les fauves. Ensuite, une traction sur ce levier fait le ménage en vidant l’aquarium !
 
Béatrace qui a vu la tentative de révolte d’Eusèbe, sans entendre le discours de Kuhhirt, s’est précipitée contre la vitre pour lui faire signe de la tête que, eh bien oui, quoi, il faut qu’il se tienne tranquille, quoi, Arthur va venir les tirer de là, bien sûr…

 
C’est Rébéquée qui est entrée derrière Kuhhirt par la porte qu’il a laissée ouverte derrière lui. Rébéquée, revenue pour trouver un bureau vide. Partie à leur recherche, suivie d’Hélène, bien réveillée et seulement inquiète d’Hector, Hélène, elle-même suivie de Nouye, qui les a guidées jusqu’ici en pistant quelque effluve du Numéro Deux, pour elle seule perceptible.
 
C’est Rébéquée qui l’a frappé au bras alors qu’il se retournait en brandissant son pistolet. Le coup est parti et s’est perdu dans le béton du mur. L’arme est tombée et Rébéquée a empoigné le Numéro Deux par l’épaule pour l’attirer face à elle et l’assommer d’une seule énorme gifle qui l’a envoyé dinguer dans un coin.

Hélène et Nouye se précipitent, relèvent Eusèbe, le libèrent des entraves qui retenaient ses poignets, et courent dans la pièce voisine libérer Béatrace, la ramener…

 
Eusèbe, bouleversé, reste terrassé de stupeur horrifiée : ainsi, sa femme…
 
C’est Rébéquée qui a saisi par le col le Numéro Deux, grimaçant, écumant de rage impuissante, et l’a traîné dans la pièce voisine, à la place de Béatrace. 

 
C’est Rébéquée qui a verrouillé la porte étanche en deux tours de volant.
 
Furieux, Kuhhirt frappe des poings contre la vitre.

 
Rébéquée regarde Hélène, au visage inondé de larmes, parce qu’elle a entendu le vieux nazi se vanter d’avoir assassiné Hector, son Hector, alors qu’elles arrivaient, silencieuses sur les talons de Nouye…

Rébéquée voit Hélène presser le premier bouton, et tout de suite le second, et l’entend lui dire, en se plantant droit devant elle tandis que les eaux envahissent en bouillonnant l’autre cellule :
- Viens, on s’en va…
 
Rébéquée soutient Eusèbe vacillant et l’entraîne :
- Venez, nous avons du travail…

 
Et tous les quatre, guidés par Nouye impassible, ils reprennent le boyau obscur qui les ramène au bureau, indifférents aux cris du Numéro Deux. 

 
Du Numéro Deux qui barbotte au milieu de ses crabes noirs.