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LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

P2C1E13 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 13)

  N°92 / LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

 
C’est l’histoire où Béatrace lange Tijules et apprend la disparition du Hai II 

 
Mardi 3 mai
11 heures 30
Maison Malfort

  - Allo Béatrace ?
Béatrace a décroché le téléphone rouge de la main gauche tout en retenant de la droite un Tijules frénétique, qui cherche à s’échapper de la table à langer où elle tente de le changer. Plaqué sur le dos, il piaule de toutes ses forces en gigotant des pattes comme une tortue dopée au pot belge qu’on aurait renversée dans un virage. Ce qui perturbe la communication et indispose Béatrace :
- Tais-toi loupiot d’enfer ! C’est du sérieux ! C’est toi Rébéquée ?

 
Le téléphone rouge est raccordé directement à l’ancien QG des Numéros, à Agotchilho, dans ce qui fut le bureau du Numéro Un, et il leur sert de lien aussi direct que secret. C’est pour maintenir ce secret qu’il a été branché dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où Arthur et Béatrace ont élu domicile. C’est dire l’importance que revêtent les communications qui s’y échangent. Bien sûr, certains jours, Béatrace et Rébéquée l’utilisent longuement pour échanger des recettes (pour ton vin de prunes, tu mets aussi des feuilles ?) ou pour discuter de leurs amours (Arthur me manque… ; ça, c’est Béatrace. Hélène est tellement heureuse d’attendre son bébé… ; ça, c’est Rébéquée. C’est VOTRE bébé… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Tu es un amour… ; ça, c’est Rébéquée à Béatrace. Je sais (rire)… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Et ça peut durer des heures). Mais comme elles sont (entre autres) préposées à la garde de la ligne qui ne comporte que ces deux postes et aucune autre connexion, ce n’est que tout naturel et sans aucune conséquence que de passer agréablement le temps à papoter entre copines. 

  Il y a aussi les conversations importantes et « officielles » : état des lieux dans telle ou telle ex-base des Écolocroques par l’Itzal de service, cela peut être Mouye par exemple, pour Thulé ou pour Andøya selon l’endroit où elle se trouve ; demande d’intervention de l’un des rares scientifiques habilités auprès de tel ou tel Goum qui tient la mémoire de telle ou telle époque ; demandes relatives aux possibilités de fourniture de tel ou tel approvisionnement pour telle ou telle région… Dans ce cas, « on » utilise parfois les liaisons satellitaires directes de l’ex-réseau des Écolocroques, qui aboutissent au même bureau dit « du Numéro Un », ou plus simplement N°1, mais sans jamais connecter directement au réseau la ligne « rouge » rigoureusement filaire et étroitement surveillée par les Goums tout au long de son parcours dans le tunnel du « métro ». Il faut toujours passer par un opérateur. C’est là la sécurité ultime à laquelle « on » a eu recours, même si cela impose certaines contraintes. 

 
Bref, rien que du très sérieux.

  Et Tijules poursuit sa sérénade. Béatrace connaît les manœuvres d’urgence : elle lui essuie vite fait le popotin (ce qu’il pue l’animal), enfouit la couche sale dans la poubelle ad hoc, ouvre son corsage et plaque le museau de son fils sur son sein qu’il embouche avec la maestria de Josué à Jéricho.

- Oui, allo… excuse-moi, je torchais Tijules…
- C’est Nouye qui parle…
- Oh… Nouye… Je croyais que c’était Rébéquée…
- Rébéquée est occupée à l’usine, mais la nouvelle est urgente et je devais te la faire passer pour que tu la transmettes…

 
Nouye, en bonne Itzal, n’est ni expansive ni émotive. Mais elle est rigoureuse et sa mémoire est sans faille. Elle est capable de répéter mot pour mot un message complexe d’une heure en conservant ses intonations, ou d’en donner un résumé en quelques phrases. L’expérience a même montré qu’elle était capable de répercuter intégralement un message dicté dans une langue qu’elle ne connaît pas. Un véritable enregistreur. Arthur (Tu me manques, pense Béatrace) l’aurait volontiers embauchée comme secrétaire particulière, mais Nouye préfère vivre à poil parmi les siens. Sa fonction de gardienne lui impose d’ailleurs d’y rester pour veiller à la sécurité de tous.

  - Qu’est-ce qui se passe ?
- On a appelé de Thulé : le Hai II a disparu.

  Long silence de part et d’autre…

Et puis Béatrace demande :
- Qu’en pense Rébéquée ?
- On n’a pas réussi à la joindre, elle a quitté la Boulangerie il y a cinq minutes, elle vient ici, à l’usine…
- Dis-lui de m’appeler dès qu’elle sera arrivée, je préviens les autres, mais ils voudront des précisions.
- Je rappelle Thulé par le satellite…

  Béatrace réussit à finir de langer Tijules sans s’en apercevoir, tellement la nouvelle l’a bouleversée. Le loupiot a dû sentir que ce n’est pas le moment de rigoler, parce qu’il se laisse « débrancher » sans protester, même pour la forme, et clic-clac, pile et face essuyé, lavougné au gant humide, emballé avec sa couche propre dans sa grenouillère bleue ptit lapin (avec un gros pompon blanc pour faire la queue) cadeau de tata Clèm, et zouh ! au parc.

  Et puis elle appelle Victor au journal.

Pas là. Clèm non plus. Ni Eusèbe. Sont avec Ravot. Mouchoir, qui a répondu, ne sait pas où ils sont. 

 
Alors elle appelle Jeanne.

Qui lui dit avoir des infos sur l’hybris et reste sans voix à la nouvelle de la disparition du sous-marin… Oui, je passerai le message dès que je pourrai les joindre… 

  Et puis elle s’assied, Béatrace : non, ça ne va pas recommencer… Mon dieu, Arthur, ce que tu es loin…

  Et elle pleure, Béatrace, sous le regard ébahi de Tijules qui décidément se dit que c’est pas de la tarte d’être grand.
 

HÉLÈNE JOUE À L’ ÉLUE / P2C3E12

P2C3E12 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 12)

 
N° 135 / HÉLÈNE JOUE À L’ ÉLUE / P2C3E12

 
C’est l’histoire où Hélène pense très fort à Rébéquée avant de jouer le rôle de l’Élue et de faire parler l’Amazone capturée. 

  Mardi 7 juin
10 heures trente
Agotchilho

  C’est étonnant ce qu’elle peut me demander. Bien sûr, je comprends dans quel but, mais… pourquoi moi ? Et… est-ce que je vais y arriver ?

 
Hélène est à peine sortie de l’eau, après que Rébéquée est venue la voir, que déjà ses doutes la reprennent : en gros, qu’est-ce qu’elle me trouve ?

  Parce que c’est vrai que Rébéquée l’impressionne. Journaliste canadienne venue s’enterrer à Saint Tignous sur Nivette pour oublier un chagrin d’amour (comme elle lui a dit elle-même avec son plus gros accent, celui qu’elle prend quand elle est très émue et très saoule) (la sâââlôôpe, elle m’avait laissé le côôeur en laaaammmbôôô, si tu peux vouââârrr…) (un soir où elle lui a expliqué comment elle faisait le vin de prunes, sa spécialité, après des fôôôlies z’avè’ leur côôôrps que sch’te dis pâââs). Et qu’en plus elle lui en a donné le goût. Et je ne parle pas du vin de prunes. Au point de lui faire battre le sien de petit cœur, plus fort que… que son Hector lui faisait battre, quand elle était amoureuse du malheureux Hector, et qu’il la… Au point qu’elle ne se souvient plus très bien de son pauvre visage, sauf, peut-être d’un certain sourire quand elle se sent mélancolique. Alors, elle se tourne vers Rébéquée, qui comprend tout de suite et lui met la tête contre son épaule en lui disant : « schuuut (elle siffle un peu sur les « ch »), ça va pââsser (presque : ça va pôsser), schuis-là, ma schéérie »… Et ça passe…
 
Elle a dit que demain matin, j’aurai une perruque que Ravot va ramener lui-même…

  Et son incroyable générosité, elle, si costaud, championne de karaté et tout (elle l’a bien vu quand elle a battu les Chochos, la première fois où elle l’a rencontrée), intelligente, journaliste (ça, ça l’épate vraiment et elle se le répète), patronne de tout le bazar ici, et même, on peut le dire, de tout le développement de la boulangerie, sans parler des autres usines goums qui copient la sienne ; et voilà qu’elle, Rébéquée, elle lui dit : « tu veux un ptit infant ma belle… (infant, elle dit infant) Ça, sch’peux pâââs… mais on a des amis, non ? A quoi ça sêêêrt les âââmis ? »…

Alors, Hélène se regarde, comme ça, parce qu’il n’y a pas de glaces chez les Goums, où elle se sent si bien quand elle ne se sent pas très bien (si on lui avait dit ça il y a deux ans !), elle se regarde. Bien sûr, ses seins ont grossi, mais ça c’est plutôt bien. À part ça, si on ne sait pas, qu’elle est enceinte de quatre mois, on ne peut pas le deviner : elle est restée mince… Et la tunique de Tomie lui va. Bien sûr, ça lui a fait tout drôle, mais bon. C’est la guerre, non ? On ne va pas se laisser faire, comme dit Rébéquée.

 
Et Hélène s’aperçoit de ce que son courage est devenu aussi fort que ce que voulait Rébéquée : demain, elle sera l’Élue pour l’Amazone !!!

  Comme promis, Ravot a descendu la perruque blonde que lui a prêtée Lepif, et une cordelière argentée. La cordelière, il l’a trouvée dans les richesses secrètes de Mado (elle dit « ses fouffes »). Bon, il s’est fait un peu chambrer (On se déguise, commissaire ? On veut faire des manières ?). Tout juste si elle ne lui a pas demandé s’il virait travelo…
 
Et Hélène a vraiment réussi son personnage : la tunique de Tomie et ses espadrilles lacées sur les mollets, la ceinture argentée et la perruque… On vérifie sur l’affichette que Lepif a récupérée au cours de l’une de ses visites à « C’est tout naturel » et il faut se rendre à l’évidence : Hélène est crédible. Et ravie de jouer enfin un rôle actif. 

  Bon. C’est du sérieux : faut qu’elle obtienne des renseignements sur Arthur, L’Omphalie,

la Harpie, le Hai II, leurs moyens de communication… Ravot lui a fait répéter les thèmes qu’il a repris sur les petits papiers qu’avaient préparés les participants au premier interrogatoire de Tomie. Et puis, bien sûr, d’où elle vient, si elle est seule, sinon, où sont les autres, et tout ce qu’elle pourra trouver. Rébéquée et Béatrace, vaguement drapées dans des draps blancs, resteront en arrière garde, dans l’ombre, et toute la scène sera filmée et enregistrée.

  On l’a rassurée : la fille est dangereuse, mais droguée, et elle aura perdu toute notion du temps et du lieu… On a même imaginé un scénario d’évasion possible qu’elle pourra lui raconter au besoin, en la persuadant qu’elle a pu l’oublier à la suite du coup qu’elle a reçu sur la tête… Elle devra évoquer « les autres », voir si elle mord à l’hameçon…

  L’Amazone a été installée dans l’une des pièces qui étaient réservées au personnel allemand au moment de la construction de la base. Simple casernement aux murs et au plafond uniformément peints en feldgrau, et sol brut de pierre sombre. On y a placé un lit métallique, une table et une chaise. La faible lumière émane d’un hublot électrique fixé sur le mur du fond, et qui laisse la porte d’entrée dans la pénombre…

 
La fille n’a pas bougé depuis que les Goums l’ont allongée sur son lit.

  Nouye a profité de son inconscience pour lui faire ingurgiter ses potions … Tournée vers l’entrée de la pièce, les mains libres, elle dort…
 
La porte s’ouvre sans bruit.

  Hélène avance d’un pas et semble ainsi sortir de l’ombre profonde du couloir dans lequel, derrière elle, se devinent les silhouettes blanches de Rébéquée, de Béatrace, et plus loin, presque indiscernable dans l’ombre, la silhouette nue d’Ouâniahoua armée d’un bâton d’ivoire, prête à intervenir.

 
L’Amazone ouvre les yeux, alertée par le faible bruit, se redresse sur le coude, se lève subitement et titube jusqu’à elle en se laissant tomber à genoux :
- Vous, Patronne ! Mais alors, je suis sauvée ?

Elle saisit entre les siennes la main droite de sa « Patronne » et la place sur sa tête, sans doute en guise d’hommage.

  Le premier réflexe d’Hélène est de retirer sa main, et puis, elle se dit qu’il doit s’agir d’un comportement habituel des guerrières et elle laisse faire, en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.
 
Rébéquée s’est approchée par prudence lorsque la fille s’est levée. 

  Béatrace la suit de près. 

 
Ouâniahoua reste en retrait.

  - Tu es sauvée, et les autres ont pu te faire reconduire jusqu’à nous, enchaîne Hélène lorsqu’elle a repris ses esprits…
(« Tu diras « les autres »… sans préciser. Fais attention, c’est le point dangereux. Si elle est venue seule, elle pourra se méfier… »)
- Je suis restée si longtemps inconsciente ?
- Près de trois semaines, d’après ce que nous en savons…
(On a beaucoup discuté de ce chiffre en mettant au point l’intervention d’Hélène, et puis il est apparu que cela laisserait une marge suffisante et vraisemblable).
- Trois semaines…mais… comment… J’ai encore un peu mal au crâne…
- D’après ce qui nous a été rapporté (là aussi, on a discuté pour finalement en venir au « nous » de majesté), tu aurais tué Tomie au moment où elle allait trahir…
- Oui ! C’est vrai ! Je m’en souviens maintenant, cela me revient, oui, comme si c’était hier : j’ai réussi à m’introduire dans la base en tuant deux gardes, et puis je les ai tous trouvés, les Malfort et les Chochos, en train de l’interroger. Elle ne s’était pas sacrifiée et elle était prête à parler.
- Tu as eu raison, elle devait mourir la première… Relève-toi et va t’allonger, tu es encore très faible… Tu as bien mérité de te reposer.
- Merci Patronne, merci pour votre bonté, mais… (elle passe la langue entre ses dents), je crains d’avoir perdu ma capsule de sacrifice… Peut-être que Tomie…
- N’aie aucun regret, tu étais inconsciente, elle, non.
 
L’Amazone retourne s’asseoir sur la couchette, en titubant sous l’effet des drogues qui lui ont été administrées.

  - Allonge-toi, insiste Hélène compatissante…
- Merci, Patronne, votre générosité égale votre beauté…
(Mais c’est qu’elle la drague ! se dit Rébéquée. Oh, eh puis, après tout, c’est peut-être une relation normale entre elles)…
- Donc tu as tué Tomie…
- Comme doivent l’être les traîtres : d’une flèche dans la gorge…
- Très bien, très bien…
- Ensuite j’ai reçu un coup violent et j’ai perdu conscience…
- D’après ce qui m’a été rapporté de ce que tu as dit, tu serais restée un moment sans surveillance, ce qui ne m’étonne pas, de la part de ces Chochos, et tu serais parvenue à t’échapper, malgré le grave traumatisme crânien qui t’avait été infligé, et tu aurais pu rejoindre… Tu te souviens ?
- … rejoindre… sans doute le bateau, où mes sœurs seraient parvenues à me cacher… Mais j’ai tout oublié, Patronne, j’ai tout oublié…
- Ce n’est pas grave, elles ont raconté ton retour, ton visage ensanglanté, les soins qu’elles t’ont prodigué. Et puis tu as été en effet cachée dans le bateau qui t’a ramenée. Elles sont restées là-bas, et nous n’avons pas de nouvelles pour l’instant. Elles ont certainement repris ta tâche…
- Il me restait quatre flèches, Patronne, et je pouvais encore faire beaucoup de travail avant de repartir. J’avais déjà repéré quatre de mes cibles, dont la mère des Chochos, et mes sœurs auraient pu achever de détruire ce repaire des Malfort… Mais, j’ai été ramenée en Harpie, je reconnais les murs plus sombres. Vous n’êtes plus en Omphalie ? Vous êtes venue voir votre Frère Élu ?
- Je suis de passage, mais poursuis : sais-tu où elles en sont restées ? Sais-tu qui reste ainsi en service ?
- D’après ce que vous me dites j’ai rejoint le Mélanippé avant son départ…
- Le Mélanippé ?
- Oui, le bateau…
 
(Ouf, se dit Rébéquée… Pourvu qu’il soit encore là)…

  - Bien sûr, bien sûr, c’est lui qui t’a ramenée en Harpie…
- Nous étions trois membres de la Brigade du Balai à nous être dissimulées sur le Mélanippé lorsqu’il est venu charger de la marchandise en Harpie :
Esche, Weide, et moi-même, Birke. Il devait décharger des farines « officielles » à Agotchilho et des matières « spéciales » à Bordeaux, et puis, à son retour, il devait passer reprendre des soupes à Agotchilho, et nous embarquer, comme nous l’a expliqué le capitaine Allan. Mais, Patronne, mes soeurs ne sont pas rentrées ?
- Nous n’avons pas encore de nouvelles, mais un bateau va revenir bientôt…
- Le Hai II est-il arrivé, Patronne ?
- Pas encore, non… Pourquoi cela ?
- J’étais déjà partie en mission avec mon groupe, quelque temps après celles de la Brigade du Loup dont faisait partie Tomie, lorsque vous avez capturé Arthur Malfort, en Omphalie. Nous l’avons appris par le Réseau. Je sais qu’il doit arriver ici, en Harpie, par le Hai II. Pour me faire pardonner mon échec, je voulais me porter volontaire pour l’escorter vers son destin, avec le Mentor…

 Il y a un cri, un bruit de pas précipités dans la coursive, au-dehors…
 

DEPART POUR L’AVENTURE / P1C1E3

P1/C1/E3 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 3)

 
La liste des personnages se trouve en « PAGES » elle aussi, dans la rubrique PERSONNAGES, LIEUX et TRUCS.

  
C’est l’histoire où nos Héros partent à l’Aventure

  Mardi 12 avril
Midi 30
Cantine de
la Mairie

  - Mais qu’est-ce vous foutez ? On vous a cherchés toute la matinée !!!

Jules et Rébéquée les attendaient à la cantoche de la Mairie où ils prennent souvent leurs repas. Rébéquée a quand même un petit sourire en voyant les yeux brillants quoique cernés de Clémentine et la moustache en désordre de Victor. Elle s’en pourlèche même ses gourmandes babines de brune charnue et sensuelle. Rébéquée est amoureuse avouée de Clémentine, qui prend ses déclarations à la rigolade pour la tenir à distance : elle connaît très exactement les goûts déclarés de sa copine.

Rébéquée est arrivée l’an dernier de Québec qu’elle a fui à la suite d’un chagrin d’amour, comme elle l’a raconté à Clèm un soir de cafard noyé de vin de prunes (sa spécialité). Elle avait été plaquée par sa « fiancée » d’alors, une certaine Michelle, qui était partie avec un matelot australien (pleins de poils partout, une vraie horreur, elle dont la peau était si délicate…) en lui laissant les dettes de leur petit ménage douillet.

Elle est prête à excuser tous les débordements de « sa plus belle copine d’ici », qui a compris qu’elle a compris et lui a rendu son clin d’œil dans le dos de Victor et de Jules.


Celui-ci, rendu encore plus hargneux par son troisième whisky a déjà attaqué le céleri rémoulade et postillonne en regardant de ses yeux globuleux et rougis le visage indifférent de Victor :
- Tu te rends compte ! On a dû se taper toute la rue du Fort (c’est la rue principale, longue et pâle, bordée de caisses en béton fleuries de pétunias pour faire semi piétonne) et interroger tous les boutiquiers ! Et se faire engueuler à chaque fois, comme si on y était pour quelque chose dans cette histoire ! Expliquer que le Maire veut leur avis, que rien n’est fait, que le débat est ouvert, qu’on est un forum… Savent même pas ce que c’est qu’un forum ! Même que la poissonnière m’a dit que c’est ça qui nous manque, un forum !
- Elle voulait dire un fort homme ! Un homme fort !!! s’esclaffe Rébéquée.

Du coup la colère de Jules retombe.
- Et qu’est-ce que j’aurais pu faire ? lui demande Victor ?
- Ben à trois on aurait eu plus vite fini, tiens !
- Et mon enquête alors ?
Rébéquée pouffe en regardant Clémentine.
- Qu’est-ce qui te fait rire ? demande Jules qui a un retour de mauvaise humeur.
- Rien, une histoire de femmes, tu peux pas comprendre, répond-elle avec l’accent québécois rondouillard qu’elle reprend quand elle s’amuse.
Jules hausse ses épaules en bouteille de Perrier (Clémentine l’a baptisé Whisky-Soda) et agite sa grosse tête ronde de poivrot rougeaud que la quarantaine avancée commence à marquer profond.
- Ouais, tes Écolotrucs… J’y crois pas. Ça fait un mois que tu fais des mystères et on n’a rien vu encore…
- Secret maison. A propos, je vais sur la côte cet après-midi. Enquête.
- C’est toi le chef, mais nous laisse pas tout le boulot pour partir en vacances…
- T’inquiète, c’est du sérieux. D’ailleurs, si on n’est pas rentrés demain midi, tu prends le dossier dans mon bureau et tu préviens les flics…
- Les flics ? Tu te prends pas un peu la tête, et… Eh, t’as dit « on », tu pars avec…
- Avec Clèm…
Les autres les regardent avec des yeux ronds.
- T’emmènes la concurrence ? (Ce qui fait rire la concurrence en question)…
- Non M’sieur, n’oublie pas qu’on coopère !


Là-dessus, ils finissent leur lapin chasseur, trop sec comme d’habitude, mais faut bien soutenir les petits élevages locaux, avalent le yaourt plâtreux, descendent le café lavasse et se lèvent.
Tapes sur l’épaule de ceux qui restent, pt’ites bises des dames.
Dramatique, Victor déclame avec un salut romain :
- Ave Iulius, morituri te salutant !
Puis il chope Clémentine par une aile et l’entraîne en riant vers sa vieille BM.
Mais elle résiste :
- Faut que je prévienne, faut que je prévienne Arthur…
- Arthur ? il relève avec un sourire narquois qui la fait rougir.
- Euh, oui, je t’ai dit…
Il la pousse d’une tape sur les fesses :
- Va ma cocotte, va faire ton devoir !

  Elle sort son téléphone de son sac et compose le numéro de

la Lanterne, demande le Dragon, euh, M’âme Marty, lui laisse un message pour Monsieur Malfort, elle part enquêter sur la côte avec qui il sait, qu’ils seront rentrés au plus tard demain à midi, qu’elle rappellera…

Victor la regarde en coin, goguenard, mais sans faire de réflexions.

- Et en voiture !
 

COUP DE THÉÂTRE / P1C3E29

P1C3E29 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 29)

  N°77 / COUP DE THÉÂTRE / P1C3E29

 
C’est l’histoire où Clémentine et Victor passent du tréfonds du désespoir à une joie inouïe, et où les Numéros ont une sacrée surprise.

  Vendredi 22 avril
19 heures trente
Thulé

  Victor et Clémentine sont restés incrédules, effondrés sur leur siège après ce qu’ils viennent de voir.

- Vous avez remarqué que nous avons remplacé les fourrures que vous portiez par des parkas, fait observer le Numéro Un. Les écologistes n’aiment pas les vêtements de fourrure et nous soignons votre image…

- Mais vous n’avez pas… finit par dire Victor
- Nous n’avons pas ?… relève le Numéro Un
- Vous n’avez pas… atomisé le détroit de Gibraltar ?
- Mais si mon cher, ces images sont authentiques !

- C’est un tour de force technique, enchaîne le Numéro Quatre en se rengorgeant : prises en direct, les images ont été envoyées jusqu’ici. Nous y avons incrusté le personnage, dont les icônes, comme nous le disons, avaient été préparées, et le montage final a été réexpédié à Agotchilho où il est arrivé pratiquement en même temps que vous l’avez vu. Depuis Agotchilho, l’émission a été retransmise à Saint Tignous où notre agent les réceptionne et les rediffuse vers les chaînes mondiales. Dans une demi heure, au plus tard, elle sera sur tous les écrans, depuis la Chine jusqu’au Pérou, sans oublier l’Europe, bien sûr. 

   Le Numéro Un s’est relevé et se campe devant eux :
- Et vous voyez maintenant à quoi vous serez utiles. Nous avons besoin d’interprètes vivants, tangibles, dynamiques. De représentants actifs. Vous êtes embauchés, mes chers amis. Embauchés par la plus grande et la plus puissante entreprise de tous les temps. Vous en êtes la manifestation officielle. Nous, nous devrons rester inconnus. L’erreur de toutes les dynasties a été de s’afficher. Le vrai Pouvoir n’a pas besoin de colifichets mais de force et d’une structure. Nos envoyés actuels ne sont que des employés, des commerciaux, des vendeurs. Il nous faut une incarnation. Malfort n’est plus acceptable, il a assumé la partie… désagréable de notre action aux yeux de l’opinion. Il est grillé. Par ailleurs et surtout, je le sais assez rigide pour refuser toute offre de notre part. Il n’a aucune envergure commerciale, si je puis me permettre. Cette envergure que je sens en vous et qui vous a fait rédiger si habilement nos proclamations, à la première petite pression que nous avons exercée sur vous. En outre, et pour en finir avec Malfort, je doute que mon père l’ait laissé vivre bien longtemps après que votre cher maire de Saint Tignous sur Nivette l’a remis entre ses mains !!!

Il éclate d’un rire de connivence qui est repris en chœur par les autres Numéros.

 
- Allons mes amis, il faut fêter cet accord. Parce que c’est un bon accord !!! conclut-il, ravi. Pensez à votre promotion : vous étiez rédacteur en chef du Petit Matois Subreptice… subreptice !!! Un journaliste subreptice !!! Quelle antinomie… Bref, vous dirigerez officiellement la Lanterne du Fort qui deviendra notre organe officiel. L’organe officiel du Pouvoir Mondial !!! Vous deviendrez le directeur général de l’information mondiale !!! Et votre amie… Courriériste au courrier du cœur, je vous demande un peu… Elle deviendra votre Assistante ! Nous lui trouverons un titre officiel très important… Les rémunérations, bien sûr seront illimitées… Les pouvoirs, absolus dans votre sphère d’action… Mieux : vous constituerez notre façade publique ! Je l’ai dit : notre Incarnation ! Nous avons besoin d’un recrutement extérieur, de sortir du champ de nos ressources habituelles, faites d’Idéologues dépassés, d’Ordres périmés, qu’ils soient celui d’où a surgi mon père ou celui que nous revendiquons officiellement. Nous avons besoin de jeunes ambitions pleines de feu et de foutre. Nous fondons notre Dynastie !!! Vous en serez les parfaits ministres, les piliers, les colonnes du temple !!! Vous êtes beaux. Vous êtes forts. Vous serez les hérauts de notre Nouvelle Terre.

Il s’est dressé, un bras levé dans une envolée lyrique qui l’exalte, le regard enflammé…

  Long silence…

  Et puis Clémentine, souriante, dégage doucement son poignet de l’étreinte de la main de Victor et se lève sans un mot, sans perdre son sourire éblouissant. Elle saisit sa chaise par le dossier, comme pour s’y appuyer, l’émotion n’est-ce pas, et puis d’un seul geste la lance à la tête du Numéro Un qui se retrouve les quatre fers en l’air, une estafilade sanguinolente au front. Puis elle se précipite sur le Numéro Quatre et l’assomme d’une gifle foudroyante, à toute volée, tandis que Victor se jette sur Pouacre et lui écrase le nez d’un coup de poing magistral.

Les trois Numéros sont par terre.

Victor regarde Clémentine avec un large sourire :
- Tu as raison, mon Canon, c’est tout ce qu’ils méritent ! Et qu’est-ce que ça soulage…

Ils s’étreignent avec la force du désespoir.

  Un signal d’alarme retentit, actionné sans doute par l’un des quatre techniciens qui ont assisté à la scène depuis leur pupitre, à l’autre bout de la pièce.

Les portes s’ouvrent sur quatre énormes matafs.

Le Numéro Un se relève en titubant :
- Vous avez eu tort… Je vous croyais intelligents… Je vous croyais logiques… Je vous croyais de notre race… Vous me décevez…

Il fait signe aux gardes du corps :
- Menottes.

La Quatre et le Cinq émergent à leur tour :
- Cette salope… commence Quatre…
- Laisse, ma chère, laisse… Ils ont eu tort. L’offre était honnête. La facture sera à la hauteur de leur insolence.

Désunis par les gardes, Clèm et Vic ont maintenant les mains menottées dans le dos et le Numéro Un leur fait signe de les suivre.

  Couloirs encore. Sans un mot, Vic et Clèm se regardent chaque fois qu’ils le peuvent. Ils ont dépassé le désespoir. Ils se savent perdus. Dans un monde perdu. 

  Couloirs étroits, obscurs. Galeries creusées dans la roche, si proches de celles qu’ils ont connues à Agotchilho avant et après l’horreur. 

 
Le couloir s’élargit. Des portes de nouveau.

Mais pas de bruit.

Cependant le lieu ressemble à ce bordel chahuteur qu’ils ont traversé en arrivant.

Mais pas de bruit. Ce qui semble d’ailleurs surprendre le Numéro Un :
- On dirait que les héros sont fatigués, remarque-t-il au passage.
- Un changement de quart sans doute, conclut sa fille.

Pouacre presse son mouchoir sur son nez éclaté.

  Au fond du couloir, près d’une porte un peu plus grande, laquée de pourpre, deux filles Chocho, nues bien sûr, semblent attendre on ne sait quoi. La relève dont parlait Quatre, peut-être…
- Vous deux, venez avec nous, les interpelle le Numéro Un.
Et puis gouailleur, il désigne la porte qu’il ouvre :
- L’appartement des cadres…
 
Poussés par les matafs, Vic et Clèm découvrent une vaste pièce au sol de larges dalles de pierre noire parsemé de fourrures. Lit immense, grande et lourde table de marbre noir, chaises massives, amples fauteuils de cuir fauve, cheminée au fond… Des anneaux scellés dans les murs.

- Nous amenons ici le cheptel de choix que nous destinons à nos cadres. Et à nous-mêmes, bien sûr. Puisque vous avez dédaigné l’offre que nous vous avons faite de nous servir de bon gré, vous nous servirez… autrement.

Il fait un signe et les deux gardes qui l’encadrent attachent les menottes de Vic à l’un des anneaux du mur. Puis il leur fait signe de quitter la pièce :
- Les deux femelles Chochos restent avec nous. Vous faites partie du lot qui vient d’arriver ?
L’une d’elle, impassible, acquiesce de la tête.

Les quatre gorilles sortis, les trois Numéros entourent Clèm.
- Je regrette que mon fils ne soit pas là : le Numéro Trois aurait apprécié de s’amuser un peu avec vous. Mon père aussi, je pense, tout vieux qu’il soit. Mais nous verrons…

  Clèm est livide. Elle fixe Victor avec désespoir. Mais reste résolue. L’esprit vide, elle se sent proche de ces martyres promises aux fauves qui, l’espoir envolé ne ressentent plus rien. Plus rien que l’attente de la fin dans une impatience grise.

En finir.

 
- L’espèce s’améliore, remarque incidemment Quatre en évaluant les Chochos du regard. C’est le résultat de vos efforts, père ?
C’est la première fois qu’elle l’appelle ainsi. L’expression semble réservée aux moments de grande intimité.

- Non, les croisements sont toujours négatifs. C’est vraiment une autre espèce. Les hybrides sont stériles et idiots. Costauds, mais idiots.

Il leur fait signe :
- Approchez… vous vous occuperez de ce monsieur tandis que nous nous occuperons de sa dame. Malheureusement, lorsque nous en aurons fini avec vous et que nos marins se seront lassés de vos charmes, nous ne pourrons plus vous valoriser par la filière des bordels de Tanger, comme nous le faisions jusqu’ici pour nos visiteuses : si nos calculs sont justes, la vague en retour de l’explosion a rasé la ville…
-  Les Russes offrent des débouchés, père. Mais vous croyez qu’après que grand-père s’en sera servi…
- Tu as raison, encore une fois. Nous lui laisserons. C’est désolant mais l’âge sans doute le rend maladroit, il casse ses jouets… Vous l’avez vu à l’œuvre, je crois ? demande-t-il en souriant à Victor.
Le Numéro Quatre fort en verve reprend sans quitter Clèm des yeux :
- Monsieur Bourriqué conviendra parfaitement à certains de nos officiers qui ont, comme dit l’un de vos chanteurs, « un penchant pervers à prendre obstinément Cupidon à l’envers »…
Ils éclatent de rire…

  Pouacre s’est placé derrière Clèm. Il lui saisit les coudes et les tire en arrière sans qu’elle puisse réagir :
- Je pense que nous pouvons la détacher, elle ne s’échappera pas…
Quatre lui enlève ses menottes, mais sans que Pouacre lui lâche les coudes.
- A vous l’honneur, Numéro Un ! Je vais la maintenir pour votre confort.

Clèm fixe désespérément Victor…

Le Numéro Un relève d’une main le menton de sa victime pour la fixer dans les yeux tout en saisissant de l’autre la fermeture à glissière de sa combinaison qu’il descend lentement…
Son sourire s’élargit à mesure qu’il sent monter la panique dans le regard de Clèm.
- Charmante vraiment…

Une voix l’interrompt :
- Si je peux me permettre…

L’une des filles Chochos, qui étaient restées debout contre le mur, encadrant Victor, s’approche du Numéro Un, surpris :
- Oui, que veux-tu ? Une Chocho qui prend une initiative ? (il a un rire de joie perverse) Tu la veux aussi ?
 
Mais la fille, qui s’est approchée de lui, tend simplement le bras, dévoilant un court bâton d’ivoire avec lequel elle le touche à la base du cou.

Il s’effondre comme une masse.

Les deux autres n’ont pas le temps de réagir qu’ils subissent le même sort : un geste  rapide du bras, le bâton d’ivoire les effleure au cou, ils s’effondrent…

  Brusquement libérée, Clèm titube, se raccroche au bord de la table, sans cesser de regarder avec une incompréhension absolue sa libératrice inattendue.

- Je suis Mouye, et je suis venue d’Agotchilho pour vous libérer…

L’autre fille se penche pour récupérer la clé des menottes dans la poche de Quatre et revient libérer Victor.

A peine détaché, il se précipite vers Clèm et l’étreint.
 
Secoués de sanglots frénétiques, ils se balancent sur place, serrés, serrés de toutes leurs forces, enfin libres de manifester un désespoir accumulé, une angoisse mortelle, vomissant, en cris et en spasmes, les atrocités perçues, attendues, vécues, et qui d’un coup s’effacent et disparaissent, pour un temps ou pour toujours, peu importe, mais qui s’effacent et les laissent transis, vibrants, vidés de toute force, les font tomber assis sur un coin de fourrure jeté sur le sol, toujours étreints, le visage de l’un dans le cou de l’autre, jusqu’à l’épuisement.

  Restées à l’écart, Mouye et sa compagne leur laissent le temps de se calmer, tout en fouillant les corps inertes des trois Numéros inconscients. Quelques clés, pas d’objets particuliers… La compagne de Mouye ressort un instant dans le couloir pour faire signe aux matafs qui y sont restés de garde. Ils passent la porte un à un, foudroyés au passage par le bâton d’ivoire et tirés immédiatement à l’intérieur.
 
Les sanglots se calment, Victor et Clémentine reprennent souffle, caressant du bout des doigts une épaule, un dos, un bras, une main doucement offerte, reculent, se regardent dans les yeux, dans leurs yeux noyés…

Rire…

- Oh, mon Canon…
- Oh, mon Boulet…

Rire :

- Nous voilà jolis…
- Ce que tu es jolie…
- Ne me regarde pas, j’ai les yeux rouges…
- Moi aussi j’ai les yeux rouges… J’ai eu tellement peur…

Et puis ils réalisent qu’ils ne sont pas seuls… Et puis ils se relèvent, essaient de comprendre…
- Merci, dit Clémentine avec son sourire vert empli de larmes tout au fond… Merci… Je ne sais pas qui vous êtes, mais merci… Merci…
- Merci, dit Victor en frémissant de son embryon de moustache grise… Merci… Je ne sais pas pourquoi vous nous avez sauvés, pourquoi vous avez sauvé Clèm… Vous avez sauvé Clèm… Vous avez sauvé Clèm… Merci, merci, merci…

  - J’ai été envoyée par Amaïa et Rébéquée, reprend Mouye qui reste impassible devant ces manifestations tremblantes d’émotion. Je devais informer ceux que vous appelez les Chochos, ceux d’Andøya et ceux d’ici, d’avoir à changer d’attitude envers eux (elle montre les corps effondrés). Et puis je devais vous retrouver et vous faire savoir ce qui s’est passé là-bas. Et vous libérer. Mais la chance veut que nous ayons, mes sœurs et moi, réussi au-delà de nos espérances : à Agotchilho, le Numéro Deux et le Numéro Trois sont hors d’état de nuire, l’un est capturé et l’autre est mort. Avec les trois d’ici, c’est toute l’organisation qui semble décapitée… Il faut prévenir Agotchilho… Vite…
 
Il semble à Victor que les événements qui se précipitent dépassent sa capacité de compréhension : ils étaient réduits à rien, à moins que rien, une viande à bordel, et d’un coup, ils détiendraient toutes les cartes ?

Il se laisse tomber dans un fauteuil, sans lâcher la main de Clèm, comme s’il avait peur de la perdre encore, et elle vient s’asseoir tout contre lui, sur le large accoudoir de cuir.
- Attendez… Ça va trop vite… Je ne comprends pas…
- Comment joindre Agotchilho ? se demande Clèm à haute voix.

Sa panique profonde s’efface peu à peu, comme si un volet, clos jusqu’alors par l’angoisse se relevait dans son esprit :
- Oui, par leur système de transmission, mais… (elle désigne les trois Numéros toujours inconscients), vous les avez tués ?

Ce n’est pas un remord qui lui viendrait comme cela, d’un coup, non, c’est juste pour savoir…
- Ils sont inconscients. Ils dorment et resteront ainsi quelques heures. C’est une forme de sommeil. Nous avons fait la même chose aux gardes et aux marins qui voulaient nous baiser. Il y en a une bonne centaine qui dort dans le bordel… Nous les avons confiés à nos frères et à nos sœurs qui les ont emmenés discrètement dans leurs réserves, dans des endroits qu’ils sont seuls à connaître. Ils les entretiendront dans cet état tout le temps nécessaire. Et ils pourront endormir ceux qui doivent encore l’être, j’ai apporté d’Agotchilho une réserve de potion de pouvoir.

- Et les techniciens des transmissions ?
- Je ne sais pas de quoi vous voulez parler…
- Elles ne sont pas allées dans ce secteur, reprend Victor qui récupère lui aussi petit à petit. Et elles ne pourraient pas entrer, souviens-toi des sas de sécurité…
- Mais nous… On peut !
- Tu serais capable de retrouver le chemin ?
Clémentine frissonne… Inutile de répondre.

- Moi je pourrais y aller, affirme la compagne de Mouye. Je suis d’ici et je connais bien les lieux même si je n’y suis jamais entrée.
- Il vaut mieux que je reste ici, remarque Mouye. Le deuxième équipage doit venir avec celles qui sont arrivées d’Andøya avec moi. Et il reste beaucoup de monde à endormir, beaucoup de Pouyagoumyôs armés… 

  Ils ont laissé leur guide devant la porte des labos, dans la première salle, celle qu’une vitre sépare du local où leur laissez-passer a été établi, avant de franchir le sas. Elle les attendra là. Il y a un risque : si leur « laissez-passer » a été invalidé, ils périront dans le sas… Peu de chances pour cela, ils n’ont pas quitté les trois dirigeants d’une semelle et ceux-ci ne semblent pas avoir communiqué…
- Mais les opérateurs du labo 5 sont au courant de notre révolte… remarque Clèm.
- Il n’y a pas très longtemps, et il n’est pas sûr qu’ils aient communiqué avec ceux du 4, remarque Victor. De toutes façons, on n’a pas le choix…
- Et on n’a pas d’armes non plus…
- Tu saurais t’en servir ?

Non, bien sûr. Clèm ne saurait pas se servir d’une arme. Et Victor non plus d’ailleurs. Pas vraiment. Sauf à imiter les films américains. Rambo, tac-tac-tac-tac, t’es mort…Aucun résultat garanti, mais des risques évidents.
- On va y aller au flan. Leur faire croire qu’on est envoyés par le Numéro Un, les faire sortir, les adresser à Mouye, n’en laisser qu’un de garde.
 
Ils ont pu entrer. Le Numéro Un les demande pour un travail de filmage spécial. Ça les a fait rire, les techniciens. Ils doivent avoir une idée de la chose… Ils connaissent l’appartement des cadres… Ils ont souri plus largement et ont préparé deux caméras et un matériel de prise de son. Le quatrième doit rester de garde et en veille, mais le Numéro Un lui envoie Clèm et Victor pour le distraire selon son choix. Un triple Hourré sort de quatre poitrines enthousiastes en l’honneur de ce sacré numéro de Numéro Un.

Vic et Clèm ont eu de la chance : c’est le genre d’événement qui a déjà dû se produire.

  Ils restent seuls avec le technicien de garde qui délaisse Clèm mais s’approche de Vic avec un sourire gourmand. Le coup de genou qu’il reçoit entre les jambes lui fait perdre instantanément certitudes et sourire.

- Bon. Parlons sérieusement…
 
Ils ont attaché les deux chevilles du bonhomme aux pieds de sa chaise et ils déplacent le tout pour libérer l’accès aux claviers. C’est un p’tit type (pas trop lourd) à l’air sournois, au front bas, et à la brioche confortable qui pleurniche que c’est pas des manières. A quoi Clèm répond qu’elle connaît des trucs encore plus marrants et qu’elle se fera un plaisir de lui en faire la démonstration. A quoi le p’tit type répond que non merci Madame et qu’est-ce que je peux pour votre service ? A quoi Victor lui dit de les mettre en relation avec Agotchilho. A quoi le p’tit type demande si le Numéro Un est d’accord. A quoi Clèm lui répond que justement, elle vient de faire une démonstration de ses talents au Numéro Un et que dans l’état où il est il ne risque pas de faire beaucoup d’opposition. A quoi le p’tit type dit que non c’est pas vrai. A quoi Vic répond que si, mais que s’il veut la démonstration on peut y passer un petit moment. A quoi le p’tit type répète que non, vraiment merci, vous avez bien dit Agotchilho ?

  Faut savoir à la décharge de Joseph Larigot (c’est le nom du p’tit type) qu’après le coup de genou de Victor qui l’a pris en traître mais qui aurait pu lui apporter une certaine satisfaction masochiste, parce que Joseph est un petit compliqué, que la perspective d’être « entrepris » par une femme constitue l’une des pires choses qu’il ait jamais pu envisager. Authentique génie de l’informatique, il fait partie de ces surdoués de la souris qui auraient pu profiter de la période faste de la bulle Internet, si des préoccupations beaucoup plus… intimes… n’avaient à l’époque obnubilé son jugement. 

  A l’époque en effet, Joseph était séminariste au grand séminaire de Toupré d’Icy et poursuivait les études vers lesquelles le Chanoine d’Icy l’avait orienté, lorsqu’au jeune enfant de chœur Joseph il avait confié la charge de ses burettes.

Ça lui était resté, à Joseph, cet amour de l’enfance, et lorsqu’il avait été chargé du développement informatique et de la création du site Internet du séminaire, il n’avait pu résister à la tentation de s’insinuer, via certains réseaux aisés à débusquer pour l’expert de la toile qu’il était vite devenu, dans les milieux où la chair fraîche est aussi abondante que recherchée. Quelques déplacements « professionnels » vers

la Belgique,

la Thaïlande et les Etats-Unis l’avaient confirmé dans sa double vocation ecclésiastique et pédophile.

Jusqu’à ce qu’un scandale au sein du clergé américain rende évident pour ses supérieurs le risque qu’il y aurait à encourager plus longtemps sa collaboration.

Le Chanoine avait été poussé discrètement à la retraite et on avait demandé à Joseph de se recycler dans le civil. Son supérieur, qui reconnaissait cependant la valeur des services qu’il avait rendus au séminaire, lui avait bien expliqué qu’il s’agissait seulement de protéger la Maison, d’établir un « firewall » (ce que Joseph, en bon informaticien, comprenait parfaitement), que son amitié (étroite et personnelle) pour lui n’était en rien diminuée, et qu’il le recommandait à des relations qui ne risquaient pas d’être gênées par ses… goûts particuliers. Mais qui sauraient estimer à leur juste valeur les logiciels qu’il avait développés dans le domaine de la réalité virtuelle et du « morphing », en particulier.

N’avait-il pas réussi à animer une apparition de

la Vierge dans la grotte de Lourdes plus vraie que nature ? Suivie d’une autre à Fatima, et de l’exploit, beaucoup plus difficile, de provoquer « ex
nihilo » une apparition originale du même personnage en pleine Assemblée Nationale pour soutenir un projet de loi visant à recréer un Concordat en France ? Ce projet avait hélas échoué parce qu’il n’y avait ce jour-là que quatre députés en séance et que le seul à être resté éveillé étant le rapporteur, un vieux rad-soc, personne ne l’avait cru, pas même lui.

Il avait réalisé des vidéos de miracles diffusées en direct (deux culs de jatte thalidomide réparés en direct, avec repousse instantanée, suivis dans le même esprit et pour répondre à la demande, de deux séries d’amputations diverses réparées également avec repousse, à savoir deux orteils accidentés en amuse-gueules et surtout, quatre mains droites de convertis récents, ex-musulmans, ci-devant voleurs en Iran, deux aveugles de naissance, nés coiffés trop bas avec une hypertrichose totale, qu’en pratique il avait traités par épilation intégrale au désherbant, etc.)…

Il avait ensuite revendu le logiciel aux autorités de La Mecque (bien sûr, il avait fallu adapter : il avait montré, toujours ” en direct “, le sabre d’un bourreau qui se brisait sur le poignet d’un innocent injustement condamné, avec dans la même veine, trois femmes accusées à tort d’infidélité et elles aussi injustement condamnées, mais à la lapidation cette fois, qui avaient reçu des roses alors qu’on leur avait envoyé des pierres du poids réglementaire, et deux martyrs de la révolution islamique qui avaient explosé dans le bus prévu malgré une défaillance du détonateur saboté par le MOSSAD). On discutait avec Bénarès du projet d’un saint homme qui envisageait un jeune absolu de deux ans au creux d’un arbre, sans manger ni boire ni pipi-caca, et avec le Dalaï Lama d’un système de moulin à prières à lévitation intégrée baptisé « Alouette, gentille Alouette ».

Et surtout il avait réussi à diffuser des causeries édifiantes sur le site du séminaire, au cours desquelles le Supérieur semblait débiter ses sermons en chair et en os et en direct, avec réponses interactives au téléphone, alors qu’il les avait saisis la veille au clavier. Ce qui lui laissait le dimanche deux heures de liberté qu’il employait à tester des enfants de choeur…

 
Après ce départ forcé, Joseph avait cru atterrir en Espagne ou au Chili dans un des quelconques réseaux de propagande de l’Opus Dei, et avait été agréablement surpris de se retrouver un beau matin à Thulé (on lui avait dit que c’était le nom de l’endroit), dans une base secrète d’il ne savait qui, à développer un programme de prise globale du pouvoir, sous la direction compétente (mais heureusement distante) d’une femme qu’il devait appeler Numéro Quatre. Avec une perspective de liberté personnelle absolue dans le domaine qui l’intéressait le plus, puisqu’il pouvait d’ores et déjà recruter de la chair fraîche partout où l’organisation était implantée et se la faire livrer sur place. Tant était grande l’estime que lui portait son employeur.

 
Aussi l’attaque de Victor et de Clémentine le plongeait-elle dans l’horreur de l’angoisse. Horreur de devoir être maltraité par une femme, angoisse devant sa propre lâcheté qu’il avait considérée jusque là comme un atout érotique, mais dont il découvrait soudain qu’elle risquait de le priver de ses petits privilèges au sein de l’organisation pour le livrer aux redoutables jugements d’un extérieur hostile et bourré de préjugés sexistes à son égard. Mais lâche avant tout, il avait cédé, en se promettant de retourner sa veste à la première occasion.

 
Dans un premier temps, ils l’ont contraint à fournir un laissez-passer à la femelle Chocho qu’ils avaient laissée dans le salon d’entrée (c’est ainsi qu’il appelait cette antichambre).
 
Et puis ils en sont revenus à la communication d’Agotchilho.

Et c’est comme ça que le premier message est parti :

« Ici Victor et Clémentine. Votre envoyée nous a libérés in extremis. L’état-major  des Écolocroques est en notre pouvoir. Nous poursuivons la capture de la base. »

  Réponse quasi immédiate :

« Confirmez identité.. »

  Clèm et Vic se regardent…
- Ils se méfient et ils ont raison. Voyons, un truc strictement entre nous…

Et elle tape sur le clavier :

« Préparez du vin de prunes pour Rébéquée et du whisky pour Jules. Attention, Béatrace, la sculpture des trombones est fragilisée par l’abus de café matinal. Vous voyez où mènent les enquêtes que j’ai lancées depuis la MJC !
Demandons réponse du même ordre.

  Réponse, un petit moment plus tard :

« Comment Clèm fait-elle pour teindre les moustaches de Victor ?

- Ça c’est un coup de Béatrace ! La garce ! Comment sait-elle… ?

Clèm ne peut s’empêcher de rire :
- Je te jure que je n’ai rien dit à personne mon Boulet…

Et il transmet :
« OK, on règlera ça plus tard… Tes tresses se portent bien[1] ? Où en êtes-vous ?

« Mes tresses ? Ohhh ! C’est toi qui as sorti ça ? Salaud, va ! Bon. Rébéquée est revenue, Jules est mort. Béatrace est heureuse de retrouver ses enquêteurs…

- C’est bien eux, confirme Victor, et c’est bien Béatrace. Mais qu’est-ce qui est arrivé à Jules ? Je suppose qu’ils nous l’expliqueront à notre retour. L’urgent est de se mettre d’accord sur ce qu’on va faire…

Il tape à son tour pendant que Clèm surveille l’opérateur qui la regarde, craintif et de plus en plus incrédule devant ce qu’il découvre :
« Nous avons appris les explosions de Gibraltar. L’état-major des Écolocroques est  capturé et en notre pouvoir grâce à votre envoyée (sur le coup, ils n’ont pas retrouvé son nom). Le sous-marin Hai II est à quai dans la base et pour l’instant sans équipage. Nous pouvons communiquer des ordres à toutes les bases (confirmation muette du technicien effaré). Précisez quelles opérations sont à entreprendre.

  Réponse :
«  Bien reçu. Nous transmettrons les informations et décisions communes dès que possible : il faut encore en discuter avec Arthur (au journal) et Eusèbe Malfort (présent avec nous). Nous vous informons du décès du Numéro Deux, bouffé par ses crabes, et du Numéro Trois coulé dans son U-Boote (Vic et Clèm s’embrassent à cette nouvelle). Le Hai I aurait, lui, été coulé près du cap Horn, nous en attendons confirmation (Vic et Clèm s’embrassent  de nouveau) (sans avoir à se forcer). Une conférence internationale est en gestation. Maintenez impérativement Hai II à quai. Y a-t-il possibilité de contrôler les autres bases qui détiennent encore des missiles armés ?

Clèm tape sur le clavier :
« Nous nous informons et vous contacterons très vite…

Vic et Clèm se regardent avec un gigantesque soulagement :
- Cette fois, on va s’en sortir. Mais c’est vrai qu’il reste une base au moins quelque part en Amérique du Sud… remarque Victor

- Vous voulez parler des îles Chonos ? observe le technicien qui a suivi le dialogue sur l’écran avec un affolement croissant. Il se rend compte que « ça sent le roussi » et il a décidé qu’il serait prudent de collaborer à fond. Quitte à tourner casaque, bien sûr si le besoin s’en fait sentir…
- Les Chonos, c’est ça.
Clémentine se souvient d’avoir lu et même tapé ce nom là dans les communiqués qu’ils ont envoyés depuis le Hai II.
 
Et c’est là qu’elle a eu l’idée :
- Est-ce que vous pourriez monter un discours du Numéro Un comme vous avez monté ceux de Malfort ? demande-t-elle au technicien effaré par le sacrilège, mais qui doit bien reconnaître que oui, en principe… Et qui ajoute qu’il voudrait des preuves de ce qu’ils ont dit à Agotchilho parce que si c’est comme ça ses patrons sont fichus et lui, il est tout prêt à les aider…

Clémentine lui fait remarquer qu’il n’a pas beaucoup le choix. D’autant que leur amie Chocho est encore plus inventive qu’elle…

- Je disais ça comme ça, vous savez…
Elle l’interrompt :
- Alors cessez de dire des bêtises… Vic, j’ai une idée. Votre langue est inconnue des Écolocroques ? demande-t-elle à leur guide qui est restée impassible et apparemment indifférente.
- Nous sommes les seuls à la parler, en effet…
- Et vous, vous seriez capable de la modéliser pour la faire parler à votre Numéro Un virtuel ? demande-t-elle au technicien.
- Oui, bien sûr. C’est une duplication phonétique, n’importe quel texte peut être saisi, soit au clavier, ce qui poserait des problèmes en l’occurrence puisque pour ce que j’en sais la langue des Chochos n’est pas écrite, soit à partir d’un enregistrement sonore. Ensuite, le visage est animé automatiquement et la voix transformée pour imiter celle du personnage qui parle. C’est comme ça que les discours de Malfort ont été enregistrés…

- Et vous pourriez animer simultanément deux personnages et les faire dialoguer, ou même leur faire jouer une scène ? demande Victor à son tour.
- Evidemment. Ce serait un peu plus long, mais c’est très possible…
Clèm le regarde avec un large sourire et vient l’embrasser :
- On va gagner, mon Boulet !

- Tu as déjà gagné, mon Canon…
 


[1] Voir l’épisode 34 (P1C2E8, Affaires de Ménage)