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L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété… 

  Même pas eu mal. Pas eu le temps : pulvérisées les minettes !
 
Sauf une, la chef justement, celle qui venait d’égorger le correspondant. C’est d’ailleurs lui qui l’a protégée du souffle : il était gros et mou et il a absorbé l’impact. La voilà expédiée en l’air comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau dans un stand de tir à la carabine ! Et roulez jeunesse !  

  L’Amazone volante s’agite dans l’espace, dénudée par le souffle qui la porte et la soutient.

 
- Tiens, une Amazone ! remarque le condor qui passe, l’œil indifférent… 

  Car si le concerto en sol mineur, le condor en sol andin[3], comme dit la Sagesse des Nations.

  Il est vrai que les condors ne sont pas très malins. Ils ne s’étonnent pas facilement : vous trouveriez ça normal, vous, en regagnant votre aire, de voir danser une Amazone à poil sur un jet d’eau et de méthane, à quatre cents mètres d’altitude ? Et le pire c’est que le geyser est de plus en plus fort, rendu opaque par l’eau pulvérisée que le gaz entraîne dans son rugissant jaillissement, avec des pierres et tout ! C’est que le mur de contention dans lequel est installée la vanne a été emporté et que la galerie de dix mètres de diamètre crache plein pot ! Un sacré gazoduc…

  Le gisement se vide depuis les multiples points de captages percés du fond de l’océan jusqu’au cœur de la couche des clathrates qui se déstructurent en bouillonnant et se ruent dans les larges conduits, fondus en eau et en gaz mêlés, précipités vers l’extérieur par la pression de l’eau et des sédiments de la plate-forme continentale qui les contient et les écrase du poids des résidus de l’érosion millénaire de toute la Cordillère des Andes, chassés dans les tuyaux soigneusement ouverts dans la roche par l’art tunnelier des Goums que le puissant matériel des Numéros avait mis en oeuvre… 

  Le gisement se VIDE !

  Et l’Amazone furieuse danse là-dessus, en engueulant le condor qui passe et qui, entre nous, n’en a strictement rien à faire…

 
C’est un ahurissant volcan d’eau et de gaz qui monte très haut dans le soleil de l’aube qui perce au-dessus de l’horizon andin, un volcan froid, si froid que l’eau s’y transforme en glace pour retomber en geyser de neige sur toute la région, un volcan qui monte d’un seul élan, de plus en plus volumineux, de plus en plus violent, incontrôlable, de plus en plus haut, et le condor perd de vue l’Amazone qui monte toujours, poussée par la vidange de 1300 kilomètres carrés de gisement, par les dizaines de milliers de kilomètres cubes de gaz et d’eau gelée issus de la détente de quelques cent trente kilomètres cubes de clathrates sous haute pression qui partent vers le ciel dans le grondement volcanique de leur détente brutale, c’est un nuage rougi par le soleil levant qui s’étale en une vaste flaque de sang céleste…

  Et le condor ricane, le mépris au bec, lorsqu’en passant la fille lui montre le poing, puis les fesses, menaces en l’air d’une chatte enragée à l’oiseau qui rentre, lui, à l’aire, tout peinard, au petit matin, après une nuit sur laquelle nous tirerons un voile pudique, car le condor, mais pas toujours.

  C’est ainsi qu’échoua la conquête de l’île Guamblin par les Amazones.


[1] Je rappelle, pour ceux qui ne suivent pas, que les clathrates de méthane (il s’agit toujours ici de clathrates de méthane) sont un assemblage chimique solide d’eau et de méthane qui se forme dans certaines conditions de température et de pression. Un peu de sérieux au fond de la classe, SVP ! Interro à la fin du chapitre.

[2] Voir « Le creusement des galeries », la note des Numéros, qui sera bientôt reproduite. C’est le souvenir de cette note qui a donné à Arthur l’idée de cette opération.

[3] Il est à noter qu’il existe des sols mineurs dans les Andes, mais cette convergence brusquée s’y est révélée historiquement dramatique, comme au Potosi par exemple… Il ne fait pas bon éveiller le con qui dort.

EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

P3C2E14 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N°203 / EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

 
C’est l’histoire où un condor associal se trouve bien puni de sa gourmandise tandis que l’Omphalie est rayée de la carte.
 
Jeudi 16 juin
9 heures et quelques
Île de Guamblin
(14 heures et quelques en France)

 
(Suite directe de P3C2E11, de P3C2E12 et de P3C2E13 : liens)
 
Mais ce n’est pas fini.

 
Une heure après l’explosion initiale, le condor est revenu se poser sur l’aire secondaire qu’il a installée, comme une garçonnière, dans un creux de la minuscule île volcanique sous laquelle s’amorce l’Omphalie.
 
C’est un condor asocial qui pratique un art de vivre basé sur la discrétion et qui aime l’air marin réchauffé d’étrange façon par les émanations souterraines qui remontent de la cité des Amazones. 

 
C’est aussi un pervers qui entretient une liaison contre nature, mais passionnée, avec un grand oiseau blanc nocturne qui n’est pas toujours là, mais que quand il y est, ça vaut son coup, nom d’un petit condor. Un harfang :
- C’est comment, toi ?
- Moi, c’est condor.
- Moi c’est harfang.
- Ah oui ? C’est pas une blague ?
- J’te jure, tu veux voir ?
- Montre… 
 
Et puis il est nourri par les Amazones que ça amuse de le voir frissonner des caroncules devant l’Oiseau de l’Élue qui le fixe de ses grands yeux d’or impassibles… 

 
C’est peut-être pour ça que d’avoir croisé une Amazone volante ne l’a pas surpris ? 

 
Qui sait à quoi rêvent les condors le soir au fond des aires ? 

 
Bref, il s’est posé et regarde le soleil levant. 
 
Un ample nuage rouge se déploie à l’Est, d’où il vient. C’est ce geyser qu’il a croisé. Il se demande ce qu’ils ont encore pu inventer et il fait un peu de ménage, déçu d’avoir trouvé le nid désert : le harfang serait-il parti, comme cela lui arrive parfois, pour l’un de ces lointains voyages d’où il revient l’œil farouche et la plume ébouriffée ??

 
Et puis il se repose, comme tous les condors lorsqu’ils n’ont pas à chasser pour survivre.
 
Un bruit l’attire au bord du nid. 

 
La porte du fond du cratère vient de s’ouvrir et on lui apporte sa nourriture du jour, un cadavre de prisonnier qui n’a pas tenu la distance… C’était pas Bitenor, celui-là ! 
 
Le condor est charognard. Son vol depuis la côte (il y entretient une aire principale où sa partenaire légitime finit d’élever les deux petits de l’année) l’a fatigué. Il va casser la croûte et portera un bras ou une cuisse aux petits. Ils sont très moignons lorsqu’ils s’attaquent à un joli cuissot…

Le condor s’attendrit. 

 
N’empêche, le harfang, c’est une autre classe ! 

 
Deux heures après l’explosion initiale, des vibrations sismiques sont ressenties à Puerto Cisnès. On n’y prête pas une grande attention : c’est un phénomène courant dans cette région volcanique.

Les Goums sont arrivés dans le camp de l’ONU depuis une heure déjà, et ils suivent ces manifestations avec une grande attention dans les mobile homes où ils sont hébergés. Ils savent qu’ils vont peut-être devoir y rester quelques jours avant de regagner leur lieu de vie normal. Ils se sont habillés pour sortir, ce qui les met mal à l’aise, mais lorsque Mnouay leur a expliqué pourquoi il le fallait, tout le monde a compris et s’est de bonne grâce plié à la mascarade. 

 
Trois heures plus tard…
 
Un grondement sourd ébranle la baie au Sud de Guamblin… Il semble qu’une vague se soulève, qui ne serait visible que depuis les îles qui bordent la baie, à l’Est…

 
Quelques bateaux de pêcheurs se trouvent soulevés par le tsunami qui monte et s’accroît…
 
Les vagues s’élèvent, plus hautes, plus fortes, au fur et à mesure que la masse des sédiments glisse au fond sur la couche déstabilisée des clathrates en ébullition. 

 
Et puis, brutalement, ce couvercle se brise et libère le reste du gaz en bulles monstrueuses qui engloutissent tout et envoient un gigantesque coup de bélier en direction du large… 
 
Les vagues, en trains successifs, poussées par les effondrements et les glissements de terrain autant que par l’éruption des gaz, se déplacent à sept cents kilomètres heure…

 
Le condor, le premier, remarque quelque chose d’anormal.
 
Il vient tout juste de finir de détacher une épaule et serre le bras entre ses serres serrées. C’est un grand condor et l’idée de parcourir une centaine de kilomètres, même avec un bras, ne l’effraie pas. Mais il voudrait bien casser la croûte et digérer un peu avant de partir. Il adore les yeux et les couilles, même s’il n’en reste pas grand-chose après le passage des Amazones… Alors il délaisse le bras et revient à son bonhomme.

 
Cependant, il se passe quelque chose d’anormal, il l’a remarqué. 
 
Il est de nouveau distrait par les Amazones qui ouvrent la porte et s’esclaffent bruyamment en le voyant grignoter les roubignoles fripées de leur bonhomme.

 
Il se dit que la gourmandise est un vilain défaut… Qu’il faut partir, vite…
 
L’instinct…

 
Mais la gourmandise…
 
C’est ça qui l’a perdu. 

 
Elles aussi, d’ailleurs.

 
Quand les vagues sont arrivées, imprévisibles, seulement précédées d’un ronflement sourd, hautes de trente mètres, l’onde de choc a pulvérisé la petite île, arraché les installations d’Omphalie et anéanti tout ce qui pouvait s’y trouver.

 
Mauvaise opération, pour le condor.
 
A Guamblin, le geyser est retombé, laissant un large trou là où se trouvait l’entrée de la cité souterraine. 

 
Avec, au fond, le cadavre disloqué d’une Amazone, le visage tourné vers le ciel.
 


CONFIDENCES / P3C2E55

P3C2E55 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 55)

 
N°244 / CONFIDENCES / P3C2E55

 
C’est l’histoire où l’Amazone, convertie par la force de frappe de Frère Jean des Entonnoirs dit ce qu’elle sait, et où nous apprenons  des choses surprenantes au sujet de Toto.

  Jeudi 16 juin
23 heures 30
Bureau N°1

 
Arthur est revenu devant elle et l’a relevée en la tirant par le poignet :

- Le Mentor ? À Bordeaux ?

  - Oui, il doit venir pour achever la mise au point de l’usine.
 
- Qu’est-ce que tu sais de cette usine ?

  - Je ne sais pas grand-chose, ce sont d’autres Amazones qui en sont chargées, deux autres… Je ne sais même pas qui exactement. Je sais que c’est Brunières qui s’en occupe, enfin, celui qu’ici on appelle Brunières. Je l’ai connu en Harpie. C’est un ingénieur, un assistant du Mentor. Il travaille souvent avec un autre ingénieur, qui se fait appeler Marc Tombou, plus discret, et qui ne fait pas partie de l’équipe du Mentor.
 
- De quelle équipe alors ?

  - De celle qu’on appelle l’équipe des Investisseurs. Mais je ne sais rien d’autre à leur sujet. Ils sont plus souvent avec les Élus… Ah, si, attendez, il y a un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, que j’ai vu une fois en Harpie. Il était venu par avion… Mais je ne sais plus très bien…
 
- Tu sais où se trouve cette Harpie ? 

  - 30° Nord, 28°15’ Ouest, intervient Nouye en se redressant, triomphante d’avoir pu enfin définir les coordonnées exactes qu’elle cherchait à déterminer. Les dix palettes que le Mélanippé avait déchargées à Dakhla se trouvent toujours immobilisées au milieu de l’Atlantique. Là ! 

 
Elle pointe l’endroit sur l’écran.

  - Au milieu de l’Atlantique, c’est ça, approuve Esche, mais je ne sais pas où exactement…
 
- On dirait un haut fond, remarque Eusèbe en se penchant sur la carte qui apparaît sur l’écran…

  - Le sommet sous-marin d’un ancien volcan, confirme Arthur dont les souvenirs sont assez nets.
 

- Oui, reprend Esche, c’est construit dans un ancien volcan sous la mer.

  - Je fais prévenir Ôoumloc, dit Amaïa…

 
- Nouye, dit Arthur en se tournant à demi, mais sans pour autant relâcher le poignet de l’Amazone, appelle Thulé, ils pourront observer l’endroit par satellite… 

  - Et on y vient en avion et en sous-marin ? demande Béa, sceptique…
 
Arthur répond, en expliquant comment il y a été amené par le Haï I, sans que celui-ci ait eu à émerger, et comment il est arrivé par avion en Omphalie.

  - C’est juste, appuie l’Amazone, mais vous pouvez me lâcher, je ne me sauverai pas… 

 
Arthur réalise qu’il la tient toujours, et même qu’il la serre avec une certaine brutalité. 

  Il la relâche :
 
- Et les bateaux ?

  - On ne reçoit que peu de marchandises par bateau, c’est trop dangereux. Je crois que les gros bateaux bougent trop, avec trop d’inertie, et qu’ils risqueraient d’endommager la piste. Ceux qui abordent ne sont que de petits navires, par temps calme. Pour le reste, on passe par un port de la côte qui sert de relais. Mais je ne sais pas quel port, ce n’est pas dans mes attributions de le savoir, et même pour nous, la discrétion est de mise dans les bases secrètes. Nos activités sont très cloisonnées… L’essentiel des marchandises dont nous avons besoin arrive régulièrement, comme je disais, par le gros sous-marin ou alors par deux petits bateaux, toujours les mêmes, pour la nourriture et seulement quand il fait beau.
 
- Tu as parlé d’ingénieurs, reprend Amélie. Quelle sorte d’ingénieurs ?

- Je ne sais pas. Ils construisent des usines, ou des choses comme ça. Je ne sais pas où. Je sais qu’il y en a une très importante à Bordeaux. Ils y font quelque chose de nouveau et c’est pour ça que le Mentor y vient. Pour ce qui concerne notre matériel et nos machines, en Harpie, ils n’interviennent que lorsque l’on a un gros problème mécanique. Je me souviens que l’an dernier, ils sont venus parce que la piste était restée coincée au fond… Enfin, ça, c’est surtout Tombou… Brunières est là plus souvent, il travaille avec le Mentor… dans un laboratoire. Ils disent qu’ils vont au « labo », et personne ne peut les déranger, même pas les Élus. Quelquefois, on doit leur amener des « cobayes », des prisonniers qui sont capturés un peu partout dans le monde, pour ne pas attirer l’attention. 
 
- Ils doivent expérimenter des drogues, observe Amélie.

 
- Oui, c’est certainement cela. D’ailleurs ils nous donnaient souvent les prisonniers, pour notre distraction, quand ils avaient fini d’expérimenter sur eux et qu’ils étaient toujours vivants. Mais il arrivait souvent qu’on doive éliminer des cadavres, ce qui est facile, en mer…
 
- Votre « distraction » ? relève Béa dont la moustache se hérisse…
 
La fille baisse les yeux…
 
- Je… Oui, cela nous paraissait…
 

- « Nous » paraissait ? poursuit Béa impitoyable…
 
- … me paraissait naturel… Comme de tuer… C’était (lourd silence)… On disait que « C’est tout naturel »…

 
Le moine s’est relevé et lui pose sur l’épaule une main apaisante :

- C’est fini tout cela. Tu as compris…
 
La fille se tourne vers lui et se blottit sur sa poitrine en murmurant :
 

- … pardon… pardon… pardon… en une interminable litanie… 
 
Béa hausse les épaules et regarde Arthur :

 
- Qu’est-ce qu’on va en faire ?
 
- J’ai comme une petite idée, mais il faudrait désintoxiquer sa camarade…
 
- Ah non… gémit le moine qui en a déduit qu’il devra payer de sa personne et qui souffre de l’éveil bromuré de sa vertu.
 
- Je pense pouvoir éviter de faire appel à vos talents, le rassure Amélie, si je peux discuter avec cette Flora de son Pain de Couleuvre…
 
Amaïa intervient à son tour et désigne le moine à Nouye : 
 
- Il faudra que tu l’emmènes à Marinoval et que tu restes un temps isolée avec lui pour savoir s’il a pu te féconder.
 
- N’oublie quand même pas le bromure, ajoute Amélie. Je crains une nouvelle poussée priapique lorsqu’il aura récupéré. Pour l’instant, il est calmé et son influence érogène semble moins forte, puisque ses égéries elles-mêmes s’apaisent ( la Goum amoureuse est déjà retournée à ses occupations, sans plus d’émotions), mais en cas de retour de flamme, il est capable de tout et de n’importe quoi avec n’importe laquelle, et au milieu des réfugiés qui vont arriver à Marinoval, ça pourrait faire du vilain…

  - Serait capable de sauter la femme de Toto, je parie, remarque Béa avec un frisson des moustaches…
 
Jeanne frémit à cette évocation :

 
- Tu la connais ?
 
- Bertille ? Je l’ai rencontrée une fois. Gentille, mais… La fille d’Alice Sapritch et de Michel Simon qui auraient copulé dans un bénitier. Et Toto lui a fait huit enfants…
 
- Toto ? s’étonne Jeanne…
 
- Toto, confirme Béa…
 
Jeanne en a l’oeil rêveur :
 
- Toto… Voyez-vous ça… Il ne s’en est jamais vanté, le bougre… Je n’aurais pas cru ça de lui….
 
Et elle ajoute :
 
- Note bien qu’ils pourraient causer métaphysique, elle a été désintoxiquée et elle doit éprouver les mêmes angoisses religieuses que notre bon frère Jean des Entonnoirs…

 
- C’est pas tout ça, mais il faut qu’on aille en renfort au journal, Mouchoir va s’affoler, conclut Eusèbe…

 
- … et que notre moine et Nouye aillent à Marinoval, comme le dit Amaïa, ajoute Béa. Je propose qu’ils emmènent Cloclo et Esche, il faudra du monde pour organiser la survie des réfugiés…
 
- Vous me faites confiance ? demande l’Amazone émue…
 
- Non, reconnaît Arthur. Mais j’ai confiance dans la force de frappe de notre ami bénédictin…
- … franciscain, le coupe frère Jean.
- … franciscain, qui saura vous ramener à la raison si le besoin s’en fait sentir…
 
Le moine hoche la tête :
 
- Amen !
 

L’OMPHALIE

P2C2E6 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N° 107 / L’OMPHALIE / P2C2E6

 
C’est l’histoire où la « Patronne » présente l’Omphalie à Arthur Malfort.

  Mercredi 4 mai
10 heures (heure locale)
Omphalie (voir la carte)

 
Le hangar s’est éclairé d’un coup lorsque les néons du plafond se sont allumés.

  Les deux pilotes sont descendus de leur cockpit, et ont rejoint les deux mécaniciens qui s’affairent près du treuil.

Toutes sont vêtues de combinaisons blanches.
Toutes : parce qu’Arthur découvre alors avec surprise qu’en fait ce sont quatre jeunes femmes…

 
La « patronne » s’avance vers elles, suivie de ses chiens, son oiseau posé sur son épaule. A son approche, la conversation cesse et les quatre jeunes femmes s’inclinent avec déférence. Elles échangent quelques mots et elle revient vers Arthur, un peu surpris par tant de solennité…

  Un choc interrompt l’imperceptible mouvement de descente qui se poursuivait, suivi d’un bruit sourd de roulement…
 
- La piste s’aligne sur l’axe d’Omphalie, venez, je vais vous montrer…

  Arthur acquiesce d’un signe de tête : quand on veut m’expliquer, j’écoute, non ?
 
Il la suit jusqu’à la porte convexe qui se trouve au fond du hangar. Près de cette porte est allumé un écran technique bordé d’une rangée de boutons poussoirs, du modèle de ceux qui commandent les machines de l’imprimerie du journal.

  - Les opérations sont totalement automatiques, mais en cas de besoin, nous pouvons intervenir dans leur déroulement…
Vous voyez sur l’écran le schéma de fonctionnement de la piste et du hangar (dans lequel nous nous trouvons) qui commandent l’accès en Omphalie. Nous ne sommes accessibles que par voie maritime ou par voie aérienne. Nous nous trouvons à 50 kilomètres au large de l’île de Guamblin, à l’extrémité du plateau continental qui prolonge la plaine chilienne, et d’où émerge la petite île volcanique que vous avez vue lorsque nous sommes arrivés. Cet îlot présente une particularité remarquable que nous sommes seuls à connaître : il est creux !
- Et personne ne s’en est aperçu ?
- Personne : ses abords sont dangereux pour la navigation, encombrés de hauts fonds mal repérés, qui correspondent à des nappes de lave couvertes par les eaux. Cette île donc est volcanique. Il faut que vous sachiez que le volcanisme de cette région est assez particulier, capricieux, et qu’il a sans doute connu une période d’activité assez intense il y a quelques centaines de milliers d’années. Ce fait a été étudié dans les années mil neuf cent vingt par un géologue allemand qui travaillait dans le secteur. Bref. Après une période d’émission intense de laves basaltiques qui en ont édifié le cône, notre îlot s’est transformé en « souffleur » et pendant une période assez longue, il s’est contenté d’émettre un mélange de lave et de gaz chauds, vapeur d’eau et gaz carbonique pour l’essentiel, à haute pression et haute température.
Et puis, le point chaud à la source de ces émanations s’est déplacé sous le plancher océanique, et les émissions ont cessé.
Apparemment.
Parce qu’en réalité, ces émissions perdurent en profondeur, invisibles depuis la surface, sous plus de cent mètres d’eau, au bord d’une fosse de deux mille mètres vers laquelle les courants côtiers poussent gaz et produits divers, comme certains sels minéraux qui s’y dispersent et s’y dissolvent. Dans une zone peu fréquentée par la navigation… Ce qui, entre parenthèses, accroît son intérêt pour nous. Nos « Murènes » et quelques mines dissuadent discrètement les plus obstinés des curieux…
 
La jeune femme surveille le tableau de commande, tout en développant ses explications, ravie, semble-t-il de disposer d’un public neuf. Arthur se dit que ce ne doit pas être souvent le cas, et que donc, il a peut-être là une carte à jouer :
- Parce qu’il est évident que vous avez tout intérêt à rester discrets…
- Bien sûr, puisqu’il s’agissait d’une installation d’ultime recours… Ne l’auriez-vous pas détruite si vous l’aviez connue ?
- Nous l’aurions pour le moins contrôlée…
  Elle a un rire de dérision :
- Vous ne la connaissez que trop tard, Arthur Malfort… Mais je continue mes explications… Le flux de gaz circulait depuis sa source profonde jusqu’au cratère en passant sous une couche sédimentaire superficielle très compacte, dans un véritable tunnel, dont la formation a suivi le déplacement exceptionnellement rapide du point chaud. Et ce tunnel, à l’origine un pur et simple tunnel de lave, a souvent pris des proportions importantes, en particulier lorsqu’il a occupé l’espace d’une couche saline humide qui se trouvait enfermée entre les sédiments superficiels compacts, renforcés par la nappe d’effusion de lave basaltique, et les sédiments détritiques du dessous constitués de grès et de poudingues consolidés issus de l’érosion des Andes… Il s’est interrompu lorsque le point chaud est arrivé au bord de la couche sédimentaire, à l’endroit où commence la fosse océanique dont je vous ai parlé.
Il s’est alors produit un phénomène unique qui a transformé notre îlot « souffleur » en îlot « aspirateur » : par le point où la couche sédimentaire s’est rompue, a jailli le gaz issu des profondeurs de l’écorce terrestre. Mais ce gaz, en remontant brutalement par un autre orifice que celui de l’îlot, a créé un effet de trompe, et s’est mis à aspirer l’air atmosphérique par le cratère et le tunnel qui en forme la suite. Le courant du gaz, en quelque sorte, s’est inversé en courant d’air. Ce phénomène se poursuit. Et le point chaud s’est stabilisé…
 
Lorsque notre géologue, dans l’enthousiasme de sa découverte, a parlé de ce phénomène étrange à l’un de ses jeunes amis sous-mariniers, au début de la guerre, celui-ci a tout de suite envisagé l’intérêt stratégique de la chose, puisqu’il travaillait à la conception et à l’installation de bases secrètes. Il s’est fait communiquer toutes les précisions nécessaires par son ami et a remis un rapport circonstancié au bureau très particulier et très secret auquel il collaborait. Le géologue a bien sûr été rapidement éliminé comme témoin potentiellement gênant, mais le site n’a pu être exploité que quelques années plus tard : l’îlot, comme je vous l’ai dit, est peu accessible par mer et d’autres sites avaient été retenus, en particulier ceux qui pouvaient être développés par les Chochos, que le même sous-marinier avait découverts et utilisés par ailleurs.
  Omphalie constituait donc l’un des trois sites « Ultime Recours » qui avaient été placés en réserve.
 
C’est en 1944, après que toutes les installations Chochos ont été achevées, que l’Omphalie a été mise en œuvre. Parce qu’elle ne nécessitait pas leur intervention. Et que ses concepteurs souhaitaient conserver la maîtrise unique et absolue de ces sites ultimes. Les Chochos en ignorent donc l’existence.
  Le travail physique de construction, assez limité, a été effectué par une main d’oeuvre de Patagons et de Fuégiens divers plus ou moins sauvages dont se sont trouvés ainsi débarrassés les éleveurs argentins. Qui ont su se montrer reconnaissants par la suite en hébergeant certains amis… Les problèmes du creusement et de la ventilation, cruciaux, étaient naturellement résolus. Restait l’installation d’une centrale d’énergie, montée en dérivation sur le « souffleur » volcanique, et le présent accès dont le principe n’a pas changé. Nous nous sommes contentés de rallonger la piste d’envol. La conception de départ est toujours celle de ce sous-marinier. De mon grand-père…
 
- Ce cher Oberst Kuhhirt, coupe Arthur ironique.
- Mon grand-père, oui. Que vous avez tué… J’ai vu cette ignoble émission qui a été diffusée, mais je connais aussi la vérité : il ne s’est pas suicidé, vous l’avez tué… Comme vous avez tué mon frère aîné. Je sais aussi que vous avez livré mon père et ma sœur aînée aux Chochos. Qui les ont assassinés… Vous comprenez, je pense, que vous n’avez pas à attendre d’indulgence de ma part…
- Ce sont les aléas de la guerre… Qu’ils ont déclarée… Il me semble que s’ils s’étaient tenus tranquilles…

La jeune femme le regarde, hautaine, méprisante, plus distante que jamais :
- N’espérez pas remporter la partie, Arthur Malfort… Nouvelle génération, nouvelles méthodes. Nous vous tenons… Et nous gagnerons…

  Arthur retient un rire de dérision. (Attends, fillette, attends…)
- Il est vrai que l’Oberst Kuhhirt devait être un ingénieur remarquable, reprend-il, apaisant (pour le moment, c’est elle qui contrôle la situation, inutile de me faire massacrer prématurément : je dois communiquer ces informations)…
 
Le bruit de roulement s’est arrêté. Un léger choc, et il semble à Arthur que la descente a repris, lente et régulière. Derrière les hublots, l’obscurité est absolue.

  La « patronne » reprend son exposé, ignorant l’incident :
- Donc, cette piste constitue le trait de génie de mon grand-père et de son successeur qui est aussi mon Mentor et qui fut mon beau-frère…
- Le docteur Pouacre ?
- Lui-même. C’est lui qui a assuré ma formation…
- Remarquable !
- Mais vous n’avez encore rien vu, Arthur Malfort ! Vous croyiez nous avoir vaincus… Quelle erreur !
- Mais nous descendons toujours ? relance Arthur pour l’encourager à poursuivre son exposé.
- La porte devant laquelle nous nous trouvons s’ouvrira sur Omphalie lorsque nous y serons arrivés, dans cinq minutes.
Le problème que pose l’installation d’une piste d’envol secrète est évidemment celui de la discrétion. Même à l’époque de sa conception, où l’on n’avait pas besoin des deux mille mètres de piste que nécessitent les appareils modernes. Et il faut pouvoir se situer face au vent, aussi bien pour le décollage que pour l’atterrissage, et cela dans un lieu où justement, les vents sont violents et pratiquement constants en force, mais pas en direction. Il faut enfin se maintenir au-dessus du niveau de la houle, ce qui complique encore le problème…
 
Mais le premier défi reste celui de la discrétion.
La piste, comme le hangar, doit donc être escamotable très rapidement. Et orientable. Et ne pas être trop visible, ni depuis les airs, ni, maintenant, par satellite.
Ce dernier point a été résolu par l’emploi de matériaux transparents ou translucides, indétectables à la vue comme au radar. Au début, juste après la guerre, la piste était faite d’un caillebotis de métal. Elle est maintenant constituée de fibres synthétiques tissées presque transparentes. L’avion se trouve guidé par une ligne de fils métalliques placée au centre, qu’il suit automatiquement. En fait, le pilote supervise mais n’intervient pas : l’appareil suit des « rails » électromagnétiques.
L’escamotage posait un problème autrement difficile. La solution imaginée par mon grand-père  lui a été suggérée par sa familiarité avec les submersibles : la piste et le hangar sont montés sur une série de volumineux ballasts cylindriques, maintenant transparents, dotés chacun d’un réservoir de recompression d’air, d’une pompe autonome et d’une alimentation extérieure en air, ce qui permet une plongée de routine et une plongée d’urgence. La piste, surélevée par la hauteur de ces réservoirs placés tous les cent cinquante mètres, et donc hors de portée des houles ordinaires et fortes, est rigidifiée par un système de haubans accrochés sur et sous les réservoirs, en arches successives, qui en fait une sorte de pont. Elle n’émerge jamais plus d’une heure et elle peut plonger en trois minutes en cas d’urgence, après la fermeture des portes du hangar qui lui est évidemment solidaire.
La plongée, comme vous l’avez peut-être observé, se fait en deux temps : dans un premier temps, l’ensemble, harmonisé par des volumes de ballasts déterminés, s’enfonce jusqu’à la profondeur de cinquante mètres, où il se trouve à l’abri de toute observation de surface « classique ».
A cette profondeur, un système « turbo-jet » latéral placé sur les réservoirs des ballasts permet le pivotement de l’ensemble à l’extrémité du mat axial qui se trouve derrière la porte que vous voyez et dont l’extrémité reste toujours sous vingt mètres d’eau. La rotation possible, de 360°, permet d’aligner la piste face au vent, quel qu’il soit, selon les besoins. Et de la replacer dans sa configuration de repos après un atterrissage. C’est ce qui se passe actuellement. L’ensemble descend alors s’encastrer dans un logement protecteur placé sur le fond. Et la porte peut être ouverte sur le sas d’accès qui communique avec la galerie dont je vous ai parlé et que le volcan nous a aimablement préparée.
  - Et pour sortir votre hélico ? demande Arthur que cet exposé intéresse de plus en plus (il est toujours bon de savoir comment fonctionne la prison qui vous enferme, non ? Et si la geôlière est bavarde…)…
- Question judicieuse, Arthur Malfort. Nous pouvons dissocier une courte portion de piste et ne remonter en surface que le hangar et cette mini-piste qui alors n’est pas orientée, ce qui permet d’aller très vite. C’est le chemin que j’emploie lorsque je dois rendre visite à Guamblin et à vos amis Chochos…
- Lorsque vous allez les tuer… Mais au fait, comment pouvez-vous entrer dans la base ?
La « patronne » a un sourire féroce :
- J’y ai conservé quelques fidèles, vos techniciens ne sont pas tous des traîtres, et certains sont initiés à nos arcanes…
- Vos arcanes… Vos mystères…
- Nos Mystères, Arthur Malfort, Il faut y placer une majuscule.
 
Un choc sourd…

- Mais nous arrivons.

Un sifflement…

Manifestement, des pressions s’équilibrent…

La grande porte semble s’extraire de la paroi, avançant légèrement vers l’intérieur du hangar, le volant placé en son centre tourne sur lui-même, et  la lourde masse de métal glisse de côté dans un rail du sol, découvrant une paroi semblable, encore luisante d’eau.

  A son tour, cette paroi semble s’enfoncer vers l’extérieur, selon une manœuvre symétrique, et glisse dans le sens opposé, découvrant un espace immense, au sol de lave vitrifiée aligné exactement sur celui, métallique, du hangar, mais aux parois éblouissantes de cristaux scintillants, comme le cœur lumineux d’une gigantesque géode éclairée du dedans.
 

HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

P2C3E11 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 11)

 
N° 134 / HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

 
C’est l’histoire où l’Amazone capturée parle de Harpie avant d’être assassinée, et où Tijules nous révèle les réflexions que lui inspirent les nichons des gonzesses.

  Mardi 7 juin
9 heures.
Agotchilho
Bureau N°1

  - Vous avez repris des forces ?

 
Cette question, posée par un commissaire Ravot manifestement fatigué à une jeune femme captive mais bourrée d’énergie serait comique si la situation n’était pas aussi tragique.

  A part Hélène, que des petits malaises ont retenue dans le bain bienfaisant, tout le monde est là, réuni comme hier autour de la grande table ovale. Tout le monde a envie de parler et la question de Ravot, bien que directement adressée à la prisonnière semble posée à chacun des assistants, et, mises à part les Goums, uniformément impassibles, chacun semble disposé à y répondre par un « bof » vaseux.
 
Bien sûr, chacun s’est trouvé soulagé par la capture de Tomie. 

  Bien sûr.

 
Mais la pensée de Gertrude Pilon hachée menu dans les cutters de chez Lartigo et transformée en saucisses… Et qui sait si d’autres… On n’a toujours rien de neuf sur les assassins de Luis. Et Arthur…

  Alors, « bof »…

 
- Parlez-nous de cette mission qui vous a amenée ici. D’où êtes-vous partie ?
- Je suis partie de la base de l’Élu, en Harpie.
- Parlez-nous de cette base voulez-vous ?

  La fille baisse la tête, dans un effort de réflexion :
- Il m’est difficile d’en parler… J’ai été éduquée à me taire… (elle redresse la tête) quoique m’ait expliqué Amaïa hier, en me montrant
la Mémoire des Chochos…
- Nous préférons être désignés par notre nom de Goums, intervient Amaïa d’une voix neutre.
- Pardonnez-moi, l’habitude…
Amaïa efface l’excuse d’un geste de la main :
- Ce n’est rien, essayez seulement d’y penser… Poursuivez…
- Harpie… est une base de secours secrète, bâtie dans un ancien volcan sous-marin dont le cratère a été fermé et dont les galeries de lave ont été vidées de leur eau. Ne m’en demandez pas trop, ce n’est pas ma spécialité. Le lieu est assez vaste pour héberger 120 Amazones, l’Élu et sa suite, une pouponnière parce que les Amazones qu’honore l’Élu sont susceptible de produire des filles (les garçons ne sont pas conservés), des laboratoires, quelques petites unités de production de matières précieuses qui ressemblent à la poudre de repos que vous m’avez donnée pour que je dorme cette nuit, et je vous en remercie (elle s’incline vers les Goums), des espaces dédiés à notre entraînement, et un hangar d’aviation avec sa piste, escamotables sous l’eau. Ce hangar et sa piste peuvent aussi servir de port où viennent accoster des bateaux et de base sous-marine.
- Pourriez-vous la situer géographiquement ?
- Je sais que c’est en plein océan atlantique, mais j’ignore où exactement.
- Y avez-vous séjourné longtemps ?
- Cinq ans. En fait, à la fin de ma formation, j’ai été retenue pour l’Élu par une commission de sélection. J’avais dix-sept ans, j’en ai vingt-deux.
- Et vous êtes restée enfermée pendant cinq ans ?
- Oh, non, au début, nous avons voyagé, un peu en sous-marin, mais aussi…

  Bon, se dit Tijules, ça ne va pas recommencer comme hier ! 

  Hier, il s’est tenu tranquille parce qu’il venait de téter après avoir longtemps pataugé avec ses petits copains goums, mais là, ça va faire beaucoup. Elle est vraiment bavarde, cette dame (c’est mama Béa qui lui a appris à dire « cette dame », les copains goums disent « cette gonzesse[1] », mais mama Béa dit que c’est pas bien. Pas quand il le dit en goum, forcément, parce que là, il est sûr qu’elle ne comprend pas, mais elle l’a entendu attraper une fois tonton Totor parce que lui, il l’avait dit : « ne parle pas comme ça devant Tijules, Vic ! » (aujourd’hui il l’appelle tonton Totor, même s’il sait bien que ça l’agace et qu’il s’appelle tonton Vic. Mais aujourd’hui, aujourd’hui, eh bien il est taquin, voilà). Elle est bavarde, la « dame ». Et puis aussi, elle l’agace, parce que tata Béquée et tonton Totor (c’est pour ça qu’il l’appelle Totor : parce que lui aussi, il l’agace. Aujourd’hui, tout le monde l’agace), tata Béquée et tonton Totor passent leur temps à regarder ses nichons, à la « dame » (gonzesse, gonzesse, gonzesse, na !), et Tijules ne comprend vraiment pas pourquoi. Donc ça l’agace. Bien sûr, on dirait toujours qu’ils vont passer au travers de sa robe, mais ceux d’Amaïa sont beaucoup plus gros et ils ne les regardent même pas. Même que lui, Tijules, même lui, il pourrait leur dire qu’ils sont sans intérêt : ils sont secs.

C’est pas comme ceux de mama Béa tout fourrés avec du bon lait, tiens, je m’en reprendrai bien une ‘tite goutte, et Tijules cherche des mains et de la bouche jusqu’à se « brancher » avec un soupir de satisfaction. Mais qui ne dure pas longtemps, parce que Tijules est agacé et qu’il a plein de choses à dire. Et que, parler avec un nichon dans la bouche, hein ? T’as déjà essayé, toi ? Moi, oui. Ben c’est pas terrible pour l’élocution. 

 
Alors, il se « débranche », Tijules, il lèche d’un coup de langue la goutte de lait qui perle (faut pas perdre, que répète toujours mama Béa), et il se met à gazouiller, assez fort pour interrompre les conversations. Mais, comme d’habitude, ces choses qu’il a à dire, il les dit toutes en même temps, alors personne ne comprend rien, et d’abord, il veut dire que c’est pas la peine de regarder comme ça les nichons de la dame, tout secs, et même sans poils, c’est pas comme ceux de mama Béa et de beaucoup de mamans goums, qui vous chatouillent le nez quand on tète, c’est rigolo ; et ça, Tijules il veut le dire en français. Et en même temps, il a envie de dire qu’il a envie de faire pipi ; et ça, il le dit en tijules, qui est sa langue à lui tout seul. En général, mama Béa comprend, mais là, elle est trop occupée à regarder la dame (pas spécialement ses nichons, mais quand même), alors ça l’agace encore plus et il se tortille pour descendre de ses genoux tout en disant en goum qu’il irait bien retrouver ses petits copains dans le bain chaud, parce qu’ici, il s’ennuie. 

  Et ça, Ouâniahoua, qui a une petite fille de deux ans, ça, elle le comprend. 

 
Elle se lève, après une rapide explication approuvée par la table entière que les gesticulations et le gazouillis riche en décibels de Tijules commencent à indisposer, elle le prend par la main et le conduit vers le bain par la porte du fond du bureau.

  A peine cette porte s’est-elle refermée que l’autre porte, côté usine, s’ouvre à la volée, face à Tomie qui ouvre de grands yeux.

 
Un sifflement bref, un choc sec et net, et une flèche cloue au fond de sa bouche grande ouverte le cri qu’elle allait pousser.

Elle s’écroule, foudroyée, sur la table où cogne son front, tandis qu’apparaît au travers de sa chevelure dorée la pointe rougie de la flèche qui lui transperce la gorge et la nuque.

  Mais déjà, Nouye a saisi son bâton d’ivoire de Gardienne, posé sur la table devant elle, et l’a lancé à la volée par-dessus la tête de ses vis-à-vis sidérés !

 
Et paf ! KO entre les oeils. 

  L’immonde meurtrière s’effondre, assommée.
 
Boum par terre.

  Et de deux, se dit Ravot lorsqu’il réalise ce qui vient de se passer, en se penchant sur la jeune Amazone inconsciente. 

 
Car l’immonde meurtrière est aussi une jeune Amazone, très semblable à sa victime.

  - Je n’aurais pas cru que vous soyez capable d’une efficacité aussi foudroyante, remarque-t-il en regardant, les yeux ronds, Nouye, impassible, qui ramasse paisiblement son bâton, puis glisse deux doigts dans la bouche de l’intruse pour en ressortir la capsule de poison qui s’y cache.
- Elle nous aurait massacrés, répond-elle tranquillement en montrant les quatre flèches qui restent dans le carquois.
- À celle-là, dit Amaïa en s’approchant, nous lui donnerons de la potion de mémoire, et de la potion de pouvoir pour la contrôler, et elle nous racontera sa vie. Nous ne dérangerons pas deux fois Ôoumloc.
- Vous croyez que ce sera efficace ? lui demande Béatrace qui se souvient de la manière dont cette potion avait agi sur l’Oberst Kuhhirt…
- J’en suis sûre, mais après ce que nous a dit Tomie, ce sera plus facile si nous trouvons quelqu’un qui ressemble à l’Élu.
- Ou à l’Élue, remarque Rébéquée. Je pensais à Hélène, c’est elle qui est la plus jeune d’entre nous, et la plus mince. Sa grossesse reste encore discrète…
Amaïa approuve de la tête :
- Tu as raison. Mais Hélène pourra-t-elle se prêter au jeu ?
- J’en suis certaine. Je vais l’appeler et lui demander de venir… Elle doit être au bain : elle avait des nausées ce matin (et cette idée la fait sourire tendrement).
- Mais elle est brune, observe Clèm qui se souvient de la blonde image des affiches…
- Je pourrai fournir une perruque, dit Ravot. Nous en avons tout un lot au commissariat. Des postiches jadis confisqués par Lepif à des travelos et qu’il a ramenés de Paris comme des trophées ! Ils s’étaient payé sa tête pendant six mois et ils l’avaient rendu à moitié fou…

 
Des bruits de course dans le couloir d’accès au bureau N°1, la sirène d’alerte…

  Une gardienne extérieure arrive en courant, brandissant son bâton et s’arrête, essoufflée, lorsqu’elle distingue l’attroupement autour de la forme inconsciente de l’Amazone que Nouye est en train d’attacher par les coudes, comme l’avait été Tomie :
- Vous l’avez capturée ? Bien. Elle a tué d’une flèche mon collègue de l’entrée, et elle a égorgé la pointeuse du bureau de Rébéquée… J’ai couru lorsque je m’en suis aperçue, j’étais en patrouille…
- Il faut doubler tous les postes, constate Rébéquée dans l’approbation générale : c’est une attaque qui risque de se renouveler. Il doit y avoir une communication avec l’extérieur, et « on » s’est sans doute aperçu de la capture de Tomie. Il est probable que celle-ci sera remplacée à son tour. Prévenez tous les postes et envoyez-leur des renforts. Que personne ne reste seul près d’un accès…
- Ce que je me demande, remarque Ravot, c’est comment elles ont pu accéder à la porte de l’usine. La ville est pourtant interdite aux simples visiteurs…
- Oui, en principe, mais des camions y entrent et en sortent, des bateaux d’approvisionnement aussi, vous savez, nous sommes une unité de production et nous traitons une partie des céréales récupérées par Arthur, il est impossible d’être absolument « étanche » dans ces conditions. On a beau avoir entouré le site d’une clôture infranchissable, les postes de garde routiers ne peuvent pas fouiller tous les chargements de tous les camions. Quant aux navires…
- Il serait pourtant bon de savoir si d’autres Amazones sont entrées, observe Clèm en frissonnant.
- C’est à l’entrée de l’usine que le barrage doit être étanche, confirme Ravot. Il faut deux gardes armés en permanence au déchargement, à

la Marée au Grand Port… Je vais prévenir la gendarmerie de Marinoval pour qu’ils surveillent de plus près l’entrée de la maison Chrestia.
- En attendant, remarque Eusèbe, rien n’empêche de fouiller les derniers entrés, camions et navires, et de fermer momentanément les accès de la ville extérieure.
- C’est possible, confirme Rébéquée. Je m’occupe de faire bloquer les routes. J’avertis les fournisseurs et les clients qu’aucune livraison ne sera faite ni acceptée pendant une semaine et je bloque aussi tout ce qui se trouve au port.
- Il faut que la ville devienne une nasse, approuve Victor. Et nous allons tout fouiller.
- Et tout le monde reste en bas, conclut sombrement Jeanne en regardant Béatrace qui baisse la tête avec un gros soupir.
 


[1] En gros et en substance, « gonzesse » se traduit en goum par « nana qu’a fesses » (traduction littérale), ce qui d’une part, donne une idée du caractère aussi vague que général de l’expression, et d’autre part, indique l’orientation nettement pygidienne de la conscience érotique de ce peuple. Nous n’en dirons pas plus pour ne pas compromettre Tijules auprès de sa mère (qui ne lui soupçonne pas de telles compétences linguistiques). Nos lecteurs que la chose intéresse pourront consulter avec fruit « Le goum facile », traité de langue goum, (1907) du Pr. Grattépuss qui vécut à Agotchilho à la fin du XIXème siècle, où il effectua un travail de pionnier, tout en restant totalement ignoré du reste du monde savant, alors plutôt préoccupé d’aventures exploratoires ou de records de vitesse stériles et sans suites puisqu’il s’agissait rien moins que de faire le tour du monde en 80 jours ! Je vous demande un peu… C’est cet ouvrage (« Le goum facile », pas l’autre) qui, lui mettant la puce à l’oreille, a éveillé la curiosité d’Otto Rahn (voir plus haut), ce savant allemand aimé du IIIème Reich, dont les travaux ont à leur tour attiré l’attention de l’Oberst Kuhhirt sur le peuple Goum, avec ce qui s’en suit.