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Frère Jean des Entonnoirs

Frère Jean des Entonnoirs

  Ce moine franciscain est rencontré par le plus grand des hasards et par Jeanne et Eusèbe Malfort dans l’avion Pau-Paris en P3C2E2 (lien).
 
Il se montre fort en gueule et grand amateur de Chablis, qu’il délaissera plus tard au profit du Jurançon. Mais c’est une autre histoire.

  Retour de Paris, ils retrouvent Frère Jean et l’aimable hôtesse Cloclo Chatapus avec qui ils voyagent de nouveau. Un vol assez mouvementé d’ailleurs P3C2E6 (lien). Au cours de ces rencontres, Jeanne expérimente sur l’homme de robe les effets de l’annihiline d’Amélie.
 
Ce qui entraîne quelque désarroi métaphysique chez le saint homme, qui vient s’en étonner, sinon s’en plaindre à Saint Tignous sur Nivette, en compagnie de sa tendre Cloclo Chatapus : P3C2E18, P3C2E19, P3C2E20 (liens).
 

Présenté à Amaïa, mère des Goums, il révèle sa vraie nature : le peuple dont il est issu n’est autre que l’ancien clan goum des Ours !

Les retrouvailles sont chaudes : P3C2E34 (lien)

  Et c’est pas fini…
 
 

17 novembre 2008 - Aucun commentaire
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CARTE DE LA PATAGONIE

Ces  cartes faciliteront la compréhension du deuxième chapitre de la deuxième partie (et des suivants).
 
J’espère parvenir à les lier aux épisodes directement concernés.

 
La première situe la PATAGONIE, pour ceux qui n’y sont pas encore allés.

Elle indique où se trouve la base de l’ONU voisine de l’île Gamblin où se trouve la base Goum.

Par commodité : un petit truc que je reprends à DEB (avec gratitude) :


Pour agrandir la carte et en rendre les détails lisibles, Ctrl et la molette de la souris.


patagonie.JPG


14 juillet 2008 - Aucun commentaire
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DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10

P3C1E10 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 10)

  N°155 / DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10

  C’est l’histoire où Arthur se trouve dressé par Pouacre à une étrange haine.

  Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

  … Le disque éblouissant tourne devant ses yeux… Une voix en sourd, épaisse et lourde comme goudron :
- Tous… Tous ! TOUS !!! Il faut les tuer TOUS !!!

 
Et défilent alors les ombres grimaçantes : son père en tout premier, dont le regard le brûle, dont le regard taraude, avec le bruit grinçant, métal contre métal, d’un vieux rire moqueur, avec le bruit cinglant d’un ordre douloureux qui lui comble la tête ; son enfance l’aspire, le rend petit, petit, petit, au fond d’un trou profond, de plus en plus profond, d’un puits où il s’enlise, suffoque, palpite à peine, sous l’odeur de vieillard des parois qui l’étouffent… 

  TOUS !!! Ils défilent à ses yeux : Amaïa, baudruche exorbitée aux mains comme des pinces, assise sur sa poitrine et riant grassement, entourée des Chochos dansant en farandole, le ventre ballonné et le pointant du doigt ; Victor et Clémentine, qu’il reconnaît de dos, en train de barbouiller les murs de mots obscènes où son nom se retrouve, mêlé aux pires imprécations ; Rébéquée, qui dévore, avide et appliquée, immense et dérisoire, son image réduite à l’un de ces pantins que les enfants dessinent des dents de leur fourchette dans la purée épaisse des longs repas du soir où ils s’ennuient tellement ; Béatrace, au rire de lamproie, qui lui pompe les forces, qui lui vide la peau, aspire, sous sa moustache mouvante de Gorgone velue, sa chair, son sang, ses os, lui liquéfie la tête, et repue, se pourlèche la lippe de sa langue bifide ; et les autres derrière, éblouissants, féroces, avides et ricanants, tournoiement vorace, tous les autres venus pour le congratuler, mais qui le pincent, le mordent, se moquent de sa peur, de sa peur, de sa PEUR…

 
(… alors que tout au fond de son esprit en fuite, une petite flamme reste là, toute droite, le rassure, et lui dit : eh bien non, tu vois, « moi », c’est ici, et pas dans la tempête, pas dans le tourbillon de disque éblouissant qui te pousse en avant…)

  … qui le pousse, qui l’arme, le pousse à se défendre, se défendre en tuant ! En TUANT !!! Il va les tuer tous, tous ! TOUS !!!
 
Arthur s’éveille, hagard, les bras tremblants… On le baigne, on le frotte, on le masse, on le caresse doux, très doux, très doucement, les doigts doux d’une fille au sourire gentil, heureux, compatissant, qui chantonne tout bas jusqu’à ce qu’il s’endorme, loin de ce tourbillon de lumière terrible, là-haut, quand il est dans le puits…

  (… et pourquoi ce fauteuil dur où des sangles retiennent ses poignets, ses chevilles ? Pourquoi ce disque lumineux relevé au-dessus du front de Pouacre-Numéro Sept qui tapote sur un clavier devant un écran qu’il distingue à peine par la fente de ses paupières entr’ouvertes ? Pouacre qui se tourne vers lui en ricanant, et abaisse le disque brillant en face de son visage ? Pourquoi ces yeux noirs, ces trous noirs, au milieu du cercle de lumière qui tournoie, plus vite, plus vite…)

 
Une vaste étendue, une plaine peut-être ? Quelques vallons peut-être… Peut-être… C’est un monde probable…

  (… c’est un monde improbable…)

 
… où il marche dans une lumière plate. Il n’y a pas d’ombres et il marche, tout seul.

  A l’horizon, là-bas, une bâtisse. Enfin, tout près. C’est l’entrée du journal, il le voit clairement, la Lanterne du Fort, avec son haut perron, parce que dans ce temps-là, il fallait monter pour accéder à l’entrée du journal, en ce temps de noblesse passée… Alors, pourquoi tout est-il inversé ? Et le perron en creux l’attire avec la grasse avidité d’une obscure vasière… Le ciel est sombre, le ciel… enfin, le haut… On pourrait dire aussi bien le couvercle, comme on dit que le plafond est bas ou qu’on parle de hautes pressions… d’oppression… Un lent espace d’oppression le pousse vers ce perron qu’il devrait fuir, fuir au plus vite, dans la plaine où rien ne se passe, où rien n’est effrayant, alors que le perron au profond creux glissant l’aspire, l’aspire…

  C’est un grognement qui l’a fait retourner sur le Masque impassible qui s’est collé à lui par derrière sans qu’il le voie venir, une brassée d’orties sur la peau nue de son dos, comme une trahison ricanante, une morsure, plutôt, ou même, tiens ces tenailles rougies appliquées au plus gras des chairs les plus fragiles et qui tordent les entrailles grésillantes… 

  Arthur a hurlé en se cabrant dans son fauteuil, sous le regard luisant du Masque issu, surrection lente, massive, épaisse, basaltique, de ce perron invaginé en une vase épaisse… Arthur a hurlé… 

 
(… paix… paix…)

  … le Masque, son père, ou quelqu’autre des siens, il les reconnaît bien, à ce tenaillement qui le cabre, hurlant d’une impuissante rage, tordu, exorbité dans les sangles de cuir…

 
(… paix… paix…)

  … au fond, la boue, la vase, ricane avec le regard sombre de la Mère des Chochos… La boue, la vase, d’où sourd l’odeur poisseuse d’un vieux, vieux temps qui pourrit sous l’espace écrasé du couvercle du ciel… La boue, la vase, se moque lourdement du feu de la tenaille qui mord et qui déchire jusqu’au fond des tympans sous l’effet terrifiant de son propre hurlement, à nuque renversée…

  (… paix… paix…)

  Son bras qui se libère, le bâton dans sa main, le grondement de la révolte enfin debout, qui frappe, qui frappe ! QUI FRAPPE !!!

 
Il fait très doux sur cette plaine à peine vallonnée, sous le soleil paisible… Un vent frais… Ses muscles se détendent…

  La silhouette au loin d’une bâtisse familière, sombre, floue…

 
Arthur s’en approche, à peine anxieux, reconnaît le perron…

  Il s’approche un peu plus, lentement, prudemment…
 
Dans sa main, un bâton…

  Quand Arthur s’est éveillé, Pouacre était assis auprès de son lit d’hôpital, patelin, benoît et souriant, la main sur son poignet où une perfusion instille on ne sait quoi.

 
- Vous nous avez fait une faiblesse, mon cher ! Eh oui, que voulez-vous ! Les colosses les plus herculéens sont susceptibles de faiblesse… A propos d’Hercule (il a un petit rire de connivence « culturelle »), vous avez presque renouvelé le mythe, puisque vous avez vaincu les Amazones ! Mais avec quelle massue !!! 

  Arthur n’a rien répondu, encore perdu dans des brumes vagues…

 
- Très bien mon cher. Je vais vous laisser vous reposer… Toutefois, je voulais vous dire que je pense que vous nous avez mal jugés. Mais pouvons-nous vous en vouloir ? Vous avez, si je puis me permettre l’expression, été « mal élevé ». Mais je vais vous donner un gage de notre bonne volonté et de nos bonnes intentions à votre égard : de même que j’ai été épargné alors que vos « amis » d’alors ont jugé et tué les miens, de même, je vous épargne. Dent pour dent, vie pour vie, si je peux me permettre cette expression…

  Il se lève et tapote l’épaule d’Arthur :
- Vous êtes encore très faible, mon ami… Nous allons vous retaper quelque peu, mais votre constitution est robuste, et ce soir, vous pourrez supporter le voyage. Nous vous déposerons en Espagne, en quelques coups d’aile… Vous me pardonnerez de ne pas vous y accompagner, mais j’ai à faire ici. Je pense que nous vous contacterons un peu plus tard, lorsque vous aurez fait le tri dans vos idées. Je suis certain qu’alors, vous nous comprendrez mieux et que ces petits… malentendus entre nous s’effaceront… Je vous laisse, ne me raccompagnez pas !!!

 
Il sort, très content de sa plaisanterie.

  (N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)
 

LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

P3C1E12 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 12)

  N°157 / LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

 
C’est l’histoire où nous apprenons qu’Arthur a été libéré à Biarritz. 

  Jeudi 9 juin
22 heures
Capitainerie de La Marée au Grand Port 

 
- J’ai fait placer un émetteur GPS identifié dans chacune des palettes qui vont être chargées à bord. Cela permettra de suivre le Mélanippé par satellite et de repérer facilement sa route. Il est censé partir en Afrique, déposer une première cargaison à Dakhla, et continuer en cabotant tout au long de la côte d’Afrique : Nouakchott, Dakar, Conakry, Freetown, Monrovia, Abidjan, Accra, Lomé, Lagos… Plus de mille palettes à livrer. Mais je voudrais bien savoir où les Amazones et Daniel Forpris vont descendre à terre…

 
Rébéquée reste un temps songeuse…
 
- Ôoumloc va suivre le navire, mais il n’interviendra pas… Pas encore, réaffirme Ouâniahoua…

 
Celle qui a capturé Tomie la Louve a revêtu la combinaison bleue des dockers du port. Depuis le meurtre d’Ouaniahou, sa sœur, Amaïa l’a désignée comme garde du corps de Rébéquée, et elle applique scrupuleusement ses consignes : ne jamais laisser Ouôtâne[1] seule. 

  Bien sûr, c’est agaçant, et Rébéquée aimerait bien un peu plus d’intimité, surtout lorsqu’elle souhaite rejoindre Hélène dans leur appartement au-dessus de la boulangerie, mais elle se résigne à la présence, le plus souvent silencieuse, mais toujours attentive, de sa « gardienne ». 

 
D’ailleurs, elle a fini par convaincre son amie de venir s’installer dans l’une des chambres du Bureau N°1… Par sécurité… Ça n’a pas été facile : elle ne voulait pas laisser sa maman, la Bonne Marie, ou Marie Bon Pain, comme tout le monde l’appelle ici. Mais il faut protéger le futur bébé… Et Marie elle-même a convaincu Hélène d’aller se mettre à l’abri.

Toutes les heures, la gardienne goum appelle Nouye pour prendre et donner des nouvelles, sauf en cas d’urgence où la petite radio grésille…

- Il est tard, Ouâniahoua. On va rentrer. Les gardiennes et les gardiens de service surveillent. Personne ne peut monter ou descendre sans donner l’alerte…

 
C’est alors que Ravot a appelé :
- Pas encore couché commissaire ? répond Rébéquée qui reconnaît instantanément sa voix.
- J’espérais bien que vous seriez encore au port, Rébéquée… Je n’ai pas voulu appeler au bureau N°1 pour éviter les réactions trop impulsives et irréfléchies. Je sais que vous êtes de sang-froid…
- Mais qu’est-ce qui se passe ? Encore une catastrophe ?
- Non, enfin, je ne crois pas… Ecoutez, je viens de recevoir un appel de la PAF,

la Police de l’Air et des Frontières…

- Oui, et que dit votre paf (Rébéquée ne peut s’empêcher de rire) ? Excusez-moi, c’est idiot…

 
Ravot ne relève même pas :
- Arthur Malfort est à l’aéroport de Biarritz !
- QUOI ?
- Vous m’avez bien entendu : ARTHUR EST À BIARRITZ. Mais d’après l’officier que j’ai eu au bout du fil, il semble éveillé, mais inconscient, dans une sorte « d’état second ». Il est très affaibli, ne parle pas, ne bouge pas de lui-même, reste inerte… Ils l’ont trouvé, assez légèrement vêtu, assis par terre derrière un hangar, et il semblait y être depuis un certain temps. Ils l’ont pris pour une sorte de SDF, sauf qu’il est rare qu’on en trouve dans le périmètre fermé et protégé de l’aéroport. Le médecin de garde a parlé de catatonie… Ils l’ont identifié par les papiers qu’il avait sur lui, et ils m’ont appelé au commissariat. Ils vont le ramener en hélico : leur plan des sites accessibles indique une aire d’atterrissage possible sur le toit du journal…
- C’est exact ; il faudra allumer le balisage. Il faut prévenir, y aller… Il arrive dans combien de temps ?
- Il devrait être là dans une petite heure, mais je ne sais pas trop dans quel état il se trouve : il a eu froid et d’après eux, il est certainement drogué. Ils voulaient l’hospitaliser, mais j’ai refusé, en avançant des raisons de sécurité… Je n’ai aucune envie de voir se répandre la nouvelle.  J’ai bien insisté pour qu’ils gardent tout cela strictement secret…

 
Rébéquée réalise petit à petit l’énormité de la nouvelle :
- S’il s’est évadé, c’est extraordinaire, presque incroyable. S’ils l’ont relâché, c’est à coup sûr un piège… Dans tous les cas, il faut d’abord le protéger, ensuite comprendre… Et là, je ne comprends pas… Il faudrait le montrer à Amaïa, j’ai peur des réactions de Béatrace. Elle est facilement excessive… Et la protéger, elle aussi… Comment est-il arrivé là ?
- D’après la PAF, un Falcon 7X, un gros avion d’affaire, s’est posé à Biarritz pour se ravitailler en carburant, et il est reparti tout de suite : il semblait venir de New York et disait être attendu à Stockholm. Il avait l’air d’être très pressé. Le carburant a été payé en espèces. Cela nous rappelle des choses, non ? Je leur ai demandé de vérifier s’il y avait un rapport avec celui qui est aussi parti de Biarritz après le meurtre de Luis, le 3 mai, j’ai vérifié la date, cela fait un peu plus d’un mois. Mais ce n’était pas la même immatriculation. Je leur ai demandé de vérifier et j’attends leur réponse… On a trouvé Arthur une demi-heure après le départ du Falcon : un mécano qui passait par-là.
- Je préviens nos amis. Essayez d’être présent au moment où l’hélico arrivera au journal…

 
Elle raccroche, prise de vertige. Le sang-froid qu’elle a affiché jusque-là en répondant à Ravot s’évapore, et elle a l’impression de nager dans un irréel absolu… Alors, elle prend Ouâniahoua dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues :
- Yahooouuuuuuu !!!!!! Arthur est vivant ma vieille ! Tu te rends compte ?

 
Ouâniahoua se dégage doucement de l’étreinte de Rébéquée :
- Et qu’est-ce que tu feras quand tout le monde sera tiré d’affaire si tu étouffes tes amies à la première bonne nouvelle ?

 
- Allez, en route, mon bonhomme…
 
(N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)

Arthur éprouve quelque difficulté à redresser la tête. Pourtant, il reconnaît bien Arnaud Boufigue, et il sait pertinemment qu’il n’a rien de bon à attendre de cet individu.

 
- On va faire un petit voyage, on va même rentrer à la maison… On est content ?
 
Boufigue, lui, semble particulièrement ravi, comme s’il préparait une bonne farce. Arthur se trouve toujours englué dans les profondeurs de la camisole chimique qui lui empâte l’esprit et lui interdit tout mouvement. 

 
Sa grande carcasse amaigrie étendue sur le lit d’hôpital de la chambre qu’il occupe en Harpie lui laisse une désespérante sensation d’impuissance. Boufigue approche une seringue de la ligne de perfusion reliée à son bras :
- Un ptit shoot, camarade ? Allez, juste de quoi te faire tenir tranquille pendant le voyage… Et surtout de quoi oublier ce que tu dois oublier… Faudrait pas que tu racontes trop de choses à tes amis, pas vrai ? C’est fou, les progrès de la science ! Il est carrément très fort, hein, le Mentor ? Le Mentor !!! Qu’est-ce qu’ils ne vont pas chercher… Mais c’est vrai que plus c’est gros et mieux ça marche…

 
Arthur se sent couler dans un lac d’eau sombre…

 
Cependant la petite voix chuchote toujours à son oreille : n’oublie pas… n’oublie pas…
 
Arnaud Boufigue est parti.

 
La perfusion est débranchée. On (qui ?) l’aide à se lever. Il était nu, il est maintenant vêtu d’une chemise et du même pantalon blancs qu’il portait à l’arrivée du Hai II (où est-il passé, celui-là ?) et il se trouve conduit dans un ascenseur. Vertige de la montée où ses bras pèsent plus fort sur les épaules qui le soutiennent tandis que ses jambes fléchissent… Dieu qu’il se sent faible… Une lourde porte courbe s’ouvre devant lui… Un hangar semblable à celui d’Omphalie. Un avion… Là-bas, un groupe d’hommes et de femmes. Pouacre… Finette. Ce jeune élégant, ce doit être celui qu’ils appellent l’Élu… Deux ou trois Amazones… L’Élue, la Patronne, n’est pas là, avec ses chiens et son oiseau… Il y voit un peu plus clair. On ne s’occupe pas de lui, comme si on le croyait totalement inconscient…

Seuls, les deux « infirmiers » le soutiennent.

 
Les « officiels » retournent dans l’ascenseur dont la porte se referme. Ne restent là que les Amazones et ses « infirmiers ». Un ronflement : le hangar remonte vers la surface… Le temps est imprécis, sujet à dilatations et à compressions successives et imprévues… n’oublie pas… n’oublie pas… 

 
Un choc : les grandes portes s’ouvrent sur une énorme bouffée d’air marin, toute pleine du souffle profond de la houle…

 
L’avion a été tourné face à la porte et le crochet du treuil attaché à sa roue avant. Il est tiré sur la petite plate-forme qui précède le hangar, au tout début de la longue piste qui surplombe le halètement sourd de la houle. La porte escalier est ouverte. Les Amazones montent à bord. Les pilotes sont déjà à leur poste dans le poste de pilotage, il les voit s’affairer sur leur check-list. Il est installé et sanglé dans un profond fauteuil, les infirmiers face à lui ; les Amazones sont là, il le sent, mais il ne les voit plus. Il ne sait pas comment il est monté, il a vu des panneaux métalliques se dresser derrière l’avion, sans doute pour protéger le hangar et la piste des jets brûlants des réacteurs, et puis, il s’est retrouvé assis…

 
Dans les nuages… Sous les nuages… On est très bas… Une côte, l’avion prend de l’altitude…

 
Il a dû dormir…

 
L’avion est posé… On le fait descendre… Il fait froid… Il est emmené derrière un hangar. Il est à terre… Tout est si vague… 

 
On lui parle… Il est dans un bureau… En France…

  
 Il s’endort, une fois de plus… Se réveille parce qu’il est transporté, soulevé… Non, il est capable de marcher ! Un effort, et le voilà debout. 

 
Des voix admiratives… On l’encourage amicalement… Des lumières… Floues, puis plus nettes : sa vision s’éclaircit… On l’a couvert d’une grande couverture et il sort dans la fraîcheur de la nuit, poussé, guidé, par des mains et des voix amicales. A quelques dizaines de pas, (son pas s’affermit), un hélico attend, turbine en marche :
- Vous rentrez chez vous, Monsieur Malfort, on vous reconduit… Vos amis, votre femme… 

 
Arthur s’est imperceptiblement raidi. 

 
On lui a posé un casque antibruit sur la tête… On l’a sanglé sur son siège. Il est assis à l’arrière et le copilote le regarde et lui sourit en lui faisant signe du pouce. Machinalement, il répond en faisant tourner verticalement son index droit pour dire qu’il peut décoller, ce qui entraîne en réponse un autre geste approbateur du pouce levé du copilote ravi de voir que le passager, qui paraissait si mal en point, se porte mieux. 

  Il n’a pas une notion bien précise du temps : c’est une matière mouvante, fuyante, tantôt épaisse et lourde, tantôt fluide et… gazeuse, voilà, c’est cela : le temps est un gaz compressible et élastique, une… flatulence de l’esprit, qui fuit parfois, indispose, se comprime en malaise, se libère comme un prout incongru lorsqu’on l’attend le moins. Le temps est malséant, déplacé, grotesque. Infantile. Combustible. Obscène…

 
Arthur laisse tourner cette idée dans son esprit, comme une image virtuelle, fascinante dans sa philosophie pétomane…

  Il a dû s’endormir.
 


[1] « 

la Guerrière », surnom goum de Rébéquée

.

FRÈRE JEAN DES ENTONNOIRS / P3C2E2

P3C1E46 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 2)

 
N°191 / FRÈRE JEAN DES ENTONNOIRS / P3C2E2

 
C’est l’histoire où Eusèbe et Jeanne, se rendant à l’Élysée, font la connaisssance de Frère Jean des Entonnoirs et de Cloclo Chatapus, gentille hôtesse.

clocloorson



Mercredi 15 juin
Départ pour Paris

  Les places ont été retenues par l’Elysée. 

  Il y a queue à l’enregistrement.
 
Un moine, devant eux.

Un gros.

Un peu agité peut-être. 

  On discute, et on les traite avec les égards polis que l’on doit aux gens du troisième âge et demi dont les places sont payées par l’Elysée.

 
Le moine, grand gaillard barbu à l’épaisse toison brune sommée d’une large tonsure éburnée[1] entretenue au Miror, porte un grand bâton et refuse de s’en séparer : c’est son bâton pastoral. Sa houlette. Et un moine ne se sépare pas plus de sa houlette qu’une charmante hôtesse de ses houppettes[2] habituelles. 

  Jeanne pense que c’est un franciscain, Eusèbe, que c’est un dominicain. Ils lui demandent. C’est Jeanne qui a gagné : les dominicains sont en noir et blanc, les franciscains en sépia. Il appartient à l’Ordre des Frères Mineurs, vit dans une petite communauté établie dans la montagne, au-dessus de Marinoval, il s’appelle Frère Jean des Entonnoirs de son nom d’Eglise, et il défendra jusqu’au bout son bâton, qu’une douce hôtesse tente de lui enlever avec un sourire tendre et d’une main câline. 

 
Au deuxième sourire, il cède avec un gros soupir, et le bâton rejoint dans la soute les houppettes de l’hôtesse. 

  Privé de son bâton et pour ne point se laisser abattre, le moine offre aux témoins compatissants une gorgée du Chablis qu’il serre précieusement en un jéroboam ventru qu’il vient de déboucher pour en vérifier la qualité sacerdotale, après l’avoir extrait du creux profond de la vache informe qu’il porte à bout de bras. 

 
Ils disent non merci, pour n’avoir point à lever la bombonne quadruple qui doit peser le poids d’un moine mort[3]

  Le moine vif adresse un regard de compassion très chrétien à leurs pauvres bras affaiblis par l’âge et cherche des yeux dans l’environnement désespérément sec et platement utilitaire du hall inoxydable, un gobelet salvateur qui leur permette de partager chrétiennement, comme il sied, ses libations.
 

Mais il n’a pas le temps d’aller au bout de ses investigations. 

  Les passagers sont appelés pour l’embarquement et il leur est demandé de souscrire de bonne grâce à la fouille de leurs bagages à main, chaussures, et tout ça, avec portiques et machines qui regardent dedans sans les ouvrir.

 
Les passagers qui se trouvent devant Eusèbe et Jeanne ne font rien sonner d’alarmant, juste un bandage herniaire renforcé et une armature blindée de soutien-gorge rural, mais révèlent dans les sacs rayonzixés de nombreuses boîtes de saucisses de pyxide, ce qui ne gêne en rien leur passage mais trahit l’importance de la pénétration de l’intoxication chez les aviomobilistes.

  Le moine ne transporte qu’un bréviaire peu usagé, trois paires de chaussettes de laine bleu marine (tricotées par des sœur clarisses), deux slips à poche « Petit Bateau » assortis (mais non point tricotés, c’est la couleur qui est assortie), une boîte d’hosties petit modèle (Ø 28), non consacrées, deux paquets de Biscuits Petit Jésus, et son jéroboam de Chablis de messe. 

 
Sommé d’avoir à s’en débarrasser par le contrôleur qui procède à la fouille de sécurité avant l’embarquement, et qui lui explique que les liquides sont proscrits en cabine, Frère Jean des Entonnoirs refuse fermement de se séparer de son outil de travail et déclare préférer le consommer illico presto, en un sain sacrifice, plutôt que d’admettre un éloignement injuste, profanateur et quelque part (il a dit quelque part mais n’a pas précisé où) arbitraire, des saintes espèces. 

  Et donc, traire pour traire, il se descend le flacon derrière le scapulaire d’un seul trait puissant et sans respirer, rote un peu en disant amen, et fait observer au vétilleux contrôleur que là où il se trouve maintenant, le saint liquide pourra voyager en toute sécurité, nonobstant un éventuel renard de trou d’air dont la compagnie serait alors responsable. 

 
Dont acte.

  On lui explique les sachets de secours, il montre la bombonne, et il devient évident que le secours est tout juste prévu pour une secrétaire anorexique ou un cadre supérieur bien élevé qui soigne sa ligne et son cholestérol.
 
Ou un Anglais.

  On frémit, mais on assume, et le moine est autorisé à embarquer.

 
Embarquement interrompu par la sourde protestation d’une dame valétudinaire et dotée de longues dents jaunes et de longs gants gris, membre d’une association qui a pour raison de vivre la lutte contre les discriminations diverses opérées à l’encontre des minorités forcément malheureuses et opprimées, et qui a relevé un trait aussi raciste qu’homophobe dans la manière que le moine a eue de parler d’arbitraire, puis de traire, ce qui crée une double équivoque en introduisant une césure perfide au sein d’un mot qui n’en demandait pas tant. 

  Les passagers la huent un peu pour presser un mouvement qui tend à s’éterniser à propos de broutilles, peccadilles, vétilles et autres brimborions d’autant plus secondaires que personne ne se sent concerné par la minorité évoquée par la dame, la troupe passagère ne comprenant que cinq Mélano-africains, trois Mélano-mélanésiens, deux Ictéro-chinois et quatre Ictéro-japonais dont un seul comprend notre idiome. 

 
Et un Anglais. 

  Roux. 

 
Outre les caucasiens rosissants ordinairement majoritaires. 

  Mais pas d’arbitres, qui eussent pu se sentir visés.
 

C’est donc sur un flop idéologique que la vertu de la dame se replie sur soi avec d’obscurs grognements de frustration scandalisée, que le moine apaise par l’offrande rédemptrice d’un biscuit de Petit Jésus. 

  La dame  l’accepte malgré tout, par grandeur d’âme, et elle se conforte en outre d’une saucissette discrètement et égoïstement absorbée lorsque le moine lui a tourné le dos.  

 
On monte dans l’avion. 

  C’est un petit, mais il est bien plein. 

 
Il faut dire que la fréquence des vols a diminué depuis que le mauvais temps a imposé des détournements, des ajournements, des retards tels que plus une seule ligne aérienne ne peut se targuer d’être « régulière », surtout l’hiver. 

  Aujourd’hui, ça va, on décolle à l’heure, et l’hôtesse pousse son petit chariot de boissons et de grignoteries entre les rangées de passagers.

Le hasard a placé le moine sur le siège unique situé de l’autre côté de l’allée par rapport à Eusèbe et Jeanne. 

 
Jeanne prend un café et une saucissette, en croisant les doigts pour que la « poudre de protection » qu’Amélie a bricolée avec Amaïa et qu’elle leur a administrée avant le départ se révèle efficace. Eusèbe aussi. En plus, ils se sont gavés de soupe.

  Le moine s’endort et ronfle, nimbé d’une gloire acidulée d’effluves de Chablis. Il déborde un peu de son siège. Surtout sa cuisse droite.

  Eusèbe regarde par le hublot défiler les blanches hauteurs du centre de

la France encore enneigées, sillonnées en fins traits noirs de quelques cours d’eau et de quelques grands axes routiers. 

  Sans rien dire, Jeanne vérifie le « petit matériel » qu’elle a rangé dans le sac qu’elle a ressorti du coffre à bagages placé au-dessus de son siège, « pour prendre un mouchoir ». 

  Apparemment, la poudre d’Amélie est efficace, puisqu’elle ne ressent aucun des effets particuliers qui lui ont été décrits en cas d’intoxication.

Son euphorie présente est juste liée au plaisir du voyage aérien en compagnie d’Eusèbe.

 
Le moine s’éveille, ouvre des yeux globuleux, rote, et se lève d’un coup en se cognant au coffre à bagages. Il retombe, sonné, avec un grognement rageur et un fracas de siège torturé.
 
On le regarde.

  Une hôtesse se précipite : c’est celle qui a réussi à lui prendre son bâton avec un sourire tendre et d’une main câline. 

 
Mais cette fois, le bonhomme semble plus nerveux. 

  Or, malgré les entraves que lui impose son habit flottant, ça n’en est pas moins un sacré morceau de moine, et la mignonne employée de transport aérien se retrouve, sans malice, les quatre fers en l’air au milieu de l’allée, dévoilant la charmante petite culotte blanche brodée de petits coeurs roses que dissimulait sa stricte jupette d’uniforme gris.

Ça crie un peu, et le moine se lève, mu par d’indistinctes intentions.

 
La seconde hôtesse se précipite alors au secours de sa consoeur qui se redresse vite, tant pour reprendre une position plus digne que pour se défendre de ce qu’elle perçoit comme une agression possible encore que surprenante du fait d’un saint homme. 

  La seconde hôtesse brandit un paquet de saucissettes dites de secours : son dernier stage « sécurité » lui a appris qu’elles sont susceptibles de guérir de manière quasi instantanée l’agitation imprévue parfois constatée chez certains passagers qui en sont gros consommateurs.
 
Mais elle s’empêtre dans les quilles encore quelque peu éparses de sa collègue qu’elle renvoie au tapis, pour la plus grande satisfaction d’un passager voisin qui découvre pour la seconde fois les petits coeurs roses brodés sur la petite culotte blanche. 

  Et même un petit frison qui dépasse. Yeah !

 
- Ouille, dit la petite mignonne hôtesse troussée derechef en s’effondrant sur la fesse droite.
- Merde, dit la seconde hôtesse, en lâchant les saucissettes qui se perdent sous les sièges.
- Grrrrr !!! grogne l’ursidé monastique, maintenant debout dans l’allée en fixant d’un œil vorace les  fuseaux soyeux des mignonnes cuissettes que découvre la petite jupe relevée jusqu’aux petits coeurs roses.
- Pschiitt, fait la petite bombe pharmaceutique que Jeanne presse sous les naseaux dilatés de Brun en rut, dont l’habit s’est soudain orné, sous la cordelière nouée, de rien moins qu’une proue de drakkar.
- Flop, fait ladite proue de drakkar en sombrant mollement parmi les plis de la bure, tel, englouti, le vaisseau viking heurtant dans le brouillard un iceberg imprévu au fin fond froid d’un fjord.
- Ouf, fait la seconde hôtesse, comme un vrai diplomate en période de détente.
- Ouf, fait la petite hôtesse en se redressant et en rajustant son pimpant uniforme sur les  fuseaux soyeux de ses mignonnes cuissettes. Mais avec un léger retard et un petit éclat dans l’œil gauche.

Et elle se frotte la fesse droite.

  - Qu’est-ce qui m’arrive ? demande le moine ahuri par cette succession d’évènements.
- Rien du tout, lui explique Jeanne en rangeant sa petite bombe au fond de son sac. Vous avez fait une crise d’asthme, sans aucun doute. J’avais ma Ventoline à la main, je vous en ai envoyé une petite dose…
- Mais je ne suis pas asthmatique, se défend le moine, confus de se trouver ainsi au centre d’un incident.
- Oh, on n’en est pas toujours conscient, vous savez…

 
La petite hôtesse se rapproche, semble-t-il partagée entre la crainte et la petite lueur qui danse toujours dans son œil gauche. 

  Elle pose tendrement une main câline sur le gros bras musculeux du moine confus :
- Vous devriez vous asseoir, Monsieur le Moine, s’il y avait un trou d’air…
- Un trou d’air (il rougit)… Bien sûr… Je… Je suis désolé, Mademoiselle, je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire… Je m’étais endormi, et…
- Ce n’est rien, appuie la seconde hôtesse qui s’est rapprochée. Un trou de mémoire consécutif à un trou d’air sans doute. Cette contagion des trous est fréquente dans les transports aériens. D’ordinaire une saucissette en vient à bout. Mais ma maladresse…
- Je suis tellement confus…

 
La mignonne petite hôtesse pose tendrement sa main câline sur l’épaule musclée du moine, qui frémit sous l’âpre bure : 
- Voulez-vous que je vous apporte à boire, Monsieur le Moine ?
- Frère Jean. Appelez-moi Frère Jean… Frère Jean des Entonnoirs, pour vous servir…
- Moi, c’est Cloclo… Cloclo Chatapus…

Elle a un sourire. 

  Il a un soupir.

 
- On arrive, signale la seconde hôtesse…
- Et… mon bâton ? demande le moine histoire de dire quelque chose…
- Il voyage dans la soute, répond la petite hôtesse en rougissant va savoir pourquoi. Avec mes houppettes. Je vous le rapporterai moi-même. Dans l’aérogare. Lorsque nous aurons débarqué. Il est très beau.

  Et on s’est posés.
 


[1] Mais non, il ne s’est pas fait couper les burnes. Z’avez déjà vu des burnes sur une tonsure, vous ? Ça ferait zeuils de crocodile dans un marigot. C’est seulement que ladite tonsure a l’aspect de l’ivoire, enfin, quoi !

[2] Comme disait un F’è’ d’Out’e Me’ qui s’était fait ‘ouler dans la fa’ine pa’ le Pè’ Supé’ieu’… Comme ça, pou’ le plaisi’…

[3] D’un âne. On dit d’un âne mort… Bon, mais avec un moine, c’est plus marrant. Et puis j’aime les ânes.

LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du papier peint à petites fleurs et du mobilier formica jaune sable.

  - Assoyez-vous… À la bonne franquette… Emma, sers-nous un jaune et des saucisses, et préviens la cuisine qu’ils commencent le service, j’ai une inauguration à 14 heures à La Villette…
- A La Villette ? demande Emma.
- Oui, une usine de saucisses. Ils en installent partout, et aussi une usine d’épuration et de distribution d’eau. Distribeau… Eux aussi, ils construisent beaucoup. Ou bien ils rachètent et rénovent…

  Emma a sorti du buffet formica jaune sable à pieds nickelés une bouteille de pastis surmontée d’une boule de dosage et quatre verres à moutarde avec des dessins en couleur de Mickey :
- On fait simple. C’est plus chaleureux… Si tu inaugures, j’irai au coiffeur…
- Ben voyons, rétorque le Président avec un clin d’œil appuyé en direction d’Eusèbe…
- Je croyais que vous étiez mieux logés, remarque celui-ci pour dire quelque chose.
- Oh, au début, c’était le grand tralala, mais comme j’ai l’habitude de le dire, j’avais l’impression de manger au bureau. Alors j’ai fait aménager ce petit appartement. À l’origine, c’était celui du cuisinier. Ça a libéré de la place et on a pu développer le secrétariat…
- Et installer un salon de coiffure moderne…

  Jeanne s’agite, comme soudain attaquée par un régiment de puces :
- Zèbe, mon sac…

 
Eusèbe interroge le Président du regard :
- Vite, elle va faire une crise d’asthme…
- Ma Ventoline, vite…

  Emma lui tend le sac qu’elle avait remisé dans le placard à balais :
- Oh, ma pauvre, c’que c’est que de nous quand même, tenez…

 
Jeanne, qui s’est relevée et baille à vide comme carpe sur le pré, ouvre le sac, en sort la petite bombe et titube jusqu’à se raccrocher à l’épaule du Président. Elle presse sur la valve et un jet brumeux jaillit en plein dans l’auguste poire présidentielle.

  - Oh, pardon, je suis désolée, bafouille-t-elle en reprenant son équilibre.
 
Mais Emma s’est déjà levée pour lui porter assistance, la croyant sur le point de s’effondrer, et elle se trouve pschittée à son tour, comme moustique un soir d’été.

  Il y a un trou.

 
Une sorte de silence, tandis que Jeanne, qui a retrouvé toute sa stabilité, toute sa force et toute l’acuité de son regard, contemple les effets de sa manœuvre.

  Eusèbe à son tour se lève et vient à tout hasard se placer de l’autre côté du Président qui reste figé sur la chaise de formica jaune sable où il s’est effondré.

 
Emma s’est assise mécaniquement, l’air aussi hagard que son noble époux.

  Une sonnerie, dans un angle de la pièce. Une lampe témoin clignote au-dessus d’une porte à coulisse…
 
- C’est l’entrée, constate-t-elle d’une voix blanche… 

  Elle se lève, toujours aussi machinalement, ouvre la porte en la tirant vers le haut et sort un saladier Arcopal de harengs fumés pommes à l’huile de ce qui se révèle être un monte-plat.
 
Elle le pose sur la table.

  - Qu’est-ce qui s’est passé ? demande le Président qui semble émerger d’un profond sommeil…
- Jeanne vous a désintoxiqué, lui répond Eusèbe.
- Désintoxiqué ? Mais… Mais où sommes-nous ? C’est l’Elysée, ça ? Et… Mais regardez-vous, mon amie (il montre Emma du doigt), vous avez l’air d’une… d’une… souillon !
- Et… cette cuisine ! enchaîne Emma qui n’a pas remarqué l’interpellation, c’est horrible, mon Ami (elle parle toujours au, et du, Président avec une Majuscule). Mais que Nous (avec une majuscule, parce qu’Il est dans le Nous, enfin, qu’Il y fut, enfin…) arrive-t-Il (sur sa lancée, elle majuscule jusqu’à l’impersonnel) ?
- Eh bien je vais vous l’expliquer, déclare Eusèbe tandis que le Président vide d’un trait et avec une grimace son pastis sans eau.
 
Il explique. 

  Ça dure un bon moment.

  - Mais alors, cette secrétaire…
- … est une Amazone, Président. Nous l’avons explicitement identifiée comme telle : elles ont été trois à débarquer ensemble du Patriarche, le bateau qui les a amenées, Esche, Weide, qui est la vôtre, et Birke, que nous avons capturée et qui est morte. Et il y en a eu d’autres, arrivées par d’autres moyens. Vous l’avez échappé belle. Sans doute ont-ils trouvé plus simple de vous conserver vivant jusqu’aux élections. De plus nous sommes mercredi et d’après les informations qu’Arthur a pu récolter auprès de l’agent qu’ils entretiennent à Saint Tignous sur Nivette, l’attaque n’est prévue que pour la semaine prochaine…
- L’attaque ? Mais c’est effarant ! Toute la population serait intoxiquée ?
- Pratiquement, à ce qu’il semble. En tout cas, tous les corps constitués, et vous en êtes la preuve, doivent être considérés avec méfiance, et tous les circuits d’autorité sont sans doute contaminés, du policier au judiciaire et sans doute à l’armée, quoique leur vie relativement isolée par le casernement les mette un peu à l’abri…
- Et que pouvons-nous faire ? Vous dites que les Goums (dont j’avoue que j’avais oublié l’existence) et votre petite chimiste, là…
- Amélie Fouad…
- Amélie… C’est crédible ça, une Amélie ?
- Elle tient ses promesse : la preuve, c’est elle qui a préparé ma pseudo-Ventoline, confirme Jeanne.
- Oui, enfin… Donc, ils auraient trouvé une parade ?
- La Ventoline…
- Mais nous ne pouvons pas pschitter le museau de tous les Français ! Et chaque magasin de C’est tout naturel  serait…
- … potentiellement un nid d’envahisseurs, oui, confirme Eusèbe. Je dis envahisseurs faute d’autre terme, puisque je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Sinon ce que voulaient les Écolocroques : le pouvoir universel…
- Mais, objecte la femme du Président qui reprend pour de bon ses esprits, il faut bien que leurs cadres résistent à cette intoxication, on ne peut quand même pas encadrer des zombies avec des zombies !
- Si, la reprend le Président qui en sait quelque chose, mais dans certaines limites…
- En fait, précise Eusèbe, il semble qu’il y ait deux types d’encadrements. Le premier niveau est celui de ce que l’on pourrait appeler les « croyants », intoxiqués et actifs, qui bénéficient d’avantages au sein de la Nouvelle Réna dans laquelle ils sont intégrés. C’était le cas des élus de Saint Tignous qui ont, je ne sais pourquoi, été assassinés. Et le second niveau, celui des cadres réels, n’a pour but que de préparer l’Invasion. Eux, sont à l’abri de l’intoxication et de ces effets de manque qui poussent les « initiés » à cette consommation compulsive de saucisses, mais j’ignore par quel moyen. En revanche, ils sont totalement inféodés à l’idéologie… « mystique » des Élus. Je les crois plutôt soumis à un conditionnement qu’à une intoxication. Plus long à obtenir mais plus durable et surtout plus tenace. C’est en particulier le cas des Amazones qui tuent « rituellement », en revêtant une tunique spécifique. Nous en avons eu la preuve par l’aveu même de cette Birke dont je vous ai parlé, et par le film que nous avons pu réaliser de l’assassinat de la directrice de leur usine de Saint Tignous. Ils utilisent les drogues « pour la plus grande gloire des Élus », comme pourraient dire les Jésuites. Mais Arthur a décelé, chez celui qu’ils appellent le Mentor et qui semblerait avoir une certaine autorité sur les Élus eux-mêmes, une ambition tout à fait étrangère à ce carnaval, et qui diffuse peut-être chez certains cadres, comme ceux des magasins, qui se réfèrent directement à lui et pas aux Élus qu’ils utilisent cyniquement pour attirer les candidats à l’initiation… Tout cela est assez confus encore. Les enquêtes sont rendues très difficiles par les interventions de la hiérarchie administrative qu’ils ont gangrenée… Vous-même avez tenté de dissuader Ravot…
- Le commissaire… C’est étrange, je me souviens de presque tout ce qui s’est passé, mais comme au travers d’un verre déformant… Que faire ?
- Reprendre la main, dit Jeanne.
- Mais comment ? demande le Président…
- Le désarmement de l’adversaire est par définition le but proprement dit des opérations de guerre, disait Clausewitz. Nous devons les désarmer, dit Jeanne la Guerrière.
- Mais comment ? demande le Président…
- En détruisant leurs armes, dit Jeanne la Guerrière.
- J’entends bien, mais comment ? demande le Président…

- Eh bien voilà, commence Jeanne

la Guerrière…
 

LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

P3C2E6 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N°195 / LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

 
C’est l’histoire où diverse explications et certains trous d’air trouvent, dans l’avion Pau Paris où se croisent le Frère Jean des Entonnoirs et Cloclo Chatapus, gentille hôtesse,  d’étranges rélations avec d’autres obscures histoires, elles, de chats. 
 
Mercredi 15 juin
13 heures 15
Aéroport

  La voiture officielle les dépose devant l’aérogare à 15 heures quinze. 

  Le départ est prévu à 15 heures trente.
 
Ils ont tout juste le temps de se faire enregistrer, et puis de passer les contrôles… 

  Une grande silhouette de bure : le moine est lui aussi de retour vers Pau.