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LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du papier peint à petites fleurs et du mobilier formica jaune sable.

  - Assoyez-vous… À la bonne franquette… Emma, sers-nous un jaune et des saucisses, et préviens la cuisine qu’ils commencent le service, j’ai une inauguration à 14 heures à La Villette…
- A La Villette ? demande Emma.
- Oui, une usine de saucisses. Ils en installent partout, et aussi une usine d’épuration et de distribution d’eau. Distribeau… Eux aussi, ils construisent beaucoup. Ou bien ils rachètent et rénovent…

  Emma a sorti du buffet formica jaune sable à pieds nickelés une bouteille de pastis surmontée d’une boule de dosage et quatre verres à moutarde avec des dessins en couleur de Mickey :
- On fait simple. C’est plus chaleureux… Si tu inaugures, j’irai au coiffeur…
- Ben voyons, rétorque le Président avec un clin d’œil appuyé en direction d’Eusèbe…
- Je croyais que vous étiez mieux logés, remarque celui-ci pour dire quelque chose.
- Oh, au début, c’était le grand tralala, mais comme j’ai l’habitude de le dire, j’avais l’impression de manger au bureau. Alors j’ai fait aménager ce petit appartement. À l’origine, c’était celui du cuisinier. Ça a libéré de la place et on a pu développer le secrétariat…
- Et installer un salon de coiffure moderne…

  Jeanne s’agite, comme soudain attaquée par un régiment de puces :
- Zèbe, mon sac…

 
Eusèbe interroge le Président du regard :
- Vite, elle va faire une crise d’asthme…
- Ma Ventoline, vite…

  Emma lui tend le sac qu’elle avait remisé dans le placard à balais :
- Oh, ma pauvre, c’que c’est que de nous quand même, tenez…

 
Jeanne, qui s’est relevée et baille à vide comme carpe sur le pré, ouvre le sac, en sort la petite bombe et titube jusqu’à se raccrocher à l’épaule du Président. Elle presse sur la valve et un jet brumeux jaillit en plein dans l’auguste poire présidentielle.

  - Oh, pardon, je suis désolée, bafouille-t-elle en reprenant son équilibre.
 
Mais Emma s’est déjà levée pour lui porter assistance, la croyant sur le point de s’effondrer, et elle se trouve pschittée à son tour, comme moustique un soir d’été.

  Il y a un trou.

 
Une sorte de silence, tandis que Jeanne, qui a retrouvé toute sa stabilité, toute sa force et toute l’acuité de son regard, contemple les effets de sa manœuvre.

  Eusèbe à son tour se lève et vient à tout hasard se placer de l’autre côté du Président qui reste figé sur la chaise de formica jaune sable où il s’est effondré.

 
Emma s’est assise mécaniquement, l’air aussi hagard que son noble époux.

  Une sonnerie, dans un angle de la pièce. Une lampe témoin clignote au-dessus d’une porte à coulisse…
 
- C’est l’entrée, constate-t-elle d’une voix blanche… 

  Elle se lève, toujours aussi machinalement, ouvre la porte en la tirant vers le haut et sort un saladier Arcopal de harengs fumés pommes à l’huile de ce qui se révèle être un monte-plat.
 
Elle le pose sur la table.

  - Qu’est-ce qui s’est passé ? demande le Président qui semble émerger d’un profond sommeil…
- Jeanne vous a désintoxiqué, lui répond Eusèbe.
- Désintoxiqué ? Mais… Mais où sommes-nous ? C’est l’Elysée, ça ? Et… Mais regardez-vous, mon amie (il montre Emma du doigt), vous avez l’air d’une… d’une… souillon !
- Et… cette cuisine ! enchaîne Emma qui n’a pas remarqué l’interpellation, c’est horrible, mon Ami (elle parle toujours au, et du, Président avec une Majuscule). Mais que Nous (avec une majuscule, parce qu’Il est dans le Nous, enfin, qu’Il y fut, enfin…) arrive-t-Il (sur sa lancée, elle majuscule jusqu’à l’impersonnel) ?
- Eh bien je vais vous l’expliquer, déclare Eusèbe tandis que le Président vide d’un trait et avec une grimace son pastis sans eau.
 
Il explique. 

  Ça dure un bon moment.

  - Mais alors, cette secrétaire…
- … est une Amazone, Président. Nous l’avons explicitement identifiée comme telle : elles ont été trois à débarquer ensemble du Patriarche, le bateau qui les a amenées, Esche, Weide, qui est la vôtre, et Birke, que nous avons capturée et qui est morte. Et il y en a eu d’autres, arrivées par d’autres moyens. Vous l’avez échappé belle. Sans doute ont-ils trouvé plus simple de vous conserver vivant jusqu’aux élections. De plus nous sommes mercredi et d’après les informations qu’Arthur a pu récolter auprès de l’agent qu’ils entretiennent à Saint Tignous sur Nivette, l’attaque n’est prévue que pour la semaine prochaine…
- L’attaque ? Mais c’est effarant ! Toute la population serait intoxiquée ?
- Pratiquement, à ce qu’il semble. En tout cas, tous les corps constitués, et vous en êtes la preuve, doivent être considérés avec méfiance, et tous les circuits d’autorité sont sans doute contaminés, du policier au judiciaire et sans doute à l’armée, quoique leur vie relativement isolée par le casernement les mette un peu à l’abri…
- Et que pouvons-nous faire ? Vous dites que les Goums (dont j’avoue que j’avais oublié l’existence) et votre petite chimiste, là…
- Amélie Fouad…
- Amélie… C’est crédible ça, une Amélie ?
- Elle tient ses promesse : la preuve, c’est elle qui a préparé ma pseudo-Ventoline, confirme Jeanne.
- Oui, enfin… Donc, ils auraient trouvé une parade ?
- La Ventoline…
- Mais nous ne pouvons pas pschitter le museau de tous les Français ! Et chaque magasin de C’est tout naturel  serait…
- … potentiellement un nid d’envahisseurs, oui, confirme Eusèbe. Je dis envahisseurs faute d’autre terme, puisque je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Sinon ce que voulaient les Écolocroques : le pouvoir universel…
- Mais, objecte la femme du Président qui reprend pour de bon ses esprits, il faut bien que leurs cadres résistent à cette intoxication, on ne peut quand même pas encadrer des zombies avec des zombies !
- Si, la reprend le Président qui en sait quelque chose, mais dans certaines limites…
- En fait, précise Eusèbe, il semble qu’il y ait deux types d’encadrements. Le premier niveau est celui de ce que l’on pourrait appeler les « croyants », intoxiqués et actifs, qui bénéficient d’avantages au sein de la Nouvelle Réna dans laquelle ils sont intégrés. C’était le cas des élus de Saint Tignous qui ont, je ne sais pourquoi, été assassinés. Et le second niveau, celui des cadres réels, n’a pour but que de préparer l’Invasion. Eux, sont à l’abri de l’intoxication et de ces effets de manque qui poussent les « initiés » à cette consommation compulsive de saucisses, mais j’ignore par quel moyen. En revanche, ils sont totalement inféodés à l’idéologie… « mystique » des Élus. Je les crois plutôt soumis à un conditionnement qu’à une intoxication. Plus long à obtenir mais plus durable et surtout plus tenace. C’est en particulier le cas des Amazones qui tuent « rituellement », en revêtant une tunique spécifique. Nous en avons eu la preuve par l’aveu même de cette Birke dont je vous ai parlé, et par le film que nous avons pu réaliser de l’assassinat de la directrice de leur usine de Saint Tignous. Ils utilisent les drogues « pour la plus grande gloire des Élus », comme pourraient dire les Jésuites. Mais Arthur a décelé, chez celui qu’ils appellent le Mentor et qui semblerait avoir une certaine autorité sur les Élus eux-mêmes, une ambition tout à fait étrangère à ce carnaval, et qui diffuse peut-être chez certains cadres, comme ceux des magasins, qui se réfèrent directement à lui et pas aux Élus qu’ils utilisent cyniquement pour attirer les candidats à l’initiation… Tout cela est assez confus encore. Les enquêtes sont rendues très difficiles par les interventions de la hiérarchie administrative qu’ils ont gangrenée… Vous-même avez tenté de dissuader Ravot…
- Le commissaire… C’est étrange, je me souviens de presque tout ce qui s’est passé, mais comme au travers d’un verre déformant… Que faire ?
- Reprendre la main, dit Jeanne.
- Mais comment ? demande le Président…
- Le désarmement de l’adversaire est par définition le but proprement dit des opérations de guerre, disait Clausewitz. Nous devons les désarmer, dit Jeanne la Guerrière.
- Mais comment ? demande le Président…
- En détruisant leurs armes, dit Jeanne la Guerrière.
- J’entends bien, mais comment ? demande le Président…

- Eh bien voilà, commence Jeanne

la Guerrière…
 

L’APPEL DU PRÉDLARÉP / P3C2E17

P3C2E17 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 17)

 
N°206 / L’APPEL DU PRÉDLARÉP / P3C2E17

 
C’est l’histoire où le Prédlarép, désintoxiqué, appelle Eusèbe au téléphonepour lui dire toute ses inquiétudes.

  (C’est la suite immédiate de l’épisode P3C2E16)
 
Rien ne va… 

  En fait, rien ne va…
 
Arthur déteste cette attente creuse où il en est réduit à supputer, espérer, attendre.

 
Seule, Nouye reste impassible devant ses écrans…

  Et puis elle fait signe à Eusèbe, et on entend la voix du Président :
 
« Allo, Eusèbe Malfort ? »

  - Je vous écoute, Monsieur le Président… Nous attendions votre appel avec impatience…

  « Je n’ai pas voulu appeler depuis mon bureau, n’est-ce pas… Je suppose que la ligne est espionnée. Je me suis aperçu de l’énormité de la chose. Je dois être bref. Ne m’interrompez pas. Je suis descendu en ville sous le prétexte d’un loto… D’un loto ! A quoi en sommes Nous réduit, Je vous le demande… Ma voiture attend que Je sorte. Heureusement que le patron est un fidèle. D’habitude, il fait mon loto à ma place, mais j’ai argué d’une super cagnotte… J’ai donc peu de temps. C’est terrible. Je ne sais pas ce qu’ils manigancent exactement, mais depuis que vous m’avez ouvert les yeux, je crains le pire. Par exemple avec cette histoire de fabriques de saucisses… Ils en installent sept sur tout le territoire, qui sera bientôt entièrement quadrillé ! La France est hélas en pointe, mais bientôt, c’est le monde entier qui va y passer ! Et c’est pareil pour les usines d’eau. Après ce que vous m’avez dit et ce que vous m’avez donné comme antidote, je pense que l’eau pourrait être un vecteur idéal d’intoxication finale. S’ils en contrôlent la distribution, nous sommes perdus. Et ils en contrôlent la distribution. Donc nous devrions être perdus, n’est-ce pas ? J’enrage, mais me refuse au désespoir.
On fait la queue devant tous les points de vente, toutes les superettes C’est tout naturel  devant lesquelles je suis passé… Pourquoi ? Les rues sont désertes, sauf en ces endroits… Et ceux qui circulent ont des airs de zombies…
J’ai pu désintoxiquer mon chef d’état-major et le commandant des gardes républicains. Je vais en faire autant avec les ministres que je convoquerai dans mon bureau. Sauf le vautour du Confort, bien sûr, lui, il est intoxiqué par l’ambition, c’est un poison plus coriace que celui qui nous préoccupe, même s’il est plus banal, et je dispose de trop peu de produits… Je rentre partager avec le Gouvernement le café dans lequel j’aurai mis de la poudre d’annihiline que vous m’avez donnée… Et je leur en fournirai quelques doses, pour secouer leur entourage, lorsqu’ils y verront assez clair … Mais il faudrait que je puisse leur en donner suffisamment pour poursuive cette progression descendante…»

  - On y travaille, Président, on y travaille…

  «  Faites vite… Et puis j’ai bien envie de me tirer d’ici à la première occasion pour me réfugier sur une base militaire, à Villacoublay ou même à Cazaux, pour me trouver plus près de vous… 

 
- Méfiez-vous de Weide, elle est très dangereuse.

  « J’ai un plan ! Je vais la neutraliser avec le petit bâton que vous m’avez donné et je la confierai à l’officier des gardes républicains que j’ai désintoxiqué. Lui se chargera de réunir toute la garde pour lui faire subir le même sort. Après quoi ils l’incarcéreront discrètement. Et ils m’accompagneront par la route jusqu’à Villacoublay… »
 
- Il faut que vous restiez à votre poste, Président, et les ministres aussi, pour éviter de donner l’éveil…

  Hésitation…

 
« J’ai la pétoche mon cher, mais vous avez raison, je ferai front, il faut donner le change. Bon (un temps de réflexion)… Je conserverai la garde désintoxiquée à portée de main… Mon dircab remplacera Weise. Je l’ai désintoxiqué lui aussi et il a compris la situation. C’est un garçon intelligent… Si ses commanditaires tentent de contacter cette traîtresse, et ils le feront certainement, il dira qu’elle a la grippe ou je ne sais quoi… Je n’enverrai que l’officier de la garde à Cazaux pour contrôler la base et ramener les produits lorsqu’ils seront disponibles. Il vous amènera cette salope de secrétaire. Quand je pense que… Mais le devoir avant tout ! On fera partir la contre-attaque de là… J’ai une réunion à Strasbourg, avec mes homologues européens. Je mettrai dans le coup ceux qui me sont les plus proches… Je dois couper, le chauffeur… »

  Tonalité de la ligne…
 
Silence… 

  On réfléchit pesamment…

 
- Viens, Eusèbe, dit Jeanne. Le moine va arriver…
 

ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

P2C3E4 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 4)

 
N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

 
Lundi 30 mai
9 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  On a laissé les trois chaises qui ont servi, un mois plus tôt, lors de l’interrogatoire des notables.

 
Ravot trône derrière son bureau, encastré dans son fauteuil « chef de bureau » piètement en hêtre, dossier et accoudoir cintrés, fond en contre-plaqué, modèle administratif réglementaire années cinquante, fabrication Baumann, qu’il avait emporté avec lui lorsqu’il avait quitté son cher bureau parisien, où, avant les siennes, il avait supporté les fesses d’un commissaire, qui aurait pu s’appeler Maigret s’il ne s’était pas appelé Dupont (avec un T, comme il se plaisait à le souligner lui-même), et dont il avait été le disciple.

  Face à lui, ses trois « sbires » : Lepif, bien sûr, et Martial, qu’il a « emmenés dans ses bagages » avec le fauteuil, et Pélot, « trouvé sur place », qu’il regarde avec une certaine méfiance, mais qu’il est bien obligé de conserver.

Lepif au centre, Martial à droite, Pélot à gauche…
 
C’est « le point du lundi matin ».

  - Pélot, ce jet mystérieux ?
- Des infos, commissaire. Interpol nous a fait savoir que l’immatriculation est bidon. Et puis, l’info vient du mécano de Temuco qui l’a contrôlé avant le décollage : c’est un Falcon X7, triréacteur d’affaires. Un long courrier.
- Un appareil privé. Pas de location. On a tenté de remonter les lignes comptables de ses approvisionnements en carburant, mais à Punta Arénas et à Temuco, le kérosène a été payé en espèces. Dollars américains.
- Et, patron, interrompt Lepif, si c’est un Falcon, il ne doit pas y avoir des centaines de triréacteurs de ce modèle dans la région, ni même dans le monde… Par la maintenance…
- Excellent. Pélot, vous fouillerez dans le secteur, contactez Interpol… Il faut que nous sachions d’où sort cet avion. Alors au boulot. Je ne veux plus vous voir avant que vous ayez trouvé une réponse. Et changez de cravate. Les canaris je ne les supporte qu’en cage…
- Mais patron…
- Inutile de me dire que c’est pour qu’on ne voie pas les taches de jaune d’œuf. Changez de cravate ! Cela dit, je répète que vous avez fait du bon boulot…

Pélot se lève en bougonnant et en soufflant sous les rires de ses collègues. Pélot souffle toujours parce qu’il est trop gros et que cela lui cause une gène respiratoire. Et aussi parce qu’il a mauvais caractère. Et qu’il n’aime pas Ravot.

 
- Non, ne partez pas, attendez que toutes les informations soient données. A vous, Martial : les conclusions d’expertises…

Martial remonte son écharpe tricotée bleu marine (on dit que c’est sa maman qui lui tricote ses écharpes, mais, chutt…), qui a tendance à glisser et il sort un papier de la poche de son inamovible imperméable :
- Surtout des confirmations de ce qui apparaissait déjà… Concernant Luis d’abord. Il a bien été écorché vif… On a trouvé dans son sang des quantités importantes d’anticoagulant et des éléments qui tendraient à prouver qu’il a été « refroidi » par un système de circulation extracorporelle, comme l’avait laissé entendre le légiste. On a aussi trouvé des traces de (il consulte ses notes) tétrodotoxine, qui est un poison extrait d’un poisson (un poison de poisson, ça c’est rigolo, se pense Martial) et qui serait utilisé par les sorciers vaudous pour « fabriquer » les zombies… Des traces également de saponine, de solanine, de scopolamine, et de multiples autres substances en « - ine », souvent à la limite de la détection (je reprends les termes du rapport)… Et aussi, comme sur les petits papiers à messages qui emballaient les  tapas, qui devaient en contenir, des traces de psilocybine et de mescaline. En fait, il était drogué jusqu’à l’os, d’abord euphorisé en sortant du Tapas’Embal’, où il a été décrit « en pleine forme », mais il semblerait, d’après Amélie Fouad, la mignonne petite chimiste qui était venue avec Catachrèse (Lepif approuve du chef sans même s’en rendre compte), que le cocktail de complément qu’il a dû recevoir par la suite aurait pu avoir pour conséquence de le rendre totalement docile, et même incapable d’agir par lui-même, de manifester la moindre initiative, incapable de bouger, de parler, de manifester quelque réaction que ce soit. Réduit à l’état de zombie. Simultanément, il serait devenu hypersensible à toutes les stimulations possibles, physiques autant que psychologiques… Elle a parlé d’hyperesthésie… Mais privé de toute possibilité d’expression. D’après elle, il aurait pu mourir de douleur sous l’effet d’une simple caresse, si parallèlement, sa résistance physiologique n’avait pas été renforcée temporairement par l’abaissement de sa température centrale et le ralentissement des défenses naturelles qu’il a induit, avec l’appui de quelques drogues. Par exemple, m’a-t-elle dit, ses muscles auraient « claqué » (c’est le terme qu’elle a employé) en arrachant leurs ligaments, et son cœur aurait « implosé »… On l’a fait souffrir, et on a fait en sorte qu’il souffre longtemps et le plus possible…
- Un délire de sadique absolu, remarque Lepif effaré…
- Augmenter la souffrance au-delà du supportable… enchaîne Ravot…

Pélot ne dit rien. Il tripote sa cravate. Il est très rouge.

- Et il semblerait qu’il soit resté conscient jusqu’au bout, d’après le légiste : son thalamus était saturé de ce qu’Amélie Fouad a appelé je ne sais plus comment, d’une substance, qui serait la trace d’une douleur subie consciemment… Mais là, je les cite, « ce ne sont que des hypothèses, parce que personne n’a jusqu’ici vécu un tel cauchemar, et personne n’aurait pu y survivre pour en témoigner  »…

  Silence…

 
Les coudes sur son bureau, les mains à plat devant lui, les yeux baissés, Ravot grogne :
- La suite, Martial, la suite…
- Il a bien éjaculé avant d’être saigné, mais c’est tout ce que l’on a pu constater, et son sperme a été retrouvé sur le sol devant lui, sous une couche de sang qui a dû être versée avant qu’il ne soit soumis au refroidissement, puisque ce sang ne contenait pas d’anticoagulant. On y a aussi retrouvé un cheveu féminin blond, impossible à identifier parce qu’il a été imbibé du sang de Luis et que son ADN est donc contaminé. Mais on a pu établir que Finette de Sainte Fouillouse a participé à la fête : l’une de ses empreintes a été retrouvée sur la porte d’entrée et identifiée à partir de traces relevées chez sa mère, qui recoupent celles du Tapas’Embal’. Une seule empreinte. Cependant, on n’a pas essayé d’effacer les autres, dispersées un peu partout, et parmi les autres, on a trouvé celles d’Arnaud Boufigue, aussi bien sur le projecteur que sur le miroir, où l’on a également reconnu les empreintes de ceux que l’on a désignés comme « les notaires », et qui figuraient aussi dans la collection des traces relevées au Tapas’Embal’, et sans doute celles d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui était présent au même endroit. Mais aucune de ces empreintes n’a pu être identifiée dans quelque fichier que ce soit. Ces trois noms sont inconnus.
Des avis de recherche et des mandats d’amener ont été lancés… Mais tous ces gens, Arnaud, Finette et les trois autres, ont disparu.
Dernière chose, la petite flûte que Luis portait au cou n’était pas en bois mais en ivoire de mammouth. Elle serait vieille de près de quarante mille ans… Ce serait l’un des objets de ce type parmi les plus anciens que l’on ait jamais trouvé. Et elle semble avoir été utilisée récemment, à preuve, des traces d’ADN sur son embouchure. ADN qui a surpris les spécialistes de la chose : il ne correspond à aucun type humain connu… En revanche, il ressemble au sang retrouvé sur la flèche à pointe d’argent que vous avez confiée à Catachrèse. A ce propos, l’argent de la pointe est renforcé par un tranchant en acier. Il proviendrait de mines d’Amérique du Sud abandonnées depuis des siècles. Le bois de la hampe est celui d’un arbuste de la famille du sureau qui pousse en Terre de Feu… Et l’empennage est fait de plumes de condor… Mais ces informations m’ont été transmises sous réserve de vérification, et verbalement.

  Silence.

 
Pélot regarde sa cravate.

  Lepif, les coudes posés sur ses genoux, se tient le front entre les mains.
 
Ravot fixe le dos des siennes, toujours posées à plat sur son bureau.

  Martial a croisé les jambes et se balance silencieusement sur sa chaise, les yeux au plafond, le papier de ses notes froissé entre ses doigts.

 
Personne ne regarde personne.

  Silence.

Les informations relatives à Luis étaient plus ou moins connues de tous. Plutôt moins que plus. Et le plus en renforce l’horreur et le caractère incompréhensible.

  - Lepif, à vous…

Lepif tousse pour s’éclaircir la voix, se racle la gorge :
- Eh bien moi, j’ai essayé de me renseigner sur ce qui se passe au Super Troc…
J’ai commencé par demander à Daniel Forpris de m’expliquer ce qu’il entendait par marketing, ce qu’il comptait obtenir en remplaçant Super Troc par Nouvelle Réna, qui étaient ces fameux « Élus » qui envahissent les espaces publicitaires, ce qu’il savait de Finette, ce qu’était devenu son patron, qui après tout, fait l’objet d’un mandat d’amener pour complicité de meurtre avec barbarie, ce qu’il connaissait d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui nous a été présenté comme un « partenaire financier capital » par Arnaud Boufigue…
- Et… ? relance Ravot qui connaît la réponse.
- Et je me suis fait jeter. Tout comme je me suis fait jeter de chez Lartigo lorsque je suis allé poser les mêmes questions à la directrice du lieu, une certaine Madame Edmonde de la Vorme Séchée, nouvellement arrivée en remplacement du directeur précédent, dans les bagages de Finette de Sainte Fouillouse « qu’elle connaît bien mais dont elle ignore tout ». Bien reçu, c’est vrai. On m’a fait tout visiter, mais j’ai eu l’impression très nette que ma visite, qui n’a pu avoir lieu qu’après que j’aie obtenu un rendez-vous, était attendue et préparée. Même chose pour les locaux du Super Troc : on m’a montré qu’il n’y avait rien à voir. Des prélèvements sans suite, des saucisses pur porc d’un côté comme de l’autre, des assauts d’amabilités, des explications vertueuses et l’étalage de normes d’hygiène drastiques comme d’objectifs dégoulinants de bonnes intentions. On va sauver le monde par des circuits commerciaux courts qui suppriment les profits intermédiaires, en créant une Bourse Généralisée de tout où chacun agira en propriétaire sur un marché intégralement libre : le propriétaire d’un radis y sera l’égal du propriétaire de la Tour Eiffel. Les Élus symbolisent une humanité accomplie rayonnante de santé et de joie, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, youkaïdi. Je cite : « C’est la fin de la décadence, le redressement de la civilisation, le retour à une conscience vraie de la nature régénérée »… Les réunions de

la Nouvelle Réna sont des clubs de bon voisinage façon boy-scout pour grandes personnes épanouies où l’on danse toute l’année autour de l’arbre de la vie, et l’on y proclame que « c’est tout naturel », ce qui ne fait de tort à personne, mais renforce les solidarités sociales, n’est-ce pas ?
  - Et le lendemain, je recevais une note du Ministre du Confort soi-même m’enjoignant de ne pas harceler des citoyens innocents… enchaîne Ravot. Parce qu’il se passe quelque chose d’étrange : en un mois, cette histoire de Nouvelle Réna est passée d’une anecdote plus ou moins sectaire greffée sur le meurtre atroce et vaguement ritualisé d’un pauvre garçon qui a sans doute mis son nez où il ne fallait pas, à une affaire d’état, liée au développement foudroyant de ce qu’il faut bien reconnaître comme une entreprise d’envergure internationale… On nous signale des centres de Nouvelle Réna partout où sont apparues des amorces de Super Trocs, c’est-à-dire, grosso modo, dans tous les hyper et super marchés de France et de Navarre !
- Et on y bouffe des saucisses… reprend Lepif. On a analysé ces saucisses sans rien y trouver de spécial, mais…
- Mais le fait est qu’on y bouffe des saucisses. Avec une voracité d’accros. La question que je me pose, c’est de savoir ce que le Ministre du Confort vient faire là-dedans ?

  Ravot se lève et poursuit :
- Messieurs, vous allez poursuivre vos investigations : Pélot va trouver à qui appartient cet avion, Martial va tenter d’en savoir plus sur ce que sont devenus les cinq disparus, Lepif va continuer à fouiller du côté de Super Troc et de Lartigo… Moi, je vais essayer d’obtenir quelques éclaircissements sur ce qui se passe chez nos politiciens…
- Méfiez-vous commissaire, on approche des élections…
- Je sais, Lepif, je sais…